VIEUX AMIS
La petite ville était de celles où les fonctionnaires en retraite aiment à finir leurs jours, exagérément provinciale, avec un charme de tranquillité qui tentait, au passage, les voyageurs lassés et les amoureux fervents. Rien ne lui manquait des grâces départementales, un peu lointaines de Paris, qui font respirer à l'aise les Parisiens en vacances, avec des propos idylliques sur les lèvres. Un joli clocher roman aux teintes grises et dont les sonneries s'égrenaient à l'heure des Angelus, mélancoliques et joyeuses à la fois; une mairie qui avait été un vieux château féodal, enfouissant aujourd'hui ses pierres vaguement sculptées, sous des guirlandes de lierre; un mail longeant une rivière à l'eau courante, sous une double avenue de platanes aux feuilles doublées d'argent clair; un petit jardin de ville où les amateurs venaient chanter, par les belles soirées d'été. Ajoutez que la rivière était poissonneuse, navigable au loin entre de jolies haies de roseaux, et, ce qui ne gâte rien, que les filles du pays étaient belles, avec de riants et naïfs visages, les hommes affables et les commerçants aussi peu voleurs que possible. La vie était donc facile dans ce Paradis et il n'y avait rien d'étonnant à ce que les vieux militaires, hors d'emploi, y fissent leur dernière garnison terrestre, comme le capitaine Landrimol et le capitaine Bidache qui, d'ailleurs, ne s'étaient guère quittés de leur vie.
Deux vieux braves, sortis des rangs, qui avaient commencé en Crimée, à gagner leurs premiers grades sur le même champ de bataille. Ils avaient conquis les autres dans le même régiment, lentement mais justement, et ils avaient été de la même promotion dans la Légion d'honneur; tous les deux demeurés aujourd'hui d'aspect violemment professionnel, dans leur redingote serrée à la taille et largement fleurie à la boutonnière, le petit chapeau sur l'oreille comme un képi les jours de crânerie ou de mauvaise humeur, et les moustaches en brosse jaunies au bord par la cigarette, telle la neige où ont fait pipi de petits chiens. On n'en eût pu faire cependant deux Ménechmes, car ils étaient inégalement conservés. Landrimol était demeuré un gaillard sec comme une trique, nerveux comme un cep de vigne, étonnamment vigoureux au fond et de belles ressources pour son âge. Par contre, Bidache avait pas mal grossi et roulait, sur ses petites jambes, un bedonnement qui lui donnait plutôt l'air d'un chapon du Mans que d'un bon coq.
C'était lui qui avait découvert cette oasis, quand l'oreille lui avait été fendue—ce qui avait demandé du temps, car il les avait longues—et qui, tout de suite, l'avait signalée à Landrimol comme l'olympique séjour où ils pourraient—tels les péripatéticiens—pérambuler, en commun, leurs dernières promenades. Tout de suite, ils avaient compris, dans sa plénitude, la vie de délices qui s'ouvrait devant eux, comme un jardin parfumé de roses automnales. La pêche à la ligne dans le même bateau, un peu loin dans la campagne, sans se parler de la journée pour ne pas effrayer le goujon; les parties de billard dans les cabarets des bourgs voisins, où la consommation coûte vingt centimes et où l'usage des boules d'ivoire sur le drap vert ne coûte rien; les absinthes voluptueuses sous les soleils couchants qui mêlent quelques rubis à leurs émeraudes; enfin, les bons souvenirs de campagne sur les bancs où l'on est assis l'un près de l'autre, mariant les fumées de ses pipes en un petit brouillard bleu où semble monter l'âme des heures passées.
Rien au monde était-il plus sage que ce programme et mieux réalisable?
Mais voilà! Bidache gâta tout. Sans comprendre ce que la vie ainsi recommencée avait d'exquis, n'annonça-t-il pas un jour, à Landrimol stupéfait, qu'il se mariait. Je dois dire que celui-ci—et c'est essentiel à la dignité de son caractère—jeta les hauts cris et fit ce qu'il put pour le détourner de ce stupide dessein. A son âge!—Nous avons le même, avait répondu Bidache, piqué.—Avec ce qui lui restait de santé!—Je ne me marie justement que pour être bien soigné et bien dorloté, avait répliqué Bidache avec conviction, pour avoir toujours des boutons à ma chemise et mon café au lait prêt à huit heures.—Et tu épouses?—Une des plus jolies filles du pays tout simplement. Et, cette fois, Bidache avait un sourire presque impertinent sous la paille grise de ses moustaches: on n'est pas parfait. Landrimol ne fit plus aucune objection et, dans l'éclair de franchise qui déchira la nuée d'émeraude des apéritifs pris en commun, il finit par trouver que son ami avait, au fond, raison. Et lui aussi,—on ne sait pourquoi—se mit a frisoter sa moustache d'un air conquérant.—Ça ne changera pas grand'chose à nos habitudes, mon vieux, lui dit Bidache comme conclusion et avec infiniment de bonhomie.—Parle pour toi, répondit Landrimol sur un faux air de reproche affectueux.
Et ce fut, ma foi, un mariage tout à fait joyeux que celui-là, par une belle journée de printemps où les oiseaux se poursuivaient dans les branches des platanes, devant l'église, d'où filtraient, par le porche entre-bâillé seulement, à cause des curieux, parmi l'odeur des roses grimpantes, un vague arôme d'encens, et les plaintes de l'orgue parmi les cris joyeux des passereaux énamourés. Quand le portail se rouvrit sur le cortège, les cierges flambant encore sous la nef, dans de petites vapeurs d'azur que rayaient largement, par places, des bandes de lumière colorées par les vitraux, semblaient une constellation prisonnière, un microcosme d'étoiles qui avaient fait quelque sottise et que le bon Dieu avait enfermées dans cette cage de pierre. Et Bidache avait dit vrai. L'épousée était une admirable personne délicieusement virginale dans sa toilette blanche, avec de beaux yeux bleus, qui regardaient sous le voile, et un sourire clair qui semblait suspendre, au tulle, quelques gouttes de lait. Comme il convenait, Landrimol avait été témoin de son ami, et développait, autour de la jeune femme, un peu de cette galanterie de bon goût qui demeure, avec l'héroïsme dans les combats, le secret des hommes de guerre. Madame Bidache paraissait enchantée de cette cour innocente et cependant audacieuse par instants, sans jamais excéder les règles de la courtoisie permise, et de la plus parfaite tenue.—Tu vois bien que j'ai eu raison! dit Bidache, enchanté, à son vieux camarade.—Absolument! répondit Landrimol, qui était volontiers monosyllabique dans ses Propos.
Et, en apparence, en effet, sauf à l'heure du dîner que Bidache faisait chez lui—mais encore invitait-il souvent Landrimol—et à l'heure du coucher que Bidache avait avancée dans un sentiment qu'on peut supposer bien naturel, rien ne sembla changé d'abord dans l'existence de nos deux amis. Les pêches dans le même bateau, les parties de billard dans les cabarets, les apéritifs dans la même fumée continuèrent à scander la double vie de ces deux héros. Cependant, arriva un moment où Landrimol parut quelque peu las de l'entretien de Bidache et il devint visiblement moins expansif. Il prenait un bateau à lui tout seul, refusait de jouer au billard, éloignait son verre de celui de Bidache dans les cafés. Il devenait brusque et narquois dans la causerie, et la brusquait volontiers au moment où son ami semblait y prendre le plus grand intérêt. Car à ce refroidissement très net dans les relations affectueuses, de la part de Landrimol, correspondait, comme presque toujours, un redoublement de tendresse de Bidache. Mais sacrédié! un vieux militaire a sa dignité. Il ne pouvait pourtant pas continuer à faire, tout seul, les frais d'une intimité qui semblait à charge à son partenaire. Avec une véritable douleur, au fond de l'âme, lui aussi devint hautain et sec. Un jour, ils se dirent: au revoir! comme de coutume. Mais le lendemain ils ne se revirent pas. Et le surlendemain non plus. C'était fini.
Le destin ne devait pas cependant leur permettre de s'oublier l'un l'autre, après une si longue et si fidèle amitié.
J'ai dit que Bidache, qui avait grossi, avait besoin d'un régime. Le médecin lui avait prescrit une promenade de trois heures tous les matins. Homme d'habitude, de discipline et de devoir, Bidache avait immédiatement organisé celle-ci d'après des lois immuables. Il partait de chez lui à cinq heures, prenait à droite, toujours par la même route, et rentrait ponctuellement à huit heures, pour son café au lait. Or, Landrimol, lui aussi, avait adopté un règlement matinal. Habitant sur la droite de la maison de Bidache, sur la route même que prenait celui-ci, il faisait, en partant à cinq heures un quart, un détour par derrière la petite ville, de façon à ne pas rencontrer son ancien ami. Dix minutes après on ne le rencontrait plus nulle part. Mais, à huit heures moins un quart, il revenait par le chemin que Bidache avait pris deux heures trois quarts auparavant, si bien que, comme celui-ci rentrait chez lui par la même voie, ils se rencontraient, en se croisant, toujours à la même place, à cent mètres de la maison de Bidache, à huit heures moins cinq.
Et Bidache, à qui ça faisait du mal de ne pas lui parler, se frottait les mains en le rencontrant, comme un homme à qui sa promenade hygiénique a fait grand bien, et qui se sent plus solide du bon air respiré. Et il lui criait de tout le souffle de ses poumons rajeunis:
—Hein! c'est bon, le matin!
—Excellent! lui répondait le monosyllabique Landrimol, en filant, et sur le même ton triomphant.
>br>