I
Je ne crois jamais avoir assez parlé des choses de l’Amour—du moins avec le sérieux qu’elles comportent. Oui, trop souvent je me reproche de laisser sans réponse les lettres où me sont soumis des cas de morale passionnelle, non que le goût de traiter ce genre de questions soit moins vif chez moi. Mais je sais qu’il est un public qui préfère les contes joyeux. Pour les lecteurs moins épris de verve gauloise que de sentimentalité, je veux cependant poursuivre mes courtes études, et mes correspondances d’autrefois peuvent librement mettre à l’épreuve une expérience que quelques années ont faite plus respectable encore. Car je suis au temps de la vie où, s’il n’est plus permis d’aimer autant, on peut davantage se souvenir.
Sous le fouet sanglant des âpres destinées,
Du terrestre chemin j’ai franchi la moitié,
Et j’atteins le sommet des viriles années
Que du temps à l’Amour mesure la pitié.
J’ai monté jusqu’ici; bientôt je vais descendre,
Traînant des jours vécus le néant et le bruit,
A l’éternel bûcher portant mon lot de cendre
Et ma part d’âme errante aux souffles de la nuit.
De mon double horizon le voile à mes yeux tombe;
Enveloppant mon sort d’un regard triste et sûr;
Déjà loin du berceau, déjà près de la tombe,
J’en mesure la route égale sous l’azur.
Et, de ce mélancolique retour au passé, la seule impression qui me demeure est que j’ai perdu tout le temps que je n’ai pas donné à l’Amour; et, de ce coup d’œil inquiet sur l’avenir, rien ne reste en moi, que la crainte de ne plus assez aimer. Pour les amants qui viendront je veux, du moins, écrire ce que m’ont appris mes propres joies et mes propres tourments, leur montrer, sur le chemin, les fleurs qu’ils oublieraient peut-être de cueillir, en arracher les épines qui, sans doute, déchireraient leurs pieds. Cette science est l’unique héritage que m’aient laissé les anciennes tendresses, avec le trésor de mes souvenirs. Je n’en saurais plus faire grand’chose pour moi-même et ce m’est une pensée douce que d’autres, plus heureux, pour qui le printemps des baisers se lève, en profiteront. Elle ne leur apprendra d’ailleurs rien autre chose que ce que La Fontaine a si bien dit dans ce seul vers de Psyché:
Aimez! aimez! tout le reste n’est rien!