I
Grand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire.
Amoureux, cessez de m’interroger ou je brise ma plume, image qui ne m’a jamais paru aussi terrible que le supposent ceux qui l’emploient. Briser une épée, passe encore. Mais une plume! Le beau mérite, ma foi. Ah! l’inépuisable sujet que celui où j’ai déjà promené tant d’écoles buissonnières, comme en un champ dont on ne rencontre jamais le bout! Comme les blés d’or par les pavots, il est constellé de rouges blessures et c’est le plus pur du sang de nos cœurs qui y fait perler ces étoiles de pourpre. Comme les blés d’or aussi il porte, en soi, la vie, et le pain de l’âme y germe en de douloureux sillons. C’est la plaine, féconde en joies et en douleurs, où nos pas s’attachent comme mystérieusement enlisés.
Ah! plutôt que d’y revenir encore, comme j’aimerais mieux vous dire l’admirable spectacle que j’ai sous les yeux, les montagnes s’étageant à l’infini, vers des horizons bleuissants, sous le vol circonflexe des grands oiseaux de proie, et, à mes pieds, les torrents roulant, sous la poussière de verdure des tamarins, leur eau d’argent bavard comme celui des poches pleines; le recueillement mystérieux qui descend, en moi, de cette chevauchée lointaine dont les nuages sont comme des cavaliers qui quelquefois s’arrêtent pour planter, en un sol conquis, la blancheur des oriflammes. Quel renouveau éternel la nature apporte en nous! Pourquoi faut-il que nous y trouvions, comme des bêtes blessées, cette flèche de l’amour dont l’aiguillon semble encore s’y aviver? Le penseur éperdu se demande quelquefois où il pourrait fuir la femme. Et l’infini se déroule, devant son rêve, sans rencontrer ce point obscur de la Délivrance où il se retrouverait seul en face de lui-même, dans l’austère isolement de sa propre pensée. Force fut au doux Orphée de suivre Eurydice jusque sur le seuil des Enfers.
Si loin qu’on soit allé, si loin du vacarme citadin de la vie coutumière, on n’a rien oublié, tant qu’on n’a pas oublié la source des tortures éternelles et le chemin qui y mène et qu’on reconnaît, comme le petit Poucet du conte, à ce qu’on y a laissé de soi-même. Tel le mouton qui retrouve sa route à l’épine des buissons. Et je n’en veux pas à ceux qui abusent des facilités postales où se débat aujourd’hui notre liberté, pour me poursuivre jusqu’au bord des gaves pyrénéens avec des questions, à la bouche, touchant encore aux choses de l’Amour. En réalité, ce n’est pas eux qui m’y ramènent, mais moi-même qui y reviens par une habitude incorrigible de mon esprit. Je crois me surprendre en maraude quand je pense à autre chose. Quidquid tentabam scribere versus erat, disait, de lui-même, Ovide. Tout ce que je tente d’écrire n’est qu’un commentaire de ce que j’ai écrit déjà.
Cette fois-ci, c’est un homme qui me soumet une situation d’esprit à laquelle je ne puis que fraternellement compatir. Car elle est délicate et douloureuse à la fois, et je ne la puis mieux exprimer que par ses propres paroles: «Il m’arrive souvent, dit-il, de faire longtemps la cour à une femme, mais une cour assidue, et je n’ai pas plutôt obtenu ce que je croyais en souhaiter qu’un sentiment d’aversion immédiat succède à la fougue de mes désirs.»
«Aversion» me paraît un peu dur, monsieur. Laissez-moi plaider pour le sentiment de vague reconnaissance que mérite toujours le plaisir accordé, et qui est, je crois, chez toutes les natures de quelque générosité. «Ce que je croyais souhaiter» me semble aussi une expression risquée. Le moins est qu’on en soit sûr avant de le demander. Je suis curieux de voir ce que vous répondrait la dame à qui vous diriez, après, en toute franchise: «Eh bien, non, ce n’est décidément pas ça dont j’avais envie.» Parions qu’elle vous flanquerait un bon soufflet, et laissez-moi vous dire qu’elle aurait raison.