II

Apprenez d’abord, Madame, si vous ne le savez déjà, qu’au point de vue de l’Amour les hommes se peuvent classer en deux catégories—non pas ceux qui le paient et ceux qui ne le paient pas, car j’en veux laisser de côté le point de vue commercial—mais ceux pour qui l’Amour est l’unique chose de la vie, le summum omnino bonum du moine A. Kempis (excusez, Madame, ce latin de sainteté, mais vous n’êtes pas, je l’espère, libre-penseuse), et ceux pour qui il n’est qu’une aimable distraction, un passe-temps comme le loto et le billard. Des Grieux, si vous voulez, d’un côté; et l’empereur Napoléon, de l’autre, qui en faisait un simple intermède entre deux victoires. Tous deux furent trompés; mais Des Grieux était, du moins aimé, ce qui est bien une consolation... Je n’ai pas besoin de vous dire que la seconde série, celle du vainqueur d’Austerlitz, ne mérite même pas votre attention; car votre désir ne me paraît pas précisément d’être impératrice. Ce n’est pas au trône d’Occident que vous pensez, mais à votre lit, sur lequel nous avons infiniment plus de chance, d’ailleurs, de nous rencontrer. Car, moi non plus, je ne tiens pas pour l’aigle et la couronne, et lui préfère un bon cent de baisers de telles lèvres que je sais bien. Reste donc à reconnaître les élus qui constituent la première classe, les seuls que ma conscience me permette de vous recommander. Énumérons-en donc les signes de race.

Au physique tout d’abord. Eh bien! ce sera un certain air négligé qui, si je ne vous mettais pas en garde contre vous-même, préviendrait d’abord, contre eux, vos penchants raffinés et vos goûts naturellement délicats.

Celui qui aime vraiment la femme et qui l’aime uniquement—seule façon de l’aimer—ne se préoccupe jamais d’être, lui-même, joli. C’est parfaitement illogique de sa part, puisqu’il perd ainsi un moyen de plaire à un tas de péronnelles et de charmantes bêtes qu’il est tout prêt à trouver spirituelles: mais c’est ainsi.

L’abnégation est au fond de tout culte sincère. Pour ceux que la beauté de la femme affole vraiment, tout disparaît, au monde, devant elle, et eux-mêmes par-dessus le marché. Leur idéal est plus haut qu’eux, purement objectif, et ils ne demandent qu’à être une poussière vivante sur le chemin que foulent les pas adorés. Vous pouvez m’en croire, Madame: le Monsieur, séduisant d’ailleurs et bénéolent, qui aura passé quatre heures à sa toilette avant de paraître devant vous, n’est pas votre fait. Mais le malhonnête qui ne l’aurait pas faite du tout ne l’est pas non plus. Car si la contemplation intérieure de sa belle ne permet pas, à l’amant parfait que je vous souhaite, de se regarder soi-même, le respect lui interdit de se présenter, devant elle, dans une tenue qui lui fasse horreur. Les femmes bien organisées sont, avant tout, des êtres de juste milieu—je n’en dirai pas autant des hommes!—Montrez votre perspicacité en cette matière, Madame, et aussi votre juste milieu, en en prenant et en en laissant ce que je vous dis.