II
Elle m’avait écouté patiemment, très occupée qu’elle était de remettre, en son sens, un frison de son admirable chevelure noire. Alors elle me dit tranquillement comme pour résumer sa propre esthétique:
—Moi, pour aimer, il me faut de l’illusion.
Ah! que j’ai déjà entendu de femmes me dire cette bêtise! L’illusion, ma chère, mais c’est la négation même de l’amour!
L’illusion sur quoi? Pas sur les plaisirs qu’il donne toujours. Car on peut dire, qu’en amour, les premières expériences physiques sont généralement gâtées par les maladresses, par la timidité et par une gaucherie d’autant plus grande qu’on est plus épris, gaucherie qui va parfois jusqu’au ridicule. Il y a, au point de vue du renouveau sensuel, un apprentissage à faire l’un de l’autre, apprentissage délicat et qu’il faut subir sans violence, sans découragement. L’âme divine du violon ne se réveille pas toujours immédiatement sous la caresse de l’archet. C’est un rythme à trouver, un accord à résoudre, le même la à se mettre dans... l’oreille. On peut jouer fort longtemps avant d’atteindre la réelle et définitive harmonie. Mais, une fois celle-ci atteinte, tout devient progrès et le dilettantisme se développe, et l’acuité sensuelle s’affine et chacun des amants découvre enfin, dans l’autre, comme dans une Golconde intarissable, des trésors pressentis mais longtemps jaloux d’eux-mêmes, cette magie de caresses, qui ne nous laisse plus vivre que pour notre rêve vivant. Venez donc nous parler de désillusion morale dans cet état divin, surhumain, temporairement hélas! séraphique de l’âme!
Pas plus que sur l’estime l’amour ne saurait reposer sur l’illusion.
J’imagine, ma chère,—ce qui n’est pas tout à fait exact—que je vous découvre, tous les jours, une nouvelle vertu. Alors, voulez-vous me dire un peu le beau mérite que j’ai de vous aimer? Le contraire est infiniment plus concluant. Il faut aimer, non pas pour ceci ou pour cela, mais quand même, ou ne s’en pas mêler. Mais parce qu’on aime quand même, on n’est pas forcé de devenir imbécile. On parle souvent de l’aveuglement de l’Amour, et on admire la sagesse antique qui lui mettait un bandeau sur les yeux. N’en déplaise à la sagesse antique, c’est une bêtise. Je n’ai pas besoin du tout d’être aveugle pour continuer d’aimer. Je n’abdique jamais le droit de juger qui j’aime, et peut-être mon jugement est-il d’autant plus sévère qu’il est plus approfondi, mieux assis sur une observation journalière. Mais ce jugement-là ne m’empêche pas d’aimer. Je n’ai jamais cru un instant qu’un ange fût descendu du ciel tout exprès pour moi. Et c’est ainsi qu’il faut aimer pour aimer vraiment, pour aimer durablement, non pas en se contentant d’une véritable erreur sur la personne, mais en l’affrontant visiblement telle qu’elle est, ce qui est douloureux parfois mais nécessaire. Où je me retrouve d’accord avec la sagesse antique, c’est en regardant l’Amour comme une fatalité à laquelle il est impie de vouloir se dérober, sous laquelle nous devons ployer sans révolte, et plus haute infiniment que les opinions que nous pouvons nous faire les uns des autres.
En aucun cas, je ne crois que les hommes aient le droit de se juger et de se condamner. C’est par une fiction sociale, nécessaire peut-être à une société n’ayant encore qu’un idéal grossier de la Justice, que nous laissons les magistrats fouiller dans les âmes. C’est l’instinct de conservation, dans ce qu’il a de plus crûment égoïste, qui arme la main du bourreau, et le droit n’a rien à faire dans cet acte de défense. Mais c’est dans l’ordre passionnel, en amour surtout, que la prétention de juger et de condamner est monstrueuse tout à fait. Où est notre critérium, je vous prie? Où est cette mesure à laquelle se mesureront les consciences? Je peux dire ce qui, dans un être, me révolte ou me déplaît; mais, comme cela même fait partie de sa logique, de quel droit lui demanderai-je compte de la pondération, de l’équilibre même de ses défauts et de ses qualités? S’il m’a enchaîné de cette chaîne divine des caresses partagées et profondément ressenties, s’il m’a enveloppé du charme où mes chairs trouvent la seule joie, s’il m’a donné, en un mot, l’ineffable, l’absolue, l’infinie joie d’aimer, en quoi ai-je besoin d’illusion, pour continuer, en somme, à être heureux du seul bonheur qui soit ici-bas?