III
Il n’y a pas à demander de logique d’ailleurs à un sentiment qu’il faut tuer, en soi, pour qu’il ne vous emporte pas à tuer vous-même. J’ai vu des hommes jaloux du passé d’une femme et lui jetant à la face des liaisons qu’ils connaissaient à merveille quand ils s’en sont épris. J’ai entendu des imbéciles appeler ce comble de la folie un comble de l’amour! Si vous n’avez pas cru, ne fût-ce qu’un moment, que l’amour, que vous espériez inspirer, a tout renouvelé dans le cœur de la femme comme celui que vous avez ressenti pour elle a tout renouvelé dans votre propre cœur, vous n’avez pas le droit de parler au nom de l’amour qui est, avant tout, ce sublime renouveau, cette admirable et constante métamorphose, ce feu divin qui nous fait sans cesse renaître de nos propres cendres. Jaloux du passé? Je me demande ce que cela peut bien vouloir dire pour un homme ayant gardé la puissance virile d’aimer.
Mais la jalousie du présent, la seule admissible? J’arrive ici à un point délicat. Car nous vivons dans une société pleine de compromissions où la pureté idéale de liens uniques et éternels n’est permise qu’à quelques privilégiés. Le plus souvent, ceux qui se rencontrent, assoiffés de tendresses nouvelles, ont les pieds et les mains, sinon le cœur, retenus par mille entraves. La vérité est qu’il faut s’aimer comme on peut, dans un monde où l’on ne s’aime pas comme on veut. Tout briser pour se jeter héroïquement dans les bras l’un de l’autre? C’est sublime, mais souvent difficile—ce qui ne serait rien, les intérêts matériels ne comptant pas dans les hautes révoltes de l’Ame—c’est crâne, mais c’est presque toujours odieusement criminel. Ces chaînes que vous rompez avec délices, elles tenaient à d’autres cœurs que vous déchirez en les brisant. Avec leurs anneaux vous jetez, au vent, des lambeaux vivants et qui saignent. Chose horrible et absolument coupable! Ce n’est pas vous que vous sacrifiez. Ce sont les autres! Ce n’est pas vos douleurs que vous offrez en holocauste sur un nouvel autel, mais les douleurs d’êtres qui vous aimaient et dont ce n’est pas la faute si vous ne les aimez plus! Versez tout le sang de votre poitrine si cela vous convient, aux pieds de l’idole, c’est votre droit! mais pas une larme d’autrui. C’est un crime. Ah! cela vous paraît dur, jeune homme, qu’il faille aimer seulement comme on peut; et c’est cependant la loi des sages et de ceux qui vraiment croient à l’amour. Demandez-vous alors ce que devient la jalousie dans ces résignations nécessaires, lesquelles sont peut-être une perversité de notre nature mais non une perversité dont nous soyons responsables. Un meilleur état social nous pourrait-il ramener à des mœurs plus dignes? Nous en sommes si loin que je ne saurais en préjuger, l’abaissement des mœurs semblant s’accentuer au contraire. Mais prenons-les comme elles sont. Très légitime la douleur du mari quand il découvre l’existence de l’amant, très légitime et très logique. Mais, s’il châtie, c’est au nom de l’honneur, et non pas au nom de l’amour qui ne renaît pas dans le sang versé.