I.

Voltaire, qui était plus une âme qu'un corps, n'a pas longtemps chanté le Cantique des cantiques. Il a commencé de bonne heure, mais il n'a pas perpétué ses hymnes amoureux. Sa jeunesse n'était pas flétrie encore, qu'il abandonnait à d'autres les pêches des espaliers de Vénus. Il a aimé comme on aimait sous la Régence,—après souper,—sous le ciel de lit, mais pourtant avec toute la délicatesse licencieuse dont parle Ninon. Madame de Genlis, qui refusait tant à Voltaire, lui accorde que seul entre tous les hommes du dix-huitième siècle il avait l'art perdu de parler aux femmes comme les femmes aiment qu'on leur parle. Richelieu n'avait pas fait adopter partout sa grammaire à la dragonne.

Mais chez Voltaire, la muse faisait tort à la femme; il n'avait pas la flamme qui embrase, il n'avait pas la passion qui déchire. La curiosité plutôt que la nature le poussait en avant; des qu'il avait goûté la pomme, il disait: «Tu n'as pas mûri sur l'arbre de la Science;» et il se retournait vers l'étude.

Donc, toujours inquiet et turbulent, se fuyant soi-même dans ses aspirations vers l'imprévu, Voltaire a pris à peine le temps d'aimer quand il aimait. Quelques femmes de son temps ont dit qu'il n'avait que le masque de l'amour. Dans sa jeunesse, c'était d'ailleurs un joli masque.

Mais pourquoi calomnier son cœur? direz-vous. Ce beau vers:

C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime,

est le vers d'un poëte, mais d'un poëte qui a aimé. Sa première jeunesse fut tout envahie par la passion. Comme saint Augustin, il a traversé la forêt de flammes vives. «Vous prétendez donc que j'ai été amoureux de mon temps tout comme un autre? Vous pourrez ne pas vous tromper. Quiconque peint les passions les a ressenties; il n'y a guère de barbouilleur qui n'ait exploité ses modèles.» Ainsi parle Voltaire dans une lettre à Chabanon. La marquise de Boufflers, qui a reçu ses confessions pendant que Voisenon recevait celles de madame du Chastelet, écrivait ainsi à Saint-Lambert: «Vous l'avez vaincu sur son déclin, mais il était vaillant à son aurore.» A quoi Saint-Lambert répondait dans le mauvais style du marquis de Bièvre: «Pas si vaillant à son Aurore de Livry, puisque son ami Génonville la lui enlevait tous les soirs pendant qu'il était en tête-à-tête avec son Dictionnaire de rimes.»

Non, Voltaire n'était pas de ceux que l'Amour destine à brûler éternellement, comme l'a dit Virgile, dans les enfers de la passion. La fête de son cœur n'avait pas de lendemain. Il se consolait d'une trahison par un éclat de rire; il fut, en un mot, plutôt le philosophe que le poëte de l'amour.

Cette philosophie lui a valu des injures comme les autres. Dans un livre où l'on a beaucoup parlé des friponneries d'un Voltaire que je ne connais pas,—sans doute un Voltaire qui n'a pas étudié chez les jésuites,—il y a tout un chapitre écrit avec indignation sous ce titre curieux: Comment Voltaire eut toute sa vie des maîtresses qui ne lui coûtaient rien. Il paraît que c'est un péché mortel de ne pas payer l'amour. «Voltaire, dit l'auteur du libelle, a été l'amant connu de mademoiselle du Noyer, de Laura Harley, de la Duclos, de la Corsembleu, de la Lecouvreur, de la Livry. Que lui ont coûté toutes ces liaisons? Des vers, mais pas un sou de dépense[23].» Et plus loin Voltaire est accusé de payer par des galanteries son loyer dans l'hôtel de la présidente de Bernière.—Après tout, dirait Chamfort, on paye avec la monnaie qu'on a.—Mais Voltaire payait ses dettes d'argent avec de l'argent, et ses dettes de cœur avec du cœur ou avec des vers; fausse monnaie peut-être, mais monnaie ayant cours.

Que Voltaire ait été l'amant de la présidente de Bernière, il n'y a pas grand mal, puisqu'elle était jolie; mais ce n'est pas une raison pour l'accuser d'avoir voulu se loger au même prix dans l'hôtel de la comtesse de Fontaine-Martel[24]. Voltaire avait trop peur de la Bastille et de l'exil pour bâtir la maison du poëte sur le sable mouvant de Paris, entre les Tuileries et le Parlement, entre l'Archevêché et la Sorbonne. Il n'était pas assez sûr de la branche pour y faire son nid. Il trouvait bien plus simple de se cacher à demi chez la présidente ou chez la comtesse. D'ailleurs, tout le monde lui chantait la chanson de l'hospitalité. Il disait plus tard à madame de Florian que toutes les portes s'étaient ouvertes devant lui, excepté la porte de la chambre à coucher de la duchesse de Villars.

Les vingt ans de Voltaire ont été disputés par trois amours qui ont répandu leur prisme sur toute sa vie. Il disait: «J'ai aimé les trois Grâces quand j'étais jeune. Que n'ai-je joué toute ma vie avec leurs ceintures!» Mais les trois Grâces n'ont-elles pas toujours un peu dansé sur les rives étoilées de son imagination?

La première de ces trois Grâces, la Grâce enjouée, la Grâce ingénue, la Grâce fuyante, c'était mademoiselle Olympe du Noyer, devenue célèbre sous le nom de Pimpette. La seconde, la Grâce pensive, la Grâce soucieuse, la Grâce attendrie, c'était mademoiselle de Livry, qui devint la marquise de Gouvernet. La troisième, la Grâce sévère, la Grâce passionnée, la Grâce divine, c'était Adrienne Lecouvreur, qui jouait la tragédie amoureuse pour tout le monde, et qui jouait la comédie de l'amour pour lui.

Je dirai ces romans de Voltaire, ces romans qu'il eût peut-être écrits dans ces jours sombres de la vieillesse où l'on se retourne vers le soleil des belles années, si Jean-Jacques n'eût parlé trop tôt de faire ses Confessions. Et d'ailleurs Voltaire ne se mettait jamais en scène dans ses passions. Les romans de son cœur ne pouvaient rien prouver contre la Sorbonne ni contre l'Église; il les garda pour lui.

Nous ne le regrettons point. Voltaire était un dessinateur plutôt qu'un peintre; il n'avait pas cette volupté de touche qui est le charme le plus vif des pages amoureuses. Là il eût été vaincu par Jean-Jacques. Le citoyen de Genève était bien plus féminin que le Parisien de la décadence. Jean-Jacques avait appris l'amour sur le sein toujours ému de madame de Warens, sous les ramées printanières des Charmettes; Voltaire avait appris l'amour aux soupers de la Régence, dans les bras distraits de quelque comédienne à moitié ivre, comme la Duclos et la Desmares. Aussi quel mauvais poëte quand il chante l'amour! Le roi de Prusse, à la manœuvre, aurait mieux traduit que lui les versets de Salomon, le grand poëte des profanes voluptés. Mais quand Voltaire raille l'amour, comme il redevient un charmant poëte! Si on lui permet de railler, il s'attendrira presque, il aura même une larme, comme dans ce chef-d'œuvre qui s'appelle les Vous et les Tu.

Ce qu'il faut regretter, ce sont les premières lettres de Voltaire. Je donnerais tous les vers de la Henriade pour ses billets à mademoiselle de Livry et à Adrienne Lecouvreur. Mais Adrienne Lecouvreur avait trop d'amants pour conserver leurs lettres, et mademoiselle de Livry fit le sacrifice des billets de l'amour sur l'autel de l'hyménée. On ne retrouve guère de lettres de Voltaire jeune. Il en est ainsi de tous les hommes célèbres. On ne garde pas leurs lettres parce qu'elles sont charmantes, mais parce qu'elles sont signées d'un nom immortel. Heureusement Voltaire fut déclaré immortel de bonne heure.

II.
OLYMPE DU NOYER.

Où est la femme? Ce point d'interrogation, qui cherche la lumière dans l'existence de tous les hommes, ne vient pas se poser souvent dans l'histoire de Voltaire. La femme, pour lui, c'est l'humanité. Toutefois, la femme a aussi son influence chez lui. Quand il écrit pour la première fois en prose et en vers, où est la femme? C'est Olympe du Noyer. Madame du Noyer, qui vivait à La Haye de libertinage et de libelles[25], a conté ce premier amour de Voltaire avec beaucoup de complaisance.

Ce qui est curieux à étudier ici, c'est le cœur de la mère qui juge gravement, comme un critique désintéressé, le style épistolaire de l'amant de sa fille: «Il me semble que quoiqu'on n'ait pas besoin de dispense d'âge pour être agrégé dans la confrérie des amants, le rôle d'amoureux que M. Arouet a joué en Hollande, et qui est soutenu dans ses lettres, ne lui convient pas mieux que la charge qu'il a usurpée sur le Parnasse, où il prétend régler les rangs; je doute même qu'il ait été véritablement amoureux. Il me paraît qu'il y a beaucoup d'esprit dans les lettres de M. Arouet, mais j'y ai remarqué le style des Lettres portugaises et plusieurs traits de celles d'Héloïse et d'Abailard.»

Après quoi madame du Noyer ne craint pas d'écrire d'une main délicate et tout à fait maternelle: «Les beaux esprits se rencontrent. Il se peut bien que les auteurs de ces lettres anciennes et modernes se soient rencontrés dans le choix de leurs expressions, quoique leurs épîtres aient été écrites dans des cas bien différents, puisqu'il n'est question ici ni des larmes d'Héloïse ni du triste sort d'Abailard.»

On ne s'explique pas beaucoup les colères de madame du Noyer contre le premier amant de sa fille avec sa sollicitude à publier le scandale de cette aventure. La galante chroniqueuse, ou plutôt la chroniqueuse galante, aurait-elle voulu que le jeune poëte s'acoquinât avec elle? Certes, ce n'est pas l'indignation de la vertu qui lui monte à l'esprit. Sa fille est destinée à vivre de l'amour, comme elle a fait elle-même avant de vivre de sa plume. Il est vrai qu'un page comme Voltaire, déjà entaché de poésie, ne payera pas à prix d'or ce morceau de prince. Mais alors pourquoi publier ces quatorze lettres qui vont apprendre à la postérité que sa fille se déguisait la nuit en cavalier pour aller consoler Voltaire, retenu prisonnier à l'ambassade? C'est que madame du Noyer était plus gazetière que mère de famille. Elle sacrifiait tout à ses Lettres historiques et galantes. Le roman de Voltaire et de sa fille était, pour ce journal, une bonne aubaine. Cinquante pages de copie amoureuse où l'on met en scène un jeune poëte déjà célèbre dans le beau monde, et une jeune fille déjà pervertie parce qu'on lui a donné à boire le lait de la femme adultère, quoi de plus curieux pour une coquine de la force de madame du Noyer?

C'est d'abord une lettre de Paris dont je reproduis quelques lignes: «Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas démêlé parmi les personnes de la suite de M. le marquis de Châteauneuf un jeune homme qui fait grand bruit par ses poésies. Il s'appelle Arouet: c'est le fils d'un trésorier de la chambre des comptes.»

A cette lettre de madame du Noyer de Paris, madame du Noyer de La Haye répond par celle-ci: «Votre M. Arouet ne m'a pas échappé, quoiqu'il n'ait fait que très-peu de séjour dans ce pays. La qualité de poëte convient très-bien avec celle d'amant dans laquelle M. Arouet a brillé en Hollande, et qui a causé son départ. Il s'était avisé d'en conter à une jeune personne de condition qui avait une mère difficile à tromper et que pareille intrigue n'accommodait nullement; et ce fut sur les plaintes de cette mère qu'on jugea à propos de renvoyer notre amoureux d'où il était venu.»

Suivent quatorze lettres romanesques de Voltaire. Rendez-vous, déguisements, surprise, séparation, larmes, serments, rien n'y manque, pas même le coup de théâtre prévu. Dans ces lettres, Voltaire est bien de cet âge exalté où l'on voudrait acheter «aux dépens de toutes les peines d'Amadis le plaisir de s'en plaindre avec autant d'éloquence.» Dans la première lettre, le page du marquis de Châteauneuf est prisonnier d'amour. Sans doute, madame du Noyer, pour rehausser l'éclat de sa vertu, a été se plaindre à l'ambassadeur des tentatives téméraires d'Arouet pour séduire sa fille. Comme madame du Noyer est une méchante femme, et, qui pis est, une femme qui écrit, l'ambassadeur, craignant sa colère, s'est hâté de lui faire justice. Il a mis son page aux arrêts, en décidant qu'il retournerait en France sous peu de jours. Jusque-là le poëte n'était peut-être qu'amoureux à demi; mais à peine emprisonné, le voilà éperdument amoureux. C'était à peine de l'amour, c'est déjà de la passion: le cœur bondit et les larmes coulent. Il demande à grands cris, pour charmer les ennuis de sa solitude, le portrait de sa maîtresse; que dis-je? le portrait! il demande sa maîtresse elle-même. Mais, comme il est gardé à vue, il ne sait à qui confier son message. Dans la seconde lettre, il s'écrie avec passion: «Je suis ici prisonnier au nom du roi; mais on est maître de m'ôter la vie, et non l'amour que j'ai pour vous! Oui, mon adorable maîtresse, je vous verrai ce soir, dussé-je porter ma tête sur un échafaud! Gardez-vous de madame votre mère comme de l'ennemi le plus cruel que vous ayez; que dis-je? gardez-vous de tout le monde. Tenez-vous prête: dès que la lune paraîtra, je sortirai de l'hôtel incognito, je prendrai un carrosse, nous irons comme le vent à Schevelin.»

Dans les lettres suivantes, Voltaire, qui s'est jusque-là montré timide, s'enhardit en amoureux de bonne lignée, qui a entendu le duc de Richelieu parler de ses hauts faits. Ce n'est point assez d'avoir vu Pimpette au clair de la lune, il veut la voir à minuit: «Vous ne pouvez pas venir ici; il m'est impossible d'aller en plein jour chez vous; je sortirai par une fenêtre à minuit, si tu as quelque endroit où je puisse te voir, si tu peux à cette heure quitter le lit de ta mère. Mande-moi si tu viendras à ta porte cette nuit, j'ai des choses d'une conséquence extrême à vous dire.» Ce n'est point encore assez d'avoir vu ou plutôt d'avoir appuyé sur son cœur le front rougissant de Pimpette, Arouet rêve qu'il lui serait bien plus doux encore d'attirer sa maîtresse dans l'hôtel où il est prisonnier. Vous voyez que le roman se complique. En effet, voici le chapitre des déguisements: «Si vous voulez changer nos malheurs en plaisirs, il ne tiendra qu'à vous. Envoyez Lisbette sur les trois heures, je la chargerai pour vous d'un paquet qui contiendra des habillements d'homme; vous vous accommoderez chez elle; et, si vous avez assez de bonté pour vouloir bien voir un pauvre prisonnier qui vous adore, vous vous donnerez la peine de venir sur la brune à l'hôtel. A quelle cruelle extrémité sommes-nous réduits, ma chère! Est-ce à vous à me venir trouver? Voilà cependant l'unique moyen de nous voir. Vous m'aimez; ainsi j'espère vous voir aujourd'hui dans mon petit appartement. Le bonheur d'être votre esclave me fera oublier que je suis prisonnier du roi. Comme on connaît mes habits et que par conséquent on pourrait vous reconnaître, je vous enverrai un manteau qui cachera votre justaucorps et votre visage. Mon cher cœur, songez que ces circonstances-ci sont bien critiques.»

Pimpette, pour le moins aussi romanesque, sinon aussi amoureuse que son amant, se hasarda à ce curieux déguisement; sur quoi le lendemain cette lettre de Voltaire: «Je ne sais si je dois vous appeler monsieur ou mademoiselle. Si vous êtes adorable en cornette, ma foi! vous êtes un aimable cavalier, et notre portier, qui n'est point amoureux de vous, vous a trouvé un très-joli garçon. La première fois que vous viendrez, il vous recevra à merveille. Vous aviez pourtant la mine aussi terrible qu'aimable, et je crains que vous n'ayez tiré l'épée dans la rue, afin qu'il ne vous manquât plus rien d'un jeune homme. Après tout, tout jeune homme que vous êtes, vous êtes sage comme une fille:

Je vous ai vue, ô Pimpette que j'aime,

En cavalier déguisée en ce jour;

J'ai cru voir Vénus elle-même

Sous la figure de l'Amour.

L'Amour et vous, vous êtes du même âge,

Et Vénus a moins de beauté;

Mais malgré ce double avantage,

J'ai reconnu bientôt la vérité:

Pimpette, vous êtes trop sage

Pour être une divinité.»

Et le poëte continue en prose: «Il n'est point de dieu qui ne dût vous prendre pour modèle. On compte nous surprendre ce soir; mais ce que l'amour garde est bien gardé: je sauterai par les fenêtres, c'est le chemin des amants, et je viendrai sur la brune à la porte de madame votre mère.»

Cette entrevue fut découverte: au lieu de deux gardes, Voltaire en eut quatre. De son côté, madame du Noyer mit Pimpette sous clef; mais, en dépit de tous les geôliers du monde, des amoureux de bonne volonté ne parviennent-ils pas à se voir? Arouet et Pimpette eussent trompé l'univers. Ils se revirent encore, mais ce fut pour la dernière fois. A La Haye, des rendez-vous nocturnes ne sont pas si doux qu'à Venise ou à Séville: Pimpette s'enrhuma; bon gré mal gré, il lui fallut rester au lit. Voltaire n'avait plus que deux jours à passer en Hollande, il écrivit lettres sur lettres; mais il lui fallut partir sans dire adieu à la divine Olympe. Le lundi au soir, 16 décembre 1713, il écrivit avant de monter en voiture: «Adieu, mon adorable: si on pouvait écrire des baisers, je vous en enverrais une infinité par le courrier.» Trois jours après, il écrivait du fond d'un yacht qui le conduisait de Rotterdam à Gand: «Nous avons un beau temps et un bon vent. Nous ne sommes que nous deux, M. de M*** et moi; je vous jure que je ne m'aperçois pas que je suis dans la compagnie d'un bon pâté et d'un homme d'esprit. Ma chère Pimpette me manque; mais je me flatte qu'elle ne me manquera pas toujours, puisque je ne voyage que pour la faire voyager elle-même.»

Dans la lettre suivante, Voltaire raconte son arrivée à Paris, où il débarqua la veille de Noël: «A peine suis-je arrivé à Paris, que j'ai appris que M. L*** avait écrit à mon père contre moi une lettre sanglante; qu'il lui avait envoyé les lettres que madame votre mère lui avait écrites, et qu'enfin mon père a une lettre de cachet pour me faire enfermer. Je n'ose me montrer. J'ai fait parler à mon père; tout ce qu'on a pu obtenir de lui a été de me faire embarquer pour les Iles; mais on n'a pu le faire changer de résolution sur son testament qu'il a fait, dans lequel il me déshérite. Ce n'est pas tout: depuis plus de trois semaines je n'ai point reçu de vos nouvelles, je ne sais si vous vivez et si vous ne vivez point bien malheureusement; je crains que vous ne m'ayez écrit à l'adresse de mon père, et que votre lettre n'ait été ouverte par lui.»

Voltaire caressa beaucoup ses amis les jésuites pour les déterminer à enlever sa maîtresse à la religion protestante, c'est-à-dire à l'arracher de la Hollande pour le bon plaisir du poëte amoureux. Il dressa si bien ses batteries, il mit si à propos tout son monde en campagne, qu'il s'en fallut de bien peu que ce dessein tout catholique ne réussît. Il continue à écrire: «Si vous avez assez d'inhumanité pour me faire perdre le fruit de tous mes malheurs et pour vous obstiner à rester en Hollande, je vous promets bien sûrement que je me tuerai à la première nouvelle que j'en aurai. Je me suis mis, perdant la tête, en pension chez un procureur, afin d'apprendre le métier de robin auquel mon père me destine; me voilà fixé à Paris pour longtemps; vous n'avez qu'un moyen pour y venir, car est-il possible que j'y vive sans vous? L'évêque d'Évreux, en Normandie, est votre cousin; écrivez-lui; insistez surtout sur l'article de religion; dites-lui que le roi souhaite la conversion des huguenots, et que, étant ministre du Seigneur et votre parent, il doit, par toutes sortes de raisons, favoriser votre retour. Écrivez-moi à M. de Saint-Fort, chez Me Alain, procureur au Châtelet, près les degrés de la place Maubert.»

Enfin nous arrivons à la catastrophe. Vous croyez peut-être que Pimpette se convertit à la religion catholique pour les beaux yeux d'Arouet? Hélas! Pimpette était femme, Arouet était loin: le dirai-je? elle trouva plus simple de s'en faire conter par un autre. Ce n'était point le poëte que la belle avait aimé, c'était le page de l'ambassadeur de France; or le page qui succéda à Voltaire chez le marquis de Châteauneuf lui succéda dans le cœur de Pimpette. La pauvre madame du Noyer eut bientôt à enregistrer parmi ses Lettres galantes celles de cet autre page à sa fille.

De page en page, mademoiselle Olympe du Noyer finit par trouver un homme. Le baron de Vinterfeld paya les dettes d'amour de Voltaire. Il est vrai que bientôt Voltaire paya les dettes d'argent du baron de Vinterfeld. Au bout de quelques années, il déjeunait avec mademoiselle de Livry quand on annonça madame la baronne de Vinterfeld. «C'est Pimpette!» s'écrie-t-il. Et il lui saute au cou avec une soudaine renaissance d'amour. Il parut si follement heureux, que mademoiselle de Livry lui demanda une pièce de vingt-quatre sous pour se faire conduire chez elle par des porteurs, disant qu'elle n'avait que faire devant de telles embrassades. Mais Olympe du Noyer de s'écrier: «N'est-ce que cela, madame? Apprenez donc que je suis mariée!»

Et elle conta que son mari avait joué au jeu du système et qu'il n'avait plus rien. Voltaire donna une poignée d'or et jeta une planche de salut sur ce naufrage.

Je ne retrouve plus Olympe du Noyer dans la vie de Voltaire, si ce n'est par cette lettre qu'il écrit au comte d'Argental des neiges de Berlin, le 22 février 1751: «O destinée! ô neiges! ô maladies! ô absence! Comment vous portez-vous, mes anges? Sans la santé tout est amertume. Le roi de Prusse m'a donné la jouissance d'une maison charmante; mais, tout Salomon qu'il est, il ne me guérira pas. Tous les rois de la terre ne peuvent rendre un malingre heureux. Il faut que je vous parle d'une autre anicroche. André, cet échappé du système, s'avise, au bout de trente ans, un jour avant la prescription, de faire revivre un billet que je lui fis étant jeune homme pour des billets de banque qu'il me donna dans la décadence du système, et que je voulus faire en vain passer au visa, en faveur de madame de Vinterfeld, qui était alors sans argent. Ces billets de banque d'André étaient des feuilles de chêne. Il m'avait dit depuis qu'il avait brûlé mon billet avec toutes les paperasses de ce temps-là; aujourd'hui, il le retrouve pendant mon absence, il le vend à un procureur, et fait saisir tout mon bien. Ne trouvez-vous pas l'action honnête? Je crois que je serai obligé de le payer et de le déshonorer, attendu que mon billet est pur et simple, et qu'il n'y a pas moyen de plaider contre sa signature et contre un procureur[26]

Mais paye-t-on jamais trop cher les belles dettes de la jeunesse?

III.
LA DUCHESSE DE VILLARS.

Le maréchal de Villars était un héros de roman plutôt qu'un héros du grand siècle. Mais la maréchale était plus romanesque encore. Elle se prit d'une vraie passion pour Voltaire, peut-être parce qu'elle l'avait vu à la première représentation d'Œdipe paraître sur la scène et porter irrespectueusement la queue du grand prêtre. Elle demanda quel était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant que c'était l'auteur lui-même, elle l'appela dans sa loge et lui donna sa main à baiser. «Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des larmes.—Ils s'en vengeront sur d'autres,» répondit Voltaire. Les beaux yeux se vengèrent sur lui.

Voltaire, pour cette belle action, bien plutôt que pour avoir écrit Œdipe, fut présenté à la duchesse, qui lui fit porter la queue de sa robe, mais qui ne lui permit pas de la trop relever.

On a quelques notes à peine sur la passion de Voltaire pour la maréchale de Villars, «la seule femme qui l'ait emporté sur l'amour du travail.» Il écrit, en 1716, à la marquise de Mimeure, sa confidente: «On a su me déterrer dans mon ermitage pour me prier d'aller à Villars; mais on ne m'y fera point perdre mon repos. Je porte à présent un manteau de philosophe dont je ne me déferai pour rien au monde. Vous me faites sentir que l'amitié est d'un prix plus estimable mille fois que l'amour. Il me semble même que je ne suis pas du tout fait pour les passions. Je trouve qu'il y a en moi du ridicule à aimer, et j'en trouverais encore davantage dans celles qui m'aimeraient. Voilà qui est fait; j'y renonce pour la vie.» Il avait vingt-deux ans!

Il est amoureux, mais il dit aux autres qu'il ne l'est pas; il se le dit à lui-même «pour tromper sa faim». La belle maréchale de Villars joue de l'éventail comme Célimène; elle promet par son sourire toutes les fêtes de l'amour; elle cache dans son sein les brûlantes épîtres de Voltaire; mais quand Voltaire veut aller où sont ses épîtres, on lui dit qu'il n'y a pas de place.

Il a beau dire, à lui comme aux autres, qu'il n'est point amoureux: il passe ses nuits, le railleur Voltaire, à rêver sous les arbres du parc de Villars ou sous les fenêtres de la maréchale. Ces vers ne disent-ils pas tout haut combien il l'aime?

Divinité, que le ciel fit pour plaire,

Vous qu'il orna des charmes les plus doux,

Vous que l'Amour prend toujours pour sa mère,

Quoiqu'il sait bien que Mars est votre époux:

Qu'avec regret je me vois loin de vous!

Et quand Sully quittera ce rivage,

Où je devrais, solitaire et sauvage,

Loin de vos yeux vivre jusqu'au cercueil,

Qu'avec plaisir, peut-être trop peu sage,

J'irai chez vous, sur les bords de l'Arcueil,

Vous adresser mes vœux et mon hommage!

C'est là que je dirai tout ce que vos beautés

Inspirent de tendresse à ma muse éperdue;

Les arbres de Villars en seront enchantés,

Mais vous n'en serez point émue.

N'importe, c'est assez pour moi de votre vue.

La belle duchesse que l'Amour prenait pour sa mère consentait bien à se pencher au bras de Voltaire pour courir avec lui sous les ramées ténébreuses; mais Voltaire avait beau supplier, c'était toujours la forêt de Diane.

Toutefois, plus d'un commentateur a osé mettre en doute la vertu de la maréchale en lisant d'autres vers de Voltaire:

Alors que vous m'aimiez, mes vers furent aimables....

Voltaire avait vingt-deux ans; il était célèbre; un portrait de Largillière nous le représente plein de grâce et d'esprit: bouche moqueuse, profil spirituel, airs de gentilhomme, front lumineux, main fine ornée d'une fine manchette. En vérité, la duchesse était bien vertueuse: résister à Voltaire sous la régence! Pendant plus d'une année, Voltaire ne vécut que pour elle. «Elle m'a fait perdre bien du temps,» disait-il plus tard. C'était de l'ingratitude! Aimer,—quand on a vingt-deux ans,—est-ce du temps perdu? Gœthe aussi disait en ressouvenir de Frédérique: «Elle m'a fait perdre les deux plus belles années de ma vie.» Et Frédérique morte lui avait donné la Marguerite de Faust! deux mille ans d'immortalité!

IV.
MADEMOISELLE DE CORSEMBLEU.

On se rappelle que le régent avait exilé Voltaire. Quand le poëte partit pour l'exil, comme tout allait mal pour lui et qu'il jugeait que tout allait mal pour les autres, il s'écria avec colère: «Il faut croire que le royaume des cieux est tombé en régence!» Lui-même allait tomber sous la régence de mademoiselle de Corsembleu.

Le duc de Béthune le conduisit au château de Sully, où Chaulieu, La Fare et Chapelle avaient naguère ouvert gaiement les séances de leur académie païenne.

Voltaire était seul. Au lieu de chanter le pampre qui court en guirlandes sur les flancs de Vénus, il composa mélancoliquement une tragédie, Artémire. Mais voilà sa solitude qui va se peupler: il rencontre un jour en promenade une voisine de campagne, mademoiselle de Corsembleu. «Vous êtes fort belle, lui dit-il, mais vous portez un nom de comédie.—Je ne porte pas un nom de comédie, mais je voudrais jouer la tragédie.» Il lui donne à apprendre le rôle d'Artémire; il en devient amoureux, et ne voit pas qu'elle joue mal.

La pièce s'achève, la passion commence à peine; il revient à Paris deux fois fou. Il va droit au Théâtre-Français, la tragédie d'une main et la tragédienne de l'autre. On reçoit du même coup sa pièce et sa maîtresse.

Le 15 février 1720, le beau Paris, le Paris lettré et curieux fut appelé à voir ce qu'on appelait le miracle de l'amour. On annonçait tout à la fois un chef-d'œuvre et une grande actrice. Déjà on ne jurait que par Corsembleu.

Mais mademoiselle de Corsembleu n'eut pas le génie de sauver une pièce qui manquait de génie. Voltaire fut deux fois sifflé: sifflé pour son esprit et sifflé pour son cœur.

Mademoiselle de Corsembleu ne voulut pas prendre sa revanche. Elle repartit pour son pays, entraînant Voltaire, qui, d'ailleurs, ne se fit pas prier pour aller oublier dans la solitude de Sully cette mésaventure tragico-amoureuse. Il aimait mieux encore être exilé par le régent que par le parterre du Théâtre-Français.

Voltaire prit sa revanche; mais que devint mademoiselle de Corsembleu? Artémire se vengea-t-elle sur quelque gentillâtre de sa province, ou passa-t-elle ses jours attristés dans quelque couvent de filles repenties?

V.
MADEMOISELLE AURORE DE LIVRY.

C'est une comédie. La scène se passe à Paris, rue Cloche-Perce,—Paris, une ville du temps passé qui n'existe plus aujourd'hui.—Il y a en scène un peintre et un poëte. Le peintre est un grand portraitiste, il se nomme Largillière; le poëte est un grand prosateur, il se nomme Voltaire. Le peintre fait le portrait du poëte; Voltaire pose mal, mais il conte si bien, que le peintre déclare qu'on n'a jamais mieux posé. Que conte Voltaire? L'histoire de la célèbre représentation d'Œdipe. «Eh bien! vous avez eu là une belle idée! s'écrie Largillière. Comment, quand toute une salle est émue jusqu'aux larmes et jusqu'à la terreur, quand le plus beau monde de Versailles et de Paris est là, qui dans son admiration voudrait presser dans ses bras l'auteur d'un chef-d'œuvre, voilà que M. de Voltaire, ne prenant pas son triomphe au sérieux, s'avise d'entrer en scène comme un enfant gâté du public et de porter la queue du grand prêtre tout en riant aux éclats de la scène la plus tragique d'Œdipe!—Croyez-moi, monsieur Largillière, ç'a été là le seul trait de génie de ma pièce.—Alors faites des comédies.—J'ai commencé la comédie du dix-huitième siècle et je la finirai, si les trois Parques me le permettent.—Je m'en rapporte à vous. Il y a deux manières de comprendre le génie: avoir une foi sérieuse ou ne croire à rien. Vous rappelez-vous la fable où le statuaire tremble devant le dieu qu'il vient de faire?—Oui, mon cher. Moi, je fais des dieux, mais je m'en moque.—Posez donc mieux, monsieur de Voltaire. Pour moi, je fais des hommes et je ne m'en moque pas. Il est vrai que jusqu'ici je n'ai jamais peint que des hommes de génie, y compris Ninon de Lenclos.»

Voltaire se récria: «Moi, un homme de génie! Pourquoi? Est-ce pour la rime? J'ai un bien mauvais dictionnaire de rimes. Est-ce pour l'idée? Je n'ai pas encore pensé. Un faiseur de tragédies n'est qu'un maître mosaïste qui a l'art de placer à propos des urnes, des lampes, des poignards, des songes, des imprécations et des monologues. Non, non. Tant que je ferai des tragédies, je ne prendrai au sérieux ni l'auteur ni la pièce. Pourquoi Platon bannissait-il les poëtes de sa République? C'est que les poëtes sont des espèces de fous à idées fixes qui, se vouant à un seul but, sont incapables d'atteindre aux autres. Dieu nous a créés avec mille facultés diverses qu'il est de notre devoir de mettre en œuvre. L'homme parfait est celui qui est tout à la fois poëte, amoureux, homme d'État, savant, mondain; en un mot, sachant tous les chemins de la vie. L'homme de génie est l'homme universel; l'homme à idée fixe est une bête de génie. Aussi, madame de La Sablière avait-elle raison de dire en parlant de La Fontaine, de ses chiens et de ses chats: «J'ai laissé toutes mes bêtes à la maison.»—Eh bien! moi, je ne crois pas à l'universalité, dit Largillière: celui qui veut arriver à tout n'arrive à rien. Moi aussi, quand j'avais vingt ans, je voulais devenir un peintre d'histoire, un portraitiste, un peintre de genre. J'ai eu peur de devenir un peintre d'enseignes.—Que de peintres d'enseignes dans la littérature! s'écria Voltaire.—Je me suis contenté, continua Largillière, de faire des parodies de la figure humaine.—Il fallait bien que la France eût son Van Dyck.—Ce qui me charme aujourd'hui en faisant le portrait de M. de Voltaire, c'est que je peins un homme qui sera et non un homme qui a été; car jusqu'ici je n'ai peint que des rides, comme si le génie ne comptait qu'avec les années.—Nous réformerons cela. Ah! si je m'appelais Zeuxis, Van Dyck ou Largillière, j'aimerais mieux peindre une belle fille qu'un homme de génie.—Les belles filles ne posent jamais; comme les oiseaux d'avril elles battent des ailes et s'envolent.—Tout justement en voilà une.»

Ici la scène se complique d'un troisième personnage. Une jeune fille belle comme la Jeunesse et jeune comme la Beauté s'était montrée au seuil de la porte. «Monsieur de Voltaire? murmura-t-elle d'une voix timide.—C'est moi,» répondit Voltaire en se levant comme un point d'admiration. La jeune fille regarda Largillière et dit d'une voix plus émue: «Je désire parler à monsieur de Voltaire.—Je ne m'y oppose pas,» dit sournoisement le peintre émerveillé de cette vision, à ce point qu'il défigura presque son portrait d'un coup de pinceau irréfléchi. Mais Voltaire lui-même va vous dire ce roman, comme il l'a dit à la marquise de Boufflers à peu près en ce style:

«J'avais vingt-quatre ans, j'étais déjà célèbre; j'avais oublié Pimpette avec les comédiennes du théâtre et les comédiennes du monde. Je ne croyais ni à Dieu ni au diable, je soupais à fond tous les jours de ma vie sans m'inquiéter si le soleil se lèverait le lendemain. J'étais plongé comme un pourceau dans le bourbier philosophique de mon parrain, l'abbé de Châteauneuf. Ninon de Lenclos, en me léguant sa bibliothèque, ne m'avait légué que de mauvais livres: c'étaient mes articles de foi.

Un jour que je posais pour Largillière, une jeune fille se présente devant moi. Elle était si belle, que je me levai devant elle sans trouver un mot. Par exemple, elle était vêtue pour l'amour de Dieu: une robe de belle étoffe à ramages, mais fanée depuis longtemps. La pauvre fille ne savait que me dire, moi je ne savais que lui répondre. Je la priai de s'asseoir; elle voulut rester debout. «Monsieur de Voltaire, je venais à vous...» Elle était pâle et défaillante; je la pris dans mes bras et l'appuyai sur mon cœur. Elle s'éloigna de moi sans se courroucer. «Monsieur de Voltaire, je me destine au théâtre, c'est ma dernière ressource, car je n'ai plus ni père ni mère; mais avant de débuter il faut que je prenne des leçons. Vous connaissez mademoiselle Lecouvreur?—Mademoiselle Lecouvreur, comme toutes les grandes comédiennes, n'a pris de leçons que de son cœur. Pourtant, si vous voulez, je vous conduirai chez elle. Mais que vous apprendra-t-elle? elle vous apprendra à dire comme elle dit avec sa passion, et non avec la vôtre. Avez-vous aimé?»

Largillière leva la séance.—La jeune fille rougit et sembla interdite. Je pris mon plus doux sourire et me rapprochai d'elle. «Croyez-moi, mademoiselle, c'est à moi de vous donner des leçons. La préface du théâtre, c'est l'amour.» Je lui saisis la main et la portai à mes lèvres avec une tendresse un peu brusque. «Vous allez voir,» lui dis-je en prenant un air déclamatoire. Je m'éloignai de quelques pas, et je revins vers elle en lui disant d'un air passionné des vers de tragédie. Elle prit plaisir au jeu; d'ailleurs la pauvre fille n'avait pas le temps de faire la rebelle; elle n'avait pas soupé la veille et elle portait toute sa fortune sur son dos. Elle avait vendu peu à peu jusqu'à ses hardes, croyant qu'il y a un Dieu pour les orphelins. Elle s'était présentée à la Comédie-Française pour demander à débuter. Un méchant comédien qui me savait l'oracle du lieu eut l'idée d'envoyer vers moi cette pauvre fille. Que vous dirai-je, madame la marquise? elle eut beau s'en défendre, il fallut bien qu'elle prît avec moi une première leçon de déclamation; leçon éloquente, car c'était mon cœur qui la donnait. «Comment vous nommez-vous? lui demandai-je après lui avoir montré comment on parle d'amour.—Mademoiselle Aurore de Livry.—Un beau nom qui sera redit de bouche en bouche, comme celui de mademoiselle Lecouvreur. Où demeurez-vous?—Rue Saint-André des Arts, où ma mère est morte, et où je dois plus de quatre-vingts écus. Aussi Dieu sait toutes les insultes qu'il me faut subir faute d'argent.—Je ne vous en donnerai pas, lui dis-je, par une bonne raison: c'est que si je vous en donne, vous aurez pour moi de la reconnaissance et vous n'aurez pas d'amour; mais ma maison est à vous, restez-y; je vous conduirai à la Comédie; après la comédie, nous irons souper follement en belle compagnie; après souper, nous nous aimerons jusqu'au matin. Le jour venu, j'écrirai sur vos genoux quelques vers de tragédie, quelques rimes galantes, jusqu'à l'heure où les oisifs viendront nous prendre pour déjeuner et pour courir Paris, bras dessus bras dessous, ou en carrosse.»

Tout autre à ma place fût allé à son secrétaire et eût compté quatre-vingts écus pour les offrir à mademoiselle de Livry: il n'eût recueilli là que de la reconnaissance, une fleur morte, sans parfum. Mademoiselle de Livry me considéra tout de suite comme un amant et non comme un bienfaiteur. Ce ne fut pas sans prières, sans combat et sans larmes. Ah! qu'elle était belle dans sa défense, avec ses cheveux épars, ses yeux si doux, ses joues tour à tour blanches et rouges! Elle m'a avoué depuis que c'était sa vertu seule qui luttait contre moi comme par instinct de la résistance, car elle m'aimait avant de me voir. Comme César, je n'avais eu qu'à me montrer pour être vainqueur. Passez-moi cette jactance d'empereur romain, vous savez que je n'en abuse pas.

Vous connaissez ma vie, je ne vous raconterai pas mot à mot toutes les phases ni toutes les phrases de ce charmant amour. J'avais jeté avec dédain le manteau des philosophes, je ne voyais plus la sagesse humaine que sous la figure de mademoiselle de Livry. Quels gais soupers! Cet air de mélancolie qu'elle avait à notre première entrevue, elle ne l'avait plus que çà et là, quand je lui laissais le temps de réfléchir; sa passion avait d'ailleurs tous les caractères: tour à tour sereine comme un beau ciel ou emportée comme une cavale enivrée par la course, tour à tour folle et bruyante, pensive et attendrie. La rue Cloche-Perce était pour moi le paradis. Dans ce temps-là je croyais au paradis: je ne crois plus qu'au paradis perdu.

Ce bonheur-là dura bien six semaines; je n'ai pas compté; je vivais comme dans un rêve; quand le réveil est venu, je n'ai pas voulu me souvenir. Heureusement que j'ai retrouvé une folie, quand j'ai perdu celle-là.

Si vous pouviez voir mon portrait peint alors par Largillière, vous verriez le portrait d'un homme heureux, ou plutôt d'un amant, car les joies de l'amour ne donnent pas cet air de sérénité et de béatitude qu'on voit aux élus du bonheur. Je me rappelle toujours comment Largillière a peint ce portrait; il venait le matin, toujours trop matin, car il nous trouvait couchés. Elle sautait dans la ruelle et lui disait de sa voix fraîche: «Monsieur Largillière, jetez-moi mes pantoufles.» Il lui passait ses mules roses pendant que je courais à ma robe de chambre et à mes peignes. Je posais et je n'y avais pas d'ennui, car à tout instant elle venait se pencher au-dessus de mon fauteuil. Et puis la séance était interrompue par un déjeuner frugal et spirituel, des fruits et du café. Largillière m'aurait bien donné son talent pour ma maîtresse. Il voulait la peindre aussi, pour que son portrait fût accroché en face du mien. Mais l'Amour ne donne jamais le temps à un peintre de peindre les deux amants: le portrait de l'un n'est pas fini que déjà l'autre n'est plus là.

Mademoiselle de Livry emporta mon portrait à peine achevé dans sa chambre de la rue Saint-André des Arts, car j'avais fini par payer ce qui était dû. Vous connaissez le dénoûment: Génonville, mon cher Génonville, était touché de cet amour inattendu qui promettait de ne finir qu'avec nous; Génonville venait assidûment déjeuner avec nous. Il nous disait qu'on n'avait jamais si bien marié l'esprit et la beauté. Il n'y a sorte d'épithalames qu'il n'ait chantés en notre honneur, jusqu'au jour où il me laissa la liberté de lui chanter un épithalame à lui-même, car il m'enleva ma maîtresse[27].

Je dois dire que j'avais eu le tort de me laisser marquer par la petite vérole et que je ne portais pas alors le masque de l'Amour. Je me rappelle que ce fut en pleurant que j'écrivis ces vers, n'osant encore montrer ma figure:

Mais, ciel! quel souvenir vient ici me surprendre!

Cette aimable beauté qui m'a donné sa foi,

Qui m'a juré toujours une amitié si tendre,

Daignera-t-elle encor jeter les yeux sur moi?

Hélas! en descendant sur le sombre rivage,

Dans mon cœur expirant je portais son image;

Son amour, ses vertus, ses grâces, ses appas,

Les plaisirs que cent fois j'ai goûtés dans ses bras,

A ces derniers moments flattaient encor mon âme;

Je brûlais, en mourant, d'une immortelle flamme;

Grands dieux! me faudra-t-il regretter le trépas!

N'ayez jamais la petite vérole. Les cruels! ils m'ont dit: Nous partons en avant pour aller à la Comédie. Et ils ne sont pas revenus. Mon meilleur ami! ma plus chère passion! J'étais furieux et je voulais tirer l'épée; mais la perfide m'écrivit pour me demander ses pantoufles,—tout son bien!—Je me mis à rire; mais je croyais rire encore que j'avais les yeux baignés de larmes, car dans sa lettre elle me disait des choses si tendres, si folles, si cruelles et si charmantes! Par exemple, je me rappelle ceci: Ah! mon cher amoureux! je vous adorerai jusqu'à la mort, car un autre, c'est vous encore! Figurez-vous que je suis morte, et faites mon épitaphe: Ci-gît qui a bien aimé son amant!—Si M. de Génonville m'a enlevée, c'est que nous avons pensé tous les deux que, si je restais plus longtemps avec vous, vous ne feriez jamais plus rien. Je vous laisse aux neuf Muses. Adieu!—Ah! ce n'étaient pas les neuf Muses qu'il me fallait, c'était la dixième. J'ai couru après la fugitive, décidé à tout; ne pouvant la retrouver, je me suis enfermé chez moi avec mon désespoir. J'ai fini par me retrouver moi-même.»

Ainsi parla Voltaire, ainsi dut parler Voltaire à la marquise de Boufflers.

Mais ceci n'est pas la fin de l'histoire. Que devint mademoiselle Aurore de Livry? Génonville ne la captiva pas bien longtemps; elle avait la passion de la comédie, elle aimait les enlèvements. Un mauvais comédien, bâtard de Baron, l'enleva à Génonville et la conduisit en Angleterre dans une troupe recueillie un peu partout. Cette troupe de hasard débarqua dans un café ayant pour enseigne l'Écu de France. Après six semaines d'attente, les comédiens et les comédiennes montrèrent enfin leur talent et leurs figures sur un méchant théâtre de la Cité. Mademoiselle de Livry, qui jouait mal les rôles de la Lecouvreur, fut seule applaudie; mais elle ne put sauver la troupe du naufrage: elle demeura au cabaret pour répondre de la dette de ses compagnons. Comme elle était belle et charmante, l'hôtelier ne voulut point se venger sur elle de tous les mauvais tours que lui avaient joués ces comédiens sans feu ni lieu, sans foi ni loi. Loin de lui faire des reproches, il lui dit qu'elle pouvait demeurer dans son café, sans s'inquiéter de sa nourriture ni de son logement. Il était trop heureux d'avoir une si belle fille pour enseigne. Les belles filles sont comme les hirondelles: elles portent bonheur à la maison.

Le café était partagé en deux salles bien distinctes: d'un côté, la bière, la pipe et les gens de rien; de l'autre côté, le café, la tabatière et les gens de bonne compagnie, tous Français pour la plupart. Mademoiselle de Livry ne se montrait ni d'un côté ni de l'autre. Elle vivait avec beaucoup de réserve dans une chambre en haut, attendant la fortune. Çà et là cependant elle traversait le café avec la légèreté d'une fée, au retour de la promenade ou de la messe, «car elle avait toutes les faiblesses, même celle du confessionnal.»

L'hôtelier, quand elle passait ainsi avec tant de grâce adorable, ne manquait pas de dire à ses habitués qu'il avait sous son toit la perle des belles filles. Parmi ses habitués se trouvait d'aventure le marquis de Gouvernet, qui jusque-là avait dépensé ses revenus pour les fleurs rares. On a parlé de sa fureur pour les tulipes; celle qu'il appelait Madame de Parabère avait coûté mille pistoles. Ce maître fou serait allé au Pérou pour y cueillir une rose bleue. Dès qu'il vit mademoiselle de Livry, il sembla oublier sa passion pour les fleurs. Cependant la première fois qu'il essaya de lui parler, ce fut avec un bouquet qui lui avait bien coûté cinquante écus. Elle prit le bouquet malgré elle, comme si le diable eût conduit sa main. Le marquis demanda à monter chez elle, elle lui refusa sa porte tout net; il insista, elle résista; il n'était pas homme à abandonner le siége, lui qui avait montré tant de vaillance et tant d'acharnement pour les plus belles tulipes de Harlem. «Je veux aller chez elle, dit-il un matin à l'hôtelier.—Cela ne se peut pas, dit cet homme, qui connaissait la fierté et la vertu de mademoiselle de Livry (il y a de la vertu partout).—Il faut bien que cela se puisse, dit le marquis. Qu'on m'apporte chez elle mon chocolat et mes gazettes.»

L'hôtelier n'osa point répliquer. Le marquis monta l'escalier de l'air d'un homme qui ne s'arrêtera pas en chemin; l'hôtelier le suivit avec une tasse de chocolat, la Gazette de Hollande, l'Année littéraire et le Mercure de France. La clef était sur la porte, le marquis ouvrit et entra gaiement, comme si c'était la chose du monde la plus simple. «Eh! mon Dieu! s'écria mademoiselle de Livry, qui entre ainsi chez moi avec tant de fracas?—C'est un homme, dit le marquis. Il n'y a pas de quoi vous recommander à Dieu.»

Et s'adressant à l'hôtelier: «Eh bien! mettez donc tout cela sur la table, car j'ai faim. Madame, asseyez-vous, car vous voyez que je m'assieds moi-même.—Monsieur, dit mademoiselle de Livry, vous devriez être debout et vous en aller, car je ne reçois pas la visite d'un inconnu.—Mais je suis très-connu: on m'appelle le marquis de Gouvernet, j'ai couru le monde, je ne suis pas méchant, je n'ai jamais coupé la tête qu'à des roses ou à des tulipes, et encore ai-je souffert chaque fois que cela m'est arrivé. Aimez-vous les tulipes, mademoiselle? Mais il s'agit bien de tulipes quand le chocolat est servi! Prenez-vous du chocolat avec moi ou sans moi? Comme vous voudrez.—Cet homme m'assassine,» dit mademoiselle de Livry en regardant l'hôtelier. Elle finit par prendre son parti et par s'asseoir elle-même. «Voulez-vous me lire les gazettes? poursuivit le marquis, ou plutôt voulez-vous travailler en tapisserie avec vos mains de fée?—Mademoiselle, dit tout bas à la comédienne l'hôtelier d'un air respectueux, c'est un original; mais ne vous offensez pas, car c'est un excellent homme: il a donné cent guinées à ma fille le jour de son mariage.»

Cependant le marquis de Gouvernet avait ouvert son journal et avait bu quelques gorgées de chocolat, sans plus de façon que s'il se fût trouvé chez lui. Mademoiselle de Livry se remit à sa tapisserie. «Parlons rondement, dit le marquis; vous êtes pauvre.—Puisque je n'ai besoin de rien, dit mademoiselle de Livry, c'est que je ne suis pas pauvre.—Ce sont là des phrases: je sais bien qu'on ne mange pas l'argent, comme l'a prouvé le roi Midas; mais, toutefois, sans argent on peut mourir de faim.—Ce n'est jamais par là que je mourrai.—Ne soyez pas si fière, mademoiselle; je sais votre vertu, je vois votre beauté, j'ai le droit de vous parler franc. Eh bien! ce brave hôtelier a beau faire, vous manquez de tout, et, par dignité, il vous arrive souvent de vous dérober un repas.—C'est par ordre du médecin, dit mademoiselle de Livry en rougissant.—Que le diable vous emporte! murmura le marquis de Gouvernet en essuyant deux larmes. Ne voyez-vous pas que je pleure comme un enfant? Écoutez, j'ai de quoi nourrir cinquante belles filles comme vous; voulez-vous que je vous donne ma clef? vous ferez la charité vous-même.»

Mademoiselle de Livry repoussa hautement cette proposition. Toutefois, elle ne voulait pas tenir le siége jusqu'à la famine; elle signa un traité d'alliance. «Je vous épouse, lui dit le marquis à la troisième entrevue.—C'est une folie, dit-elle avec attendrissement.—Tant mieux, reprit-il, c'est que je suis encore dans l'âge de faire des folies.—Oui, mais je vous empêcherai bien de faire celle-là; un homme de votre condition ne peut pas épouser une fille sans dot.—Vous avez raison. Mais vous aurez une dot, car j'ai pris tout à l'heure deux billets de loterie sur l'État; vous allez en choisir un.—Je veux bien, ne fût-ce que pour faire des papillotes.»

Le billet de loterie gagna vingt mille livres sterling. Voilà un beau sujet de comédie! Mais cette comédie, Voltaire l'a commencée[28]. Mademoiselle de Livry eut une dot et devint marquise de Gouvernet.

Le bruit de cette aventure se répandit à Paris et à Versailles, dans les salons et dans les coulisses; les princesses de la cour et celles du théâtre ne tarissaient pas sur ce roman. Voltaire écoutait en silence, toujours triste quand il songeait qu'en perdant mademoiselle de Livry il avait perdu sa jeunesse elle-même. Il se consolait un peu dans l'espérance de la revoir. «Elle n'a pu m'oublier, se disait-il; dès que ses beaux yeux s'arrêteront sur moi, elle me tendra la main, et je me jetterai dans ses bras.» Elle s'installa avec beaucoup de tapage rue Saint-Dominique, où M. de Gouvernet avait un hôtel fastueux, mais surtout un jardin des Mille et une Nuits. Aussi la marquise fut-elle surnommée la sultane des Fleurs dès son retour à Paris.

La Henriade venait d'être imprimée. Voltaire lui en envoya un exemplaire sur papier de Hollande, avec un bout de billet où il lui rappelait que tous les vers amoureux répandus autour de Gabrielle, il les avait écrits sous son inspiration et sur ses genoux. La marquise, qui prenait au sérieux son titre d'épouse, ne répondit pas. Peut-être lut-elle les vers amoureux de la Henriade: il y avait de quoi perdre à jamais Voltaire dans son esprit romanesque.

Je ne saurais peindre la fureur de Voltaire. Il fut un peu désarmé en apprenant par madame de Fontaine-Martel que la marquise de Gouvernet avait dégagé son portrait, car elle l'avait mis en gage chez Gersaint, au pont Notre-Dame, à son départ pour Londres.

Voltaire reprit courage dans son ancienne passion et alla bravement à l'hôtel de Gouvernet. «Votre nom? lui demanda un suisse arrogant, taillé en Hercule et tout frappé en or.—Monsieur de Voltaire.—Eh bien, que monsieur s'inscrive, et demain je lui donnerai une réponse; car le nom de monsieur de Voltaire, qui n'est pas connu ici, ne se trouve pas sur la liste de madame la marquise.»

Ce que c'est que la gloire! Voltaire, en ce temps-là, était reçu à bras ouverts dans les meilleures maisons; il était le commensal des ducs et des princes; aussi l'arrogance du suisse de madame la marquise de Gouvernet ne l'humilia pas et le fit mourir de rire. Rentré chez lui, comme il était encore en belle humeur, il prit un chiffon de papier et il écrivit au courant de la plume cette adorable épître à la marquise:

LES VOUS ET LES TU.

Philis, qu'est devenu ce temps

Où, dans un fiacre promenée,

Sans laquais, sans ajustements,

De tes grâces seules ornée,

Contente d'un mauvais soupé,

Que tu changeais en ambroisie,

Tu te livrais, dans ta folie,

A l'amant heureux et trompé

Qui t'avait consacré sa vie?

Le ciel ne te donnait alors,

Pour tout rang et pour tous trésors,

Que les agréments de ton âge:

Deux beaux seins que le tendre Amour

De ses mains arrondit un jour;

Un cœur simple, un esprit volage;

Un flanc, j'y pense encor, Philis,

Sur qui j'ai vu briller des lis

Jaloux de ceux de ton visage.

Avec tant d'attraits précieux,

Hélas! qui n'eût été friponne?

Tu le fus, qu'Amour me pardonne,

Tu sais que je t'en aimais mieux.

Ah! madame! que votre vie,

D'honneur aujourd'hui si remplie,

Diffère de ces doux instants!

Ce large suisse à cheveux blancs,

Qui ment sans cesse à votre porte,

Philis, est l'image du Temps:

On dirait qu'il chasse l'escorte

Des Amours, des Jeux et des Ris;

Sous vos magnifiques lambris

Ces enfants tremblent de paraître.

Hélas! je les ai vus jadis

Entrer chez toi par la fenêtre,

Et se jouer dans ton taudis[29].

Non, madame, tous ces tapis

Qu'a tissus la Savonnerie,

Ceux que les Persans ont ourdis,

Et toute votre orfévrerie,

Et ces plats si chers que Germain

A gravés de sa main divine,

Et ces cabinets où Martin

A surpassé l'art de la Chine,

Vos vases japonais et blancs,

Toutes ces fragiles merveilles,

Ces deux lustres de diamants

Qui pendent à vos deux oreilles;

Ces riches carcans, ces colliers

Et cette pompe enchanteresse

Ne valent pas un des baisers

Que tu donnais dans ta jeunesse.

A cette épître elle répondit par ces quatre vers:

Quand Hébé, la blonde déesse

Qui verse à boire aux amoureux,

Met au tombeau notre jeunesse,

L'Amour ne descend plus des cieux.

Elle écrivait l'épitaphe de son cœur; Voltaire consola le sien en chantant:

Fertur et abducta Lyrnesside tristis Achilles,

Æmonia curas attenuâsse lyra.

Le poëte ne revit plus qu'une fois mademoiselle de Livry; ce fut peu de jours avant sa mort: il se fit poudrer, il prit trois ou quatre tasses de café, il monta en carrosse et donna l'ordre au cocher du marquis de Villette de le conduire à l'hôtel de Gouvernet.

Cette fois les portes s'ouvrirent à deux battants: la marquise avait été prévenue; d'ailleurs, elle pouvait le recevoir sans conséquence: elle était veuve et elle avait plus de quatre-vingts ans.

Voltaire, tout essoufflé, lui prit la main et la baisa: «Voilà tout ce que nous pouvons faire aujourd'hui, marquise,» dit-il en hochant la tête. Elle n'en pouvait revenir de le voir si cassé et si vieux. «Ah! mon ami Voltaire, lui dit-elle avec un sourire mélancolique, qu'avons-nous fait de nos vingt ans? Ce jeune fou et cette jeune folle qui s'aimaient si gaiement rue Cloche-Perce ou rue Saint-André des Arts, ce n'est plus vous, ce n'est plus moi.—C'est vrai, dit Voltaire, on meurt tous les vingt ans, on meurt tous les jours jusqu'à l'heure suprême où le corps n'est plus qu'un linceul qui recouvre des os. Bien heureux ceux qui ont vécu! Là-dessus, marquise, vous n'avez point à vous plaindre, ni moi non plus.—Moi, grâce à Dieu! ma vie a été un roman facile à lire; mais la vôtre, quelle lutte éloquente et désespérée! Vous avez repris la guerre des Titans.—Oui, oui, j'ai déchaîné Prométhée: j'en ai encore les mains toutes sanglantes. C'est égal, maintenant que j'ai tracé mon sillon d'angoisses, j'ai oublié le labeur et les larmes pour ne plus me souvenir que des roses qui ont fleuri sous mes pieds. Ah! Philis, quelle fraîcheur printanière sur tes joues de vingt ans! Je n'ai jamais cultivé de pêches à Ferney sans en baiser une tous les ans en ton honneur. Ah! madame, les vanités du monde vous ont-elles jamais redonné ces belles heures filées d'amour et de temps perdu que nous dépensions il y a plus d'un demi-siècle?—Hélas! dit la marquise, je donnerais bien mon hôtel, mes fermes de Beauce et de Bretagne, mes diamants et mes carrosses, avec mon suisse par-dessus le marché, pour vivre encore une heure de notre belle vie.—Et moi, dit Voltaire en s'animant, je donnerais mes tragédies et mon poëme épique, mes histoires et mes contes, toute ma gloire passée, tous mes droits à la postérité, avec mon fauteuil à l'Académie par-dessus le marché, pour vous prendre encore un seul des baisers du bon temps.»

Trouvèrent-ils un dernier baiser sur leurs lèvres mortes?

La marquise était devenue dévote. Un prêtre qui vivait à sa table, et qui l'endormait le soir avec des oraisons, vint brusquement se jeter entre les vieux amoureux.

Quand Voltaire fut parti, ce prêtre épouvanta la marquise en lui disant qu'elle venait d'accueillir l'Antechrist dans sa maison. Elle voulut faire pénitence pour ce retour vers des joies condamnées. Elle avait toujours gardé le portrait de Voltaire; le lendemain un grand laquais porta ce portrait à madame de Villette, avec un billet où madame de Gouvernet priait Voltaire d'offrir à sa nièce «cette figure trop longtemps aimée». Madame de Gouvernet voulait cacher ses craintes de l'Antechrist sous un air de bonne grâce[30].

Le 30 mai 1778, M. de Voltaire rendit son âme à Dieu, et le lendemain mademoiselle de Livry, marquise de Gouvernet, s'en alla chez les morts. On peut dire qu'ils ont fait le voyage ensemble. Pendant que la dépouille du philosophe frappait vainement à toutes les portes des églises, la maîtresse de Voltaire était enterrée en grande pompe à Saint-Germain des Prés.

Se sont-ils revus là-haut?

VI.
MADEMOISELLE LECOUVREUR.

Dans l'amour de Voltaire pour Adrienne Lecouvreur, il y eut beaucoup de haine, comme dans tous les amours. Voltaire, quoique assez voltairien, ne pardonnait pas à la comédienne de lui ouvrir la porte de l'escalier dérobé quand elle entendait le carrosse de milord Peterborough ou du maréchal de Saxe. Voltaire, qui a toujours tranché du souverain, voulait qu'on l'aimât comme un grand seigneur et non comme un poëte. Je crois même que cette conquête lui coûta plus qu'un rôle et plus qu'une épître.

C'est en vain qu'on cherche dans ses lettres les souvenirs de cette passion. A l'inverse des poëtes, ce que Voltaire oublie le plus, c'est sa jeunesse. En cherchant bien, je retrouve ces quelques lignes, datées des fêtes de Fontainebleau: «Mademoiselle Lecouvreur réussit ici à merveille. Elle a enterré la Duclos. La reine lui a donné hautement la préférence. Elle oublie, au milieu de ses triomphes, qu'elle me hait[31]

Traduction libre: Elle me hait tant, qu'elle m'aime!

Si on cherche dans les vers, on trouve d'abord ce billet:

L'Amour honnête est allé chez sa mère,

D'où rarement il descend ici-bas.

Belle Chloé, ce n'est que sur vos pas

Qu'il vient encor. Chloé, pour vous entendre,

Du haut des cieux j'ai vu ce dieu descendre

Sur le théâtre; il vole parmi nous

Quand sous le nom de Phèdre ou de Monime

Vous partagez entre Racine et vous

De notre encens le tribut légitime.

Si vous voulez que cet enfant jaloux

De ces beaux lieux désormais ne s'envole,

Convertissons ceux qui devant l'idole

De son rival ont fléchi les genoux:

Il vous créa la prêtresse du temple;

A l'hérétique il faut prêcher d'exemple:

Prêchez donc vite, et venez dès ce jour

Sacrifier au véritable amour.

Adrienne Lecouvreur ne manqua pas, sans doute, de se rendre à un si beau dessein.

La comédienne eut pour maîtres Dumarsais et Voltaire: Dumarsais comme ami, Voltaire comme amant. Je crois que Voltaire lui donna encore de meilleures leçons que Dumarsais. Si l'amour est un grand maître, c'est surtout au théâtre.

La comédienne joua mieux encore l'amour que la tragédie. Elle est restée célèbre par ses passions tout autant que par son grand jeu. Elle est morte jeune, d'ailleurs; c'est encore une bonne fortune pour la postérité. Il n'y a que les philosophes, comme son ami Voltaire, qui aient le droit de vivre leur siècle. Les poëtes et les comédiennes portent mal leur couronne de cheveux blancs. Le vieillard de Téos ne serait admis en France que dans les jours du carnaval.

Adrienne Lecouvreur mourut peut-être dans les bras de Voltaire, mais à coup sûr bien loin de lui, car elle avait les yeux fixés sur un buste de Maurice de Saxe, à qui elle débitait à tort et à travers des tirades tragiques[32].

Après sa mort, il lui arriva ce qui arriva plus tard à Voltaire. Elle qui avait légué cent mille livres aux pauvres, lui qui avait bâti une église, ils furent tous les deux proscrits du cimetière. Si l'on peut retrouver Voltaire au Panthéon, on ne sait où aller prier pour sa chère comédienne. Pourtant, si on démolissait les maisons qui sont à l'angle de la rue de Bourgogne et de la rue de Grenelle, on retrouverait peut-être les cendres de celle-là qui a fait tressaillir dans leurs tombeaux les pâles héroïnes de Voltaire.

Adrienne Lecouvreur a passé sa vie à aimer: du comédien Legrand au chevalier de Rohan, du chevalier de Rohan au poëte Voltaire, du poëte Voltaire à lord Peterborough, de lord Peterborough au maréchal de Saxe, sans compter celui-ci qui fut père de sa première fille, sans parler de celui-là qui fut père de la seconde; car, si on cherchait bien, on trouverait, à ce qu'il paraît, beaucoup de descendants de l'illustre comédienne: par exemple, le mathématicien Francœur.

Ce n'était pas précisément le théâtre qui l'avait enrichie. Il y a une fable antique qui raconte que Jupiter, conseillant l'Amour, lui disait: «Quand tu auras usé tes flèches dans ton voyage, il te restera encore une ressource pour aveugler les femmes: tu leur jetteras à pleines mains la poussière d'or qui est dans ton carquois.»

Mademoiselle Lecouvreur ne s'était pas montrée dédaigneuse pour la poudre d'or. Elle pouvait dire, comme Marion Delorme: «Je prends quand je n'ai rien à donner,» c'est-à-dire quand elle ne pouvait donner que le masque de l'amour; mais au moins c'était un masque charmant. Milord Peterborough lui disait: «Allons, madame, qu'on me montre beaucoup d'amour et beaucoup d'esprit!» Et elle montrait beaucoup d'esprit et beaucoup d'amour; mais son cœur ne battait que lorsque milord était parti.

Le dix-huitième siècle est l'époque où l'esprit français, dégagé de l'esprit gaulois et de l'esprit d'imitation, rayonne du plus vif éclat, de Voltaire à Rivarol, du régent à Diderot, de Fontenelle à Chamfort, de Saint-Simon à Beaumarchais. Voilà des Français pur sang qui ne doivent rien aux Grecs ni aux Romains, qui se sont dépouillés de la perruque de Louis XIV pour reposer leur front sur le sein de quelque femme trois fois femme,—ni précieuse, ni ridicule,—faite pour aimer et non pour prêcher. Les femmes de ces belles saisons étaient pétries de pâte d'amour. Adrienne Lecouvreur appartient, par son génie comme par son cœur, à ces belles furies de la passion, à ces souriantes mélancolies du sentiment, qui font de la femme un être de raison dans la folie, ou un être de folie dans la raison.

VII.
MADAME DU CHASTELET.

Je n'ai jusqu'ici parlé que du philosophe en peignant la marquise du Chastelet, mais la femme avait beau se cacher, l'Amour brûlait le masque de Newton.

Il y a au musée de Bordeaux un joli portrait de madame du Chastelet, par Marianne Loir. La belle Émilie, tant calomniée dans le bureau d'esprit de madame du Deffant, est bien celle que Voltaire a aimée en prose et en vers:

Vous êtes belle, ainsi donc la moitié

Du genre humain sera votre ennemie;

Vous possédez un sublime génie:

On vous craindra; votre tendre amitié

Est confiante, et vous serez trahie.

C'est Voltaire qui a été trahi.

Dans ce portrait, la marquise est représentée dans son attirail: un compas d'une main, un œillet de l'autre; une sphère sur sa table,—pourquoi pas sur sa poitrine?—Elle a l'œil vif, la bouche spirituelle; l'amour et la science se disputent sa figure; mais «ceci a tué cela».

La Tour, qui a peint Voltaire, a peint aussi la marquise du Chastelet. Madame du Deffant, un peintre qui dévisageait tout le monde, ne l'a pas montrée sous les mêmes couleurs de pêche et de framboise. «Représentez-vous, disait-elle dans son salon, une maîtresse d'école, sans hanches, la poitrine étroite, avec une petite mappemonde perdue dans l'espace, de gros bras trop courts pour ses passions, des pieds de grue, une tête d'oiseau de nuit, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer et vert de terre, le teint noir et rouge, la bouche plate et les dents clair-semées. Voilà donc la figure de la belle Émilie, sans parler de l'encadrement: pompons, poudre, pierreries de six sous. Vous savez qu'elle veut être belle en dépit de la nature et de la fortune, car elle n'a pas toujours une chemise sur le dos.—Allons, allons, dit madame Geoffrin, nous pénétrons dans la vie privée. Madame du Chastelet a tout ce qu'il faut: un mari, un amant, un philosophe, un mathématicien, un poëte, et non moins de chemises.—Madame du Chastelet, continua Pont de Veyle pour finir le portrait, est une maîtresse d'école; mais elle enseigne à lire à l'Amour.»

Voltaire avait connu la marquise du Chastelet toute petite fille chez son père, le baron de Breteuil. Quand il devint un grand homme, elle devint une grande dame. Elle avait son tabouret à la cour; elle avait surtout les priviléges de la beauté et de l'esprit. L'étoile cherche l'étoile, la flamme cherche la flamme. Quand la marquise du Chastelet revit Voltaire, elle eut l'art de cacher sa science; quand Voltaire revit la marquise du Chastelet, il eut l'esprit d'être plus amoureux que poëte. Durant tout un hiver, ils se rencontrèrent tous les jours comme s'ils ne se cherchaient pas. Ils avaient toujours oublié de se dire quelque chose. Un soir, Voltaire rappela à la jeune femme qu'il avait fait sauter la jeune fille sur ses genoux; ce soir-là, «elle voulut, comme autrefois, sauter sur les genoux de M. de Voltaire.»

Le beau monde de Versailles et de Paris s'émut un peu de voir la belle marquise quitter sa place au jeu de la reine et à l'église pour se damner avec Voltaire. Mais Voltaire la consola par ces vers:

La jeune Églé, de pompons couronnée,

Devant un prêtre à minuit amenée,

Va dire un oui, d'un air tout ingénu,

A son mari qu'elle n'a jamais vu.

Le lendemain en triomphe on la mène

Au Cours, au bal, chez Bourbon, chez la Reine;

Le lendemain, sans trop savoir comment,

Dans tout Paris on lui donne un amant.

Roi la chansonne, et son nom par la ville

Court ajusté sur l'air d'un vaudeville.

Églé s'en meurt; ses cris sont superflus.

Consolez-vous, Églé, d'un tel outrage;

Vous pleurerez, hélas! bien davantage,

Lorsque de vous on ne parlera plus.

Et nommez-moi la beauté, je vous prie,

De qui l'honneur fut toujours à couvert.

Lisez-moi Bayle, à l'article Schomberg;

Vous y verrez que la Vierge Marie

Des chansonniers comme une autre a souffert.

Jérusalem a connu la satire:

Persans, Chinois, baptisés, circoncis,

Prennent ses lois; la terre est son empire;

Mais, croyez-moi, son trône est à Paris.

Là, tous les soirs, la troupe vagabonde

D'un peuple oisif, appelé le beau monde,

Va promener de réduit en réduit

L'inquiétude et l'ennui qui la suit.

Là sont en foule antiques mijaurées,

Jeunes oisons, et bégueules titrées,

Disant des riens d'un ton de perroquet,

Lorgnant des sots et trichant au piquet.

Pour Voltaire, il ne trichait qu'au jeu de l'amour.

Le château de Cirey ne fut pas tout à fait le paradis terrestre, comme l'appelait Voltaire. «J'ai le bonheur d'être dans un paradis terrestre où il y a une Ève et où je n'ai pas le désavantage d'être Adam.» Madame du Chastelet, qui déjà savait le latin, se mit à apprendre trois ou quatre langues vivantes. Elle traduisit Newton, analysa Leibnitz, et concourut pour le prix de l'Académie des sciences. Voltaire ne voulut pas rester en arrière; il se fit savant, presque aussi savant que sa maîtresse. L'Académie des sciences avait proposé pour sujet de prix la nature et la propagation du feu. Voltaire et madame du Chastelet voulurent être du concours: ils furent vaincus par Euler; mais leurs pièces furent insérées dans le recueil des prix. Ils reparurent bientôt devant l'Académie comme adversaires dans la dispute sur la mesure des forces vives. Voltaire défendait Newton contre Leibnitz, madame du Chastelet Leibnitz contre Newton. L'Académie donna raison à Voltaire, mais Voltaire donna raison à madame du Chastelet.

N'est-ce pas un curieux spectacle que ces deux amants, qui ne trouvent rien de plus beau que de se disputer sur des points de physique et de métaphysique, quand le ciel leur sourit et leur parle d'amour par la voix des roses et des oiseaux? Ce n'était pas Daphnis et Chloé, ni Roméo et Juliette, ni Jean-Jacques et madame de Warens. Leur amour éclatait le plus souvent en bourrasques; dans leur jalousie ou leur colère, ils allaient, le dirai-je? jusqu'à se battre,—comme se battent les amants. Voltaire, tout Voltaire qu'il fût, finissait toujours par succomber; la bourrasque passée, les amants pleuraient comme des enfants taquins. M. du Chastelet survenait et les raccommodait avec effusion. Un jour que madame du Chastelet cachait ses larmes, il lui dit: «Ce n'est pas d'aujourd'hui que Voltaire nous trompe.» Un peu plus tard, il devait dire à Voltaire: «Ce n'est pas d'aujourd'hui que ma femme nous trompe.»

Cependant madame du Chastelet, quelque tendre que fût l'amitié, trouva que l'amour valait mieux. Le mathématicien Clairault fut sans doute de cette opinion, car un soir Voltaire, la voyant enfermée pour prendre une leçon de mathématiques, donna à la porte un si violent coup de pied—ce fantôme de Voltaire—qu'il la jeta hors de ses gonds. La scène fut terrible: l'amant trahi foudroya le maître et l'écolière; après quoi, comme sa passion n'avait plus que des bouffées, il partit d'un éclat de rire et courut continuer son Essai sur la nature et la propagation du feu.

Il avait bien juré de ne plus chasser sur les terres de M. du Chastelet; mais le lendemain, madame du Chastelet lui apparut sous les ramées amoureuses du parc. Elle fut éloquente à lui parler de son amour et à lui dire que son histoire avec Clairault n'était qu'un roman de hasard: le vent avait fermé la porte et avait soulevé sa robe, voilà tout. Voltaire, qui ne croyait à rien, crut à cela. Ah! le beau livre à faire sous ce titre: De la crédulité des hommes en matière des femmes. Toutefois, Voltaire désira enseigner lui-même les mathématiques, ne voulant pas risquer une seconde fois les hasards du vent.

Mais le poëte Voltaire comptait alors sans le poëte Saint-Lambert. Saint-Lambert rimait les Saisons et débitait des madrigaux à la marquise de Boufflers, la reine de la main gauche de ce roi sans royaume, Stanislas, qui avait donné sa fille à un royaume sans roi. Stanislas, tout en fumant sa pipe, veillait de près sur la vertu de sa maîtresse. Heureusement pour lui, la marquise du Chastelet vint avec son mari et son amant jouer la comédie à la cour. Sans doute que Voltaire n'était pas assez fort en mathématiques, puisqu'un jour, entrant à l'improviste dans la chambre de madame du Chastelet, il trouva Saint-Lambert—à ses pieds.—Il faisait encore du vent ce jour-là, mais on avait oublié de pousser le verrou.

Voltaire ne fut pas moins foudroyant pour le poëte que pour le mathématicien. «Chut! lui dit madame du Chastelet; M. du Chastelet va vous entendre.—C'est vrai, dit-il avec son rire railleur et amer: il y a un mari responsable, je m'en lave les mains.» Et il s'en alla commander des chevaux de poste. La marquise donna contre-ordre et monta à la chambre de Voltaire. Elle le trouva couché et malade. Elle pleura, il la battit. «Mais non, dit-il tout à coup: quand je vous battais, je vous aimais. La bataille était l'amorce de la volupté,—c'est fini entre vous et moi; allez trouver ceux qui sont jeunes.» Il fut magnanime, il pardonna. Saint-Lambert, qui avait répondu vertement à ses apostrophes, vint à son tour s'incliner devant cette majesté du génie et cette majesté de la douleur. «J'ai tout oublié, mon enfant, s'écria Voltaire en se jetant dans ses bras; c'est moi qui ai eu tort, car je ne suis plus de ce monde; c'est vous qui êtes jeune, c'est vous qui êtes beau, c'est vous qui êtes vaillant; mais une autre fois, tirez les verrous.» Madame du Chastelet aurait pu lui répondre: «Avec vous cela ne sert à rien.»

Du reste, comme un vrai mari qu'il était presque à Lunéville, Voltaire avait enseigné à Saint-Lambert la route semée de roses qui conduisait à madame du Chastelet:

Mais je vois venir sur le soir,

Du plus haut de son aphélie,

Notre astronomique Émilie,

Avec un vieux tablier noir,

Et la main d'encre encor salie;

Elle a laissé là son compas,

Et ses calculs, et sa lunette;

Elle reprend tous ses appas:

Porte-lui vite à sa toilette

Ces fleurs qui naissent sur ses pas,

Et chante-lui sur ta musette

Ces beaux airs que l'amour répète,

Et que Newton ne connut pas.

Mais Saint-Lambert n'avait pas eu besoin d'être conseillé par Voltaire.

Et pourtant la marquise du Chastelet avait beaucoup aimé Voltaire. J'en prends à témoin Voisenon qui confessait les femmes, loin du confessionnal. Il écrivait de la marquise du Chastelet: «Elle n'avait rien de caché pour moi; je restais souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin. Quand elle disait qu'elle était détachée de Voltaire, je ne répondais rien; je tirais un des huit volumes (de la correspondance manuscrite de Voltaire avec elle), et je lisais quelques lettres. Je remarquais ses yeux humides de larmes; je refermais le livre en lui disant: «Vous n'êtes pas guérie.» La dernière année de sa vie, je fis la même épreuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été son médecin[33]

Elle paya cet amour de sa vie. Elle donna un enfant à M. du Chastelet—ou à Voltaire—ou à Saint-Lambert. Elle poussa la philosophie jusqu'au bout. Voltaire écrit de Lunéville, au comte d'Argental: «Madame du Chastelet, cette nuit, en griffonnant son Newton, s'est sentie mal à son aise; elle a appelé une femme de chambre, qui n'a eu que le temps de tendre son tablier et de recevoir une petite fille, qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers, s'est mise au lit, et tout cela dort comme un ciron à l'heure que je vous parle.» Le même jour, Voltaire écrit ainsi à l'abbé de Voisenon: «Mon cher abbé Greluchon (ce sobriquet n'est-il pas tout un portrait de Voisenon?) saura que cette nuit, madame du Chastelet, étant à son secrétaire selon sa louable coutume, a dit: «Mais je sens quelque chose!» Ce quelque chose était une petite fille qui est venue au monde sur-le-champ. On l'a mise sur un livre de géométrie qui s'est trouvé là, et la mère est allée se coucher.»

Il se repentit, six jours après, d'avoir pris ce ton des contes de Voltaire: madame du Chastelet mourut. Il la pleura de toutes ses larmes, quoique une bague à secret, où le portrait de Saint-Lambert avait remplacé le sien, qui avait remplacé celui du duc de Richelieu, qui avait remplacé... lui eût tout appris. Ce bon M. du Chastelet était présent à cette découverte, pleurant comme Voltaire de toutes ses larmes. «Monsieur le marquis, lui dit le poëte, voilà une chose dont nous ne devons nous vanter ni l'un ni l'autre.»

Il y avait vingt ans que Voltaire vivait avec madame du Chastelet dans la philosophie de l'amour ou dans l'amour de la philosophie. Ils avaient approfondi ensemble tous les systèmes; ils avaient chanté les atomes crochus; ils avaient voyagé dans le même tourbillon. En un mot, ils s'étaient inquiétés de tout, hormis du lendemain.

Le lendemain, Voltaire pleurait, et la marquise du Chastelet, couchée sur un brancard couvert de fleurs, était exposée dans la salle de spectacle où quelques jours auparavant elle jouait la comédie. Comédie de la vie, comédie de la mort, Voltaire ne savait que la première.

Voltaire, inconsolable, voulut consoler M. du Chastelet. C'est le dernier trait de la comédie. «Mon cher Voisenon, quel jour malheureux! J'irai verser dans votre sein des larmes qui ne tariront jamais. Je n'abandonne pas M. du Chastelet. Je reverrai donc ce château, où j'espérais mourir dans les bras de votre amie.» A Cirey, il écrit à M. d'Argental que le château est devenu pour lui un horrible désert. Cependant les lieux qu'elle habitait lui sont chers; il aura une sombre joie à retrouver les traces de son séjour à Paris. Il s'écrie qu'il n'a pas perdu une maîtresse, mais une moitié de lui-même, une âme sœur de la sienne. Il revient à Paris pâle comme un trappiste. Est-ce bien là Voltaire qui riait toujours? On le plaint, on se moque de lui. Mais combien pleurera-t-il de temps? Un peu moins de six semaines!

Saint-Lambert pleura quinze jours; le mari seul ne se consola pas.

VIII.
MADEMOISELLE QUINZE ANS.

Je ne veux pas m'égarer plus longtemps dans les juvenilia du roi Voltaire. Par exemple, j'ai oublié de conter son aventure avec la Duclos, qu'il chansonna cavalièrement. Quand mademoiselle Gaussin lui rappela Adrienne Lecouvreur, il voulut retrouver en elle sa tragédienne et sa maîtresse; mais déjà la marquise du Chastelet l'enchaînait à sa ceinture, qui n'était pourtant pas la ceinture de Vénus. Mademoiselle Gaussin emporta dans les coulisses le dernier rêve amoureux de Voltaire devenu sage. Mademoiselle Clairon, qui le caressa beaucoup, fut bien plutôt pour lui la muse que la femme. Il joua la tragédie avec elle, mais ne joua pas au jeu de l'amour.

Est-ce bien la peine d'indiquer que Voltaire fut en galanterie à Londres avec quelques ladies et quelques filles perdues? Il fut surtout amoureux de Laura Harley, une Desdémone de boutique qui avait pour mari milord Othello. Voltaire lui écrivit des vers anglais:

Voulez-vous de vos yeux connaître le pouvoir,

Regardez donc les miens, qui ne font que vous voir.

Je traduis mal. Sans doute, Voltaire traduisit mieux en français Laura Harley, car le mari se fâcha tout haut: il y eut scandale, presque prise de corps, peut-être un duel à la boxe.

Voltaire a supprimé de ses œuvres les premiers vers de son conte du Cadenas. Il les a supprimés, parce que c'était une des pages les plus vives de l'histoire de ses vingt ans. Quelle était cette belle vertu si bien murée? On a cité plusieurs grands noms que je ne veux pas répéter ici, non pas pour la dame, mais pour le mari.

J'ai dit que la jeunesse de Voltaire avait fini avec madame du Chastelet. Mais toute belle saison a son été de la Saint-Martin. Voltaire secoua aux Délices et à Fernex les parfums attiédis, mais doux encore, du regain des passions. Collini rappelle qu'à Colmar Voltaire avait une cuisinière—le temps des duchesses était passé—fort belle et fort réjouie, qui lui donnait des distractions. Voltaire ne buvait que quand elle lui versait à boire, comme si elle dût laisser tomber avec le vin son air de jeunesse et son sourire de vingt ans. Collini n'osa pas questionner Voltaire, mais il demanda vingt fois à Babette pourquoi elle venait si souvent dans le cabinet du philosophe. «C'est pour apprendre à lire,» répondait la cuisinière. Et puis elle riait de son beau rire, et s'en allait en se moquant de Collini.

A Fernex, on a accusé Voltaire d'avoir été l'amant de sa nièce. On a voulu à toute force en trouver la preuve dans Voltaire lui-même: «Chez nous autres remués de barbares, on peut épouser sa nièce, moyennant la taxe ordinaire, qui va, je crois, jusqu'à quarante mille petits écus, en comptant les menus frais. J'ai toujours entendu dire qu'il n'en avait coûté que quatre-vingt mille francs à M. de Marmontel. J'en connais qui ont couché avec leurs nièces à meilleur marché.» Et plus loin on applique à Voltaire et à sa nièce ces mots de Collini: «Je me souviens toujours du poëte qui couchait avec sa servante. Il disait que c'était une licence poétique.»

Madame Denis n'était pas embéguinée dans sa vertu. Quand le marquis Ximenès venait aux Délices, elle lui disait nettement que ce n'était pas assez d'admirer l'oncle tout le jour, qu'il fallait aimer la nièce toute la nuit. On peut inscrire à son compte plus d'une aventure avec les Ximenès de passage; mais que vouliez-vous que madame Denis fît de Voltaire, et que vouliez-vous que Voltaire fît de madame Denis? Ils étaient trop vieux tous les deux, et tous les deux cherchaient à rejoindre le couchant de l'aurore.

Quand Voltaire eut quatre-vingts ans, une aube amoureuse vint encore dorer son front. Une dame de Genève s'était jetée à ses genoux avec enthousiasme. Elle était jeune par la beauté, elle était belle par la jeunesse. Il voulut la relever: elle tomba dans ses bras. Pendant une seconde, il eut vingt ans. Mais une seconde après il se réveilla de ce dernier rêve. «J'ai cent ans!» dit-il à la jeune femme[34].

Quelquefois un peu de verdure

Rit sous les glaçons de nos champs;

Elle console la nature,

Mais elle sèche en peu de temps.

Un oiseau peut se faire entendre

Après la saison des beaux jours,

Mais sa voix n'a plus rien de tendre,

Il ne chante plus ses amours.

Je veux dans mes derniers adieux,

Disait Tibulle à son amante,

Attacher mes yeux sur tes yeux,

Te presser de ma main mourante.

Mais quand on sent qu'on va passer,

Quand l'âme fuit avec la vie,

A-t-on des yeux pour voir Délie,

Et des mains pour la caresser?

Voltaire aima jusqu'au dernier jour la compagnie des femmes; c'était un philosophe qui n'aurait pu vivre avec des philosophes. Sa cousine, madame de Florian, était venue habiter Fernex; elle avait une jeune sœur, mademoiselle de Saussure, qui riait toujours. Voltaire l'appelait mademoiselle Quinze ans. Elle n'était pas si jeune que cela, mais elle n'était pas majeure. C'était pour lui comme un bouquet de jeunesse qui parfumait son cabinet de travail; car elle venait à toute heure «pêcher aux romans». Oh! la jeunesse, le beau poëme de la vie qui chante en nous jusqu'au dernier jour! On vit pour être jeune, et on ne consent à vieillir qu'en se retournant vers sa jeunesse.

Mademoiselle Quinze ans ne riait pas trop de voir Voltaire métamorphosé en Anacréon par ses magies. Elle le couronnait de roses cueillies par elle, et ne s'offensait pas de sentir des lèvres de quatre-vingts ans chercher ses dix-huit ans dans sa belle chevelure qui sentait la forêt.

Voici comment Grimm conte cette histoire romanesque, qui fut tout un jour la gazette de Paris: «Il a couru d'étranges bruits sur la conduite du seigneur patriarche pendant le mois dernier. On assurait qu'il avait eu plusieurs faiblesses à la suite des efforts qu'il avait faits pour faire sa cour à une jolie demoiselle de Genève, qui venait le voir travailler dans son cabinet; et que madame Denis avait jugé nécessaire de rompre ces tête-à-tête après le troisième évanouissement survenu au seigneur patriarche. Le fait est que Voltaire a eu quelques faiblesses dans le courant de décembre; que la nouvelle madame de Florian, Genevoise, a une parente, mademoiselle de Saussure, qui venait de temps en temps à Fernex. Cette mademoiselle de Saussure passe pour une petite personne fort éveillée; elle amusait quelquefois M. de Voltaire dans son cabinet; mais quelle apparence qu'elle ait voulu attenter à la chasteté d'un Joseph de quatre-vingts ans?»

Aux esprits sévères qui s'étonnent de voir l'historien s'attarder dans ces Décamérons du roi Voltaire, dans ces demi-jours voluptueux, sous ces ramées baignées d'ombre et de lumière, où le merle railleur alterne par son sifflement avec la strophe vibrante du rossignol, dans ces palais de papier peint où Adrienne Lecouvreur confond les colères de Phèdre avec ses colères à elle-même, dans ce château enchanté où l'Amour se console de vieillir dans les bras de la science, je répondrai que c'est par la passion qu'on voit le mieux les hommes. La sagesse de Salomon n'a-t-elle pas dit que celui-là qui connaissait la femme aimée connaissait celui qu'elle aimait? C'est à la femme qu'il faut arracher le mot de l'énigme. Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es. C'est en traversant le jeune homme qu'on voit le grand homme. Le cœur donne le secret de l'esprit. Le poëme de la jeunesse d'Homère ne nous expliquerait-il pas mieux que tous les commentateurs l'Iliade d'Andromaque et d'Hélène? Quel beau livre perdu: la Jeunesse d'Homère!