II.
Cependant que Louis XV est au Parc-aux-Cerfs, où est le roi?
Est-il dans cette vieille seigneurie sur le versant des Alpes, un pied en France, un pied sur la république de Genève? Ce bonnet de velours noir sur cette perruque à marteaux, est-ce la couronne de France? Singulier roi en souliers gris-poussière, en bas gris de fer, en veste de basin plus longue que lui! Roi philosophe, il daigne reconnaître Dieu le dimanche. Il se fait beau pour aller à la messe. Saluez-le dans cet habit mordoré, dans cette culotte à la Richelieu, dans cette veste à grandes basques, galonnée et lamée en or à la Bourgogne, avec de belles manchettes de fine dentelle tombant jusqu'au bout des doigts! «Dans cet attirail, n'ai-je pas l'air d'un roi?» disait-il à sa cour. Oui, Voltaire, tu es le roi; parle très-haut de tes terres de Tourney et de Fernex; reçois les ambassades de ton frère Frédéric de Prusse et de ta sœur Catherine de Russie; donne sous ton sceau des titres de gloire à tous les hommes d'épée et à tous les hommes de plume, même à tes ennemis; prête ton argent à fonds perdus à tous ces grands seigneurs, qui jouent de leur reste au jeu de la noblesse. Tu as un prince et un duc parmi tes courtisans; tu as une armée de laboureurs, sans parler de ton armée d'encyclopédistes; tu as un théâtre[54] où Le Kain et Clairon viennent de loin tout exprès pour te donner la tragédie, quand tu donnes la comédie au monde.
Mais tu n'es pas le roi par la grâce de Dieu, parce que tu ne connais pas Dieu, pas plus celui de ton église de Fernex que de ton église de l'Encyclopédie que tu élèves de la même main, aspirant à la fois au chapeau de cardinal et à l'auréole de l'Antechrist.
Oui, Sa Majesté Voltaire tient sa cour à Fernex et aux Délices. Mais ce n'est point assez pour lui: «Il faut toujours que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre contre les chiens qui courent après eux.» Il a acheté la terre de Fernex pour y bâtir une ville; il achète la terre de Tourney pour avoir un pied en France[55]. Il oublie, dans l'aveuglement de sa gloire, qu'il a les deux pieds sur le monde.
Voltaire, qui ne sent plus le sol trembler sous lui depuis que le sol est à lui, n'a plus que le souci de vivre en roi. «Que fais-tu là, maraud? Je réponds: Je règne et je plains les esclaves.» C'est la parole d'un roi qui sera quelquefois un tyran. Il est curieux de voir comme il parle de ses vassaux et de ses curés. «J'ai deux curés dont je suis assez content: je ruine l'un et je fais l'aumône à l'autre. Mes vassaux se courbent jusqu'à terre quand ils me rencontrent. Il est vrai que je passe pour semer sur leurs terres des pièces de vingt-quatre sous.»
Il y a les jours de fête où Sa Majesté Voltaire, entourée de sa cour, se montre à son peuple. Il est en habit de gala, presque aussi beau que ses deux grands chambellans, le prince de Ligne et le duc de Richelieu; presque aussi grave que ses deux courtisans, le président de Montesquieu et le président de Brosses.
Les dames de la cour, madame Denis, qui est du meilleur monde, quoiqu'elle s'appelle madame Denis; madame de Fontaine, sa seconde nièce; les dames de Florian, ses cousines; mademoiselle Corneille, qui est aussi de sa famille, toutes ont des rivières de diamants. Les curés de Voltaire lui font des harangues; les vassaux le saluent par une décharge de mousqueterie; les rosières lui présentent des corbeilles de pêches et de raisins tout enrubanées; les fermiers brisent avec lui le pain de son champ et boivent avec lui le vin de sa vigne.