NOTES:

[48] Déjà à la première représentation de cette tragédie il avait reconnu son peuple. On lit dans le Journal de la police du 21 février 1743: «Le succès de la Mérope a été des plus éclatants qu'il y ait jamais eus. Le parterre a non-seulement applaudi à tout rompre, mais même a demandé mille fois que Voltaire parût sur le théâtre, pour lui marquer sa joie et son contentement. Les sieurs Roy et Cahuzac ont pensé tomber en foiblesse, ce qu'on a jugé par la pâleur mortelle dont leurs visages se sont couverts. Ils étoient de la cabale qui avoit annoncé que la pièce tomberoit.»

[49] Voici ce qu'il en dit lui-même dans ses commentaires, qui ne sont pas tout à fait les Commentaires de César: «Au milieu des fêtes, des opéras, des soupers, le roi trouvait bon que M. de Voltaire lui parlât de tout; et il entremêlait souvent des questions sur la France et sur l'Autriche, à propos de l'Énéide et de Tite-Live. La conversation s'animait quelquefois; le roi s'échauffait, et disait que, tant que notre cour frapperait à toutes les portes pour obtenir la paix, il ne s'aviserait pas de se battre pour elle. M. de Voltaire envoyait de sa chambre à l'appartement du roi ses réflexions sur un papier à mi-marge. Le roi répondait sur une colonne à ces hardiesses. M. de Voltaire a encore ce papier où il disait au roi: «Doutez-vous que la maison d'Autriche ne vous redemande la Silésie à la première occasion?» Voilà la réponse en marge:

Ils seront reçus biribi,

A la façon de barbari,

Mon ami.

Cette négociation d'une espèce nouvelle finit par un discours que le roi tint à M. de Voltaire dans un de ses mouvements de vivacité contre le roi d'Angleterre, son cher oncle. Ces deux rois ne s'aimaient pas. Celui de Prusse disait: «George est l'oncle de Frédéric; mais George ne l'est pas du roi de Prusse.» Enfin il dit: «Que la France déclare la guerre à l'Angleterre, et je marche.»»

[50] Un autre jour, le roi disait en pleine Académie: «Je ne chercherai pas à étendre mes conquêtes du côté de la France; j'ai pris Voltaire à Louis XV, cela vaut mieux qu'une province.»

[51] La philosophie vivait un peu par curiosité. «Les jours de gala à Berlin, c'était un très-beau spectacle pour les hommes vains, c'est-à-dire pour presque tout le monde, de voir le roi à table, entouré de vingt princes de l'empire, servi dans la plus belle vaisselle de l'Europe, et trente beaux pages et autant de jeunes heiduques superbement parés, portant de grands plats d'or massif. La Barbarini dansait alors sur son théâtre; c'est elle qui depuis épousa le fils de son chancelier. Le roi avait fait enlever à Venise cette danseuse. Il en était un peu amoureux, parce qu'elle avait les jambes d'un homme. Ce qui était incompréhensible, c'est qu'il lui donnait trente-deux mille livres d'appointements. Son poëte italien, à qui il faisait mettre en vers les opéras dont lui-même faisait toujours le plan, n'avait que douze cents livres de gages; mais aussi il faut considérer qu'il ne dansait pas. En un mot, la Barbarini touchait à elle seule plus que trois ministres d'État ensemble.»


VII.
LA COUR DE VOLTAIRE.