V.

Fontenelle a ressemblé, selon Voltaire, «à ces terres heureusement situées qui portent toute espèce de fruits». Quoiqu'il ait cultivé sa terre pendant cent ans, la moisson ne fut pas abondante, si on supprime l'ivraie du bon grain. Et encore, Fontenelle avait appris de bonne heure, quand il publia l'Histoire des Oracles, qu'on a tort d'avoir raison en France, ce qui l'empêcha souvent de battre le bon grain. Toutefois, comme l'a dit encore Voltaire: «On l'a regardé comme le premier des hommes dans l'art nouveau de répandre la lumière et les grâces sur les vérités abstraites.» Le père Le Tellier, qui avait l'oreille du roi parce qu'il lui prêtait la sienne; le père Le Tellier, qui voulait que son royaume fût de ce monde et qui essayait de tuer toutes les influences, déféra l'auteur des Mondes comme un athée qui ne croyait pas aux miracles. Heureusement que d'Argenson, alors lieutenant de police, n'y croyait pas non plus et qu'il sauva Fontenelle de la persécution.

Il ne croyait ni au passé ni à l'avenir, il ne voulait marcher ni en avant ni en arrière, parce que la passion ne l'emportait pas. Toutefois, il avait beau dire à chaque victoire de l'esprit nouveau: «Je m'en lave les mains,» il avait travaillé pour l'esprit nouveau. Il n'écrivait guère, mais il parlait beaucoup. Lorsque la vérité sortait de ses mains, elle était plus dangereuse qu'en tombant de la main du premier venu, parce qu'elle avait un tour charmant de fille bien née qui lui donnait ses entrées dans le monde.

L'abbé de Saint-Pierre, son ami, aurait bien dû lui emprunter ses airs mondains pour habiller ses rêveries. Avec Fontenelle, la diète européenne et la paix perpétuelle auraient eu plus de partisans et moins de rieurs. «C'est le rêve d'un bon citoyen,» disait le cardinal Dubois, qui n'était pas un bon citoyen.

Mais les utopies de l'abbé de Saint-Pierre tombèrent dans de meilleures mains. Voltaire les dépouilla de tout ce qu'elles avaient de chimérique, et mit en lumière tout ce qu'elles avaient de généreux.

Fontenelle avait eu les mains pleines de vérités, et il les avait ouvertes[38], témoin l'Histoire des Oracles. Mais un ministre plus Normand que Fontenelle le nomma censeur royal, et le philosophe ferma ses mains. Bien plus, il ferma les mains des autres. «Mais, lui dit un philosophe, vous avez écrit l'Histoire des Oracles, et vous me refusez votre approbation.—Monsieur, répondit Fontenelle, si j'avais été censeur quand j'ai écrit l'Histoire des Oracles, je me fusse bien gardé de lui donner mon approbation.»

Il ne faudrait pas oublier parmi ces précurseurs de la philosophie voltairienne ces messieurs de l'Entre-sol, ces hardis censeurs qui mettaient sur la nappe Dieu et le roi, ces enfants terribles du pays des idées, qui cassèrent les vitres des fenêtres où Voltaire devait s'accouder[39].