VII.

Le Sage et Piron, pauvres tous les deux, devaient bientôt élever très-haut la dignité des hommes de pensée, parce qu'ils avaient la pauvreté castillane. Vauvenargues allait proclamer la dignité humaine, Montesquieu cherchait déjà les titres de l'humanité.

Quand parurent les Lettres persanes, ce fut un événement. Jamais l'esprit, jamais la vérité se montrant à nu ne firent un pareil scandale. Il sembla que pour la première fois toutes les bases de l'antique société se remuaient. Ce livre était une critique; il avait par la forme tout l'attrait d'un roman, dans un temps où l'on ne demandait guère au roman que des épisodes et une peinture de mœurs avec très-peu d'action; mais sous un masque de frivolité, il était aisé de reconnaître un penseur, un homme profondément versé dans la science du gouvernement, dans l'étude des institutions et dans l'esprit des lois. Le succès fut inimaginable. «Les Lettres persanes, raconte l'auteur lui-même, eurent d'abord un débit si prodigieux que les libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils allèrent tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontraient: Monsieur, disaient-ils, faites-moi des Lettres persanes

Cet ouvrage était bien un fruit du temps. A la longue et sévère compression du grand siècle avait succédé un goût fiévreux pour la liberté de tout dire et de tout écrire. Les mœurs tournaient à l'Orient et l'amour au harem. On était, comme on dit maintenant, dans une période de réaction contre le règne de Louis XIV. Le sarcasme religieux qui éclate dans ces lettres flattait le penchant du nouveau siècle à l'incrédulité. «Les libertins entretiennent ici un nombre infini de filles de joie, et les dévots un nombre innombrable de dervis. S'il y a un Dieu, il faut nécessairement qu'il soit juste; car s'il ne l'était pas, il serait le plus mauvais et le plus imparfait des êtres. Toutes ces pensées m'animent contre les docteurs qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance; qui le font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de peur de l'offenser.»

Les événements religieux de la fin du règne de Louis XIV sont couverts de ridicule par Montesquieu. Les académies, les corps savants, ne trouvent pas plus grâce aux yeux de l'auteur des Lettres persanes que les casuistes, les chartreux, les capucins et les autres ordres religieux. «J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie française. Il n'y en a point de moins respecté dans le monde; car on dit qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts et lui impose des lois qu'il est obligé de suivre.»

Les mœurs, les intrigues, les manœuvres du temps y sont dévoilées avec une connaissance impitoyable du cœur de l'homme ou du cœur de la femme. «Crois-tu, Ibben, qu'une femme s'avise d'être la maîtresse d'un ministre pour coucher avec lui? Quelle idée! C'est pour lui présenter cinq ou six placets tous les matins, et la bonté de leur nature paraît dans l'empressement qu'elles ont de faire du bien à une infinité de gens malheureux qui leur procurent cent mille livres de rente.»

On peut dire de ces Lettres ce que l'auteur a dit lui-même des jolies femmes, «dont le rôle a plus de gravité qu'on ne pense.» Sous cette plaisanterie fine et délicate se placent un grand fonds de bon sens, une science magistrale, une philosophie audacieuse. Quelquefois ce léger crayon a des traits qu'envierait le burin de Tacite: «Le règne du feu roi a été si longtemps, que la fin en avait fait oublier le commencement.»

Montesquieu avait parlé ainsi de Louis XIV: «Il n'est occupé qu'à faire parler de lui; il aime les trophées et les victoires. Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il paye aussi libéralement l'oisiveté des courtisans que les campagnes laborieuses de ses capitaines. Souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette quand il se met à table, à un autre qui lui prend des villes ou qui lui gagne des batailles.» Il ne faut pas chercher dans ces jugements pleins de hauteur et de dédain une histoire de Louis XIV, mais l'opinion des Français de la régence sur un règne fini avant sa fin.

Les peuples étaient las du soleil couchant, et ils se tournaient vers le soleil levant avec la curiosité affectueuse de l'oiseau qui se réveille dans son nid de mousse. «J'ai vu le jeune monarque. Sa vie est bien précieuse à ses sujets, elle ne l'est pas moins à l'Europe par les troubles que sa mort pourrait produire. Mais les rois sont comme les dieux, et pendant qu'ils vivent on doit les croire immortels.»

Par les Lettres persanes la voie de la critique religieuse était tracée; après le régent, la terreur respectueuse qui défendait le trône de Louis XIV contre les jugements de l'opinion publique était évanouie; après l'abbé Dubois et l'abbé de Tencin, les lumières et les vertus qui protégeaient l'Église contre les entreprises de la raison humaine s'étaient obscurcies pour jamais; ainsi, de tous les côtés, tombaient les barrières: la liberté de penser commençait à se montrer à la porte du Louvre. Il ne fallait plus qu'un roi pour achever la royauté du droit divin. Louis XV monta sur le trône.