VII.

Tout le monde allait à Fernex, tout le monde écrivait au roi de Fernex. «Rois, princes, courtisans, poëtes, artistes, chacun voulait avoir un mot ou un regard du phénomène près de disparaître.» C'est l'aveu d'un ennemi.

Comme tout le monde, Marmontel fit son voyage à Fernex. Le croirait-on? ce père qui écrit pour l'instruction de ses enfants conte que, le jour de son départ, Voltaire lui lut deux chants de la Pucelle; et il s'écrie, avec son emphase habituelle: «Ce fut pour moi le chant du cygne.»

J'ai parlé de Marmontel, parlerai-je de La Harpe, un autre courtisan qui est parti de Voltaire pour arriver à Rome? Tout chemin mène à la ville éternelle. Le chemin, pourtant, n'est-il pas mauvais qui mène de l'enthousiasme au mépris, du rôle de serviteur dévoué au métier d'esclave insulteur? La Harpe,—pareil à ces royalistes plus royalistes que le roi, jusqu'au jour où ils s'asseyaient sur les bancs de la République,—La Harpe fut plus voltairien que Voltaire, tant qu'il fut permis d'aspirer à la succession de son maître. Dépassé, sifflé, annihilé par ses frères cadets de la coterie, il passa dans un autre couvent. Mais ce fut son châtiment; il n'y put être abbé, ni prieur. Le Christ n'aime guère les incrédules qui, devenant vieux, se font chrétiens contre les autres.

Florian, un peu cousin de Voltaire, avait onze ans lorsqu'il entra comme page à la cour de Fernex. Le R. P. Adam condamne le jeune Florian à faire des thèmes; et comme celui-ci était souvent embarrassé pour mettre en latin ce qu'il n'entendait pas trop bien en français, il s'en allait prier Voltaire de lui faire sa phrase. Voltaire faisait la phrase avec tant de bonté, que l'écolier s'en retournait croyant que c'était lui-même qui l'avait faite. Voltaire courut les buissons avec son écolier; il éveilla en lui la gaieté et l'esprit; il altéra un peu l'homme de la nature. A dater de son séjour à Fernex, Florian rêva un peu moins, il parla un peu plus: il suivit même si bien les leçons du maître, qu'il imita jusqu'au sourire malin du philosophe. «C'est cela, disait Voltaire, aie l'air d'avoir de l'esprit, et l'esprit viendra.»

Voltaire recevait beaucoup de lettres et en écrivait beaucoup. Dans cent ans, on n'aura pas encore retrouvé la moitié des lettres de Voltaire. J'en ai tout un volume; j'en sais de fort belles qui ne sont pas non plus imprimées. Quand le courrier était parti, il craignait d'avoir oublié quelqu'un, un roi ou un poëte[68]. Dans sa fureur d'écrire des lettres, il en adressait aux morts.

Il avait quatre-vingts ans quand il écrivit à Horace:

Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,

Surpassa les jardins vantés par Épicure.

Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés,

Sur cent vallons fleuris doucement promenés,

De la mer de Genève admirent l'étendue;

Et les Alpes de loin, s'élevant dans la nue,

D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux

Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.

Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre

Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!

C'est le philosophe qui parle, mais voici le poëte:

J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins;

Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins

A suivre les leçons de ta philosophie,

A mépriser la mort en savourant la vie,

A lire tes écrits pleins de grâce et de sens,

Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

C'est encore le poëte, le vieil enfant gâté des Muses, qui rime des quatrains à madame du Barry. La maîtresse de Louis XV avait envoyé à Voltaire son portrait par ambassadeur, avec deux baisers. Il lui prouva que—la plume à la main—c'était toujours le Voltaire des belles années.

Quoi! deux baisers sur la fin de ma vie!

Quel passe-port vous daignez m'envoyer!

Deux, c'est trop d'un, adorable Égérie:

Je serais mort de plaisir au premier.

Et après ce quatrain, il embrasse deux fois le portrait de la comtesse, en s'écriant:

C'est aux mortels d'adorer votre image,

L'original était fait pour les dieux.

Il écrivit aussi des alexandrins à Boileau:

J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire.

Je fais le bien que j'aime; et voilà ma satire.

C'était toujours l'aveugle Voltaire contre ses ennemis. Dès 1768 on avait baptisé un vaisseau de ce nom sans baptême; au lieu de l'envoyer aux rivages de la poésie, comme Horace y poussait par ses vœux le vaisseau de Virgile, le dirai-je? il l'envoyait débarquer Patouillet et Nonnotte aux chantiers de Toulon.