XII.

Voltaire était un homme du monde, comme Jean-Jacques était un sauvage. Il aimait le luxe, il aimait les arts, il aimait les fêtes. Le paradis de Duclos, c'était la première fille venue; le paradis de Jean-Jacques, c'était un coin oublié des Alpes, avec l'habit de Claude Anet et le baiser rustique de madame de Warens; Voltaire ne quittait pas Paris pour si peu: il ne s'arrêtait, dans son exil, que dans les palais, ou tout au moins dans les châteaux. Mais, sur ce point, c'est lui qu'il faut entendre. Dans le Mondain, une des sept merveilles de Voltaire, il se moque gaiement de son grand-père Adam et de sa grand'mère Ève:

Deux singes verts, deux chèvres pieds fourchus,

Sont moins hideux au pied de leur feuillée.

Par le soleil votre face hâlée,

Vos bras velus, votre main écaillée,

Vos ongles longs, crasseux, noirs et crochus,

Votre peau bise, endurcie et brûlée.

Il s'écrie plus loin, après avoir raillé la Salente de Fénelon:

Le paradis terrestre est où je suis.

Voulez-vous entrer dans ce paradis terrestre de Voltaire, qui n'est pas tout à fait le paradis de Milton, mais qui vous paraîtra plus habitable?

Entrez chez moi: la foule des beaux-arts,

Enfants du goût, se montre à vos regards.

De mille mains l'éclatante industrie

De ces dehors orna la symétrie;

L'heureux pinceau, le superbe dessin

Du doux Corrége et du savant Poussin

Sont encadrés dans l'or d'une bordure;

C'est Bouchardon qui fit cette figure,

Et cet argent fut poli par Germain:

Des Gobelins l'aiguille et la teinture

Dans ces tapis surpassent la peinture;

Tous ces objets sont vingt fois répétés

Dans des trumeaux tout brillants de clartés.

De ce salon je vois par la fenêtre,

Dans des jardins, des myrtes en berceaux;

Je vois jaillir les bondissantes eaux.

Mais Ève, direz-vous? Vous allez la voir paraître. Hier, elle s'appelait Adrienne Lecouvreur; aujourd'hui, elle s'appelle Carmago; demain, elle s'appellera Gaussin.

Ce n'est pas tout. Adam et Ève allaient à pied; Voltaire va en carrosse:

Mais du logis j'entends sortir le maître.

Un char commode, avec grâces orné,

Par deux chevaux rapidement traîné,

Paraît aux yeux une maison roulante,

Moitié dorée et moitié transparente:

Nonchalamment je l'y vois promené.

La mode était déjà venue de promener son luxe sur les boulevards. Les filles d'Opéra ruisselaient sous les diamants. La fête recommençait tous les soirs avec accompagnement de marionnettes, joueurs de gobelets et danseurs de corde.

Cependant le mondain revient du Cours-la-Reine ou des boulevards, et se fait descendre au théâtre.

Il va siffler quelque opéra nouveau,

Ou, malgré lui, court admirer Rameau.

Allons souper. Que ces brillants services,

Que ces ragoûts ont pour moi de délices!

Qu'un cuisinier est un mortel divin!

Et comme Églé m'enivre avec son vin!

Il en coûta cher à Voltaire pour avoir formulé son paradis. Le cardinal de Fleury, qui pourtant ne croyait pas beaucoup à l'autre, exila Voltaire une fois de plus. On voulait bien lui permettre de vivre en païen, mais non pas d'écrire sa vie. Voltaire lui répondit par l'apologie du luxe, les vers les plus charmants du monde, où il cita Salomon pour sa défense.

C'est Salomon, ce sage fortuné,

Roi philosophe, et Platon couronné,

Qui connut tout, du cèdre jusqu'à l'herbe.

Vit-on jamais un luxe plus superbe?

Il faisait naître au gré de ses désirs

L'argent et l'or, mais surtout les plaisirs.

Mille beautés servaient à son usage.

Mille?—On le dit, c'est beaucoup pour un sage;

Qu'on m'en donne une, et c'est assez pour moi,

Qui n'ai l'honneur d'être sage ni roi.

C'était au temps où le cardinal de Fleury permettait à Louis XV de peupler le sérail de Salomon; mais il ne donna pas pour cela raison à Voltaire. Et pourtant, Voltaire ne parlait-il pas en homme d'État?

Cette splendeur, cette pompe mondaine,

D'un règne heureux est la marque certaine.

Le goût du luxe entre dans tous les rangs;

Le pauvre y vit des vanités des grands.

Dans ces jardins regardez ces cascades,

L'étonnement et l'amour des Naïades;

Voyez ces flots, dont les nappes d'argent

Vont inonder ce marbre blanchissant:

Les humbles prés s'abreuvent de cette onde;

La terre en est plus belle et plus féconde.

Mais de ces eaux si la source tarit,

L'herbe est séchée et la fleur se flétrit.

Voltaire fut des soupers de Choisy. La duchesse de Châteauroux lui faisait une belle place entre elle et son ami Richelieu. Choisy n'était pas un château royal; c'était un harem traversé par le cavagnole et la chasse. On s'y amusait de tout et de rien. Il n'y avait que la mort qui fût prise au sérieux. Voltaire disait avec raison: «Où est le roi?»