IV

Maurice resta indécis toute la journée; peut-être ne fût-il pas allé au rendez-vous, s'il n'eût trouvé dînant chez lui la soeur de sa femme; tout un contraste: pas jolie et pas spirituelle.

A neuf heures, il dit qu'il lui fallait aller à une réception ministérielle.

—Va où tu voudras, puisque ma soeur est avec moi; j'irai peut-être la conduire chez ma mère.

Maurice, qui demeurait près de l'Arc-de-Triomphe, descendit l'avenue des Champs-Elysées, tout en fumant un cigare inspirateur. Comme il remontait au rond-point, il vit que l'horloge des fiacres marquait dix heures moins dix minutes: c'était l'heure et le moment.

Il monta tout simplement dans une citadine qu'il conduisit presque au bout de l'avenue Montaigne, vis-à-vis le château gothique du comte de Quinsonas.

Il n'attendit pas longtemps; une femme tout en noir, qui lui parut grande et qui ne montrait pas ses talons, vint droit à la voiture. Il se précipita pour lui offrir la main. Elle monta d'un pied léger. Comme elle l'avait dit, elle était masquée d'un triple voile.

La voiture était déjà en route, car M. de Chavannes avait donné ses ordres au cocher.

—Princesse, dit-il en lui serrant la main, vous êtes dans une armature de fer: déshabillez au moins votre main.

—Oh! pas maintenant; demain, peut-être. Ne trouvez-vous donc pas que c'est déjà se toucher de bien près quand on se parle en tête à tête. Les paroles sont presque des actions.

Ce seul mot prouva à Maurice qu'il n'était pas en mauvaise compagnie. Il ne perdit pas son temps en phrases météorologiques, ne s'inquiétant pas du temps qu'il faisait.

A l'Arc-de-Triomphe; M. de Chavannes avait obtenu que la dame déboutonnât à moitié son gant.

—Pas un bouton de plus! dit-elle d'un air déterminé.

Il fallut bien que Maurice se contentât d'embrasser un petit coin du bras. Mais quel bras! mais quelle chair! mais quelle senteur amoureuse! Il était aux anges et aux diables.

Sa femme était bien loin!

Quand on fut aux premiers arbres du Bois, la dame voulut qu'on rebroussât chemin. Maurice eut beau supplier et se jeter à genoux,—ce qui est une des poses de Don Juan, parce que Don Juan sait se relever,—la dame fut héroïque. Maurice eut peur de tout gâter.

—Voyez-vous, lui dit la dame, figurez-vous que c'est un roman-feuilleton, je vous ai donné une part de moi-même: mon coeur et mon bras, sans parler d'un baiser que vous m'avez volé sur le cou. La suite à demain.

On n'est pas plus engageante. Maurice fut ensorcelé. Il reconduisit la dame avenue Montaigne, et s'en alla au cercle, convaincu qu'il triompherait de cette vertu de princesse à couronne fermée. Il n'était pas plus fat qu'un autre; mais l'idée qu'il enjôlait une princesse chatouillait agréablement sa vanité.