V
—J'ai peur, dit Lucia, et pourtant je ne suis pas une visionnaire.
Un livre fermé sur la table frappa son regard; elle l'ouvrit et lut cette page:
«Quand Dieu eut créé dans l'esprit du bien les mondes innombrables qui gravitent sous sa main, il créa l'esprit du mal, ne voulant pas que l'homme pût arriver à lui sans avoir combattu.
Au commencement du monde, le bien était représenté par un ange, le mal par un démon, mais peu à peu Dieu retoucha à son oeuvre. Les âmes en peine qui ne sont ni du paradis ni de l'enfer, parce qu'elles ne sont pas encore détachées ni du bien ni du mal, ont été condamnées à représenter l'esprit de Dieu et l'esprit de Satan dans les âmes de la terre.
Voilà pourquoi tout homme, toute femme qui vient au monde est le jouet des âmes en peine.
Tout en s'agitant dans le libre arbitre, on s'imagine que l'on vit en liberté et qu'on fait ce qu'on veut. Mais on obéit sans le savoir à cette âme en peine, qui a veillé sur notre berceau et qui nous conduira jusqu'à la tombe.
C'est une seconde âme qui s'amuse de nos passions, qui nous égare tour à tour dans le bon ou mauvais chemin. Cette seconde âme, c'est la conscience, c'est le repentir, c'est la divination; elle nous apparaît ça et là sous diverses métamorphoses. C'est elle qui s'appelle la vision, le pressentiment, le fantôme, le miracle.
Celui ou celle qui prie et qui pleure, voit apparaître sa conscience; tous les pécheurs qui se repentent, la verront dans la solitude sous les heures nocturnes, s'ils se regardent dans une glace; saint Augustin et sainte Thérèse ne l'ont-ils pas vue apparaître à minuit dans le délire des ivresses amoureuses.»
Ici finissait la page. Déjà plus d'une fois on avait parlé à Lucia de cette image invisible qui nous conduit partout, une ombre de nous-même, notre double, comme dit la légende; le plus souvent, c'est la réverbération de notre image; mais quelquefois aussi c'est une autre figure. Beaucoup de contemporains, parmi les poètes et les rêveurs, ont cru voir vaguement cette silhouette. Lamartine disait que, seul à minuit, il n'osait braver cette apparition dans un miroir. Alfred de Vigny, Roger de Beauvoir, Théophile Gautier avaient pareillement peur de leur ombre nocturne. Tous ceux qui ont hanté l'inconnu ont peur de l'inconnu!
Quand Lucia pensa à son image incorporelle, elle se sentit glacée. «Et pourtant, dit-elle encore, je ne suis pas comme ma grand'mère, je ne crois pas aux visions.» Mais elle était inquiète et n'osait se regarder ni dans le miroir de la cheminée ni dans une grande glace qui était au bout du salon. Enfin elle voulut être brave: elle hasarda un regard dans le miroir.
Elle se vit comme elle était, pâle et triste, pensive avec des yeux inquiets. «Je le savais bien, dit-elle, ce n'est pas mon ombre.» Mais quand elle regarda de l'autre côté, dans la grande glace ou elle se voyait en pied, il lui sembla que ce notait plus elle.
Elle voulut braver cette vision, elle s'en approcha toute frémissante.
Non, ce n'était pas elle qu'elle voyait, c'était une femme en blanc qui pleurait. «Ma mère, murmura-t-elle.» Mais ce n'était pas non plus l'image de sa mère.
Je vous peindrai mal tout l'effroi de Lucia, elle tomba à genoux et pria sans pouvoir détacher ses yeux de la vision. Elle s'imagina que cette femme en blanc qui pleurait l'accusait de ne pas avoir écouté les dernières paroles de sa mère: Elle devait épouser un soldat, elle aimait un comédien.
«Je retournerai au couvent,» dit-elle.
La vision s'évanouit tout en souriant.