VI
Il était minuit et demi quand Maurice entra au bal; naturellement il eut hâte, de traverser les quatre salons comme pour retrouver sa princesse. Il semblait dévorer toutes, les femmes du regard. Il passa tout un demi-quart d'heure à cette jolie course au clocher.
A la fin, comme il se trouvait tout près de sa femme, elle lui fit signe et lui montra un fauteuil:
—Monsieur mon mari, dites-moi, d'où vous vient cet air victorieux et inquiet?
—Je cherche.
—Vous trouverez; mais en attendant contez-moi ce que vous avez fait ce soir.
—Rien du tout.
Disant ces mots, Maurice regarda sa femme qu'il n'avait pas bien regardée depuis huit jours.
—Comme vous êtes belle, aujourd'hui.
—Je suis comme vous, j'ai l'air victorieux et inquiet. A propos, on m'a dit que vous étiez amoureux d'une belle princesse?
—Moi, pas pour deux sous.
—On m'a dit que ce soir on vous avait reconnu dans l'allée des Acacias, en tête à tête avec une femme tout en noir. Vous savez qu'on en parle autour de nous; mais je n'y crois pas, et vous?
—Moi non plus.
—J'imagine que vous n'avez pas baissé les stores. Il est vrai qu'il n'y a pas de lune. Maurice regardait bien sa femme, tout émerveillé de la voir si bonne comédienne.
—Monsieur mon mari, on vous accuse même d'avoir volé le mouchoir de la dame pour pouvoir la reconnaître. Mais pas si bête, l'amoureuse! car c'était un mouchoir sans couronne et sans chiffre.... Maintenant vous pouvez retourner à la duchesse; moi je vais demander ma séparation de corps, puisque je tiens toutes les preuves.
Maurice, riant sous cape, dit à sa femme:
—Chut! ne parlez pas si haut.
—Si, monsieur, je parlerai haut; je dirai que ce soir, à onze heures, on a surpris Monsieur et Madame de Chavannes dans l'allée des Acacias, recommençant leur sixième lune de miel.
—C'était toi! s'écria Maurice le plus naturellement du monde.
—C'était moi, sous la figure d'une autre: voilà pourquoi je t'ai retrouvé comme au premier jour.
—Blanche, tu es une femme de génie: tu serais capable de me faire voir la centième lune de miel!
—N'en doute pas, puisque je t'aime.
—Oh! je ne m'y fie pas! Une femme qui à ses débuts joue si bien les travestis est capable de se risquer dans une seconde aventure pour voir s'il n'y a pas d'autres lunes de miel que celles du mariage.