II

LA FOLIE DE LA RAISON

Octave regarda Geneviève comme pour lui demander si c'était une gageure. Elle comprit sa pensée à son expression. «Mon cousin, lui dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma cousine et qu'elle est digne d'être ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je me lève et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est à vous à le réparer. Vous allez me dire que le mal est irréparable, parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est confessée à moi mot à mot; elle a trompé tout le monde pour ne pas vous tromper; c'était un jeu cruel où elle s'est blessée presque mortellement. Elle voulait se venger de votre dédain; elle ne s'est vengée que sur elle-même. Mais comme c'était un grand coeur, elle s'est préservée. L'opinion publique l'a condamnée, mais Violette a gardé le droit de s'absoudre.—C'est elle qui vous a dit cela? murmura le duc de Parisis.»

A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessée, indignée. «Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la vertu de Violette?—Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrêtant, mais je serai seul à vous croire.—Non, la vérité finit toujours par être la vérité. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle sera la duchesse de Parisis?—Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies de l'été passé.—Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui se sont donné les airs d'être ses amants, mais ils savent bien qu'ils ne l'ont pas été. Et s'ils l'oubliaient….—Je vous comprends, ma cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'épouser Violette pour leur faire mordre la poussière s'ils s'avisaient de parler d'elle désormais.—Oui, mais vous épouserez Violette. Les assises vont s'ouvrir: elle sera acquittée. On trouvera cela très beau à vous, ce sera un exemple éclatant à la face de votre siècle.—L'exemple du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela, j'inquiéterais quelques séducteurs timorés, mais la morale n'y gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des Genevièves.—Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrangé, j'ai fait de ma fortune,—ou de la vôtre, si vous voulez,—cinq parts; ou plutôt, nous avons déchiré tous les testaments: un million à chaque branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme de Portien.—Je l'épouserai d'autant moins, puisque me voilà séparé d'elle par un million.»

Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux idolâtres: «Geneviève, je vous écoute avec admiration, mais tout ce que vous me dites là, c'est la folie de la sagesse.—La folie de la sagesse! Je ne comprends pas.—Vous voulez, comme toutes les grandes âmes, refaire le monde à votre image. Je sais que vous dessinez bien; or, je vous le demande, peut-on faire des retouches à un tableau ancien? L'homme ne créera jamais que des infiniment petits dans l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une consolation, c'est de croire à un autre monde, revu, corrigé et augmenté.—En un mot, mon cousin, vous refusez d'épouser Violette?—Mais, ma cousine, j'ai refusé au premier mot.»

Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois.

A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portière.
«Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.—Non, dit
Geneviève, tu sais bien que tout ce que j'avais à dire à M. de
Parisis, je devais le dire devant toi. Viens à mon secours, car j'ai
échoué dans ma mission.»

Octave était allé au-devant de Mme de Fontaneilles. «Ma chère marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas comprendre.—Que lui dites-vous?—Je lui dis que je l'aime.—Eh bien, mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre.»

Octave s'était assis à côté de la marquise, en face de Geneviève qui demeurait debout. «Asseyez-vous donc, Geneviève, dit Mme de Fontaneilles.—Non, répondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus rien à dire.»

La marquise se tourna vers Octave: «Voyons, monsieur de Parisis, ne laissez pas partir Geneviève.»

Octave avait l'éloquence de la parole, mais surtout l'éloquence des mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main, et sa cause était à moitié gagnée. Au moment où il prit la main de la marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un éclair qui fit pareillement tressaillir Octave.

Le démon qui le possédait toujours,—le démon que Geneviève, par sa présence, avait exorcisé,—se réempara de lui. Son regard tomba tout à propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaître leur beauté à travers une légère robe du matin, dans un corsage simple et vague qui caressait au lieu d'emprisonner.

Octave devait mourir dans l'impénitence finale, puisque toutes ses émotions ne l'empêchèrent pas de reconnaître encore une fois que la marquise avait des beautés incomparables pour un voluptueux. Et d'ailleurs, elle lui avait résisté, il ne voulait jamais s'avouer vaincu.

Cependant Geneviève, toute à sa douleur, ne vit pas, heureusement—ou plutôt malheureusement,—ce tressaillement de son cousin et de son amie.

Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.—Quoi! tu t'en vas fièrement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait repoussé celle d'Octave avec quelque colère, comme si elle fût humiliée du plaisir éprouvé—un poison qu'elle venait de boire avec délices,—sans y songer.—Oui, dit Geneviève, vous me comprendrez peut-être, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais retourner à Champauvert, je ne reviendrai plus jamais à Paris.—A moins, dit-elle après un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne me demander la main de Mlle Violette.»

Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye fût si sérieuse; mais vainement ils tentèrent de la retenir.

Le coupé de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La Chastaigneraye dans la cour: elle était déjà sur le perron quand son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement mettait Parisis à la porte.—Ma chère Geneviève, dit-il en s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.—Non, murmura-t-elle, j'ai dit.»

Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. «Étrange fille! plus étrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!»