XI
LA MÈRE DE VIOLETTE
A cet instant une femme se trouva mal. C'était Mme de Portien. Les débats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien évanouie. «Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le président au témoin.—Eh bien, monsieur le président, je crois que Mme Marty a caché la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle était en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait obligée à quelque confidence. «Ah! si je voulais, disait-elle, j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait si on ne m'arracherait pas cet enfant?» Et je lui parlais du père, et elle me répondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambiguës, je croyais voir une fille innocente se sacrifiant à une fille coupable.»
Ce fut le tour de la mère de Rose Dumont. Cette femme vint toute éplorée demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa fille. Elle était bien sûre que le poison avait été mis par cette étrangère qui n'avait fait que paraître et disparaître.
Quelques autres témoignages vinrent à la suite qui firent pénétrer dans l'esprit des jurés la culpabilité de Violette.
Octave commençait à désespérer, car Violette n'avait eu que deux bons témoignages contre vingt mauvais, quand tout à coup le président annonça que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaître comme témoin; il venait de recevoir un mot d'elle où elle lui disait que, dans l'intérêt de la vérité, elle avait cru devoir braver la fièvre et venir faire son devoir.
Une rumeur bientôt étouffée courut dans la salle comme si on eût annoncé au Théâtre-Français Mlle Rachel, quand elle était en Amérique.
Il y eut un moment d'attente. Bientôt tout le monde se leva à l'arrivée de cette noble héritière qui avait toutes les sympathies. Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique l'admiration eût parlé d'avance. Elle marcha simplement et noblement devant la Cour, mais avec la dignité de la race et la grâce de la jeunesse. Le président, après les formules coutumières, la pria de dire ce qu'elle savait. «Mon premier mot, monsieur le président, c'est que l'accusée n'est pas coupable.»
Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblée. On se questionnait des yeux, on écoutait avec anxiété. «Mais qui donc est coupable? demanda le président.—Je le sais bien, répondit Geneviève avec l'accent de la vérité, mais il m'est impossible de dire le nom du coupable.—La justice est en droit de lever tous vos scrupules.—Il y a des secrets que la justice elle-même ne peut pas arracher. J'ai tremblé que l'accusée ne fût condamnée pour un crime qu'elle n'avait pas commis; je suis venue jurer sur mon âme qu'elle n'était pas coupable, mais c'est mon dernier mot.»
Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda à s'en aller. Parisis alla à elle et lui offrit son bras. Le président ne jugea pas qu'il dût la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure. Quand le président reprit son siège, il appela Mme de Portien. Elle était revenue à elle; elle reparut au bras d'une dame. «Je vous prie, madame de Portien, de nous renseigner sur la mère de l'accusée, qui a été à ce qu'il paraît à votre service.»
Mme de Portien répondit d'une voix troublée: «Je n'ai plus qu'un bien vague souvenir; je n'ai qu'à me louer de cette fille jusqu'au jour où elle s'est oubliée.—On nous a appris qu'elle avait été faire ses couches à Paris, et que vous l'aviez accompagnée?—Nous allions tous à Paris à cette époque, et, pour lui éviter l'affront aux yeux du pays, nous lui avons permis de partir avec nous.»
La voix de Mme de Portien s'arrêtait dans sa gorge; on attribua cela à l'émotion de son évanouissement. «Et savait-on dans le pays quel était le père de l'enfant?—La malignité publique voulait que ce fût mon mari.—Vous étiez donc déjà mariée?» Mme de Portien, qui ne rougissait plus depuis longtemps, rougit encore. «Monsieur le président, le procès n'est pas là. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur mes tablettes, avec l'idée que je serais un jour appelée à en parler en Cour d'assises.—C'est vrai, madame, mais nous cherchons la vérité par toutes les voies.»
Sans doute une nouvelle lumière venait de se faire dans l'esprit du procureur impérial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci: «Messieurs les jurés, nous avions espéré que la justice n'avait qu'à se prononcer: toutes les preuves parlaient éloquemment devant elle. Mais l'audition des témoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il nous faut entendre un autre témoin, celui qui a porté le bouquet de Tonnerre à Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas être soupçonnée: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentées; une enquête plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon le témoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le bouquet.—Pour moi, je suis bien sûr, dit l'avocat de Violette, qu'il a suivi le chemin des écoliers; s'il eût suivi le droit chemin, le bouquet n'eût pas été empoisonné.»
Le président rappela l'avocat au silence, et, après avoir consulté la
Cour, il déclara que l'affaire était remise aux prochaines assises.
Violette eût été condamnée aux travaux forcés, qu'elle n'eût pas été plus épouvantée que par cette alternative de rentrer en prison sans être jugée.
Depuis quelques minutes, deux pensées parallèles se disputaient son coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien était sa mère, et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonné le bouquet offert à Mlle de La Chastaigneraye.