XIII
LA LETTRE DE DEUIL
Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut à minuit.
Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave. Elle avait dit à sa femme de chambre: «S'il vient demain, tu lui diras qu'il embrasse mes cheveux.»
Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte.
«Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon.»
Les larmes, qu'il avait dévorées la veille et l'avant-veille, il les répandit sur les cheveux et les mains de la morte: «Madame, dit-il encore, je vous demande pardon.»
Toutes les amies d'Alice, quand Alice était une femme du monde, reçurent cette lettre d'invitation:
——————————————————————————————- |M | | | |Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON | |et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont | |l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils | |viennent de faire en la personne de madame la comtesse | |D'ANTRAYGUES, née ALICE MAC-ORCHARDSON, leur nièce | |et cousine, décédée dans sa vingt-septième année, munie | |des Sacrements de l'Eglise, en son hôtel, avenue de la | |Reine-Hortense; | | | |Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement | |qui se feront en l'église Saint-Philippe-du-Roule, | |le samedi 12 janvier, à midi. | | | |ON SE RÉUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE | | | |Priez pour elle! | ——————————————————————————————-
Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues était morte «en son hôtel.»
On pouvait se réunir «à la maison mortuaire.»
Mais le monde ne pardonne pas, même quand on meurt pieusement dans son hôtel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus sévère que Dieu.
Trois femmes seulement se réunirent à la maison mortuaire. C'étaient la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de Hauteroche.
Elles prièrent pour la morte à Saint-Philippe-du-Roule. Elles pleurèrent de vraies larmes sur sa tombe, au Père-Lachaise. «Hélas! dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison quand elle s'écriait en retournant sa carte: «Je ne veux pas jouer la Dame de Pique.»—Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand chacune de nous a tiré sa carte pour faire dessiner son costume, Alice eut peur de la Dame de Pique: «Tant pis, dit-elle, il n'y a pas à s'en dédire. Il faut jouer sa carte.»—Qui sait, dit la marquise, si la Dame de Carreau et la Dame de Trèfle nous porteront bonheur?»
Les deux amies se regardèrent comme des femmes qui n'étaient pas heureuses. «Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Geneviève qui ait mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur. —Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si grand qu'il m'effraye.»
Quand les trois grandes dames se furent éloignées de la tombe de Mme d'Antraygues, une jeune fille toute vêtue de noir, une ample robe de cachemire brodée de jais, la tête presque masquée par un double voile, vint s'agenouiller et pria longtemps.
Il était deux heures, une sombre nuée couvrait le Père-Lachaise, quelques gouttes de pluie tombèrent sur la jeune fille sans qu'elle relevât la tête.
Elle détourna son voile comme pour permettre à ses larmes de mouiller la terre.
Elle avait entendu, cachée derrière un monument, l'oraison funèbres des trois amies de Mme d'Antraygues. «Elles ne savent pas, murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux égarements de l'amour.»
Et regardant la fosse, qui peut-être attendait une dalle de marbre, qui peut-être n'attendait-que l'herbe des cimetières, la jeune fille se releva et murmura: «Pauvre femme!»
Puis, portant la main à son coeur, elle reprit: «Pauvre fille! Pauvre fille!»