XIX

LE THÉ DE MADAME VÉNUS

Angèle pencha la tête: «Ou plutôt, reprit-elle, je fus pour tout le monde Mme Tout-le-Monde—Mme Vénus, comme disait Monjoyeux.—Ainsi, dit M. de Parisis, vous avez pris votre rôle au sérieux.—Oui, certes, ce n'était pas un simulacre. Jamais Danaé n'a vu tomber de pareilles pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insensé, me jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver étrange de faire des façons pour une poignée d'or, moi qui n'en faisais pas pour une poignée d'argent.—Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au delà des fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fût, pût trouver le chemin de Corinthe.—Mon cher duc, vous êtes dans les vieilles idées. Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des passions de vingt-quatre heures—et encore si la nuit dure vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces, mais les capitales étrangères, pour trouver des paladins sérieux, de ceux-là qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles et les diamants des reines de l'ancien régime.—En un mot, des hommes de l'âge d'or.—Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais hommes, ceux-là. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde, ils attachent leurs biens à la beauté d'une femme. Croyez-vous donc qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne. Tout le monde a tort et tout le inonde a raison.»

Parisis rappela que c'était son principe. Angèle continua: «Vous vous imaginez peut-être que je vais quitter cette maison comme a fait Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi, mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de moi que je deviendrai célèbre avant la fin de la saison. Et alors nul ne sera digne, parmi les plus dédaigneux, de dénouer la ceinture de Mme Vénus.—Excepté moi!—Vous, vous ne comptez pas, parce que vous comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du thé?»

Angèle sonna. Un domestique se présenta à moitié endormi; mais elle lui donna l'ordre de servir le thé avec un air de souveraine grandeur qui le réveilla subitement. Il comprit qu'elle était la maîtresse de la maison.

Octave se rappela le thé de Mme d'Antraygues quand le domestique apporta un service de Saxe. Mme Vénus avait profané ses lèvres dans la porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le vieux Chine, dans le vieux Sèvres, comme dans le vieux Saxe, jusque dans la faïence hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique Octave trouvât quelque peu ridicule de dédaigner la bouche qui a bu, quand on ne dédaigne pas la coupe où on a bu, tout en se souvenant de Mme de Marsillac, il était encore assez délicat pour ne pas chanter avec Mme de Monjoyeux la ballade du Roi de Thulé.

Il ne jeta donc pas, ce soir-là, sa coupe à la mer. «Adieu, dit-il à Angèle, la force des choses nous rejettera en face l'un de l'autre.—Adieu, dit-elle tristement, ce jour-là je vous dirai mon secret, car j'en ai encore un à vous dire.»

Tout le monde parla bientôt du luxe, des chevaux, des cheveux et des amants de Mme Vénus.