XV

LE DIABLE AU CHATEAU

Cependant on était rentré au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais rire des visions, puisque les plus grands hommes ont été des visionnaires.

Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutumé se fit entendre. «J'ai peur, dit Geneviève.» Le duc de Parisis se pencha vers elle et l'embrassa. «Peur avec moi! à côté d'Hyacinthe! Mais le diable lui-même n'oserait venir dans une pareille compagnie,—si le diable existait.—Octave, je vous en supplie, ne défiez pas le diable.—Vous avez raison, Geneviève; si le diable n'existe pas, son esprit est répandu partout. On m'a dit souvent à moi-même que j'étais le diable, quand j'étais un pécheur. Maintenant, grâce à vous, j'ai abdiqué le sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une femme qu'on retrouve le diable.»

La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que c'était le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer. C'était un coup de vent dans la porte, un domestique à moitié endormi venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir fermé les fenêtres de l'antichambre. «Qu'est-ce que cela? dit Octave impatienté.—Monsieur le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en présentant un plat d'argent, c'est une dépêche télégraphique.»

Geneviève, curieuse, se leva pour la saisir. «Prenez garde, dit
Octave; si elle venait de l'enfer!»

Geneviève ouvrit la dépêche et lut ces vingt mots:

«Après-demain, midi, j'arriverai à Tonnerre. Venez me prendre au chemin de fer, je passerai huit jours à Parisis.

«ARMANDE.»

«Dieu soit loué! s'écria Geneviève.—Pourvu, dit Octave, que Mme de Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embéguine.—Rassurez- vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle ne vous ennuiera pas de son mari.»

Hyacinthe s'était levée pour tourmenter le piano. «Cette dépêche me chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi, à minuit, au moment où on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je suis bien sûre que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre Geneviève! elle est si heureuse!» Et après avoir rêvé un instant: «Si jamais la destinée retournait la page de son livre!»

Le duc et la duchesse allèrent le lendemain à Tonnerre chercher à quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme eût fait Louis XIV.

Ce fut une vraie fête de se revoir. Pendant toute une demi-heure les mille propos de l'amitié, de l'imprévu, de la curiosité se croisaient et se brouillaient comme un écheveau que tiennent des mains capricieuses. On parla de soi-même et on dit un peu de mal de son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit la caricature de la dernière fête de l'hôtel ——, où tous les asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'étaient retrouvés comme à un enterrement de première classe. «Est-ce que vous avez beaucoup de monde au château? demanda Mme de Fontaneilles.—Beaucoup de monde! dit Geneviève; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.—Comment donc! s'écria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalité.»

Geneviève regardait son amie. La marquise n'avait jamais été plus belle. Elle était vêtue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe en foulard des Indes «framboise et lis» avec une mante Pompadour et une ceinture fermée par un chou. Louis XV n'a rien vu à sa cour de mieux troussé et de mieux chiffonné. Et le chapeau de paille avec la couronne de sorbiers, comme il était planté dans cette belle chevelure! La marquise balançait une ombrelle pareille à sa robe; elle montrait son petit pied dans des bottines mordorées du plus merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme. «Quand on pense, disait Octave en voyant cette beauté épanouie, que tout cela est du bien perdu!»

On dîna à quatre. «Et vous êtes bien heureux? dit Mme de Fontaneilles au dessert.—Comme dans les contes de fées, répondit Geneviève.—N'allez pas croire, ma chère marquise, dit Parisis, que notre vie soit un conte.—Ni un roman, reprit Geneviève.—Prenez garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai jamais eu de goût pour l'histoire.—Allons! allons! dit Octave, vous voudriez nous faire croire que vous n'êtes pas la femme la plus heureuse du monde.—Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur. —Est-ce que vous n'y entrez pas vous-même?—Peut-être, mais je vis presque toujours en dehors.—Oui, je vous admire, continua Octave. S'il fallait représenter la Charité, on prendrait votre figure.»

La marquise soupira. «Que voulez-vous! quand on ne peut pas faire, comme Geneviève, le bonheur d'un homme, on se consacre aux pauvres.—Comment, le bonheur d'un homme! s'écria Geneviève; mais le marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.—Vous croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on lui présentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne maison.—Ce que c'est que de n'avoir jamais été amoureux, dit étourdiment Parisis.—Je vous remercie, dit la marquise; mais vous avez peut-être raison: mon mari m'a aimée à peu près comme il aimait sa soeur, dont il vient d'hériter.—Ingrate, dit Geneviève en regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le marquis est jaloux de toi?—Ma chère enfant, la jalousie de M. de Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux par orgueil et point par amour.»

Octave retint cette exclamation sur ses lèvres: «Et pourquoi ne vous a-t-il pas aimée!» Les jeunes femmes marchaient devant lui; il s'adressa la question à lui-même pendant qu'elles se parlaient bas. «Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aimé sa femme?» Et il répondit: «Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a des coeurs qui n'ont pas l'énergie de l'amour.»

Comme tous ceux qui raisonnent sur cette thèse, Parisis se trompait.

Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'était un duo de confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ça et là à Octave. Il comprit que Geneviève, toute en effusion, disait à la marquise les joies de son coeur.

En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'était du bien perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni à sa beauté ni à son intelligence. «Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!» se dit-il en admirant l'adorable tête de la marquise. Mais comme il voyait du même regard la tête de sa femme, plus adorable encore, il fit comme les soldats après la bataille, il mit son épée au fourreau et ne songea qu'à être un ami charmant pour la marquise.

Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le diable y vient par la fenêtre.