XXII
UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ÉLYSÉES
Ce soir-là, c'était un vendredi, «tout Paris qui n'aime pas la musique» était au concert des Champs-Élysées,—le concert Musard, comme on dit toujours,—parce qu'en France la royauté a toujours un lendemain.
Parisis et Villeroy allèrent au concert, non pas pour la musique, mais pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de monde que c'était à grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient passer. Aux loges d'avant-scène, s'épanouissaient dans la fumée de cigare les plus grandes dames. On s'était disputé les places, non pour être au spectacle, mais pour être en spectacle; aussi les promeneurs ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises prétentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille de fleurs; mais c'était des bouquets de la fontaine des Innocents. Celles qui aimaient la musique c'étaient, comme de coutume, approchées des musiciens, s'imaginant tout bêtement que le concert des Champs-Élysées est un concert et non un salon.
Après tout, celles-là avaient raison, parce que celles-là n'étaient pas piquées de ce démon parisien qui dit aux femmes les mieux nées: «Vous jouez un rôle, entrez en scène.»
Les deux amis, qui savaient tout cela, emportèrent d'assaut une position difficile: ils prirent deux chaises à la porte et se firent une avant-scène devant les avant-scènes, décidés à tout braver, non seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes.
Ils s'étaient établis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse de Hauteroche; on allait se fâcher autour d'elle; mais comme elle ne douta pas que Parisis se fût mis là pour ses beaux yeux, elle apaisa d'un signe d'éventail les colères qui s'élevaient autour d'elle.
Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et força la duchesse à se remettre sur le devant de la scène, elle et une de ses amies, Mme de Tramont, surnommée dans son monde la Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eût la plus adorable bouche qui fût au monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont méchantes parce qu'on ne leur a pas donné l'occasion d'être bonnes! «Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont à Octave,—ils se connais- saient bien,—puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous faire quelques portraits à La Bruyère et à La Rochefoucauld.—Après vous, madame,—Oh! moi, je ne sais plus mordre.»
Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas une de moins, pas une perle noire. «Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il m'est poussé deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus.»
Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en voyant passer une femme irréprochable au bras de son mari: «C'est une femme parfaite comme les tragédies de Racine, voilà pourquoi elle est si ennuyeuse. C'est elle qui, à la cour, chante si bien: Il pleut-t-il pleut, bergère…—Vous n'aimez pas les liaisons, madame, dit Villeroy.—Non; une femme qui dit t-il pleut, bergère, me révolte; si j'étais son mari, je demanderais ma séparation.—C'est égal, dit Parisis, je vous trouve sévère; à tout prendre, j'aimerais mieux t-il pleut, bergère, qu'un ténor dans la chambre à coucher de ma femme.—Chut! la voilà là-bas, la femme au ténor, dit Mme de Hauteroche.—Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce qu'elle disait chut! au ténor, quand il chantait?—Il paraît qu'il n'avait pas assez de voix quand il a chanté un duo avec elle, car elle lui a dit adieu à la troisième station.—La pauvre femme, dit Villeroy, elle avait perdu deux années de sa vie, deux années! sept cent trente et un jours! à étudier les quatre ténors de Paris. Le soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la mauvaise méthode.—Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes prennent des leçons de fugue et de contre-point.»
Passa la veuve de Malabar: «Tambours, battez aux champs, dit Villeroy, voilà un monument d'un autre âge; quand on a été belle, on l'est toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractère. —C'est aujourd'hui la veuve idéale; elle est en deuil de son mari et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand son amant l'a planté là: «Tu pleures, ma chère amie! tu es si bonne; je t'avais toujours dit que cet homme-là nous tromperait.»—Les maris d'aujourd'hui, dit Parisis,—eût-il dit cela avant d'être marié?—font jouer le rôle ridicule à l'amant. Par exemple, voilà un homme d'esprit passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin platonique. Le mari protégeait beaucoup l'amant; il lui savait gré de porter l'éventail, le manteau et le chien de la dame; c'était lui qui demandait les gens, qui se précipitait au marchepied, qui faisait les lectures pieuses. Le mari aimait l'Opéra,—vu des coulisses;—il ne s'inquiétait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hyménée. Il savait que sa femme était une brave créature qui, comme toutes les femmes, aurait ses jours de révolte en passant le cap des Tempêtes, après quoi elle lui reviendrait à jamais amoureuse et reconnaissante. Voilà qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'aperçoit que la dame a pris un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune crevé de haute lignée. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui représente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. «Est-ce que cela vous fait beaucoup de chagrin?» dit le très spirituel mari en éclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison.»
Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siècle était le siècle des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. «Excepté, dit la duchesse de Hauteroche, ce savant célèbre qui passe là-bas avec sa femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculées qui n'ont hanté que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, dès que ses filles sont assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court à un autre prêche, elle monte quatre étages quatre à quatre, elle trouve un jeune avocat stagiaire qui la renverse par son éloquence. Pendant ce temps-là, l'astrologue se laisse choir dans un puits.—Dans un puits! dit la dame aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comète, un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beauté. Je les ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les étoiles.»
Passa la reine des Abeilles: «Saluez, Villeroy, voilà la reine des Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nées sur le boulevard des Capucines. Elle règne impérieusement sur la mode et sur l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M—— —Oui, elle marque bien son coin.—Il n'y a pas un critique musical qui ne deviendrait plus savant s'il allait à son école. Ils ne parlent que par ouï-dire, elle parle par ouï-chanter.»
La princesse salua le groupe avec sa grâce enjouée et spirituelle. «Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur d'elle-même.»
Une jeune brune passait alors. «Ce n'est pas comme cette femme sentimentale qui se fait un masque de son éventail, tant elle craint de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et pâlir tour à tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a été un héros à la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion. —Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois Ninon et la Maintenon.—Et cette femme rousse, pourquoi est-elle seule là-bas en face de nous?—C'est pour être deux; depuis qu'elle a été chassée du Paradis par Adam lui-même, cette Ève majestueuse siffle des airs de serpent.—C'est la fête des rousses! Fontanges serait plus à la mode que jamais. Qui donc est couché dans ce fauteuil?—C'est une Havanaise: un diable-à-quatre, qui fait du mariage la vie à trois.—Je m'aperçois que l'empire n'est plus aux Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et Américaines. L'Océan a jeté ses vagues jusque sur le bord du lac. —C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les figures du globe.»
Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouvé: «Ah! voilà la belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de triomphe et marche dans la souveraineté de la queue de sa robe et de sa niaiserie héraldique.—Qu'est donc devenue sa soeur depuis son équipée? demanda la duchesse.—Sait-on ce que deviennent les vieilles lunes? dit Parisis, car la femme à la mode est comme la lune, elle se renouvelle tous les mois. Aussi la femme à la mode a toujours je ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et décroissante dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les mois, mais toutes les heures.—Toutes les femmes ne sont pas lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de grâce et de charité!—Je n'en connais pas une, à commencer par moi,» dit Mme de Tramont.
Parisis regarda la dame: «Celui qui voudrait faire l'histoire des contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison, la logique de la femme c'est d'être illogique; elle ne triomphe que par l'imprévu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle n'est divine que parce qu'elle est humaine.—Chut! dit Mme de Tramont, voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle n'a pu en trouver un second.—L'amour est un temple en ruines; on n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de porter au temple de Vénus tout ce qu'il fallait pour les funérailles des trépassés, car rien ne consume plus rapidement la vie,—la vie de l'âme,—que la volupté.—Voyez donc cette comédienne et cette duchesse qui se regardent du haut de leur dédain, plus ou moins théâtralement; elles portent pourtant des robes faites par la même couturière, comme elles-mêmes sont faites par la pareille nature.—Vous trouvez ces robes invraisemblables?—Non, dit Mme de Tramont, ce sont les femmes.—Impudicus habitus signum est adulterae mentis.—La mode a toujours raison. M. de Buonaparte a très bien dit: Quand le Français est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se décide pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obéit à la mode.»—Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la terre, à ce qu'il dit.—Il lui faut toujours des idoles à ce peuple parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda Mme de Tramont.—La femme la plus adorée, la plus peinte, la plus sculptée, la plus gravée, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le monde lui a bâti dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait été d'être une femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.—Oui, elle a laissé partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de la Charité au XIXe siècle, est tout entourée des meubles de Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux qu'on ait travaillés dans aucun temps,—reliques royales.—Mais toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont l'inspiration, le charme et la grâce de leur temps! Il en est une qui sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est une qui promène l'âme impériale et artiste de la Russie par tous les musées et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche tient sa cour plénière, ayant encore, non pas des taches d'encre aux doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint comme un homme.»
Une perle fausse passait. «Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle s'est trompée de porte, cette fille rousse égarée à Londres et qui s'est retrouvée à Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?—Elle ne sait pas; c'est le luxe effréné des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruiné pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinée. On aime ses passions comme ses enfants, plus que soi-même. Plus d'un homme se refuse un fiacre, qui donne un carrosse à sa maîtresse.»
Passèrent deux femmes renommées pour leur figure et pour leur amitié. «Voilà, dit Parisis, «deux cocottes du meilleur monde» qui ont une cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hôtel Rambouillet pour y parler la langue verte, mais, au demeurant, «les plus honnêtes femmes du monde.» Chez elles, tout s'évapore en fumée. Combien qui ne font pas parler d'elles comme cette pâle duchesse qui écoute là-bas, à travers les causeries de son entourage, des motifs du Trovatore, parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes cachés; celle-là n'est même pas soupçonnée, on lui donnera le paradis sans confession.»
Mme de Hauteroche se rappela l'Heure du Diable; elle eut une soudaine émotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en aperçut.
Pendant que la femme aux trente-deux perles éclatait de rire au passage d'une Américaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit à la duchesse: «Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des mondes?»
Elle obéit sans répondre, entraînée malgré elle. «Vous m'avez bien haï, n'est-ce pas? lui dit Parisis après un silence, en pressant contre lui la petite main de la duchesse.» Elle tressaillit. «Moi, poursuivit-il en penchant la tête pour parler dans l'oreille de la duchesse, je vous ai bien aimée.»
Un second silence. «Je vous ai haï et je vous ai aimé, lui dit-elle, moi toute ma vie n'aura été qu'une heure. Je me croyais la femme du monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charité, je ne croyais qu'à l'amour divin. J'ai trouvé avec vous l'amour de l'enfer; il m'a consumée. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me repentir. J'ai horreur de moi-même, mais je me retourne doucement vers mon crime et j'y reste abîmée.»
Parisis regardait la duchesse: elle était pâle comme la mort, ses grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. «Vous avez voulu, lui dit-elle, savoir le secret de mon âme, vous le savez; maintenant, allons dire du mal des autres.»
Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas avec Villeroy.
Il avait vu non loin de là Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eût dit adieu, il ns put s'empêcher d'aller à elle. «Je vous avais vu et je vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais déjà à Parisis.—Je pars à minuit.» Et il lui serra la main. «Et moi! reprit-elle avec un sentiment de passion mal déguisé, quoique sa soeur fût là, quand partirai-je pour Ems—la terre promise!»
Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux et les brûla. Ce fut à ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore toute à Dieu, eut leur secret ce soir-là.