XXIX

LES DEUX ATHÉES

Ce soir-là, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant à la noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. «Allons, dit-il en se levant quand ce fut fini, il paraît que je suis heureux en amour. Tous les bonheurs se payent cher.»

Il était irrité de sa déveine; il demanda un sorbet sous les arbres, à la belle étoile, tout en injuriant la rouge.

Un philosophe allemand qu'il avait connu à Paris, au dîner du Commandeur, vint s'asseoir à sa table. «Eh bien! monsieur le duc, vous avez perdu de belles batailles ce soir?—Oui, expliquez-moi pourquoi un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence à croire à la malice des choses plus qu'à la malice des hommes.—Et vous avez peut-être raison. Et pour commencer par le commencement, croyez-vous à Dieu?—Non. Et vous?—Moi, je crois à Dieu.—C'est étonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous êtes athée, et en Allemagne vous êtes déiste?—J'ai changé d'opinion; un peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup y ramène.—Voulez-vous prendre un sorbet?—Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.—Et où voyez-vous Dieu?—Partout. Dans ce beau ciel étoile, qui est comme la couverture historiée du livre des mondes; sur cette terre, qui n'est que l'ébauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois même en vous qui le niez.»

Un chien passait, qui s'arrêta, lui aussi, devant la table. «Voyez-vous Dieu dans cette bête?—Oui.—Alors ce chien a une âme, une parcelle de la divine intelligence?—Oui, il a une âme matérielle.—Je vous vois venir; vous donnez une âme aux bêtes et une âme aux gens; vous voulez que la première soit mortelle et la seconde immortelle. Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'âme du chien qui rêve sans nous écouter, à l'âme de notre voisin qui nous écoute en buvant de la bière et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne raisonne pas aussi profondément que ce buveur de bière quand, à la chasse, il rapporte la perdrix à son maître? Pourquoi la rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,—au bout du fusil?—C'est qu'il a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim, c'est stoïque! Mon cher savant, il ne manque à ce chien que de faire un cours à vos universités allemandes pour réduire ces raisonnements en syllogismes.—Peut-être, dit le savant devenu plus pensif, chaque pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abîme.—Voyez-vous, reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effrayé de ces lignes: «Les bêtes perdent tout à la mort; elles ont été innocentes et malheureuses, mais il «n'y a point de récompenses qui les attende.» Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi servira-t-il au perdreau d'avoir été assassiné et mangé par moi? L'univers n'est qu'un vaste tombeau où s'éteint l'âme des hommes comme l'âme des bêtes.—L'univers est une vaste résurrection, parce que la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.—Et pourquoi passerions-nous dans un autre monde? Le nôtre est admirable; celui qui n'y trouve pas son idéal est un sot ou un rêveur. Mon idéal, je l'ai toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fête? quoi de plus beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des étoiles? Si j'avais une prière à faire à Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce monde-ci.»

Parisis ajouta en raillant: «D'autant que l'autre n'existe pas —Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ébauche de notre destinée.»

Octave se leva: «Adieu, mon cher savant, c'est assez bâtir sur sable. Rappelons-nous le mot de Gassendi: «Les philosophes qui parlent de l'âme sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le sérail, parce qu'ils ont traversé Constantinople.»—Oui, mais si on parle du sérail, c'est que le sérail existe.—Ah! vous êtes entêtés, vous autres Allemands.»

Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'étoiles qui lui parlaient de l'infini. «Et pourtant, dit-il avec un mouvement d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu.»

Une femme se jeta à sa rencontre. Il reconnut la marquise de Fontaneilles. «Enfin! s'écria-t-il.—Oui, c'est moi, lui dit-elle en lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui. Mais chut! ma soeur est là qui marche en avant vers l'hôtel. Nous sommes arrivées tout à l'heure. Nous avons pris un appartement près du vôtre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui partira demain. Donc, à demain.»

Parisis voulut retenir la marquise. «Mais qui vous empêchera de venir ce soir causer avec moi!—Causer avec vous! Je ne sais pas causer à deux.»

La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: «Non! demain.»
Et elle courut rejoindre sa soeur.

Il a fallu que Louis XIV aimât Montespan pour comprendre tout le charme divin de La Vallière, comme s'il fallait voir l'ange à travers le démon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand il pensa à Geneviève après avoir dévoré d'un oeil ardent Mme de Fontaneilles, comme s'il prenait déjà une part des ivresses promises.

L'image mélancolique de Geneviève amena l'image désolée de
Violette,—puis celle de Mme d'Antraygues,—puis celle de Mme de
Revilly,—puis celles de tant d'autres qui avaient payé cher les
heures d'amour passées avec Parisis.

Ce fut la vision de Louis XIV, qui, près de mourir, vit apparaître tout éplorées les vingt femmes qu'il avait aimées et qu'il avait condamnées à toutes les misères, au repentir, au désespoir, à la mort: Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Vallière, Fontanges, Montespan, dont le cri de douleur retentira au delà des siècles. «Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes celles qui l'avaient aimé.—Après cela, reprit-il philosophiquement, bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel—s'il y a quelqu'un là-haut!»