XXVI
NÉE POUR AIMER, NÉE POUR SOUFFRIR
Le marquis de Fontaneilles se fût vengé de son malheur sur tout le monde, tant la haine éclatait en lui.
Il eut la cruauté, que dis-je? la lâcheté d'aller lui-même au télégraphe pour envoyer cette dépêche à la duchesse de Parisis:
«Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de
Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent
pas la nuit prochaine à Ems, hôtel d'Angleterre ou hôtel de
Russie._
«FONTANEILLES.»
Il était minuit quand Geneviève reçut cette étrange et horrible dépêche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La jalousie, qui n'était pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux. «Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air à respirer, je pressentais bien cela. Cette femme t'a frappée à mort dans ton bonheur.»
Elle appela Hyacinthe. «Hyacinthe, lui dit-elle, je vais mourir.—Mourir! s'écria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car la pauvre femme était évanouie.—Non! dit Geneviève en se ranimant, je veux aller à Ems, je veux sauver mon bonheur.»
Elle conta tout à Hyacinthe. «Oui, dit la jeune fille, il faut partir, et je veux partir avec vous.»
Une heure après, les deux femmes étaient à Tonnerre, où elles prenaient l'express pour Paris. Le soir, Geneviève partit par le train de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en même temps.
Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,—cette pauvre mère déjà, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a que celles qui ont été trahies dans les joies de leur amour qui comprendront ces horribles douleurs.
Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. «Non, non, disait
Geneviève, je suis comme ma mère: née pour aimer, née pour souffrir!»
A Cologne, la duchesse se sépara de Hyacinthe, quelles que fussent les prières de la jeune fille. «Non, Hyacinthe, je veux arriver à Ems toute seule et mystérieusement. Allez m'attendre à Parisis—vivante ou morte.»