XXVI
LA VALSE DES ROSES
Octave ne fut pas plus tôt dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il pensa à Mme de Révilly.
Il se demanda comment il allait jouer son rôle; mais comme il était de ceux qui ne croient qu'à l'inspiration du moment en toutes choses, comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent leurs feux dans un siège, à l'heure même où un accident, une trahison, une défaillance, un acte d'héroïsme donne la place à l'ennemi, il résolut d'aborder, sans parti pris, la maîtresse abandonnée.
Il se présenta à sa porte. Elle était rentrée après sa visite à sa voisine, mais elle venait de sortir encore.
Après tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq minutes à perdre pour monter à cheval.
Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le cheval qu'il voulait présenter, une bête bien née, recueillit les plus vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: «Il n'y a vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles.» Toutes les femmes disaient: «Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau cheval.»
Il pensait vaguement à Mme de Révilly et à son ambassade, quand tout à coup il vit la jeune femme en calèche qui jouait de l'ombrelle, comme la princesse T—— joue de l'éventail. «Elle est décidément fort jolie,» dit-il en s'inclinant avec un sourire.
Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours quelqu'un pour le rattraper. Mme de Révilly prit le salut pour elle. «M. de Parisis!» dit-elle.
Une légère rougeur se répandit sur sa figure. Elle salua elle-même avec une grâce charmante, comme une femme du monde qui n'est pas tout à fait du haut monde, quand elle est saluée par le prince de Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. «C'est bien, dit Octave, nous voilà de vieilles connaissances, car c'est la seconde présentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons déjà parler du passé.»
Il constata qu'elle était fort jolie.
En remontant l'avenue de l'impératrice, Parisis revit Mme de Révilly; cette fois il put s'approcher de la calèche. «Pardonnez-moi, madame, si j'entre sans frapper trois coups.»
C'était une femme d'esprit, elle répondit tout de suite: «Il n'y a personne, monsieur.—Je viens, madame, vous demander une audience de cinq minutes.—Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que j'accorde des grâces.—Quand ce ne serait que la grâce de vous voir!—C'est une grâce que je n'accorde jamais chez moi, car je ne reçois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au bal de la ville, voir les princes étrangers?—Oui, si vous voulez m'accorder mes cinq minutes.»
A ce moment, le cocher, qui ne s'inquiétait pas de la conversation, s'éloigna trop de l'allée des cavaliers pour qu'Octave pût entendre la réponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait très accessible le soir dans la solitude de la foule panachée de l'Hôtel-de-Ville, entre les princes, les artistes, les ambassadeurs—et, malgré la diplomatie des femmes,—les expropriés et ceux qui demandent à l'être.
On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne fut pas ce qui arriva le soir à M. de Parisis. Comme il montait l'escalier, il suivait une traîne de la plus belle envergure, un taffetas idéal, semé de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de l'Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait jamais marché que dans le jardin des racines grecques, mit son pied sur cette traîne, ce qui fit tourner la tête à la dame. «C'est elle!» dit Octave.
Et il salua, tout en enjambant trois marches. «Il y a, lui dit-il, des gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le monde.—Comme vous avez raison! Si je ne me hâte d'arriver, je n'aurai plus du tout de robe.»
Octave remarqua que la robe de Mme de Révilly n'était pas précisément une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'étoffe sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches colombes aux becs roses voulant prendre leur volée; ce qui prouvait irrévocablement que Mme de Révilly était une femme bien faite. «Est-ce que vous êtes venue seule, madame? demanda Parisis.—Oui, c'est un jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a peut-être dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.—Eh bien! prenez mon bras, madame.—Jamais! Que dirait-on ici?—Avez-vous peur d'être expropriée?»
Tout en ne voulant pas, Mme de Révilly mit sa main sur le bras d'Octave.
Il passa tant de monde à la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait pas. Mais elle était fort décolletée; mais Octave était fort à la mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle fit son entrée. «Voyez, dit-elle à Octave, vous m'avez horriblement compromise, me voilà toute désorientée. Faites-moi valser bien vite pour me remettre.»
Parisis pensait, tout à sa curiosité de l'éternel féminin, que Mme de
Révilly était un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensée.
Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon
était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.
Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse des Roses—toujours la valse des roses—avec la plus adorable désinvolture.
Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain s'étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses.
Octave ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la seconde fois dans la même journée qu'il entendait la valse des Roses, avec une vraie joie.
Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu'à s'en faire mourir, appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses bras.
Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c'est l'heure des affaires sérieuses; vous m'avez demandé une audience, je vous l'accorde. Dépêchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez plutôt, voilà un danseur—une âme en peine—qui s'approche.—Madame, je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.»
Mme de Révilly partit d'un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en disponibilité de venir jusqu'à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly, je me croyais libre jusqu'à deux heures du matin, mais il paraît que mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.—Madame, quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l'amour? Le plus beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous, l'aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur inespéré. Une heure ainsi passée, c'est un siècle, on s'en souvient toute la vie, on s'en souvient toute l'éternité.
Mme de Révilly n'était pas habituée à cette éloquence; elle regarda, toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte d'admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas de lendemain?—Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore, mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malséant. Si vous aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent jamais d'une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la première goutte qui donne l'ivresse.»
Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut pas qu'on dansait sans elle.
Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés, de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu'on joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne répandaient que de la poussière, qu'il n'y a en ce monde que des commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman ennuyeux qu'il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis était si persuasif qu'à chaque mot la maîtresse de son ami se disait tout bas: «C'est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout en appelant à lui l'éloquence des yeux, il n'y a en ce monde que l'imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes les grâces, toutes les poésies de l'âme comme du corps; un homme et une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas, ils sommeillent.—C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me dire.»
Octave allait frapper son dernier coup. «Il y a, madame, un sentiment qui domine tous les autres, c'est celui de la dignité de l'âme.—Ah! monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un sermon?—Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre. Supposez un instant—c'est une supposition—que vous avez eu un jour de passion; n'est-il pas bien plus beau à vous de briser tout de suite, que de traîner après vous un amant morfondu qui se bat les flancs pour se tromper et vous tromper vous-même? Qui n'a eu ses heures de folie? Ce sont celles-là que Dieu et la conscience pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpétuer sa folie quand la lumière s'est déjà faite dessus. J'estime bien plus une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde un amant par réflexion.—Je vous admire, voilà une nouvelle morale. Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorisé à faire des conférences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?—La belle question! parce que j'ai valsé avec vous et parce que je vous aime.»
Mme de Révilly parodia les deux vers:
Vous m'aimez, j'en suis fort aise; Eh bien! dansons maintenant.
Parisis ne dansait que par force: Il se résigna. Mais il avait à fait peine une figure, quand il avisa un de ses amis, à qui trois ou quatre quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de Révilly. «Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours sur un volcan, va danser par intérim; nous nous retrouverons tout à l'heure, et vous me direz si vous êtes contente de lui.—Est-il impertinent! pensa Mme de Révilly.
Elle voulait se mettre en colère, mais il avait tant de séduction, jusque dans son impertinence! L'intérimaire était d'ailleurs un cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Révilly retourna à sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit tout à coup la solitude autour d'elle. «Est-ce qu'il s'est envolé, maintenant qu'il a éloigné tous mes amis?»
Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. «Eh bien! madame, mon ami vous a-t-il plu?—Oui, pour danser. —Mais je n'ai pas eu la prétention de vous le donner pour qu'il vous enlève. A propos, jusqu'à quelle heure restez-vous ici?—Pourquoi cette question? est-ce que vous avez la prétention de m'enlever?—Un autre dirait: Peut-être, moi je dis: Oui.—Vous êtes impayable—Vous comprenez bien, madame, tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez vous, là-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez plutôt au préfet.—Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous êtes admirable! Et que diront mes gens?—Je sais bien que vous avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes sur votre abandon. La pauvre femme!… toujours seule!… un mari qui ne s'occupe plus d'elle!… un amant qui la trahit!»
Mme de Révilly bondit et se leva à moitié. «Un amant qui me trahit! Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on m'accusât d'avoir un amant!—Erratum! vous aviez un amant, mais vous n'en avez plus.—Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.».
Parisis prit l'éventail de la jeune femme et lui donna quelques bouffées d'air. «Voyons, on n'écoute pas aux portes, nous sommes entre nous. Pourquoi dépenser mal à propos des réserves de dignité? Je sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de Montbrun a été votre amant.»
Mme de Révilly se mordit les lèvres et vit bien qu'il n'y avait pas à s'en dédire. «Pourquoi a été, monsieur, s'il vous plaît?—Parce que j'ai appris à conjuguer les verbes au passé et au futur. A été, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.—Et depuis quand, monsieur?—Depuis qu'il a rencontré Mlle Peau-de-Satin et qu'il achève de se ruiner dans la poussière de ses chevaux.»
La jeune femme, toute bouleversée qu'elle fût, se contint, et de l'air du monde le plus dégagé, elle dit à Octave: «Si nous allions prendre une glace?—Oui, madame. Et puisque toute l'Académie est ici, disons comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.»
Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fête devait masquer son émotion, Sa pensée rapide embrassa toute la période de son amour. Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela que depuis plusieurs semaines déjà Guillaume avait une expression de contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser, par un sentiment de commisération. «Ces coquines-là!» murmura-t-elle.
M. de Parisis avait entendu. «Ne m'en parlez pas, madame, elles me prendront tous mes amis.—Et vous par-dessus le marché.—Oui, si les femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez à la porte de votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.—Quelle heure est-il?—Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les miens.—Allons toujours au buffet.»
Celui qui étudie le coeur humain remarquera que la femme, créature idéale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins, quel que soit l'état de son âme. Le diable savait bien cela en lui donnant une pomme à manger.
Au buffet, Mme de Révilly prit une tasse de chocolat, un ou deux petits pains de foie gras, une coupe de café glacé, un sandwich, un quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eût-elle pas dévoré, sans cette fatale nouvelle?
Or, pendant qu'elle se désolait ainsi au buffet, M. Guillaume de Montbrun la regardait, tout en s'effaçant dans un groupe; il était venu à l'Hôtel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancée. Mais la vue de sa fiancée n'avait pu l'arracher tout à fait au souvenir de Mme de Révilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maîtresse, car, dans son esprit, si Octave était avec elle, c'était pour consoler un peu ce pauvre coeur déchiré.
Il aurait bien voulu parler à son ami: mais voyant que Mme de Révilly reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosité au lendemain.
La jeune femme n'avait pas pris tout à fait au sérieux les plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait peut-être une maîtresse pour mieux cacher son jeu.
On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents sous prétexte de manger des pommes d'api. «Vous me trahissez déjà, dit tout bas la belle Bourguignonne à Octave. Et pourtant je porte vos armes!»
Elle avait dans les cheveux un poignard d'or.
Cinq minutes après, on criait du même coup du haut de l'escalier: «Les gens de Mme la comtesse de Révilly!—Les gens de M. le duc de Parisis!» Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetés à la porte, celui d'Octave sortait toujours à côté de celui d'une jolie femme. Simple rapprochement—du hasard.
Au moment où M. de Parisis et Mme de Révilly descendaient l'escalier, Octave qui connaissait bien les hommes, dit à la jeune femme de retourner la tête. «Pourquoi? lui demanda-t-elle,—Parce que vous verrez M. Guillaume de Montbrun.»
Octave avait bien jugé. La curiosité, l'amour et la jalousie avaient entraîné son ami jusqu'à l'escalier. «C'est lui! dit Mme de Révilly toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?—Non, mais supposez-vous qu'il y soit venu pour vous.»
Mme de Révilly était furieuse. «Ah! si je l'avais aimé!» dit-elle. Octave jeta ce mot profond: «On n'a jamais aimé les amants qu'on n'aime plus.»
La voiture de Mme de Révilly se présenta la première. Octave donna la main à la jeune femme et se jeta résolûment à côté d'elle, après avoir dit à son groom de faire suivre son coupé.
C'était une charmante créature que Mme de Révilly. Elle se révolta de voir Octave à côté d'elle; elle voulut qu'il descendît, elle alla jusqu'à vouloir descendre elle-même. Mais il lui parla si doucement, il magnétisa ses colères avec tant d'à-propos, il lui prit les mains si amoureusement, qu'elle se laissa désarmer peu à peu.
C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens abattoirs du Roule, traversés aujourd'hui par le boulevard Haussmann. On part à deux heures du matin par les quais, on touche à l'obélisque, on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Élysée, on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miroménil, et on est arrivé par le chemin des écoliers.
Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de l'avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour?
Demandez à M. Octave de Parisis.
J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de
Mme de Révilly.
La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n'est plus de jeu: par quel chemin me faites-vous passer.—Par le chemin le plus court,» répondit-il dans un baiser.
Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly, c'était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses épaules?—Oui, murmura la comtesse, c'est la Valse des Roses.—Oh! mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve dans vos cheveux?—Je ne sais pas.»
C'étaient les armes parlantes de Parisis.