XXXI

PROPOS PERDUS

Fleur-de-Pêche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arrêtèrent vers deux heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle Clotilde de Joyeuse. «Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enlève Parisis; c'est dommage, j'espérais qu'il jouerait pour moi. Dieu des décavés, ora pro nobis!—Ces princesses, dit Fleur-de-Pêche, n'ont-elles pas tous les privilèges? Elles vont à la cour, ce qui ne les empêche pas de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce pas, la Taciturne?—Question d'argent, dit celle-ci avec son indolence accoutumée.—Mais non, ce n'est pas une question d'argent; c'est une question de principes. Décidément, je finirai par le mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.—Mais quand tu seras mariée, nous ne te recevrons plus.—Je m'en consolerai. Je prendrai ces grands airs que donnent l'hyménée et la vertu. Voyez ces dames: nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tête, des mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.—Est-il heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes, celui-là: il dîne de la messe et soupe du théâtre.—Mais non, ma chère, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en ferons plus rien. Ni oui ni non, dit la Taciturne.—Quand je pense qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit Tournesol. Encore si la Taciturne était plus expansive, elle séduirait son voisin un jouvenceau.—Oui, mais je suis désarmée.—Il est cousu d'or, demande au prince Bleu.—J'en accepte l'augure.»

Le prince Bleu, qui montait à l'autre bout du pont, fut bientôt près de ces demoiselles. «Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?—Parti! Il n'y a qu'un instant, il passait en calèche avec deux dames.—Est ce que sa femme est ici?—Chut! n'entrons pas dans la vie privée.»

Le prince Bleu, après avoir promis de présenter le voisin de la Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer à Paris par la porte d'Enfer, alla, pour la seconde fois, à l'hôtel d'Angleterre, questionner l'hôtelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles étaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? «M. le duc est venu seul, dit l'hôtelier; mais je crois bien qu'il connaît les deux dames qui sont arrivées cette nuit.—Pouvez-vous me dire le nom de ces dames?—Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la Gaieté.—Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.—-Ah! oui, dit l'hôtelier, qui pensait en allemand; je traduisais mal.»

Le prince s'éloigna. «Que diable tout ce monde-là fait-il ici?» Il rencontra Monjoyeux: «Vous ici! par quel miracle?»

Monjoyeux arrivait en toute hâte de Paris, parce qu'un modèle—la soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles—lui avait appris l'histoire du rendez-vous à Ems et le départ du marquis.

Il était parti lui-même, pressentant un malheur.

Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien dire au prince, craignant que cet évaporé ne mît le feu aux poudres.

Le duc de Parisis rentra à l'hôtel d'Angleterre à onze heures, avec la marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dîné avec elles dans une villa voisine.

Le duc et la marquise ne s'étaient pas dit un mot d'amour, mais quelle adorable causerie des yeux!

A l'hôtel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit tout haut: A demain, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout bas: A minuit.

Et il était sorti pour passer l'heure d'attente à la salle de jeu.