XXXIV

L'HEURE D'AIMER

La porte qui s'ouvrait de la chambre à coucher sur le salon était fermée. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans qu'une seule parole vînt à son oreille.

Que se disait-on? Il écoutait avec anxiété, il regardait avec fureur le sillon de lumière qui passait sous la porte. «Oh! ma vengeance,» dit-il en se contenant.

On causait toujours. Après une heure d'attente, la porte s'ouvrit. Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta pas de lumière, mais la lumière de la chambre le suivit d'un pâle reflet.

La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la porte.

Alors M. de Fontaneilles vit, à demi masquée par Octave, une femme qui le pressait amoureusement sur son sein.

Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole—ce cri d'un coeur éperdu: «Ah! si tu savais comme je t'aime!»—«Elle ne m'a jamais dit cela!» dit-il en étouffant sa voix.

Il regardait toujours. Octave commença à déshabiller Geneviève avec sa grâce accoutumée. Et, tout en la déshabillant, il lui baisait les cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras.

M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop.

Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Geneviève et la porta sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. «Il me semble qu'il y a un siècle!» dit-elle.

Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosité fébrile le clouait encore à la porte condamnée.

Tout à coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,—il avait le revolver dans sa poche,—il se précipita dans la chambre à coucher.—Tout aveuglé et tout éperdu il frappa.

Octave se défendit mal, parce qu'il fut surpris se déshabillant.

Quoique la femme fût presque nue, elle se jeta hors du lit pour se précipiter au-devant du furieux, comme pour préserver Parisis. En se jetant hors du lit, elle renversa le candélabre, les bougies s'éteignirent.

Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: «Toi aussi, je te tuerai!» dit-il en rugissant comme une bête fauve.

Il avait déjà blessé Parisis.

Avant que Parisis se fût jeté entre l'assassin et sa femme, l'assassin eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur.

Geneviève poussa un cri: «Octave, je meurs! je meurs!»

M. de Fontaneilles n'était pas assouvi; pendant que sa femme entraînait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa encore.

Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: «Geneviève!
Geneviève!»

Frappé au côté, ne s'inquiétant que de sa femme, qui tombait à moitié morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne comprenait rien à cet assassinat.

A ce cri d'Octave appelant Geneviève, M. de Fontaneillés eut peur. Déjà quand Geneviève avait dit:—Octave, je meurs!—, il avait pensé que sa femme parlait à son amant en déguisant sa voix.

Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie.

Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les baisers et sous les cris d'Octave.

Alors il s'enfuit épouvanté, laissant tomber son poignard.

Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglanté, il ramassa le poignard et courut sur le marquis.

Il était effrayant: le visage livide, les traits contractés, les yeux injectés de stries sanglantes.

Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets qui étaient sur la table. «N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas ou je vous tue.»

Octave avança, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il détourna le coup.

La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans la chambre voisine.

C'était la chambre de Mme de Fontaneilles.

Elle ne savait pas que Geneviève fût venue à Ems non plus que M. de
Fontaneilles.

A cette heure même, la marquise, aveuglée par son amour, se demandait pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait été convenu qu'à minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle irait, de son pied léger, continuer sa causerie amoureuse avec Parisis.

En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux battements de coeur de celles qui attendent.

Au coup de pistolet, mille éclats de la glace volèrent sur elle. Elle fut stoïque et ne cria pas.

Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle était défigurée.

Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre à côté, accourut, poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. «Ma soeur! ma soeur!—Chut! prions Dieu, Clotilde,» dit Mme de Fontaneilles en tombant évanouie.

Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses lèvres le sang qui perlait sur la figure de sa soeur.

La femme adultère était frappée à jamais dans ce qu'elle aimait le plus: sa beauté!