XXXVI

UNE NOUVELLE A LA MAIN

Madame d'Argicourt était sérieusement malade. Elle aussi avait perdu son amant; elle aussi s'était réveillée de toutes ses illusions. Horrible réveil, quand déjà la jeunesse décline et qu'on n'espère plus reprendre pied dans le pays de l'amour. Cette femme, si vive et si gaie, toute emportée par la force de sa nature, devait tomber d'un seul coup comme ces arbres branchus qui appellent la foudre.

Une soeur de charité la veillait.

C'était une jeune religieuse, pâle et méditative, qui lui était venue par son médecin ou par son confesseur, je ne sais pas bien.

La jeune religieuse, toute à ses livres de prières, ne semblait rien savoir des choses de ce monde. On apportait les journaux de sport, de haute vie, de nouvelles à la main à Mme d'Argicourt, la soeur de charité ne les lisait jamais.

Mais un soir, comme Mme d'Argicourt s'impatientait dans la fièvre, elle lui dit: «Ma soeur, je vous en prie, lisez-moi les journaux, faites-moi oublier que je souffre.»

La religieuse tenta de la convaincre que si elle écoutait quelques lectures pieuses elle sentirait comme par miracle ses douleurs s'apaiser, tant les légendes chrétiennes sont un baume sur toutes les douleurs, même sur les douleurs corporelles, puisque, selon l'apôtre, il n'y a que l'âme qui vit. Là est le vrai stoïcisme.

Mais enfin, pour complaire à la malade, la religieuse ouvrit le premier journal venu.

Elle promena ses regards çà et là. D'où vient que la première chose qu'elle lut fut cette nouvelle à la main toute fraîche venue d'Ems par le télégraphe, comme s'il se fût agi d'un événement politique?

«La ville d'Ems inaugure mal sa saison. Voici, en quelques mots, la tragédie épouvantable dont cette petite ville, toujours si gaie, vient d'être le théâtre. Il y a là un dénouement pour les faiseurs de drames.

«Un duc célèbre dans le monde parisien était arrivé hier sans sa duchesse. Il paraît qu'il venait à Ems pour y rencontrer une belle marquise parisienne.

«Mais le duc et la marquise avaient compté sans la duchesse et le
marquis.

«Or, la duchesse arrive à temps et prend sa place le soir dans le
lit du duc, c'était son droit; c'était son devoir.

«Mais, par malheur, le marquis, en proie à sa fureur jalouse, ne doute pas qu'il va trouver sa femme dans le lit du duc; dans son aveuglement, il se précipite, il entend parler une femme, la jalousie lui dit que c'est la sienne, il est armé d'un poignard. Il veut frapper le duc, peut-être pour frapper la femme ensuite.

«Le duc était debout, se déshabillant; la femme était déjà couchée. Au premier coup de poignard, la femme se précipite; dans son aveuglement, le marquis la frappe à son tour.

«Il frappe au coeur.

«Le duc est blessé et la femme tuée. Rien ne peut peindre cet horrible carnage.

«Ce n'est pas tout: duel au poignard, duel au pistolet, jugement de Dieu, que sais-je! Le duc est tué, le marquis s'est livré à la justice allemande.

«On n'a pas de nouvelles de la marquise.

«C'est d'autant plus épouvantable, que le duc et la duchesse s'adoraient. On sait qu'ils étaient encore dans leur lune de miel. Mais n'est-ce pas bien mourir que de mourir heureux?

«Et maintenant, on se demande ce que faisait là une dame étrangère connue à Paris sous le nom de la Femme de Neige?

«Tout est mystérieux en cette tragédie d'Ems.»

La religieuse ne lut tout haut que les premières lignes de cette «nouvelle à la main.» Mme d'Argicourt se souleva. «Lisez, lisez, ma soeur. Je suis sûre que c'est le duc de Parisis. Oh! mon Dieu! mon Dieu! quel malheur!»

Mme d'Argicourt s'aperçut alors que la religieuse venait de tomber évanouie.