XXXVI

LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS

Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au château dans un palanquin, y fut portée dans les bras d'Octave.

Ce fut une révolution tout autour d'elle; le curé et le médecin accoururent en même temps: c'était à qui sauverait son âme, c'était à qui sauverait son corps.

Le curé n'avait que faire de toutes ses bénédictions, parce que Geneviève était une de ces pieuses créatures qui traversent le monde comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautés et de toutes les vertus.

Le médecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il ne doutait pas qu'elle n'eût respiré dans un bouquet le poison subtil des Médicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes familles. Le médecin secoua la tête d'un air de doute; mais comme Octave insistait, il s'écria: «Attendez donc! Je me souviens que par Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement évanouie.»

La jeune fille était couchée sur une chaise longue devant une fenêtre ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le médecin demeurait à la porte du château; il courut chez lui, après avoir recommandé à Octave de tenir toujours des sels sur les lèvres de Geneviève.

Quand il revint, Geneviève avait entr'ouvert les yeux; Octave la soulevait dans ses bras, agenouillé devant la chaise longue. Son âme, devenue une volonté, avait-elle fait le miracle du contrepoison? Non, sans doute. Geneviève referma ses yeux et sembla retomber plus profondément dans la mort.

On peindrait mal le désespoir d'Octave; il regardait Mlle de La Chastaigneraye, il regardait le médecin avec des yeux désolés et suppliants. «Docteur! docteur! apportez-vous la vie!—A-t-elle parlé? demanda le médecin.—Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a refermés presque aussitôt.—Elle m'a regardée, s'écria Mlle de Moncenac en poussant des hurlements; je suis sûre que c'était pour me dire adieu.»

Le médecin s'était penché sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa dans la narine et sur la bouche une composition où dominaient le chlore, le café et le thé. «C'est tout simplement le contrepoison des Orientaux, dit le médecin.» En même temps il oignit les tempes d'une liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. «La nature, donne les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essayé cette eau sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a remué la tête.»

Comme le médecin disait ces mots, Geneviève rouvrit les yeux et tendit les bras comme pour mieux respirer. La vie était revenue. «Je ne comprends pas,» dit-elle.

Une heure s'était passée, elle se croyait encore sur le chemin de l'église; elle n'avait aucune conscience de son évanouissement. Elle sembla touchée de voir Octave à ses pieds, dans l'attitude de l'amour et de la douleur; l'émotion l'avait brisé, il était pâle et désolé, il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne doutait pas du poison dans le bouquet de roses-thé.

Il se rappelait que c'était une jolie petite fille, toute blonde et toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le bouquet à Geneviève. Mais ce n'était pas cet enfant qui avait cueilli les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchât la petite fille. «Que s'est-il donc passé? demanda Geneviève.—Vous avez respiré ce bouquet qui est là-bas, vous avez pâli et vous vous êtes trouvée mal.—Bien mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.—Voyons, voyons, dit le médecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez marcher.—Jamais,» dit Geneviève anéantie.

Octave comprit, comme le médecin, que l'immobilité était fatale. Bon gré, mal gré, il fallut que Geneviève essayât de se tenir debout, appuyée sur Octave et sur le médecin, avec les larmes de Mlle de Moncenac pour spectacle.

On avait amené la petite fille. «Mon enfant, qui vous avait donné ce bouquet?—Mais c'est un bouquet du château.—Qui donc l'a cueilli?—Tout le monde.—Qui est-ce tout le monde?—Je ne sais pas, on m'a dit que c'était le plus joli bouquet et qu'il fallait me le donner à moi, parce que j'étais la plus petite.—Qui vous a dit cela?—Tout le monde.»

Vainement on questionna l'enfant, elle ne répondit pas autre chose. Octave se promit bien de faire une enquête, mais il ne voulut pas mettre la petite fille à la question.

Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du château, lui revint tout à coup. «Oh mon Dieu!» murmura-t-il. Mais il dit aussitôt: «Non, ce n'est pas elle.»

Cependant Mlle de La Chastaigneraye commençait à marcher toute seule; sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa pudeur s'était réveillée avant sa force; elle se dégagea du bras de son cousin et alla s'appuyer à la fenêtre. «Quel beau ciel, dit-elle comme pour remercier Dieu.—Oui, dit le médecin, est-il possible que le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre; car vous l'avez échappé belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur le bouquet une poussière d'opium, d'acide prussique, de digitale pourprée, de noix vomique et de ciguë, que j'ai combattue par mon antidote.»

Le médecin ne voulait pas qu'on s'imaginât que ce fût un évanouissement. «Oui, dit Geneviève, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je sais bien, moi, qui a donné ce bouquet; mais je serai comme la petite fille, je dirai que c'est tout le monde.»

Cependant le bouquet avait disparu. «Où sont donc ces roses! demanda tout à coup Geneviève.—Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on apportât le bouquet ici, je ne le vois pas.» Quelques minutes après, on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au secours, on pleurait tout haut. «Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de La Chastaigneraye.—En voici bien d'une autre, dit le médecin qui remontait tout pâle, en agitant le bouquet de roses.»

Il se jeta sur un fauteuil. «Parlez! parlez!—Comme je descendais, on m'a dit? «Accourez donc vite, voilà Rose Dumont qui se trouve mal.» Elle se trouvait si mal qu'elle était morte.—C'est impossible!—C'est impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus étonner, c'est qu'elle a été tuée par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien que les roses étaient empoisonnées. Vous en êtes revenue de loin, mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bête-là s'est mise à rire quand on lui a dit que vous étiez empoisonnée par des roses. Elle avait elle-même rapporté le bouquet. «De si belles roses!» s'est-elle écriée. Et elle a respiré à plein nez et à pleine bouche, comme elle eût fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas été long: quand je suis descendu, on me l'a montrée couchée sur les dalles. Mais j'ai eu beau faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il était trop tard.»

Le médecin avait dit tout cela en tenant à la main le bouquet de roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et dénoua le ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une à une, Geneviève lui dit: «Est-ce que vous voulez les respirer aussi?—Non, je cherche.—Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de celui ou de celle qui a envoyé ces roses?—Il faudra pourtant savoir d'où elles viennent.—On le saura, dit le médecin. Ah! c'est un beau cas pour la médecine.—Chut! dit Geneviève, gardez-vous bien de parler de cela.—Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi abominable!—Oui, vous ferez le silence; car je serais désespérée que, hors des murs de ce château, on s'occupât de moi.—Mais, mademoiselle….—Mon cher docteur, vous m'avez sauvé la vie, n'est-ce pas?—Eh bien … oui, je vous ai sauvé la vie.—Achevez votre oeuvre; n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un procès criminel.»

Le médecin serra la main de Geneviève et sembla lui promettre, en ne disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement.

Octave avait éparpillé toutes les roses. Le médecin les ramassa en disant: «Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'étude, d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin.»

Le médecin réunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban rouge. «Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye à M. de Parisis quand ils furent seuls, que pensez-vous de cela?—Je pense, ma cousine, qu'il n'en faut rien penser du tout.»