I
La morale élémentaire, la morale simple, la morale dite bourgeoise, si l’on veut, la morale qu’on enseignait sans doute à Ajaccio, prescrit à l’homme qui se marie, d’abord d’aimer sa femme, ensuite de chercher à s’en faire aimer.
Au jour de son mariage, Bonaparte, dont les débuts furent si difficiles, n’avait pas eu de jeunesse. Dans son inexpérience, il montra une exaltation amoureuse qui ne devait pas être comprise par Joséphine. Le besoin d’aimer et d’être aimé atteint chez lui un degré d’intensité qui n’a pas été dépassé même par les amants légendaires.
En dépit de ceux qui ont voulu y trouver les calculs pervers d’une ambition sans scrupule, cette union n’a été, en réalité, que le roman d’un jeune homme naïf, pressé de se marier, épris des charmes d’une créole coquette, dont il ne mesurait même pas l’âge.
Au foyer conjugal, il exagérera encore les sentiments mille fois exprimés dans les effusions des fiançailles, pensant prouver ainsi qu’il mérite l’amour de sa femme.
Afin d’arriver à ce résultat, rien ne lui coûte, ni les serments, ni les louanges, ni les prières, ni l’humilité.
Dans cet état d’âme novice où Napoléon se présentait au seuil du mariage, il n’a tenu qu’à Joséphine de fixer pour toujours l’amour de son mari.
Quand on voit la force considérable que l’habitude seule a donnée à cette union, du côté de Napoléon, on se demande quelle considération, fût-ce même la raison d’État, aurait pu rompre ces liens, si Joséphine avait, dès les premiers jours, répondu à l’amour de son jeune époux. Mais à cette époque, Joséphine était plus disposée à s’enivrer des plaisirs mondains qu’à se contenter des joies de son foyer.
La lune de miel de Bonaparte avec Joséphine ne dura que deux jours, après lesquels il se mit en route pour l’Italie. Dès ce moment, suivons les phases effervescentes du sentiment qui anime son être entier. Parti le 11 mars 1796, le 14, pendant le relais de Chanceaux, Napoléon écrit à Joséphine : « Je t’ai écrit de Châtillon et je t’ai envoyé ma procuration pour que tu touches certaines sommes qui me reviennent…
« Chaque instant m’éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter d’être éloigné de toi. Tu es l’objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s’épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s’accroît ; si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d’avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours ; tu es alors légère, et dès lors tu n’es affectée par aucun sentiment profond.
« Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l’amour le plus tendre et le plus vrai. »
Il règne déjà, on le remarquera, dans cette lettre, sous les sentiments les plus passionnés, une sorte d’inquiétude vague de ne pas être aimé autant qu’il aime lui-même. Les deux jours qui ont suivi le mariage ont-ils suffi pour jeter dans l’âme de Napoléon ce doute troublant qui ne le quittera plus un instant pendant cette miraculeuse campagne d’Italie ? « Le général Bonaparte, dit Marmont, quelque occupé qu’il fût de sa grandeur, des intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du temps pour se livrer à des sentiments d’une autre nature, il pensait sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l’attendait avec impatience… Il me parlait souvent d’elle et de son amour, avec l’épanchement et l’illusion d’un très jeune homme. Les retards continus qu’elle mettait à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était fort dans sa nature. »
Un jour, la glace du portrait de Joséphine qu’il portait toujours sur lui, se cassa par hasard ; il pâlit d’une manière effrayante : « Marmont, dit-il, ma femme est bien malade ou infidèle. »
C’est que, depuis son arrivée en Italie, voyant qu’il suivait une marche victorieuse, Napoléon écrivait lettres sur lettres à sa femme en la suppliant de venir le rejoindre. Mais elle, avant tout, tenait à demeurer libre à Paris, car elle s’était mariée moins par inclination pour Bonaparte que pour le rang élevé qu’il lui procurait dans le monde. Chaque victoire de son mari rehaussait son prestige à elle, qui voulait de moins en moins abandonner la place unique où elle trouvait les satisfactions de vanité qu’elle avait recherchées avant tout dans le mariage. « C’est à Paris, dit Arnault dans les Souvenirs d’un sexagénaire, qu’elle aimait à jouir de cette gloire et des acclamations qui retentissaient sur son passage à chaque nouvelle de l’armée d’Italie. » Elle triomphait, de son côté, lorsque les Parisiens, accourant admirer les trophées de drapeaux autrichiens arrivés à Paris, la saluaient et l’appelaient « Notre-Dame des Victoires », en la voyant passer.
Ces ovations dues à la gloire de son mari plaisaient à Joséphine. Aussi tenait-elle à rester à Paris, malgré les supplications les plus passionnées qui ne lui arrachaient que cette vulgaire et malséante réflexion : « Il est drôle, ce Bonaparte ! »
Son indifférence est remarquée par tous ceux qui l’approchent. Elle ne prend même pas la peine de la dissimuler. Son ami Bailleul ne peut obtenir d’elle que cette appréciation : « Mais, oui, je crois Bonaparte un fort brave homme. »
Aux lettres brûlantes d’amour de son mari, elle daignait parfois répondre par deux ou trois lignes, et encore c’était pour prétexter tantôt une maladie, tantôt des symptômes de grossesse qui l’obligeaient à retarder son départ.
Lui, pendant ce temps, plein d’amour, écrivait, le 15 juin, de Tortone : « Ma vie est un cauchemar perpétuel. Un pressentiment funeste m’empêche de respirer. Je ne vis plus, j’ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos ; je suis presque sans espoir. Je t’expédie un courrier. Il ne restera que quatre heures à Paris et puis m’apportera ta réponse.
« Écris-moi dix pages : cela seul peut me consoler un peu. Tu es malade, tu m’aimes, je t’ai affligée, tu es grosse, et je ne te vois pas. J’ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t’accuse de rester à Paris, et tu y étais malade. Pardonne-moi, ma bonne amie ; l’amour que tu m’as inspiré m’ôte la raison, je ne la retrouverai jamais.
« L’on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentiments sont si funestes que je me bornerais à te voir, à te presser deux heures sur mon cœur et mourir ensemble. Qui est-ce qui a soin de toi ? J’imagine que tu as fait appeler Hortense ; j’aime mille fois plus cette aimable enfant depuis que je pense qu’elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolation, point de repos, point d’espoir jusqu’à ce que, par une longue lettre, tu m’expliques ce que c’est que ta maladie et jusqu’à quel point elle doit être sérieuse. Si elle est dangereuse, je t’en préviens, je pars de suite pour Paris… Ma bonne amie, aie soin de me dire que tu es convaincue que je t’aime au delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer ; que tu es persuadée que tous mes instants te sont consacrés, que jamais il ne passe une heure sans penser à toi ; que jamais il ne m’est venu dans l’idée de penser à une autre femme ; qu’elles sont toutes à mes yeux sans grâce, sans beauté et sans esprit ; que toi, toi tout entière, telle que je te vois, que tu es, pouvais me plaire et absorber toutes les facultés de mon âme… que mes forces, mes bras, mon esprit sont tout à toi ; que mon âme est dans ton corps, et que le jour où tu aurais changé, ou le jour où tu cesserais de vivre, serait celui de ma mort… Tu sais que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t’en souffrir un : lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose… Je suis sûr et fier de ton amour. Les malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement la force de notre passion. Un enfant adorable comme sa maman va voir le jour dans tes bras ! Infortuné, je me contenterais d’une journée ! Mille baisers sur tes yeux, sur tes lèvres. Adorable femme, quel est ton ascendant ! je suis bien malade de ta maladie. J’ai encore une fièvre brûlante ! Ne garde pas plus de six heures le courrier, et qu’il retourne de suite me porter la lettre chérie de ma souveraine. »
Après cette lecture, on comprend l’exclamation de Joséphine : « Est-il drôle, ce Bonaparte ! » Il est drôle, en effet, cet époux assez naïf pour croire à la sincérité des serments échangés pendant les baisers des fiançailles ! Il est drôle, l’homme qui apporte, aux pieds de sa femme, la fougue d’un amour sans bornes. Il est plus drôle encore, ce jeune général, acclamé comme un héros, à qui ne doivent pas manquer les tentations et même les avances des plus belles femmes de l’Italie, et qui n’en veut qu’une, la sienne, devant laquelle il s’agenouille comme devant une idole ! Il est drôle, assurément, le vainqueur qui dicte ses volontés au Pape, aux souverains de l’Italie, et se fait, devant sa femme légitime, plus petit qu’un page de seize ans amoureux de la reine !
Voudrait-on insinuer qu’une épître de ce genre, avec son style enflammé et déclamatoire, ne tire pas à conséquence, étant de mode italienne, et remplaçant, pour charmer l’amante lointaine, la romance obligée que chaque soir répète plusieurs fois la même mandoline en l’honneur de la brune aussi bien qu’en hommage à la blonde ?
Cela se passât-il au pays des gondoles, ce n’était pas à coup sûr le cas de Napoléon. Peu de temps auparavant, il avait écrit à Carnot : « … Je vous dois des remerciements particuliers pour les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme ; elle est patriote sincère, et je l’aime à la folie. » Non, ce n’était pas en virtuose de théâtre qu’il disait son amour ; c’étaient bien les sentiments réels de son cœur qui étaient traduits par sa plume. On les retrouve identiques dans une lettre à son frère Joseph auquel il écrit le même jour, à huit heures du soir : « … Je suis au désespoir de savoir ma femme malade, ma tête n’y est plus, et des pressentiments affreux agitent ma pensée, je te conjure de lui prodiguer tous tes soins… Après ma Joséphine, tu es le seul qui m’inspire encore quelque intérêt ; rassure-moi, parle-moi vrai ; tu connais mon amour, tu sais comme il est ardent, tu sais que je n’ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j’adore ; sa maladie me met au désespoir… Si elle se porte bien, qu’elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu’elle vienne, j’ai besoin de la voir, de la presser contre mon cœur, je l’aime à la fureur et je ne puis rester loin d’elle. Si elle ne m’aimait plus, je n’aurais plus rien à faire sur la terre. Oh ! mon bon ami, fais en sorte que mon courrier ne reste que six heures à Paris et qu’il revienne me rendre la vie… Adieu, mon ami, tu seras heureux ; je fus destiné par la nature à n’avoir de brillant que les apparences. »
Ce langage, si bizarre qu’il paraisse, s’explique par son étrangeté même : un collégien, l’esprit imprégné des extravagances sentimentales de Jean-Jacques Rousseau, n’écrirait pas autrement à une coquette se jouant de son premier amour. C’était bien, à peu de chose près, la situation respective de Napoléon, au cœur novice et tendre, et de Joséphine, à l’âme sèche et capricieuse.
N’allez pas croire, du moins, que ces lettres si chaleureuses soient le passe-temps d’un désœuvré, qu’elles n’aient été écrites que pour tromper la monotonie des heures languissantes des camps. Voici le bilan du travail de Napoléon ce même 15 juin :
1o Ordre à Berthier de faire occuper Alexandrie ; 2o Rapport au Directoire exécutif sur les opérations ; demande de renforts ainsi formulée : « Pensez à l’armée d’Italie ; envoyez-lui des hommes et des hommes » ; 3o Ultimatum au sénat de Gênes pour faire cesser sa complicité dans les assassinats des soldats français ; menace de brûler les localités où seront commis ces crimes ; 4o A Faypoult, avis de l’envoi de Murat au sénat de Gênes. — Recommandations ; 5o Au même, projet de vendre les canons laissés par les Français dans la rivière de Gênes ; 6o A Masséna, autorisation de prendre les munitions des arsenaux de Venise ; 7o A Lannes, ordre de rester dans sa position ; 8o A Ballet, ordre d’envoyer à Tortone tous les individus soupçonnés de crimes ; 9o A Pujet, ordre d’envoyer un détachement à Toulon ; 10o A Kellermann, avis de l’arrivée de renforts et d’argent à lui destinés.
Sans compter les innombrables ordres verbaux et les soins multiples qui s’imposent chaque jour à un général en chef que personne n’accusera d’avoir jamais négligé son commandement.