I

« Dans la situation qu’il s’est faite, il n’a pas de ménagements à garder…, les gens ne l’intéressent que par l’usage qu’il peut faire d’eux. »

« Il n’a jamais éprouvé un sentiment généreux… c’est ce qui le rend si défiant, si immoral. »

Voilà ce que dit M. Taine ; voilà ce que dit Chaptal.

Chaptal, caution de M. Taine, a la mémoire courte ; il écrivait le 10 mars an VIII à Dejean : « Bonaparte fait l’inverse de tous les gouvernements de nos jours : ils s’entourent de ténèbres, et lui s’établit sur les lumières ; eux abrutissent, lui ennoblit et relève la dignité de l’homme à qui il commande. » En 1815, il faut croire que quinze ans de règne n’avaient pas modifié ce jugement de Chaptal, sans quoi il eût été bien inexcusable de redonner alors son concours à cet homme, dépourvu de tout « sentiment généreux, si défiant, si immoral », et dont il accepte assez volontiers néanmoins les titres suivants : directeur général du commerce et des manufactures, ministre d’État et pair de France.

Dans une lettre à son frère Louis, roi de Hollande, Napoléon disait : « Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs, et depuis Clovis jusqu’au Comité de salut public, je me tiens solidaire de tout, et le mal qu’on dit de gaieté de cœur contre les gouvernements qui m’ont précédé, je le tiens comme dit dans l’intention de m’offenser… » Aussi, sous son règne, ne laissa-t-il publier aucune insulte, ni contre les anciens rois, ni contre Marie-Antoinette, ni même contre le comte de Lille (Louis XVIII). On ne parvenait pas à le flatter en injuriant ses prédécesseurs ou ses rivaux.

Tout au contraire, le gouvernement de Louis XVIII porte la responsabilité d’avoir toléré, d’avoir encouragé, si ce n’est provoqué les monstrueuses déclamations rééditées de nos jours, — compromissions indignes d’un Bourbon et d’un souverain.

On entendait encore résonner le bruit des éperons de l’Empereur sur la route de l’île d’Elbe, en 1814, que déjà des écrivains de circonstance, qui venaient à peine de quitter la livrée impériale, vomissaient l’outrage contre le maître, devenu « ogre de Corse, monstre de cruauté ».

Cette animosité était-elle dans le cœur de la majorité des Français ? C’est au moins improbable.

Le retour triomphal de Napoléon entrant en France avec une poignée d’hommes, onze mois après, en 1815, et reprenant possession de son trône sans avoir brûlé une cartouche, sans avoir répandu une goutte de sang, ne laisse pas d’indiquer que le souverain, tant vilipendé par certains, avait conservé quelques sympathies chez ses compatriotes. Ce n’est donc pas une absolue réprobation, mais plutôt l’enthousiasme, si ce n’est l’idolâtrie, que les quatorze années de règne de l’Empereur avaient inspiré aux Français.

Voulez-vous maintenant connaître l’opinion particulière de contemporains, ennemis ou amis, en ce qui concerne la générosité de Napoléon, aujourd’hui niée avec tant d’assurance ? Voici d’abord le prince de Metternich, dont les mémoires sont loin d’être écrits à la gloire de son impérial adversaire. « Dans la vie privée, il était facile et poussait même souvent l’indulgence jusqu’à la faiblesse. » Écoutez ensuite Marmont, plus porté à justifier sa trahison qu’à louer Napoléon : « La nature lui avait donné un cœur reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette assertion contrariera des opinions établies mais injustes. » Le même auteur ajoute plus loin : « Bonaparte était l’un des hommes les plus faciles à toucher par des sentiments vrais », et pour confirmer cette opinion bien arrêtée chez lui, Marmont dit encore : « Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres hommes qui affectent d’en montrer, sans en avoir. Jamais un sentiment vrai n’a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher vivement. » Bourrienne, qui ne saurait être soupçonné de partialité quand il parle de la générosité de l’Empereur, avoue que « Napoléon ne refuse une grâce que quand il ne peut faire autrement ». De son côté, Thibaudeau nous a transmis ces paroles recueillies de la bouche de Joséphine : « Il est plus faible et plus sensible qu’on ne le croit. » « Tout ce que je sais de lui, dit la duchesse d’Abrantès, prouve une grande âme, oublieuse des injures. » Même jugement est porté par le duc de Bassano : « Son cœur, naturellement bon, le portait à la clémence. Il n’est pas un de ceux qui l’approchaient, grands ou petits, qui me démentira. » Le général Rapp nous apporte à peu près le même témoignage : « Il avait beau chercher à se montrer sévère, la nature était plus forte, sa bonté l’emportait toujours… Jamais homme ne fut plus enclin à l’indulgence et plus sensible à la voix de l’humanité. »

Le duc de Vicence n’est pas moins affirmatif : « Napoléon pardonnait généreusement les offenses qui lui étaient personnelles… son équité naturelle le portait à réparer, par une action généreuse, le chagrin qu’il avait causé. » A son tour, M. de Bausset affirme que, « le premier moment passé, Napoléon revenait toujours et faisait grâce… » « Il ne pardonnait rien aussi facilement, dit le duc de Rovigo, que les torts que l’on avait eus envers lui personnellement. » Enfin, en 1814, le baron Fain nous le montre aux prises avec les supplications d’une famille implorant une grâce, et nous dit : « Napoléon ne savait pas résister à ces cris de miséricorde, des rémissions éclatantes et nombreuses attestent assez sa clémence… » A l’île d’Elbe, parlant à Fleury de Chaboulon de sa rentrée possible en France, l’Empereur, abandonné et déjà trahi par ses meilleurs amis, s’écrie : « Je ne punirai personne, je veux tout oublier. » Et quand, revenu aux Tuileries le 20 mars 1815, il reçoit, à la fois, signés par les mêmes préfets ou fonctionnaires, des actes d’adhésion au régime impérial restauré et des assurances de fidélité adressées à Louis XVIII en fuite, l’Empereur pris de pitié pour ces ingrats qu’il a jadis comblés, se contentera de hausser les épaules en disant : « Voilà bien les hommes, il faut en rire pour ne pas en pleurer. » Et, joignant l’action aux paroles, il replaça près de sa personne la plupart des chambellans, des écuyers et des maîtres de cérémonies qui l’entouraient en 1814.

Ces appréciations concordantes, quoique puisées à des sources diverses, nous montrent-elles un despote inflexible et farouche ?

Et d’abord, fut-il donc bien inexorable, celui qui, sous les pas de ses armées victorieuses, pouvait broyer les trônes des anciennes monarchies de l’Europe ? N’a-t-il pas fait preuve de générosité en permettant aux souverains de Prusse et d’Autriche de régner encore sur les royaumes qu’il leur avait conquis ? Combien à deux reprises n’a-t-il pas été magnanime envers l’empereur de Russie, alors qu’à Austerlitz et à Tilsitt il n’avait qu’à vouloir pour ruiner la puissance moscovite ? On dira que la sentimentalité n’a rien à voir ici, — l’abus de la victoire ne provenant le plus souvent que d’un manque d’intelligence, — et que tous ces actes d’apparente magnanimité, plus réfléchis que spontanés, ne révèlent qu’un calcul politique inspiré et dicté par l’esprit de gouvernement.

Soit. Mais celui qui possède et applique de telles qualités de prévision, de sagesse, de pondération, n’est-il pas à peu près le contraire d’un conquérant infatué, brutal et tyrannique ?

Si l’on veut trouver des âmes intraitables, sans générosité, sans élévation, c’est vers les souverains dont, bien des fois, Napoléon avait tenu la destinée entre ses mains, qu’il convient de tourner les yeux. C’est de ces souverains, assemblés en congrès à Châtillon, que l’Empereur disait en 1814 à Caulaincourt, son ambassadeur : « Ces gens-là ne veulent pas traiter… les rôles sont changés ici… ils ont mis en oubli ma conduite envers eux à Tilsitt… je pouvais les écraser alors… ma clémence a été de la niaiserie… un écolier eût été plus habile que moi. »

Napoléon, qui a toujours été accessible aux prières de ses ennemis vaincus, c’est incontestable, aurait-il donc réservé pour sa patrie les effets d’une tyrannie implacable ?

Dès son arrivée au pouvoir, voici le premier soin que Napoléon s’impose : clore la Révolution et réunir sous le seul nom de Français ceux qui, depuis dix ans, ne se connaissaient que sous les appellations haineuses d’émigrés, de terroristes, de jacobins, de royalistes. Les portes de la France, rouvertes à plus de quatre-vingt mille familles, attestent éloquemment cette préoccupation du Premier Consul.

Il fit plus, il répandit aussi bien ses faveurs sur ses amis que sur ses ennemis de la veille : « Napoléon, dit Azaïs, ne songea qu’à rapprocher de sa personne et à confier les emplois éminents aux hommes remarquables qui n’avaient pas craint de combattre ses projets et de s’opposer à son élévation. Tel qui redoutait sa vengeance fut choisi par lui-même pour devenir son appui. »

Les principes du Premier Consul furent aussi ceux de l’Empereur : c’est par de rares unités que l’on compte les personnes qui, parmi les quarante-cinq millions de ses sujets, ont été contraintes par ses ordres à quitter le sol de la patrie. Et c’est par unités plus rares encore qu’il faudrait compter celles qui, de leur plein gré, abandonnèrent la France, cette terre d’abomination et de despotisme, comme l’appelaient les ennemis de Napoléon.

D’innombrables enfants de la patrie, qui, émigrés depuis dix ans, furent rappelés par Napoléon dans leurs foyers qu’ils n’eurent plus à quitter désormais, attestent que, sous le gouvernement de l’Empereur, la France devait être habitable.

En résumé, ce que Napoléon a été pour ses ennemis vaincus, il le fut encore bien plus pour ses sujets. Ainsi que mille faits le démontrent, en tout temps, hésitant à punir, jaloux d’exercer la justice, atteignant les extrêmes limites de l’indulgence, il ne cessa jamais de donner des preuves de sa sensibilité, à laquelle se mêlait d’ordinaire une sorte de bonhomie.