II
« Tout petit garçon, j’ai été initié à la gêne et aux privations d’une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours… six enfants ! Le ciel est juste… ma mère est une digne femme. » L’homme qui, en 1811, chef du plus puissant empire civilisé, tient un pareil langage, ne peut pas être un mauvais fils. Aussi les censeurs les plus malintentionnés n’ont-ils rien trouvé à reprendre dans les rapports de Napoléon avec sa mère.
Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons vu Napoléon, lieutenant et capitaine d’artillerie, apporter ses soins et sa solde au foyer maternel, et plus tard veiller à ce que toute la famille fût pourvue de tout. Le Premier Consul installa sa mère, à l’hôtel de Montfermeil, rue du Mont-Blanc. Enfin, sous l’Empire, Lætitia prit possession de l’hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique, occupé actuellement par le ministère de la guerre. Là, son fils exigea qu’elle eût une cour digne de celle qui s’appelait Madame Mère.
La piété filiale seule portait Napoléon à honorer sa mère, qui de sa personne, il faut bien en convenir, ne prêtait guère au décorum. Que de fils parvenus n’auraient pas été confus de mettre au premier rang de l’empire une mère dont les manières et le langage étaient si peu en rapport avec leur haute situation ! Selon Lucien Bonaparte, elle ne parlait bien ni le français ni l’italien. Relatant une conversation qu’il eut avec elle en 1809, Girardin nous donne un spécimen de cette élocution fort dénuée de distinction : pour l’Empereur, elle disait l’Emperour ; quelque se traduisait chez elle en qualche ; les je, les de se prononçaient jou et dou ; manger, c’était mangiare, et les honneurs étaient des honours, comme heureuse devenait hourouse, et supérieur, superiour.
De tout temps, Napoléon montra une vive tendresse pour sa mère. Leur seul désaccord portait sur les idées d’économie invétérées chez Madame Mère et dont l’Empereur, qui voulait qu’elle dépensât la majeure partie de ses revenus, essayait en vain de la guérir. Il ne pouvait s’empêcher de sourire lorsque, dans ces discussions, elle lui disait : « Si jamais vous me retombez tous sur les bras, vous me saurez gré de ce que je fais aujourd’hui. » Parlant ainsi, jugeait-elle peu solide l’édifice élevé par l’Empereur ? Ce n’est guère probable. Ces précautions n’étaient, en réalité, qu’un acte de prévoyance instinctif de la part de celle qui avait tant souffert jadis et qui toujours fut, selon l’expression de Napoléon, « une digne femme », titre que personne n’a pu contester.