IX
L’élève qui, au cours de ses études, n’a eu de bonnes notes qu’en mathématiques ; le membre de l’Institut pour la section des arts mécaniques ; le guerrier, qui a passé sa vie à remuer des masses d’hommes, dont il devait d’abord assurer les besoins matériels ; l’administrateur, additionnant, rognant les budgets, mettant la question d’argent au premier rang de ses préoccupations, était moins épris assurément des beautés idéales et souvent indéterminées des chefs-d’œuvre de l’art que des solutions précises et raisonnées dont on perçoit les résultats immédiats et positifs.
Cependant, chef de l’État, dépositaire, à ce titre, de toute la gloire nationale, se croyant, à tort peut-être, personnellement responsable du plus ou moins d’éclat des beaux-arts sous son règne, Napoléon faisait tous ses efforts pour conserver à la France la suprématie artistique qu’elle avait acquise dans le monde.
Quand une branche de l’art laisse à désirer, il s’en prend au ministre compétent et dit, par exemple : « La littérature a besoin d’encouragements. Vous en êtes le ministre ; proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation. »
Dans son impatience d’avoir des poètes renommés, l’Empereur, qui ne connaît pas d’obstacles, créerait au besoin la célébrité par décision ministérielle : « Il est quelques hommes de lettres, écrit-il au ministre de l’intérieur, qui ont montré des talents pour la poésie ; on pourrait en citer dix ou douze… L’inconvénient du moment actuel est qu’on ne forme pas d’opinion en faveur des hommes qui travaillent avec quelque succès. C’est là que l’influence du ministre peut opérer d’une façon utile. Un jeune homme qui a fait une ode digne d’éloges et qui est distingué par un ministre, sort de l’obscurité, le public le fixe, et c’est à lui de faire le reste. »
Son ingérence, plus ou moins éclairée, dans les questions d’art s’affirme très vigoureusement lorsque, de Berlin, il écrit à Cambacérès : « … J’ai lu les mauvais vers qui ont été chantés à l’Opéra. En vérité, c’est tout à fait une dérision… Il est ridicule de commander une églogue à un poète comme on commande une robe de mousseline ». Et à Champagny, sur le même sujet : « Prend-on à tâche, en France, de dégrader les lettres, et depuis quand fait-on à l’Opéra ce qu’on fait au Vaudeville, c’est-à-dire des impromptus ? » En cette matière, sa critique n’était peut-être pas sans valeur, car la poésie était le seul goût littéraire et artistique qui s’accusât un peu chez l’Empereur, mais pour le genre noble, pour le genre épique, pour les poèmes héroïques seulement.
Dès sa jeunesse, les œuvres ossianiques eurent toutes ses préférences, et l’on se souvient que, dans une de ses premières lettres à Joséphine, Napoléon parle de celui qu’il appelle « notre bon Ossian ».
Certes, quand son imagination s’échauffait à la lecture de ces poèmes où sont chantés les exploits et les souffrances des héros gaéliques, il n’est guère probable que le jeune Bonaparte ait perçu une révélation de sa propre destinée dans ces vers :
A mes accents, les tempêtes rugissent :
Mon souffle exhale et la guerre et la mort ;
Des nations mes mains règlent le sort,
Et devant moi les rois s’évanouissent.
Mais de quelle sinistre prophétie l’Empereur n’a-t-il pas dû sentir le contre-coup en son exil de Sainte-Hélène, s’il s’est ressouvenu de ce passage des poésies qu’il admirait :
Que me sert aujourd’hui d’avoir avec courage
Bravé dans cent combats le péril et la rage ?
. . . . . . . . . . . . . . . .
Dites-lui qu’au fond des déserts,
Mon bras fut trahi par la guerre,
Qu’étendu sur le bord des mers,
J’ai pour lit une froide pierre,
Et pour boisson les flots amers !
Après Ossian, ses préférences littéraires sont exclusivement pour la tragédie. C’est son spectacle de prédilection, et parmi les poètes tragiques, il met Corneille au-dessus de tous. Aussi, quand on lui propose de servir une rente de trois cents francs aux descendants de l’auteur du Cid, l’Empereur répond : « Ceci est indigne de celui dont nous ferions un roi. Mon intention est de faire baron l’aîné de la famille, avec une dotation de 10 000 fr. ; je ferai baron l’aîné de l’autre branche, avec une dotation de 4 000 francs, s’ils ne sont pas frères. Quant aux demoiselles, savoir leur âge et leur accorder une pension telle qu’elles puissent vivre. »
Dès son arrivée à Paris, en 1794, Napoléon s’était lié d’amitié avec Talma. C’est sans doute pendant qu’il suivait assidûment les représentations des œuvres tragiques, que Napoléon avait fait cette remarque originale : « Dans une tragédie, quand l’action commence, les acteurs sont en émoi ; au troisième acte, ils sont en sueur, et tout en nage au cinquième. » Le souvenir de cette amitié se manifesta par une même décision impériale qui allouait au grand tragédien « une gratification de 6 000 francs et une pension mensuelle de 2 000 francs ».
Napoléon affectait volontiers de bien connaître les règles de la tragédie. Du fond de la Pologne, en 1806, éprouvant le singulier besoin de faire la critique des Templiers de Raynouard, il prétend « que le moyen tragique qu’il faut employer, c’est la nature des choses ; c’est la politique qui conduit à des catastrophes sans des crimes réels. M. Raynouard a manqué cela dans les Templiers… » Il arrête ses considérations sur l’art dramatique par cette réflexion assez juste : « Il faudrait du temps pour développer cette idée, et vous sentez que j’ai autre chose à penser. »
Parfois, il ne dédaigne pas de donner lui-même le canevas d’une pièce à faire : « Vous devriez, a-t-il dit à Gœthe, écrire, par exemple, la Mort de César, mais d’une manière beaucoup plus digne et plus grandiose que ne l’a fait Voltaire… » « Pourquoi, écrit-il à Fouché, n’engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race ?… » Arnault avoue ingénuement dans la dédicace des Vénitiens, tragédie jouée en 1799, que Napoléon lui a fourni l’idée du cinquième acte, celui qui eut le plus de succès à la représentation.
Quand il s’occupait des choses de théâtre, c’était avec une extrême minutie ; il allait jusqu’à se faire le régisseur des théâtres subventionnés. Si un jour il modifie la distribution du Cid, d’autres fois, relativement à l’Opéra, il dira : « Je ne veux pas qu’on joue la Vestale. Je pense qu’il est convenable de donner la Mort d’Adam, puisqu’elle est prête. » « Il faudrait donner la Mort d’Abel le 20 mars ; donner le ballet de Persée et Andromède, le lundi de Pâques ; donner les Bayadères, quinze jours après ; Sophocle, Armide, dans le courant de l’été ; les Danaïdes, dans l’automne ; les Sabines, à la fin de mai. »
Il intervient aussi dans les plus petits détails de l’administration théâtrale, en écrivant à Cambacérès : « Je vous envoie un état des billets gratis et des billets payants de l’Opéra pendant le mois dernier ; cela me paraît énorme. Faites-moi connaître les prix des différentes places. Ne pourrait-on pas les mettre au-dessous du prix des autres spectacles et, par là, supprimer les billets gratis. »
Et, quand tout ne va pas à son idée, il s’écrie : « Si cela ne cesse pas à l’Opéra, je leur donnerai un bon militaire qui les fera marcher tambour battant. »
Ces renseignements touchant les préoccupations artistiques de l’Empereur, en ce qui concerne les théâtres, seraient incomplets si l’on ne mentionnait pas ici qu’il savait récompenser le mérite, là où il le rencontrait. Tout ce qui avait un nom, depuis Talma jusqu’à Grétry, Méhul, Lesueur, Raynouard, Lebrun, tous étaient les pensionnaires de la cassette impériale : qui pour une rente de 4 000 francs, qui de 10 000 francs, qui de 12 000 fr., comme Lesueur, l’auteur des Bardes.
Peu de prétentions en musique : tout en déclarant en 1797 « que de tous les beaux-arts, la musique est celui qui a le plus d’influence sur les passions, celui que le législateur doit le plus encourager », il n’avait que des notions très faibles sur cet art. Le 23 juin 1805, on le voit demander « ce que c’est qu’une pièce de Don Juan que l’on veut jouer à l’Opéra », et quand, le 4 octobre de la même année, il a entendu cet ouvrage au théâtre de la Cour à Stuttgart, son enthousiasme est assez modéré : « J’ai entendu hier l’opéra allemand Don Juan, la musique m’a paru fort bonne. »
Il ne se passionna que pour un seul artiste lyrique, Crescentini, qu’il entendit à Vienne, en 1806, dans Roméo et Juliette de Zingarelli. Napoléon le fit venir à Paris avec 50 000 francs d’appointements et de gratifications. Cet artiste ne chanta en France que sur le théâtre de la Cour, et, dans son admiration, Napoléon lui remit un jour l’ordre de la Couronne de fer, au grand mécontentement des généraux, raconte Mlle Avrillon.
Un peu de musique de chambre ne déplaisait pourtant pas à l’Empereur, qui écrivait, de Posen, à Joséphine : « Paër, le fameux musicien, sa femme, virtuose que tu as vue à Milan, il y a douze ans, et Brizzi, sont ici ; ils me donnent un peu de musique tous les soirs. »
En peinture, Napoléon avait avoué son ignorance en demandant au Directoire des commissaires artistes pour choisir les tableaux de valeur parmi ceux que le général en chef avait pris en Italie, et, respectueusement, il appelle « des savants » ces commissaires d’un nouveau genre.
Dans le courant de son règne, si l’Empereur commandait des tableaux, il le faisait avec les soins vétilleux qu’il apportait en tout. C’est ainsi qu’il commande : « huit tableaux de trois mètres trois décimètres de hauteur sur quatre mètres de largeur, le prix de chacun devant être de 12 000 francs ;
« Quatre autres de un mètre huit décimètres sur deux mètres deux décimètres, au prix de 6 000 francs ;
« Et un de deux mètres deux décimètres sur trois mètres, au prix de 8 000 francs. »
On remarquera que le prix de ces toiles est calculé, non d’après le talent et le fini de l’exécution, mais d’après la surface occupée par l’œuvre.
Dans les rares jugements, — le seul peut-être, — qu’il a émis sur une peinture, il n’est pas tendre pour un des plus grands maîtres de l’époque : « Je viens de voir le portrait qu’a fait de moi David. C’est un portrait si mauvais, tellement rempli de défauts que je ne l’accepte point et ne veux l’envoyer dans aucune ville, surtout en Italie, où ce serait donner une bien mauvaise idée de notre école. »
Dans les arts, comme il l’a dit lui-même en causant avec Gœthe à Erfurt, Napoléon aimait surtout « les genres tranchés » ; ce parti pris peut, en effet, se contrôler dans toutes les productions de son règne.
Cette recherche d’un genre tranché se retrouve, sous le premier Empire, aussi bien dans les lettres, les œuvres dramatiques, la peinture et la sculpture, que dans l’architecture, le vêtement et l’ameublement.
Il y a partout un effort visible, souvent guindé, pour sortir de la banalité. Chaque œuvre, comme chaque objet de l’Empire, porte l’empreinte de cette unique pensée, de cette volonté partie d’en haut qui pesait sur tous les artistes et artisans de l’époque.
Comparant le style de Napoléon à celui de Pascal, Sainte-Beuve a dit : « Il y avait de la géométrie chez l’un comme chez l’autre ; leur parole à tous deux se grave à la pointe du compas. »
Rien de plus exact, par rapport à Napoléon, si l’on a voulu indiquer que chacun de ses discours était approprié avec une justesse saisissante, non seulement au milieu, à la circonstance qui le motivait, mais encore à l’intelligence de ceux qui devaient en sentir l’effet.
Mais si ses proclamations sont restées, pour la plupart, des modèles d’éloquence militaire, il ne faudrait pas croire qu’il suivît simplement, en les rédigeant, le tour naturel de sa façon de parler. Son style, quand l’Empereur ne s’observe pas, quand il est livré à lui-même, est plutôt trivial que châtié. En homme pressé, tiré de tous côtés par mille affaires, il dicte ce qui lui passe par la tête, il exprime sa pensée comme elle vient ; le premier mot qui arrive est le bon, fût-il vulgaire, fût-il grossier, il est écrit sans aucune réserve, sans aucun souci de la forme.
Et ce n’est pas, il convient de le noter, une affectation du souverain assuré qu’il n’a d’observations à recevoir de personne, car on retrouve la même liberté de langage chez le général parlant à ses supérieurs : « Tâchez, dit-il au Directoire, que les commissaires, que vous enverrez en Italie, ne se croient pas un Directoire ambulant. » Au ministre des relations extérieures : « Ces choses sont bonnes à dire dans un café, mais non au gouvernement. » Pas plus de respect pour les étrangers : « J’ai, comme vous voyez, voyagé en casse-cou, et je n’ai pas été étonné que ces ganaches de plénipotentiaires de l’Empereur n’étaient pas encore arrivés. » « Le prince de la Paix a l’air d’un taureau, il a quelque chose de Daru… » L’empereur d’Autriche est « ce squelette de François II que le mérite de ses ancêtres a placé sur le trône ». D’un autre roi, il dit : « Cet archifou de roi de Suède vient de profiter de l’occasion pour dénoncer l’armistice. C’est bien dommage qu’on ne puisse pas mettre un gaillard comme cela aux petites maisons. » S’il reproche à son frère le roi de Hollande d’avoir « les idées mesquines, les sentiments faibles et les petites économies d’un boutiquier d’Amsterdam », il ne se gêne pas davantage pour lui dire : « Vous voulez que la Reine, votre femme, soit, comme une nourrice, toujours à laver son enfant… Si vous aviez une coquette, elle vous mènerait par le bout du nez… Elle vous aurait joué sous jambe et vous aurait tenu à ses genoux. »
On n’est pas plus irrévérencieux que lui envers les hauts dignitaires de l’Église : après le Pape qui « est un vieux renard », ce sont des lettres de cardinaux qu’il fait imprimer dans les gazettes, « afin de convaincre toute l’Italie de l’imbécile radotage de ces vieux cardinaux ». Quant à l’évêque de Vérone : « Si je l’attrape, dit-il, je le punirai exemplairement. »
C’est comme pour Sieyès, « qui devrait faire brûler un cierge à Notre-Dame pour s’être tiré de là si heureusement ». L’amiral Villeneuve est un « misérable qu’il faut chasser ignominieusement de l’armée… il sacrifierait tout pour sauver sa peau ».
Le mot imbécile ne lui coûte pas, on le rencontre souvent sous sa plume : « Les imbéciles de marins viennent de faire une échauffourée sans exemple. » « Un imbécile de commissaire. » « Votre bureau d’habillement est composé d’imbéciles », ou même « des officiers assez bêtes pour piller les dépêches des courriers ».
Les gens qui font des commérages ne sont pas chez lui en odeur de sainteté. Il déteste « les femmelettes et les mirliflores qui parlent de ce qui se passe à l’armée ». Des journalistes il dit : « Je ne puis voir que comme une calamité dix polissons, sans talent et sans génie, clabauder sans cesse contre les personnes les plus respectables, à tort et à travers. » Enfin, c’est au maréchal Lefebvre qu’il donne carrément le conseil suivant : « Chassez de chez vous à coups de pied au cul tous ces petits critiqueurs. »
Pour frapper l’imagination du peuple, ses récits sont d’une naïveté voulue qui est parfois bien étonnante ; rien que dans les bulletins de la campagne de 1805, on relève les passages suivants : « La maison d’Autriche ne trouverait nulle part à emprunter 100 000 francs. Les généraux eux-mêmes n’ont pas vu une pièce d’or depuis plusieurs années. » Cela n’empêche pas le bulletin suivant de déclarer que Murat a trouvé, dans une seule ville, « un trésor de 200 000 florins ».
Rien d’amusant comme « ce sergent-major, venu de Moscou, que tout le monde questionne » ; il y a vingt-cinq lignes de réponses faites par ce malheureux « de quelque intelligence », dit le bulletin ; on y voit les Autrichiens qui « ont perdu toutes leurs batailles et ne font que pleurer ». C’est par une image plus bizarre encore qu’il dénonce la rapacité des Russes : « Un homme riche qui occupe un palais ne peut espérer assouvir ces hordes sauvages par ses richesses ; ils le dépouillent et le laissent nu sous ses lambris dorés. »
Mais quand il s’agit de flatter l’amour-propre des soldats, d’éveiller en eux les idées d’héroïsme et de valeur militaire, les phrases, gravées « au compas » ou à la pointe de l’épée, atteignent, dans ses proclamations, les sommets mêmes de l’éloquence : « Cette couronne de fer, dit-il après Austerlitz, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m’obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis. Projets téméraires et insensés que, le jour même de l’anniversaire du couronnement de votre empereur, vous avez anéantis et confondus ! Vous leur avez appris qu’il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre. » Et la harangue se termine par cette sublime inspiration : « Soldats, mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : J’étais à la bataille d’Austerlitz, pour que l’on réponde : Voilà un brave ! »
Souvent, en ces occasions, il fait appel à ses souvenirs, et paraphrase les textes de nos grands auteurs ; dans le seul 31e bulletin on trouve : « C’est le cas de dire que la mort s’épouvantait et fuyait devant nos rangs pour s’élancer dans les rangs ennemis… On peut être battu par mon armée et avoir encore des titres à la gloire. »
L’homme dont la plume était parfois si franche, si nue, dans sa correspondance, pour ne pas dire brutale, ne dédaigne pas, sur les champs de bataille, de recourir au fatras des expressions déclamatoires ou boursoufflées, telles que : « Les armées marchent avec la rapidité de l’aigle » ; « L’admiration des générations futures… les aigles décorées d’une gloire immortelle » ; jetées un peu partout dans ses discours. « Précipitez dans les flots, s’écrie-t-il un jour en s’adressant à l’armée qui va conquérir le royaume de Naples, précipitez dans les flots, si tant est qu’ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers… ne tardez pas à m’apprendre que la sainteté des traités est vengée, et que les mânes de mes braves soldats, égorgés dans les ports de Sicile à leur retour d’Égypte, après avoir échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, sont enfin apaisés. » Et c’est par cette métaphore poétique et hardie qu’il peint, en 1815, son retour de l’île d’Elbe : « L’aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. »
Faudra-t-il, pour clore cette analyse des sentiments intimes de Napoléon, se résigner à le défendre contre l’imputation étrange autant qu’inattendue — de n’être pas Français, — imputation récemment formulée par Taine en ces termes : « Manifestement, ce n’est ni un Français ni un homme du dix-huitième siècle ; il appartient à une autre race et à un autre âge ; du premier coup d’œil, on démêlait en lui l’étranger, l’Italien. »
Un premier coup d’œil est-il vraiment suffisant pour justifier une telle opinion ? Pour nous, l’homme qui se dégage du développement de cette étude, qui se dévoile à tous les regards, nous semble pourtant bien un homme du dix-huitième siècle, parfaitement de son temps, identique à ses congénères. Né dans la bourgeoisie, Napoléon était bourgeois dans les moelles, il l’était dans ses habitudes, dans ses qualités, dans ses défauts, dans ses actes, dans le fond de son âme. Mais dénier à Napoléon le titre de Français, — l’erreur, selon certaines théories, fût-elle soutenable, — ne sent-on pas que c’est une hérésie !
Italien ! l’homme qui a rempli les caisses vides du Directoire, en faillite, avec l’or de l’Italie.
Italien ! l’homme qui a dépouillé l’Italie de ses richesses artistiques pour les transporter dans nos musées de Paris.
Italien ! l’homme qui disait : « Il y a en Italie dix-huit millions d’hommes, et j’en trouve à peine deux… » Ou : « C’est un peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche. »
Italien ! l’homme qui, en 1814, possédant encore l’Italie et son armée intactes, n’eut pas un instant la pensée de s’y réfugier, de s’y défendre, pour conserver peut-être la couronne royale italienne.
Pas Français ! le fils de celle qui, en 1793, en face de sa maison brûlée par les ennemis de notre pays, saluait l’incendie, — sa ruine, — du cri de : Vive la France !
Pas Français ! celui grâce à qui les échos du monde entier ont retenti du nom glorieux de la France.
Pas Français ! celui qui a dit : « Quiconque se bat contre sa patrie est un enfant qui tue sa mère. »
Pas Français ! celui dont Stendhal a dit : « Il aimait la France avec la faiblesse d’un amoureux. »
Pas Français ! celui qui écrivait : « Je rougirais d’être Français s’ils étaient aussi lâches que dit le ministre de l’intérieur. »
Pas Français ! celui que « vingt mille poitrines appellent, en 1815, sous les murs de l’Élysée, le suppliant de résister, de ne pas abdiquer », et qui préfère sa propre humiliation à la guerre civile dans sa patrie.
Pas Français ! Mais de quel cœur autre qu’un cœur français pouvaient s’exhaler ces deux mots : « Territoire sacré ! » pour désigner le sol de la France envahie ?
N’est-ce pas faire honte à la mémoire de l’Empereur que de réfuter une pareille imputation ?
En vérité, comment pourrait-il bien ne pas être Français, le héros de l’épopée impériale !
Nulle controverse n’entamera cette évidence : aussi longtemps qu’un être humain vibrera à la sensation chevaleresque de la gloire, — l’orgueil le plus vivace de la France ne cessera de résider, de s’affirmer, de s’exalter dans le nom de Napoléon.