V

Napoléon passa un mois à Lyon, où la force armée avait été appelée en prévision de troubles graves. Il se rendit avec son régiment à Douai, d’où il partit en congé pour Ajaccio le 1er février 1787.

Passant à Valence, il débarque chez Mlle Bou, et revoit toutes ses connaissances. Puis il s’arrête à Marseille, où il s’entretient avec l’abbé Raynal de son Histoire de la Corse.

Grâce à une prolongation de congé, il ne quitta la Corse que pour rejoindre son régiment à Auxonne où il arriva le 1er mai 1788.

Dans cette nouvelle garnison, il ne se montrera plus l’officier mondain de Valence, recherchant les réceptions et les plaisirs. Le séjour d’Ajaccio a gravé dans son cœur une empreinte de tristesse profonde : n’a-t-il pas laissé sa mère et tous les siens dans une gêne proche de la misère ?

Logé rue Vauban, chez M. Lombard, professeur de mathématiques, dont il suivait les leçons, il ne quittait le travail que pour aller prendre un repas frugal dans la famille Aumont, qui demeurait dans la maison en face. Encore fallait-il que ces bonnes gens l’appelassent à l’heure du dîner qu’il oubliait régulièrement.

Aussitôt après, il regagnait sa chambre et reprenait son travail. On se le rappelle vivant chétivement, aux dépens de sa santé, ne se nourrissant guère que de lait, mais sans dettes, sans reproches, soutenant sa pauvreté avec gaieté, avec noblesse, et se distinguant par l’amour du travail. Hors des cours, il en expliquait les leçons à ceux qui ne les avaient pas comprises.

La vie de Napoléon est résumée dans ce fragment de lettre qu’il écrit à sa mère : « Je n’ai d’autres ressources ici que de travailler. Je ne m’habille que tous les huit jours, je ne dors que très peu depuis ma maladie ; cela est incroyable. Je me couche à dix heures, et je me lève à quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas par jour, à trois heures. » Et craignant d’affliger la pauvre mère déjà si éprouvée, il se hâte d’ajouter : « Cela fait très bien à la santé. »

Ses inquiétudes constantes pour les siens, ses excès de travail et de privations le rendirent anémique et fiévreux au point que le chirurgien du régiment, M. Bienvalot, était loin d’être rassuré sur son état.

La maladie et le désir de revoir les siens le poussèrent bientôt à demander un congé de semestre, qu’il obtint le 1er septembre 1789.