VII
« L’Impératrice avait eu l’idée de se rendre à Sainte-Geneviève. Je crains que cela ne fasse un mauvais effet et n’ait pas d’autre résultat. Faites donc cesser ces prières de quarante heures et ces Miserere. Si l’on nous faisait tant de singeries, nous aurions tous peur de la mort. Il y a longtemps que l’on dit que les prêtres et les médecins rendent la mort douloureuse. » Telles étaient, en pleine invasion de 1814, au moment le plus critique de la campagne de France, les paroles de l’Empereur à son frère Joseph, affolé à Paris, qui appelait Dieu et les saints au secours de la cause impériale.
Si, à côté de ces lignes que ne renierait pas M. de Voltaire lui-même, nous plaçons immédiatement la phrase initiale du testament de Sainte-Hélène : « 1o Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né, il y a plus de cinquante ans » ; si nous rappelons que Napoléon, à Auxonne, lieutenant d’artillerie, seul directeur de l’éducation de son frère Louis, présida à sa première communion ; si nous nous représentons, d’après Meneval, l’Empereur « faisant des signes de croix involontaires à la révélation de quelque grand danger, à l’annonce de quelque grande prospérité ou de quelque grand malheur » ; en amalgamant ces éléments, nous aurons la combinaison d’un scepticisme superficiel et d’une foi native qui produit, en somme, chez l’individu, un état moral plus voisin à coup sûr de la superstition que de l’impiété.
N’était-ce pas là, au commencement du siècle, la caractéristique des sentiments religieux de la classe moyenne, saturée des lectures de Voltaire et de Rousseau ? Il était de bon ton, il était peut-être crâne, alors, d’avoir le courage factice de négliger Dieu ; mais le courage de le nier faisait défaut. Incrédule à la surface, dans le train journalier de la vie, on n’en était pas moins fervent aux heures solennelles. Affranchi, non sans bravade, de la discipline réclamée des fidèles par les prêtres, on restait, nonobstant, l’esclave de la foi traditionnelle, léguée par les ancêtres. C’est ainsi qu’en cette matière, — la religion, — on voit encore reparaître chez Napoléon, et toujours avec la même intensité, les principes qui lui ont été inculqués dès son enfance.
Insoumis, pour lui-même, aux pratiques rituelles de l’Église, il trouvait fort naturel que d’autres les suivissent. Il professait, sur ce point, les idées les plus libérales. « Il n’admettait pas, dit M. de Metternich, qu’il eût jamais existé un athée de bonne foi. Indifférent, quant à sa personne, aux pratiques religieuses, il les respectait trop pour jamais se permettre des plaisanteries sur ceux qui les suivaient. » Sa déférence pour les croyances des autres atteint les limites extrêmes quand en 1812, à Moscou, il s’empresse d’autoriser les popes à ne rien changer à leur liturgie orthodoxe et à dire des prières pour le Tsar. C’est ainsi que, pendant l’occupation française, on chanta, comme à l’ordinaire, le Te Deum au jour anniversaire du sacre d’Alexandre Ier.
Pour beaucoup d’âmes pieuses, l’exclamation célèbre Comediante ! prêtée à Pie VII, captif de l’Empereur à Fontainebleau, tient lieu de toute définition du caractère religieux de Napoléon. Cette apostrophe daterait des discussions qui eurent lieu, en 1813, au sujet du second concordat. Révérence gardée envers le Saint-Père, il sera cependant permis, pensons-nous, d’interpréter sa pensée.
Voir un homme s’ériger en défenseur chaleureux des intérêts d’un culte dont il ne fait aucun usage personnel ; l’entendre affirmer que son seul désir est d’assurer la sécurité durable de l’Église ; juger cet homme impie et le rencontrer plus papiste que le Pape, — c’était, en vérité, un spectacle propre à déconcerter le Souverain Pontife. « Comediante » eût été, en effet, l’expression juste, si l’Empereur n’avait obéi qu’au mobile impertinent de faire parade d’une feinte dévotion, aux yeux de son auguste interlocuteur. Mais il n’en était pas ainsi ; Napoléon était l’avocat loyal et convaincu de la cause catholique en France. Pour lui, il y avait urgence absolue à régler, par une législation solide, les rapports de l’Église et de l’État. C’est à ce propos qu’éclatèrent les ardentes querelles de Fontainebleau. Par la suite, le libre exercice du culte catholique et la piété des fidèles abrités, jusqu’à présent, derrière ce rempart toujours inexpugnable qui s’appelle le Concordat, ont déjà attesté que Napoléon, avant d’être « comediante », avait du moins accompli, en 1801, une œuvre chrétienne viable, sinon impérissable, œuvre dont certaines parties avaient suscité, du côté du Pape, il ne faut pas l’oublier, les mêmes résistances que le projet de 1813.
Quelles auraient été, pour le bien de l’Église, les conséquences de l’exécution de ce deuxième concordat ? N’aurait-on pas évité les difficultés, sans cesse renaissantes, entre le clergé et le gouvernement, dont nous sommes témoins aujourd’hui encore ? Se prononcer serait hasardeux : nous sommes en présence du mal ; l’effet qu’aurait produit le remède conseillé par un médecin qui avait fait ses preuves, nous ne le connaissons pas. Maintenant encore, on peut répéter la dernière phrase du concordat de 1813, et dire que l’Église est à la recherche « d’une puissante protection pour les besoins si nombreux qu’a la religion au temps où nous vivons ». Cette constatation est signée par le Pape et par l’Empereur. Nier la sincérité de ce dernier, c’est lui faire un procès de tendance contre lequel nous avons un excellent plaidoyer. Il émane de Pie VII lui-même disant, après la chute de l’Empire : « Nous devons nous souvenir qu’après Dieu, c’est à Napoléon principalement qu’est dû le rétablissement de la religion dans ce grand royaume de France. »
La vérité est dans cette dernière phrase, elle n’est pas dans le mot « comediante » ; car, durant tout son règne, Napoléon a eu la volonté constante et sincère d’honorer le culte catholique. Il était absolument convaincu de l’impérieuse nécessité d’une religion effective, régulièrement pratiquée en France. Son premier soin, au début du Consulat, fut de rétablir le culte, malgré les obstacles qui lui étaient opposés, et qui venaient, pour une forte part, des généraux les plus réputés : « Ils critiquaient, dit M. de Ségur, ils blâmaient à haute voix, le Concordat principalement. » « J’ai eu plus de peine, a pu dire l’Empereur, à rétablir l’exercice du culte qu’à gagner des batailles. » Cette boutade est justifiée par Thibaudeau en ces termes : « Ce qui répugnait le plus à un grand nombre de personnes que le devoir amenait à la Cour, c’était la messe qui précédait l’audience… Le Premier Consul ne pouvait se dissimuler la répugnance d’une grande partie de sa Cour, ni ignorer les plaisanteries et les sarcasmes qu’on se permettait assez hautement. »
A défaut de convictions orthodoxes, son bon sens lui servait de guide infaillible. L’athéisme, à son point de vue, « était un principe destructeur de toute organisation sociale qui ôte à l’homme toutes ses consolations et toutes ses espérances… » Bien longtemps avant cette lettre, il avait exprimé la même opinion : « Comment avoir des mœurs ? disait-il à Rœderer ; il n’y a qu’une manière, c’est de rétablir la religion… La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut exister sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il lui est impossible d’accéder à cette différence, s’il n’y a pas là une autorité qui lui dise : « Dieu le veut ainsi, il faut qu’il y ait des pauvres et des riches dans ce monde ; mais ensuite, et pendant l’éternité, le partage se fera autrement. » Dans le même ordre d’idées, Napoléon proférait, un jour, ces paroles au Conseil d’État : « Ce n’est pas pour cinq sous, pour une chétive distinction qu’on se fait tuer, c’est en parlant à l’âme qu’on électrise l’homme. »
L’influence des suggestions mystiques sur l’esprit du peuple, nul n’en connaissait mieux la valeur que Napoléon. Combien il sentait la force des droits légitimes sur lesquels s’appuyaient les anciens rois ! Il en était pour ainsi dire obsédé. Metternich, à qui il en parla à l’époque du mariage avec l’archiduchesse d’Autriche, nous en donne la confirmation : « Un des regrets les plus vifs et les plus constants de Napoléon, dit l’ambassadeur, était de ne pouvoir invoquer le principe de la légitimité comme base de sa puissance. Peu d’hommes ont plus profondément senti que lui combien l’autorité, privée de ce fondement, est précaire et fragile, et combien elle prête le flanc aux attaques. » On peut même ajouter qu’il se faisait de l’importance du droit divin une idée qui touchait à la naïveté, témoin cette exclamation qui lui échappe en 1815 : « Tiens, le Pape résiste aux Bourbons, comme il m’a résisté à moi ! »
Ébloui de la supériorité qu’il reconnaissait aux princes de sang royal, il en était arrivé à les croire d’une essence spéciale. Dans une lettre à son ambassadeur en Russie, parlant du Tsar, Napoléon disait : « Ce n’est pas une chose indifférente pour moi que d’observer cette nature d’homme né roi. » L’Empereur, qui ne perdait jamais de vue son obscur point de départ, se surveillait lui-même et surveillait les siens en face de ces rois héréditaires. Un jour qu’il écrivait au roi de Prusse, il dit à son secrétaire : « Il faut soigner le style de nos lettres ; il y a dans le cabinet du roi de Prusse des hommes qui savent bien parler et écrire le français. » A propos de l’incartade du roi de Hollande, en 1810, nous avons déjà entendu Napoléon s’écrier : « La famille avait besoin de beaucoup de sagesse et de bonne conduite. Tout cela ne donnera pas une bonne idée d’elle en Europe. »
Enfin, à Fontainebleau, en 1814, devant les honteuses défections des maréchaux de l’Empire, n’est-il pas étonnant de voir Napoléon, accablé des plus poignantes préoccupations, se soucier encore de l’opinion des rois ? « A présent, dit-il, que doivent penser les rois de toutes ces illustrations de mon règne ? »
Si déjà mille fois, au cours de cette étude, n’avait percé le caractère bourgeois de Napoléon, on en aurait trouvé une révélation frappante dans le souci qu’il avait de la critique des souverains « nés rois », comme il disait.