VIII
L’écueil du commandement, surtout étendu, conséquemment bref et rapide, est de froisser certaines susceptibilités. Les inférieurs sont ordinairement disposés à voir une atteinte à leurs mérites ou à leurs droits dans les remontrances indispensables au bien du service.
Napoléon, dont la vigilance devait s’exercer sur un immense rayon, n’a pu se soustraire à cette inévitable condition de faire des mécontents autour de lui.
Quand son omnipotence lui permettait, assurément, de s’affranchir de tout scrupule, il tâchait, par quelque faveur ou marque sympathique, de faire oublier les alarmes ombrageuses qu’il avait involontairement causées. Ce n’est pas sans raison, nous allons le voir, que Rœderer a dit : « Il avait regret d’avoir blessé les gens de mérite qui lui étaient attachés. »
Quelques jours après la bataille de Wagram, l’Empereur fit à Marmont des critiques assez vives sur ses opérations. A peine ce général, irrité, très affecté, était-il rentré dans sa tente, qu’il reçut un pli impérial : c’était sa nomination de maréchal de France : « J’étais à mille lieues d’y penser, écrit Marmont, tant cette conversation avec l’Empereur m’avait laissé une impression pénible… » Pendant la campagne de France, après la perte de la ville de Reims, mêmes reproches, même scène de violence, et finalement… « Napoléon retient le maréchal Marmont à dîner. »
En 1814, l’Empereur estimait qu’un retard du maréchal Victor avait causé la perte de Montereau. Ce maréchal qui, plusieurs fois, s’était plaint de sa fatigue, reçut la permission de quitter l’armée. Cette permission n’était qu’un euphémisme du mot disgrâce. Les larmes aux yeux, Victor vint réclamer près de l’Empereur. Celui-ci donna libre cours à sa colère. Cependant le maréchal parvient à élever la voix pour protester de sa fidélité. Il rappelle à Napoléon qu’il est un de ses plus anciens compagnons d’armes, et qu’il ne peut quitter l’armée sans déshonneur.
Les souvenirs d’Italie ne sont pas invoqués en vain. « Eh bien ! Victor, restez, dit-il en lui tendant la main. Je ne puis vous rendre votre corps d’armée, puisque je l’ai donné à Gérard ; mais je vous donne deux divisions de la garde ; allez en prendre le commandement, et qu’il ne soit plus question de rien entre nous. » « Le lecteur, ajoute le baron Fain, vient d’assister à une de ces terribles scènes dont il a été question dans les libelles. C’est ainsi que Napoléon se fâchait, c’est ainsi qu’on l’apaisait. »
Ce ne sont pas là des anecdotes racontées à plaisir. Les mémoires de Marmont, hostiles à l’Empereur, l’autorité du baron Fain, consacrée par tous les historiens, seraient des garants suffisamment sérieux, même si l’on n’avait à l’appui les faits eux-mêmes, c’est-à-dire la nomination de Marmont au maréchalat aussitôt après de vives critiques, les reproches violents de son échec à Reims suivis d’une invitation à dîner, le remplacement par Gérard du maréchal Victor et la réintégration immédiate de celui-ci dans l’armée.
Un autre maréchal, Lefebvre, à la suite d’un blâme, crut avoir démérité dans l’esprit de l’Empereur ; voici la réponse au maréchal : « De ce que j’ai été fâché que la garnison prussienne s’en soit allée à cheval et avec ses fusils, je n’en suis pas moins très satisfait de vos services, et je vous en ai déjà donné des preuves, que vous apprendrez aux premières nouvelles de Paris, et qui ne vous laisseront aucun doute sur le cas que je fais de vous. »
Quelles étaient donc ces preuves d’estime que le maréchal allait connaître ? Elles ne sont pas médiocres : la veille même du jour où il écrivit la lettre ci-dessus, l’Empereur avait rendu un décret nommant Lefebvre duc de Dantzig et sénateur.
Vis-à-vis de Mollien, ministre du Trésor public, qui avait pris pour lui certaines paroles vagues, Napoléon n’hésite pas à entrer dans des explications peu altières et peu arrogantes : « Je serais fâché que vous eussiez pu penser que ce que j’ai dit au Conseil d’État pût vous concerner d’aucune manière. J’aurais droit de me plaindre de cette injustice de votre part ; toutefois, je ne veux pas le faire, puisqu’elle m’offre une nouvelle occasion de vous assurer du contentement que j’ai de vos services, et de l’intention où je suis de vous donner, sous peu, une preuve de mon estime. »
M. de Lacépède s’étant trouvé offusqué à la suite d’objections sur la régie de la maison d’Écouen, l’Empereur lui fait, en quelque sorte, des excuses en lui écrivant :
« J’ai reçu votre lettre. Je suis fâché que la lettre que je vous ai écrite vous ait affligé ; ce n’était certainement pas mon intention… surtout croyez que personne ne désire plus que moi vous donner des preuves d’estime et de considération. »
Lebrun, en mission à Gênes, avait fortement irrité l’Empereur par des légèretés dans l’administration. Le mécontentement de Napoléon se traduit avec véhémence dans ses lettres à Fouché et à Cambacérès. Au premier, il dit : « Empêchez qu’on ne mette dans les journaux de Paris ce que M. Lebrun fait imprimer à Gênes, entre autres les lettres supposées de moi, dans lesquelles on me fait parler comme un savetier. » Au second : « … Je vous envoie un bulletin de M. Lebrun. Dites-moi en confidence s’il a perdu la tête : je commence à le croire. Bon Dieu ! que les hommes de lettres sont bêtes ! Tel qui est propre à traduire un poème n’est pas propre à conduire quinze hommes. »
La colère de l’Empereur était à son comble ; il adressa le même jour à Lebrun une mercuriale où nous lisons : « Je ne puis que vous témoigner mon extrême mécontentement. Cet écrit est aussi ridicule que déplacé. En vérité, je ne vous reconnais plus, permettez-moi de vous le dire avec franchise. Vous n’êtes point à Gênes pour écrire, mais pour administrer… Vous avez l’art de faire d’une babiole une chose qui réjouira beaucoup mes ennemis en France ! »
Prenons cette lettre telle qu’elle est, et convenons qu’elle est excessive ; mais elle n’est pas plus tôt partie que Napoléon, pris de remords, reconnaissant qu’il a peut-être été trop vif, craignant de faire de la peine à un vieux serviteur, à son ancien collègue du Consulat, reprend la plume et, de son propre mouvement, atténue ainsi l’effet de ses reproches : « … Je vous ai témoigné, par ma précédente lettre, mon mécontentement du bulletin que vous avez fait imprimer sur l’insurrection de Plaisance. Je serais cependant fâché que vous lui donnassiez une interprétation différente. Je veux, par celle-ci, vous témoigner toute ma satisfaction des mesures que vous avez prises pour détruire cette insurrection. J’ai blâmé vos paroles, mais je loue beaucoup votre zèle. »
Dans ses rapports avec les personnages de l’Empire, où voit-on l’homme inexorable, sorte de tyran atrabilaire, imaginé par certains contempteurs ?
« Dans la campagne de Moscou, dit le duc de Vicence, à la suite d’une discussion très vive, je quittai le quartier général et j’écrivis à l’Empereur pour lui demander un commandement en Espagne ; il me renvoya ma lettre au bas de laquelle était écrit de sa main : « Je n’ai pas envie de vous envoyer vous faire tuer en Espagne, venez me voir, je vous attends. » En m’apercevant, l’Empereur se mit à rire, et, me tendant la main : « Vous savez bien, dit-il, que nous sommes deux amoureux qui ne peuvent se passer l’un de l’autre… »
Si l’on met en regard de ce récit, qui montre l’Empereur en 1812, le jugement porté par Mollien, en 1801 : — « Ses saillies ne sont pas rares, mais elles ne laissent aucunes traces : le Premier Consul est le premier à s’en accuser, et il demande souvent qu’on les oublie comme lui-même », — alors, ne faudra-t-il pas convenir que le caractère de l’Empereur était bien connu de ses contemporains, que ce caractère n’a jamais varié, et qu’on en peut suivre la ligne continue, régulière et nette à travers les différentes époques de son existence ?