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Nommé général de brigade et inspecteur des côtes, en résidence à Nice, Napoléon ne se laissa pas éblouir par l’éclat d’une aussi belle position pour un jeune homme de vingt-cinq ans. Ses premiers soins furent encore pour sa mère et les siens. « Notre famille, dit Lucien, devait à la promotion de Napoléon une situation plus prospère. Pour se rapprocher de lui, elle s’était établie au château Sallé, près d’Antibes, à peu de milles du quartier général… Nous étions tous réunis, et le général nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. » Il usa de son influence naissante pour alléger les charges de sa mère. Il réussit à faire nommer aide de camp, avec la solde de lieutenant, Louis, qui n’avait pas encore seize ans, et qu’il garda près de lui. D’autre part, il fit employer Joseph en qualité de commissaire adjoint à l’ordonnateur Chauvet.

C’est à ce moment que Robespierre le jeune, déjà inquiet de l’attitude de la Convention vis-à-vis de son frère, et se disposant à partir pour Paris, offrit au jeune général le commandement de la garnison de Paris.

La proposition était séduisante. On en parlait en famille. La conclusion de Napoléon, rapporte Lucien, fut celle-ci : « Robespierre jeune est honnête ; mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir. Moi, soutenir cet homme ! Non, jamais ! Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris, mais c’est ce que je ne veux pas être. Il n’est pas temps. Aujourd’hui, il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée ; prenez patience, je commanderai Paris plus tard… qu’irais-je faire dans cette galère ? »

Comment dire après cela qu’il était dominé par une ambition sans frein ! Aucune considération, ni l’établissement des siens qui lui tient tant au cœur, ni la perspective d’une position superbe ne peuvent l’emporter sur le sentiment qu’il a de son devoir.

De Nice, il est chargé, le 25 messidor an II, d’une mission politique et militaire à Gênes ; les instructions secrètes du commissaire Ricard lui prescrivaient, en plus des renseignements militaires à prendre sur Gênes et Savone, « d’approfondir la conduite civique et politique du ministre de la République française, Tilly, et de ses autres agents… »

De cette mission, qui était confidentielle, Napoléon s’acquitta avec toute la circonspection nécessaire à sa réussite. Son excès de zèle lui fut fatal, car c’était un temps où il ne fallait avoir de secrets pour personne. On le lui fit bien voir.

En effet, le 9 thermidor s’étant accompli, Ricord fut remplacé par Albitte et Salicetti. De bons révolutionnaires se doivent naturellement à eux-mêmes de faire arrêter leurs prédécesseurs. Un mandat d’amener est lancé contre Ricord, qui, connaissant son monde, s’est dépêché de passer en Suisse. Du même coup, les nouveaux commissaires ordonnent l’arrestation de Napoléon comme suspect. Ils avaient bien raison, car rien n’était plus suspect que le voyage secret à Gênes, dont ces citoyens ne connaissaient pas le motif. Et, sous bonne escorte, le 10 août, Bonaparte est amené de Nice au fort Carré, près d’Antibes, où il est incarcéré.

Ce genre d’intermède dans la vie des généraux n’était pas rare à cette époque : cinq mois auparavant, jour pour jour, Hoche s’était vu arrêté et emprisonné sur l’ordre de Carnot et de Collot d’Herbois.

Certes, avant d’être mis en prison, Napoléon était en droit de se croire pour toujours à l’abri des noirs soucis de sa jeunesse, et voilà qu’en un instant sa gloire, l’aisance des siens, tout ce qui avait été conquis sur la fortune adverse, semblait à jamais anéanti. La prison n’était-elle pas, en ces jours, l’antichambre de la guillotine ?

Dès ce premier choc avec la fatalité, Bonaparte se montra l’homme qu’il est resté toute sa vie : calme et stoïque dans les revers. Sans se décourager, il écrit aux deux auteurs de son arrestation, Albitte et Salicetti, une requête empreinte de la plus grande dignité :

« J’ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j’ai mérité à l’armée d’Italie la part de lauriers qu’elle a acquise à la prise de Saorgio, d’Oneille et de Tanaro. Pourquoi me déclare-t-on suspect sans m’entendre ?

« L’on me déclare suspect et l’on met les scellés sur mes papiers.

« L’on devait faire l’inverse ; l’on devait mettre les scellés sur mes papiers, m’entendre, me demander des éclaircissements, et ensuite me déclarer suspect, s’il y avait lieu… »

Ses jeunes aides de camp, Junot, Sébastiani et Marmont, avaient formé un complot d’évasion qu’ils parvinrent à communiquer à Bonaparte ; celui-ci, fort de son innocence, leur répondit de s’abstenir afin de ne pas le compromettre.

Les papiers saisis, examinés par l’ordonnateur Denniée, ne contenant absolument rien d’imputable à Napoléon, force fut bien de le mettre en liberté.

Ceux qui l’assistèrent durant ces jours d’angoisses ne furent jamais oubliés. On connaît la fortune de Junot et de Marmont ; Sébastiani fut général de division et plusieurs fois ambassadeur, avec des dotations considérables. Denniée jouit largement de la faveur impériale : il fut créé baron et inspecteur général aux revues.

Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que l’auteur principal de cette iniquité, Salicetti, fut à diverses reprises employé par le gouvernement de l’Empereur, et que, finalement, il fut ministre de la police sous le règne du roi Joseph, en Sicile.

Disons aussi, pour l’instruction de ceux qui ont nié à Bonaparte tout sentiment humain, qu’en juin 1795, moins d’un an après que Salicetti l’avait fait arrêter, ce dernier, mis hors la loi, décrété d’accusation par la Convention, s’était réfugié chez Mme Permon, dont le jeune général était un des commensaux journaliers. Napoléon feignit d’ignorer la présence de son persécuteur et se contenta, pour toute vengeance, lorsque Salicetti fut parti pour Bordeaux, bien déguisé et bien en sûreté, de lui écrire une lettre dont il faut citer les lignes suivantes : « Salicetti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et en agissant ainsi, je me serais vengé, tandis que toi, tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie… »