XII

L’état de son âme, durant cette période difficile, va nous être révélé par une correspondance très fréquente qu’il entretient avec son frère Joseph. Dans chaque lettre, on voit combien la sollicitude pour les siens tient de place dans son cœur :

Le 23 mai : « J’ai été hier à la terre de Ragny, appartenant à M. de Montigny. Si tu étais homme à faire une bonne affaire, il faudrait venir acheter cette terre, moyennant huit millions d’assignats… Je crois que c’est une occasion unique de placer une partie de la dot de ta femme. Les assignats perdent tous les jours. »

Le 23 juin : « Je ferai ce que je pourrai pour placer Lucien… Jérôme m’écrit pour qu’on lui trouve une pension ; il n’y en a pas encore pour le moment. »

Le 24 juin : « Je n’ai pu obtenir une place pour Louis dans un régiment d’artillerie ; considérant, d’ailleurs, qu’il n’a que seize ans, je le fais aller à Châlons, où il passera son examen et sera officier dans un an. »

Le 25 juin : « Si tu pars et si tu penses que ce puisse être pour quelque temps, envoie-moi ton portrait ; nous avons vécu tant d’années ensemble, si étroitement unis, que nos cœurs se sont confondus, et tu sais mieux que personne combien le mien est entièrement à toi. »

Le 19 juillet : « Point encore de lettre de toi, et il y a plus d’un mois que tu es parti… Je m’imagine que tu profites de ton séjour à Gênes pour faire venir notre argenterie et les objets les plus précieux. »

Le 28 juillet : « Tu recevras ci-joint le passeport que tu demandes, tu recevras demain une lettre de la commission des relations extérieures du ministre à Gênes : il est prié de te donner l’assistance nécessaire pour tes affaires. »

Le 1er août : « Louis est à Châlons, où il travaille beaucoup ; je suis très content de lui… Donne-moi plus souvent de tes nouvelles. Tu ne me parles jamais de mademoiselle Eugénie, non plus que des enfants que tu dois faire ; il me semble que tu t’oublies bien fort sur cet article. Fais-nous donc un petit neveu, que diable ! il faut bien commencer.

« Tout est encore ici horriblement cher, mais cela ne continuera pas. Je voudrais faire venir Jérôme à Paris, il n’en coûterait que douze cents francs par an… »

Le 9 août : « Serait-il possible de tirer parti du procès que nous avions en Toscane ? Tu devrais en prendre des renseignements ; je te ferai passer les meilleures recommandations possibles. Dépêche-toi de me demander ce que tu veux… »

Le 20 août : « Je te ferai nommer consul, et ferai nommer Villeneuve (beau-frère de Joseph) ingénieur pour aller avec moi en Turquie… »

Le 25 août : « J’espère que tu auras un consulat dans le royaume de Naples, à la paix avec cette puissance… »

Le 3 septembre : « Hier a été l’adjudication du bien que j’avais eu l’idée de te proposer à neuf lieues de Paris ; j’étais décidé à en donner 1 million 500 000 francs, mais, chose incroyable, il est monté à 3 millions… »

Le 6 septembre : « Le consulat de Chio est vacant ; mais tu me dis que tu ne voulais pas d’une île ; j’espère quelque chose de mieux en Italie… Je continuerai à rester à Paris, spécialement pour ton affaire…

« J’écris à ta femme ; je suis très content de Louis ; il répond à mes espérances et à l’attente que j’avais conçue de lui ; c’est un bon sujet, mais aussi c’est de ma façon : chaleur, esprit, santé, talent, commerce exact, bonté, il réunit tout. Tu le sais, mon ami, je ne vis que par le plaisir que je fais aux miens.

« Écris à Louis et dis-lui que tu attends le premier dessin qu’il doit t’envoyer pour constater ses progrès, et que tu ne doutes pas qu’il ne tienne sa promesse d’écrire aussi bien que Junot avant la fin du mois… »

En relevant et en groupant toutes ces lettres écrites dans l’espace de trois mois, il importe de faire remarquer que ce ne sont pas là des paraphrases. Ce sont les textes exacts, tirés de documents authentiques, dont les adversaires les moins suspects de partialité ont tiré des arguments.

En proie aux soucis les plus graves, quand son avenir est absolument compromis, il use le peu de crédit qui lui reste pour faire du bien à tous ceux qu’il connaît. Enfin, son cœur n’oublie personne : pour Joseph, c’est l’effusion la plus tendre ; pour Lucien et Jérôme, c’est une constante sollicitude ; pour Louis c’est l’orgueil d’un père, fier des succès de son enfant. Si ses préoccupations pour sa mère et ses sœurs apparaissent moins vives dans ces lettres, ne vous en étonnez point. L’heureux mariage de l’aîné des fils a procuré une aisance relative à Lætitia et ses enfants qui vivent près des Clary, les beaux-parents de Joseph.

Avait-il du moins, comme on l’a dit et répété, une ambition personnelle excessive ? Rien dans les mémoires du temps ne l’indique. Ni Bourrienne, ni Marmont n’en ont parlé ; leur silence est un aveu, qui sera confirmé par les confidences si simples, si naturelles de Napoléon à son frère, à qui il fait part de ses impressions journalières sur les événements politiques et sur sa situation personnelle : « Je t’ai envoyé hier, par Casabianca, la Constitution. Tout augmente d’une manière effrayante ; on ne pourra bientôt plus vivre ; la récolte est attendue avec impatience. »

« Je suis employé comme général de brigade dans l’armée de l’Ouest, mais non pas dans l’artillerie ; je suis malade, ce qui m’oblige à prendre un congé de deux ou trois mois ; quand ma santé sera rétablie, je verrai ce que je ferai. Aujourd’hui, on fait la lecture de la Constitution à la Convention ; l’on attend le bonheur et la tranquillité de cette Constitution ; je te l’enverrai du moment qu’il sera possible de l’avoir et qu’elle sera imprimée. »

Voyez comme il évite d’inquiéter son frère. C’est à peine si en disant : « Je verrai ce que je ferai », il lui laisse deviner qu’il n’a pas accepté la brigade d’infanterie.

Cependant, sa tristesse s’échappe dans cette phrase : « La vie est un songe léger qui se dissipe. »

Comme s’il avait un remords de s’être plaint, quelques jours après, dans une nouvelle lettre, il parle de tout, excepté de lui.

« L’on décrète tous les jours quelques articles de la Constitution ; on est fort tranquille ; le pain continue à manquer ; le temps est un peu froid et humide pour la saison, ce qui retarde la récolte. Les louis sont ici à 750 francs.

« Le luxe, le plaisir et les arts reprennent ici d’une manière étonnante ; hier on a donné Phèdre à l’Opéra, au profit d’une ancienne actrice ; la foule était immense depuis deux heures après midi, quoique les prix fussent triplés. Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d’un long songe qu’ils aient jamais cessé de briller. Les femmes sont partout : aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant, vous voyez de très jolies personnes. Ici seulement, de tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail ; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu’à elles et ne vivent-ils que par et pour elles. »

« Junot est ici, vivant en bon diable, et dépensant à son père le plus qu’il peut. Marmont, qui m’avait accompagné de Marseille, est au siège de Mayence.

« Tout va bien ici, le Midi est seul agité ; il y a eu quelques scènes produites par la jeunesse : c’est un enfantillage. Le 15, l’on va renouveler une partie du Comité de Salut public, j’espère que les choix seront bons. »

Ne croirait-on pas, que c’est, pour lui, chose assez indifférente que le renouvellement des membres du Comité de Salut public, qui doit cependant amener la retraite du ministre de la guerre Aubry, son ennemi opiniâtre ?

« Tout est tranquille… Ce grand peuple se donne au plaisir : les danses, les spectacles, les femmes qui sont ici les plus belles du monde deviennent la grande affaire. L’aisance, le luxe, le bon ton, tout a repris ; l’on ne se souvient plus de la terreur que comme d’un rêve. L’on a donné aujourd’hui une pièce nouvelle intitulée Fabius, je te l’enverrai dès qu’elle sera publiée. »

« L’on est, ici, assez bien et fort porté à la gaieté ; l’on dirait que chacun a à s’indemniser du temps qu’il a souffert, et que l’incertitude de l’avenir porte à ne rien épargner pour les plaisirs du présent.

« … Moi, je suis satisfait, il ne me manque que de pouvoir me trouver à quelque combat ; il faut que le guerrier arrache des lauriers ou meure au lit de la gloire.

« Cette ville (Paris) est toujours la même ; tout pour le plaisir, tout aux femmes, aux spectacles, aux bals, aux promenades, aux ateliers des artistes.

« … Moi, très peu attaché à la vie, la voyant sans grande sollicitude… Je finirai par ne pas me détourner lorsque passe une voiture…

« Je suis attaché dans ce moment-ci au bureau topographique du Comité de Salut public pour la direction des armées, à la place de Carnot. Si je le demande, j’obtiendrai d’aller en Turquie comme général d’artillerie, envoyé par le gouvernement pour organiser l’artillerie du Grand Seigneur, avec un bon traitement et un titre d’envoyé très flatteur…

« La commission et l’arrêté du Comité de Salut public qui m’emploie pour être chargé de la direction des armées étant très flatteur pour moi, je crains qu’ils ne veuillent plus me laisser aller en Turquie ; nous verrons…

« L’on est ici fort tranquille, l’on va renouveler le tiers de la Convention ; je suis accablé d’affaires depuis une heure après midi. A cinq heures au Comité, et depuis onze heures du soir jusqu’à trois heures du matin.

« … Depuis que je n’ai plus Louis, je ne peux vaquer qu’aux affaires principales… J’aurai demain trois chevaux, ce qui me permettra de courir un peu en cabriolet et de pouvoir faire toutes mes affaires…

« Je ne vois dans l’avenir que des sujets agréables, et en serait-il autrement qu’il faudrait encore vivre du présent : l’avenir est à mépriser pour l’homme qui a du courage…

« Je viens de lire dans un rapport imprimé, que Cambon a fait sur les affaires du Midi, la phrase suivante : « Nous étions dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave Bonaparte se mit à la tête de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage… »

Par ces impressions écrites au jour le jour, on peut se rendre compte de la sollicitude dédaigneuse avec laquelle il considère tous ces affamés de plaisirs qui, hier encore en proie à l’agonie des sanglantes catastrophes, cèdent si promptement au délire de toutes les jouissances du luxe et de la débauche. Mais avec quelle clairvoyance il discerne la fin prochaine de cette orgie, et le parti bienfaisant qu’un ordre de choses régulier pourra tirer de cette surexcitation des esprits ! Est-ce une révélation de son amour pour la guerre, que son désir de combattre et d’arracher des lauriers ? Cette idée, sans qu’il l’eût exprimée, nous l’eussions devinée dans le cerveau d’un général de vingt-cinq ans !

Aspirait-il déjà à un rôle extraordinaire ? C’est peu probable : en tout cas, l’on ne pourrait guère s’en douter, à le voir parler si discrètement de son entrée au bureau topographique du Comité de Salut public, où il remplaçait Carnot. Pourtant, s’il avait eu le désir de jouer un rôle politique, quelle belle occasion ! Mais, loin d’y penser, il n’a d’autre désir que de quitter cet emploi pour aller en Turquie comme général d’artillerie. L’artillerie, voilà son idée fixe, et il est prêt à tout sacrifier pour qu’on lui rende ses canons !