XIV

En lisant ces lettres à Joseph, on a vu que Napoléon était parvenu à se faire employer dans les services de la guerre. Comment était-il arrivé à entrer dans ce bureau topographique du Comité de Salut public, qui a été un tremplin à forte détente pour deux hommes en ce siècle : Napoléon et Carnot ?

Ce fut au prix de mille vicissitudes.

La sérénité affectée par Napoléon dans sa correspondance était toute superficielle. C’était un malheureux, au moral comme au physique. On le rencontrait, dans les rues de Paris, errant « d’un pas gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées, mal peignées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer devenue si célèbre ; les mains longues, maigres et noires, sans gants, parce que, disait-il, c’était une dépense inutile ; portant des bottes mal faites, mal cirées… Seuls, un regard et un sourire toujours admirables » venaient éclairer un aspect d’ensemble maladif, résultant surtout du reflet jaune de son teint que rendaient plus morbide encore les ombres projetées par ses traits décharnés, anguleux et pointus.

Il promenait ainsi son immense tristesse. S’il s’efforçait d’être gai, il ne l’était guère au fond, et il n’arrivait pas toujours à se dominer. « Le lendemain de notre second retour d’Allemagne en 1795, dit Mme Bourrienne, nous trouvâmes Bonaparte au Palais-Royal, auprès d’un cabinet que tenait un nommé Girardin. Bonaparte embrassa Bourrienne comme un camarade que l’on aime et que l’on revoit avec plaisir. Nous fûmes au Théâtre-Français, où l’on donnait une tragédie et le Sourd, ou l’Auberge pleine. Tout l’auditoire riait aux éclats… Bonaparte seul, et cela me frappa beaucoup, garda un silence glacial… »

Sa pensée était, en effet, bien ailleurs qu’au théâtre. Il n’était pas d’humeur à rire. Chaque minute pouvait lui apporter sa disgrâce définitive. Aussi cherchait-il à se créer des moyens d’existence, en vue de sa révocation imminente. Il crut avoir trouvé une voie nouvelle dans le commerce d’exportation de la librairie. « L’expédition d’une caisse de livres à Bâle fut son premier essai, qui tourna mal. » C’est aussi le moment où il sollicita en vain la réalisation de son projet favori d’aller en Turquie, pour diriger l’instruction des armées du Grand Seigneur, comme on disait alors.

Rien ne semblait plus devoir jamais lui réussir : le fruit de ses faits d’armes à Toulon et en Italie était perdu par l’incurie du ministre Aubry. Ses protecteurs, Barras, Fréron, qu’il avait connus à l’armée de Provence, Mariette, tiré par lui des mains de la populace de Toulon, l’éconduisaient avec de bons billets ; enfin l’offre même de son cœur était dédaignée par la « silencieuse » Désirée Clary. C’était la désespérance complète d’une âme retombée dans l’adversité du haut des rêves merveilleux que pouvait caresser un général de vingt-cinq ans !

Le bonheur revint vers lui du côté où il ne l’attendait pas. Ce ne furent pas les appuis sur lesquels il avait lieu de compter, ce ne furent ni Barras, ni Fréron, ni Mariette qui sauvèrent Napoléon, ce fut un homme qu’il connaissait à peine, Boissy d’Anglas, qui le mit au seul poste où pouvaient se révéler ses aptitudes de commandant en chef.

En juin 1795, M. de Pontécoulant, membre du Comité de Salut public, entra au comité de la guerre et fut chargé de la direction des opérations militaires. Le désarroi des bureaux de la guerre était tel qu’après l’avoir longtemps cherché, le plan de campagne des deux armées des Pyrénées fut retrouvé, dit Ségur, dans une antichambre, au fond du tiroir de la table d’un garçon de bureau.

M. de Pontécoulant ne faisait pas mystère de ses embarras et de ses perplexités. Un jour qu’il en causait à la Convention avec Boissy d’Anglas, celui-ci lui dit :

« J’ai rencontré hier un général en réforme ; il revenait de l’armée d’Italie et en parlait en connaisseur ; il pourrait peut-être vous donner de bons conseils.

«  — Envoyez-le-moi, dit M. de Pontécoulant.

« Le lendemain, à son sixième étage du pavillon de Flore, où il avait installé son cabinet, afin d’être à l’abri des solliciteurs, il vit arriver l’être le plus maigre et le plus chétif qu’il eût vu de sa vie : « un jeune homme, dit-il, au teint hâve et livide, à la taille voûtée, à l’extérieur frêle et maladif. » Pontécoulant, qui ne reconnut pas dans cet être extraordinaire le protégé de Boissy d’Anglas, trouva pourtant qu’il ne raisonnait pas trop mal des choses de la guerre. — Mettez tout cela par écrit, faites-en un mémoire et apportez-le-moi, lui dit-il. Quelques jours après, M. de Pontécoulant, rencontrant Boissy d’Anglas, lui exprima son étonnement : « J’ai vu votre homme, mais il est fou apparemment, il n’est plus revenu. — C’est qu’il a cru que vous vous moquiez de lui ; il croyait que vous le feriez travailler avec vous. — Eh bien ! qu’à cela ne tienne, engagez-le à revenir demain. »

Cette conversation semblerait prouver que Napoléon n’était pas en ce temps un intrigant effréné. Il a vu, par Aubry, ce que l’on peut attendre des puissants du jour ; il a causé avec Pontécoulant, il a jugé l’incapacité militaire de ce ministre de la guerre ignorant surtout les choses de la guerre, et s’est dit que la demande d’un mémoire est un « moyen honnête de se débarrasser de lui… », et il ne revient plus… car à quoi bon faire des mémoires pour remplir des tiroirs de garçons de bureau ?

Cependant, cédant aux insistances de Boissy d’Anglas, Bonaparte résume en quelques pages ses idées sur l’armée d’Italie. Par acquit de conscience, il porte son travail dans les bureaux, le dépose et s’en va. Après avoir lu la notice écrite par Bonaparte, Pontécoulant, frappé du savoir de son auteur, croyant que celui-ci était dans l’antichambre, le fit demander… mais il n’avait pas attendu. Bonaparte revint le lendemain.

« Voudriez-vous travailler avec moi ? lui dit le représentant qui avait examiné le mémoire. — Avec plaisir », répondit le jeune homme, et il s’assit devant une table.

Pendant que Napoléon rend à Pontécoulant les services que l’histoire a enregistrés, le ministre interroge son jeune secrétaire et lui demande ce qu’il pourrait faire pour lui. En premier lieu, Bonaparte demande sa réintégration dans l’arme de l’artillerie. Pontécoulant, ministre de trente ans à peine, était à même de comprendre que l’on pût être général de brigade à vingt-cinq. Il va trouver Letourneur, chargé du personnel, et lui expose les doléances de son protégé. « Letourneur, moins passionné qu’Aubry, mais d’un esprit plus court encore, répondit rudement que la prétention de Bonaparte était inadmissible, que ses anciens, dans les armes savantes, et Carnot lui-même, n’étaient encore que capitaines, que c’était trop d’ambition. »

Ainsi Bonaparte, après s’être distingué plusieurs fois devant l’ennemi, au moment où il vient de rétablir l’ordre dans les bureaux de la guerre, d’improviser le plan de campagne suivant lequel l’armée occupa Vado, se voit refuser la situation qui lui est due de plein droit, uniquement parce que Letourneur, qui a préféré, dès 1789, les batailles parlementaires aux batailles meurtrières devant l’ennemi, est encore capitaine du génie à quarante-quatre ans. Néanmoins celui-ci, succédant à Pontécoulant, proposa à Bonaparte de conserver ses fonctions dans les bureaux de la guerre. Napoléon refusa et insista alors près de Pontécoulant pour obtenir sa mission en Turquie.

Un ambitieux vulgaire n’aurait-il pas préféré rester mêlé aux coteries politiques qui ne faisaient pas défaut dans les alentours des bureaux de la guerre ?