XVI
D’abord, Napoléon voulut charger le comte Lavalette, mari de la nièce de Joséphine, d’annoncer la triste nouvelle à l’Impératrice. « Je ne suis pas assez vieux, disait l’Empereur, pour ne pas espérer d’avoir des enfants, et cependant je ne peux en espérer d’elle ; le repos de la France exige que je me choisisse une nouvelle compagne… Vous êtes le mari de sa nièce ; elle vous honore de son estime. Voulez-vous la préparer à sa nouvelle destinée ? » Lavalette ayant décliné cette mission, ce fut à Fontainebleau, où il était revenu le 26 octobre 1809, que l’Empereur fit comprendre peu à peu à Joséphine les nécessités impérieuses auxquelles il obéissait, et qu’il obtint son consentement à leur séparation. « Ce fut par les moyens les plus doux, dit Constant, et avec les plus grands ménagements qu’il tâcha d’amener l’Impératrice à ce sacrifice douloureux. »
Que l’Impératrice ait compris dans toute leur rigueur les raisons qui exigeaient sa retraite, ce n’est absolument pas douteux. En effet, à supposer qu’elle ne voulût pas divorcer, qui donc pouvait l’y contraindre, sans avoir recours à une procédure dont il n’existe aucune trace ? Mais, en outre, si l’on admettait que l’Impératrice fut violentée, il faudrait encore admettre que, vaincue, elle aurait voulu s’éloigner de l’homme qui l’avait répudiée brutalement. Ne se serait-elle pas au moins empressée de fuir à tout jamais les lieux témoins de son humiliation ?
Veut-on même que sa nature douce l’eût portée à éviter tout scandale ? N’avait-elle pas à l’étranger une résidence tout indiquée, toute naturelle, à Milan, près de son fils Eugène qu’elle adorait ? Rien, en effet, ne la retenait à Paris : Hortense était en Hollande, Eugène en Italie.
Il y eut entre les deux époux, on peut l’affirmer, une entente pénible, mais finalement amiable, sur la base d’un établissement somptueux de l’Impératrice et de la conservation de la tendresse affectueuse de Napoléon. Sous ces conditions, elle accepta le sacrifice et rendit à l’Empereur sa liberté. Et qui pourra nier qu’elle le fît de son plein gré, dans le but de procurer un héritier au trône, quand on la verra, elle, oui, elle, Joséphine, s’occuper de remarier Napoléon ?
Un mois à peine après le divorce, Joséphine, secondée par sa fille, faisait à Mme de Metternich des ouvertures en vue d’un mariage possible entre Napoléon et l’archiduchesse d’Autriche, et ce fut avec l’ex-impératrice que se continuèrent les négociations. La preuve de ce que nous avançons est officielle et irréfutable ; elle est dans les instructions envoyées de Vienne par le prince de Metternich à l’ambassadeur d’Autriche à Paris. Nous y lisons ceci : « … L’ouverture la plus prononcée ayant été faite par l’impératrice Joséphine et la reine de Hollande à Mme de Metternich, Sa Majesté Impériale (l’empereur d’Autriche) n’en croit pas moins devoir suivre cette voie nullement officielle, et par conséquent moins compromettante, pour faire parvenir sans fard ses véritables intentions à la connaissance de l’empereur Napoléon. »
On voudra bien nous concéder que nul n’était en situation d’obliger une femme à faire des démarches de cette nature. Si Joséphine, qui aurait dû être la dernière à donner son concours à ces combinaisons, s’y prêtait personnellement, c’était donc parce qu’elle avait compris que « Napoléon divorçait pour procéder immédiatement à une nouvelle union qui lui permît d’espérer un héritier », ainsi que le dit Caulaincourt, s’occupant lui-même de marier Napoléon à une princesse russe.
Dès le retour de la Cour à Paris, le 14 novembre, le grand événement qui se prépare fait les frais de toutes les conversations aux Tuileries. « Le divorce de l’Empereur, dit Girardin, est une chose regardée comme certaine depuis plusieurs jours ; il a été résolu à Schœnbrunn. Tout le monde en parle. L’Impératrice elle-même en a parlé à sa marchande de fleurs, à ses médecins, à plusieurs autres. » La nation était indifférente : « La France, dit Mollien, ne voyait dans le divorce qu’un arrangement de palais. »
Il n’en est pas moins vrai que le jour où Joséphine apprit la date exacte fixée pour la consommation de l’acte solennel, elle fut en proie à une douleur extrême qui se traduisit par une crise de nerfs. Quoiqu’elle fût familiarisée, depuis près de onze ans, avec l’idée de sa répudiation, une scène émouvante, qui nous a été rapportée par un témoin oculaire, se passa le 30 novembre, quand Napoléon annonça à l’Impératrice que les actes seraient signés le 15 décembre suivant.
C’était après dîner, raconte M. de Bausset : « Le café fut présenté, et Napoléon prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe qu’il voulait être seul… Tout à coup j’entends partir du salon de l’Empereur des cris violents poussés par l’impératrice Joséphine… L’huissier de la chambre, pensant qu’elle se trouvait mal, fut au moment d’ouvrir la porte ; je l’en empêchai, en lui observant que l’Empereur appellerait du secours, s’il le jugeait convenable. J’étais debout près de la porte, lorsque Napoléon l’ouvrit lui-même et, m’apercevant, me dit vivement : — Entrez, Bausset, et fermez la porte. — J’entre dans le salon, et j’aperçois l’Impératrice étendue sur le tapis, poussant des cris et des plaintes déchirantes. — Non, je n’y survivrai point, disait l’infortunée. Napoléon me dit : — Etes-vous assez fort pour enlever Joséphine et la porter chez elle par l’escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de lui faire donner les soins et les secours que son état exige ? — Avec l’aide de Napoléon, je l’enlevai dans mes bras, et lui-même, prenant un flambeau sur la table, m’éclaira et ouvrit la porte du salon. Parvenu à la première marche de l’escalier, j’observai à Napoléon qu’il était trop étroit pour qu’il me fût possible de descendre sans danger de tomber… Ayant appelé le garçon du portefeuille… il lui remit le flambeau… et Napoléon prit lui-même les deux jambes de Joséphine pour m’aider à descendre avec plus de ménagement… Lorsqu’elle sentit les efforts que je faisais pour m’empêcher de tomber, l’Impératrice me dit tout bas : — Vous me serrez trop fort. — Je vis alors que je n’avais rien à craindre pour sa santé, et qu’elle n’avait pas perdu connaissance un seul instant… L’agitation, l’inquiétude de l’Empereur étaient extrêmes… Les mots s’échappaient avec peine et sans suite, sa voix était émue, oppressée, et des larmes mouillaient ses yeux… Toute cette scène ne dura pas plus de sept à huit minutes. Napoléon envoya de suite chercher Corvisart, la reine Hortense, Cambacérès, Fouché, et avant de remonter dans son appartement, il alla s’assurer par lui-même de l’état de Joséphine, qu’il trouva plus calme et résignée… »
L’apaisement ne tarda pas à se faire dans l’esprit de l’Impératrice, qui, le 12 décembre, présida son cercle aux Tuileries. Trois jours après, le matin du jour fatal, nous voyons Joséphine tenir les yeux, pendant qu’on la coiffe, sur un papier qui n’était autre « que le discours écrit qu’elle devait prononcer devant l’Empereur et qu’on lui avait donné à apprendre par cœur ».
Devant toute la famille impériale réunie, en présence des grands dignitaires de la couronne, le 15 décembre 1809, au soir, l’Empereur et l’Impératrice signèrent l’acte qui annulait leur mariage. « L’Empereur, dit Mollien, n’était pas moins ému qu’elle, et ses larmes étaient véritables. »
Eugène de Beauharnais prit lui-même la parole à la séance du Sénat où le divorce fut annoncé ; nous extrayons de son discours le passage suivant : « Il importe au bonheur de la France que le fondateur de cette quatrième dynastie vieillisse environné d’une descendance directe qui soit notre garantie à tous… Les larmes qu’a coûté cette résolution à l’Empereur suffisent à la gloire de ma mère. »