XVIII
Le second mariage de Napoléon n’ayant pour objet que de fonder une dynastie, il était important, au premier chef, que cette dynastie fût, autant que possible, égale à celles qui régnaient alors en Europe. A cet effet, le Conseil des ministres fut consulté sur le choix qu’il convenait de faire entre les princesses de Russie, d’Autriche et de Saxe. La majorité du Conseil émit l’opinion qu’il fallait porter ses vues d’abord sur la Russie.
Suivant cette décision, l’Empereur écrit à Caulaincourt, alors ambassadeur à Saint-Pétersbourg : « … Dans cette négociation, Caulaincourt, vous devez employer toute la prudence, toute la dextérité dont vous êtes susceptible. Réfléchissez profondément ; ne hasardez pas un mot, pas un geste légèrement. Je ne dois pas être offert, non plus que refusé. Conservez haute ma dignité, qui est celle de la France. »
La Cour de Russie, tout en reconnaissant le grand honneur qui lui était fait, ajournait son adhésion. La vérité est que, si le Tsar était parfaitement consentant à cette union pour sa sœur, l’Impératrice mère hésitait à marier sa fille avec l’empereur des Français.
Plus humilié, sans doute, que fatigué de ce peu d’empressement, Napoléon jeta les yeux sur la cour d’Autriche, et, en homme pratique, sachant qu’une affaire bien faite est celle dont on s’occupe soi-même, il entama, rapporte Metternich, les négociations avec Mme de Metternich, un soir de bal masqué chez l’archichancelier Cambacérès. « Croyez-vous, dit-il sans préambule à l’ambassadrice, que l’archiduchesse Marie-Louise accepterait ma main et que l’Empereur, son père, donnerait son consentement ? » Surprise, Mme de Metternich balbutia qu’il lui était impossible de répondre à cette question. « Écrivez à votre mari, et demandez-lui ce qu’il en pense. » Et Napoléon laissa son interlocutrice ahurie.
Immédiatement après commencèrent les ouvertures officielles ; on a vu plus haut la part effective que prit l’impératrice Joséphine à ces pourparlers. La cour d’Autriche, redoutant par-dessus tout les conséquences politiques d’une alliance franco-russe, n’hésita pas à donner son consentement.
Toutes choses convenues, il fut arrêté que le maréchal Berthier se rendrait à Vienne à l’effet d’épouser par procuration la jeune archiduchesse. Berthier arriva à Vienne le 4 mars 1810, porteur d’une corbeille pour laquelle la munificence de l’Empereur n’avait rien épargné ; on y remarquait entre autres merveilles, d’après le baron Peyrusse, un collier composé de trente-deux chatons dont la valeur n’était pas inférieure à neuf cent mille francs, des boucles d’oreilles ayant coûté quatre cent mille francs, et le portrait de Napoléon enrichi d’un cercle de seize solitaires estimés à six cent mille francs. Napoléon, on le voit, se laissait aller à quelque prodigalité en faveur d’une fiancée dont la dot relativement modique ne s’élevait qu’à la somme de cinq cent mille francs.
Le mariage fut célébré à Vienne avec la plus grande pompe le 11 mars 1810. Le 14, Marie-Louise, sous la conduite du prince de Neufchâtel, quitta la cour d’Autriche accompagnée de douze dames du palais qui devaient la suivre jusqu’à Braunau, où l’attendaient la reine de Naples, sœur de Napoléon, et toute la maison de la nouvelle impératrice. Le 16 mars, à Braunau, le service autrichien fut remplacé auprès de Marie-Louise par le service français.
Une fois le mariage consommé à Vienne, l’homme de tête, qui primait chez Napoléon l’homme de cœur, éprouva une immense satisfaction, non exempte d’un vif sentiment d’orgueil en se voyant uni, lui, d’extraction si ordinaire, à la fille d’une des plus anciennes maisons souveraines du monde. Mais en même temps l’homme de cœur, qui n’était jamais loin, s’enflamma à l’idée que sur la route de Vienne à Paris voyageait une jeune fille de toute pureté, à peine âgée de vingt ans, jolie, fraîche et blonde, qu’il allait initier aux premiers mystères de l’hymen. Il ressentit alors les effluves capiteux d’une première passion.
L’état d’esprit de Napoléon est parfaitement décrit dans les lettres adressées au roi de Wurtemberg par sa fille, la reine Catherine, qui était auprès de l’Empereur à cette époque : « Vous ne croirez jamais, mon cher père, dit-elle, combien il est amoureux de sa femme future ; il en a la tête montée à un point que je n’aurais jamais imaginé, et que je ne puis assez vous exprimer… »
Dans une autre lettre, elle s’exprime ainsi : « … Pour vous prouver à quel point l’Empereur est occupé de sa femme future, je vous dirai qu’il a fait venir tailleur et cordonnier pour se faire habiller avec tout le soin possible, et qu’il apprend à valser ; ce sont des choses que ni vous ni moi n’aurions imaginées… »