XX
Il faut renoncer à décrire l’immense joie de Napoléon quand, trois mois après le mariage, l’Impératrice éprouva les premiers symptômes d’une grossesse ; ce bonheur fut à son comble lorsqu’elle accoucha d’un fils.
Quel songe merveilleux ! Le boursier des écoles militaires, l’officier d’artillerie famélique fondait une dynastie appelée à gouverner le plus vaste empire de l’Europe, et son héritier se trouvait être le petit-fils d’un monarque de droit divin !
Ne pouvait-il se croire l’élu de Dieu, celui qui, après une carrière déjà miraculeuse, se voyait l’objet de cette suprême bénédiction ?
Au moment de l’accouchement qui fut extraordinairement laborieux, la fortune sembla disputer à Napoléon cette félicité sans égale. Quand Dubois, le médecin accoucheur, vint annoncer qu’on ne pouvait sauver l’enfant qu’au prix de la vie de la mère, il y avait place, à cette heure pathétique, pour une alternative cruelle. Si l’Empereur eût été l’homme qu’on a dit, égoïste, sacrifiant tout à ses intérêts personnels, il aurait surtout demandé que l’on sauvât l’enfant. L’enfant n’était-il pas le but unique de son mariage avec Marie-Louise ?
Napoléon n’hésita pas une seconde et s’écria : « Ne pensez qu’à la mère. »
Le cœur de l’époux a parlé en étouffant la voix du souverain. Qu’importent les rêves grandioses de postérité, les joies paternelles entrevues, l’immortalité de son œuvre ! c’est sa femme avant tout qu’il veut garder, la femme simple et bonne que la politique lui a donnée, mais que son amour loyal et tutélaire veut conserver.
L’enfant se présentant par les pieds, on dut recourir au forceps pour lui dégager la tête. L’Empereur ne put supporter que pendant quelques instants les angoisses de cette horrible opération, qui dura vingt minutes. Il lâcha la main de l’Impératrice qu’il tenait dans les siennes, et se retira dans le cabinet de toilette, pâle comme un mort et paraissant hors de lui.
Enfin, à huit heures du matin, le 20 mars 1811, l’enfant naquit, et, dès que l’Empereur en fut instruit, il vola près de sa femme et la serra dans ses bras.
L’enfant resta pendant sept minutes sans donner signe de vie. Napoléon jeta les yeux sur lui, le crut mort, ne prononça pas un mot et ne s’occupa que de l’Impératrice. Enfin, l’enfant poussa un cri, et l’Empereur vint embrasser son fils.
La foule assemblée dans le jardin des Tuileries attendait avec anxiété la délivrance de l’Impératrice. Vingt et un coups de canon devaient annoncer la naissance d’une fille, et cent coups, celle d’un garçon.
Au vingt-deuxième coup, une joie délirante éclata dans le peuple : « Napoléon, placé derrière un rideau, à une des croisées de l’Impératrice jouissait du spectacle de l’ivresse générale et paraissait profondément attendri ; de grosses larmes roulaient sur ses joues sans qu’il les sentît, c’est dans cet état qu’il vint embrasser de nouveau son fils. »
Napoléon, désormais, ne devait plus connaître les larmes de joie, car la fortune lui souriait pour la dernière fois. A partir de la naissance de son fils, s’amoncelle l’orage qui emportera l’Empereur jusqu’au delà des océans, seul, sans femme, sans enfant, sans pouvoir, sans liberté !
La naissance du roi de Rome donna lieu à des transports d’enthousiasme indicibles. La joie publique se manifesta spontanément dans toute l’Europe. Le Messie n’aurait pas été accueilli avec plus d’exaltation. Tous les poètes, célèbres ou inconnus, envoyèrent leurs odes, leurs stances, leurs cantates, leurs chansons. Il en arriva dans toutes les langues, en français, en allemand, en flamand, en italien, en grec, en latin, en anglais !
Depuis Casimir Delavigne, du Havre, élève de rhétorique au lycée Napoléon et à l’institution de M. Ruinet, jusqu’à Esménard, membre de l’Académie française, c’est à qui déploiera le plus de lyrisme.
Après l’émotion bien naturelle que lui causa cette allégresse universelle, Napoléon, au comble de ses ambitions, resta identique à lui-même d’humeur et de caractère. Nous allons le retrouver dans son ménage, aussi simple, aussi paisible que le plus vulgaire des époux. Avec cet enfant adoré, il sera le même papa gâteau, le même « oncle Bibiche » qu’était Bonaparte, Premier Consul, avec ses neveux, enfants d’Hortense.
Écoutez les témoins oculaires : « … L’entrée de son cabinet, dit Meneval, était interdite à tout le monde ; il n’y laissait pas entrer la nourrice, et priait Marie-Louise de lui apporter son fils ; mais l’Impératrice était si peu sûre d’elle-même, en le recevant des mains de sa nourrice, que l’Empereur, qui l’attendait à la porte de son cabinet, s’empressait d’aller au-devant d’elle, prenait son fils dans ses bras et l’emportait en le couvrant de baisers… S’il était à son bureau, prêt à signer une dépêche, dont chaque mot devait être pesé, son fils, placé sur ses genoux ou serré contre sa poitrine, ne le quittait pas… Quelquefois, faisant trêve aux grandes pensées qui occupaient son esprit, il se couchait par terre, à côté de ce fils chéri, jouant avec lui avec l’abandon d’un autre enfant, attentif à ce qui pouvait l’amuser ou lui épargner une contrariété… Sa patience et sa complaisance pour cet enfant étaient inépuisables… »
« L’Empereur aimait passionnément son fils, dit Constant, il le prenait dans ses bras toutes les fois qu’il le voyait, l’enlevait violemment de terre, puis l’y ramenait, puis l’enlevait encore, s’amusant beaucoup de sa joie. Il le taquinait, le portait devant une glace, et lui faisait souvent mille grimaces dont l’enfant riait jusqu’aux larmes. Lorsqu’il déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce et lui en barbouillait le visage… »
En voyage ou dans ses campagnes, il est en correspondance directe avec Mme de Montesquiou, la gouvernante.
En route pour la guerre de Russie, l’Empereur lui écrit : « … J’espère que vous m’apprendrez bientôt que les quatre dernières dents sont faites. J’ai accordé pour la nourrice tout ce que vous m’avez demandé ; vous pouvez lui en donner l’assurance. »
Rien, ni la somme de travail considérable qu’il s’imposait, ni les soucis du début d’une guerre formidable, ni la responsabilité du commandement d’une armée de trois cent mille hommes, ne détournait la pensée de l’Empereur du berceau de son cher enfant.
Ce fut avec une grande émotion qu’il reçut, à la veille de la bataille de la Moskowa, le portrait du petit roi de Rome, que lui envoyait l’Impératrice. Napoléon, à la porte de sa tente, acclamé par ses soldats, contempla ce portrait avec amour, puis soudain, trahissant les inquiétudes qui l’agitaient, il dit à son secrétaire : « Retirez-le, il voit de trop bonne heure un champ de bataille. »