CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON.

Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés modernes: époque critique, ou âge de transition révolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord spontanée et ensuite de plus en plus systématique, de l'ensemble du régime théologique et militaire.

Par une judicieuse comparaison d'ensemble entre les deux chapitres précédens, le lecteur attentif a dû désormais vérifier spontanément, de la manière la moins équivoque, que, conformément à notre théorie fondamentale de l'évolution humaine, le régime polythéique de l'antiquité avait réellement constitué, à tous égards, la phase la plus complète et la plus durable du système théologique et militaire envisagé dans sa durée totale; tandis que le régime monothéique du moyen âge, quoique nécessairement amené par le développement même de la situation antérieure, devait naturellement caractériser la dernière époque essentielle et la forme la moins stable d'un tel système, dont il était surtout destiné à préparer graduellement l'inévitable décadence et le remplacement final. Malgré l'immense ascendant que l'esprit théologique semble d'abord conserver dans l'organisation catholique, quand on la considère isolément, nous avons néanmoins démontré, avec une pleine évidence, qu'il y avait effectivement subi, sous un aspect quelconque, un décroissement capital et irréparable, non-seulement par rapport à son irrécusable prépondérance dans les pures théocraties primitives, mais même comparativement à sa suprématie habituelle dans le polythéisme grec ou romain. L'admirable tendance du catholicisme à développer, autant que possible, les propriétés civilisatrices du monothéisme, ne pouvait nullement empêcher cette inévitable diminution, à la fois mentale et sociale, dès lors spontanément consacrée par une disposition involontaire et continue à agrandir progressivement le domaine, jadis si restreint, de la raison humaine, en dégageant de plus en plus de la tutelle théologique, soit nos conceptions, soit nos habitudes, d'abord uniformément soumises, jusque dans leurs moindres détails, à sa domination presque exclusive. De même, sous le point de vue temporel, quelque puissante que doive sembler, au moyen-âge, l'activité militaire, par comparaison aux temps postérieurs, nous avons cependant reconnu que, en passant de l'état romain à l'état féodal, l'esprit guerrier avait nécessairement éprouvé une altération radicale dans sa double influence morale et politique, dont la prépondérance originaire devait désormais rapidement décliner, tant par suite des entraves continues que lui imposait nécessairement la nature générale du système monothéique, qu'en vertu de l'importance évidemment passagère et graduellement décroissante de la destination essentiellement défensive qui seule lui restait dès lors. C'est donc uniquement dans l'antiquité qu'il faut placer la véritable époque du plein ascendant et du libre essor, soit de la philosophie purement théologique, soit de l'activité franchement militaire, au développement desquelles tout concourait alors spontanément: l'une et l'autre reçurent certainement, pendant tout le cours du moyen-âge, une profonde atteinte, que devait bientôt suivre une irrévocable décadence. Nous avons même constaté, au chapitre précédent, que la plus exacte appréciation de l'ensemble du régime monothéique propre à cette phase transitoire de l'évolution sociale consiste finalement à le concevoir comme le résultat d'une première grande tentative de l'humanité, pour l'établissement direct et général d'un système rationnel et pacifique. Quoique cette tentative trop prématurée ait dû essentiellement manquer son but principal, soit à cause d'une situation encore éminemment défavorable, soit surtout par suite de l'insuffisance radicale de la seule philosophie qui pût alors diriger une telle opération, elle n'en a pas moins, en réalité, heureusement guidé l'élite de l'humanité dans sa grande transition finale, soit en accélérant la décomposition spontanée du système théologique et militaire, soit en secondant l'essor naturel des principaux élémens d'un système nouveau, de manière à permettre enfin de reprendre directement avec succès l'œuvre immense de la réorganisation fondamentale, quand cette double préparation aurait été convenablement accomplie, comme nous reconnaîtrons clairement qu'elle commence à l'être aujourd'hui chez les peuples les plus avancés.

A partir du point éminemment notable où se trouve maintenant parvenue notre élaboration historique, l'étude générale d'une telle transition doit donc constituer désormais l'objet essentiel de tout le reste de notre analyse, afin d'apprécier exactement, sous l'un et l'autre aspect, les diverses conséquences nécessaires de l'impulsion universelle spontanément produite, au moyen-âge, par l'ensemble du régime catholique et féodal, vers la régénération totale des sociétés humaines. Cette partie finale de notre grande démonstration me semble strictement exiger, par sa nature, la décomposition rationnelle d'une pareille exposition en deux séries hétérogènes, très nettement distinctes pour quiconque aura convenablement saisi l'esprit de notre travail antérieur, quoique d'ailleurs nécessairement coexistantes et même profondément solidaires: l'une, essentiellement critique ou négative, destinée à caractériser la démolition graduelle du système théologique et militaire, sous l'ascendant croissant de l'esprit métaphysique; l'autre, directement organique, relative à l'évolution progressive des divers élémens principaux du système positif: la leçon actuelle sera spécialement consacrée à la première appréciation, et la suivante à la seconde. Malgré l'intime connexité évidente de ces deux mouvemens simultanés de décomposition et de recomposition sociales, on éviterait difficilement une confusion presque inextricable, très préjudiciable à l'analyse définitive de la situation actuelle, en persistant à mener de front deux ordres de considérations désormais assez radicalement différens pour que je n'hésite point, après une scrupuleuse délibération, à regarder leur séparation méthodique comme un artifice scientifique vraiment indispensable au plein succès final de la suite entière de notre opération historique: car ces deux sortes de développemens, dont la liaison nécessaire ne pouvait nullement altérer l'indépendance spontanée, ne furent d'ailleurs, en réalité, ni habituellement conçus dans le même esprit et pour le même but, ni communément dirigés par les mêmes organes. Envers les diverses phases antérieures de l'humanité, il n'eût été, au contraire, ni nécessaire, ni convenable, d'étudier ainsi séparément les deux mouvemens élémentaires, opposés mais toujours convergens, dont l'organisme social, comme l'organisme individuel, est, par sa nature, constamment agité: puisque les divers changemens successivement accomplis jusque alors ne pouvaient être assez profonds pour exiger ou comporter l'institution d'un semblable artifice, dont l'emploi eût, par conséquent, abouti surtout à dissimuler la vraie filiation des évènemens. Les révolutions précédentes, sans même excepter la plus importante de toutes, le passage du régime polythéique au régime monothéique, n'avaient pu consister qu'en modifications plus ou moins graves du système théologique fondamental, dont la nature caractéristique restait essentiellement maintenue; le mouvement critique et le mouvement organique, quoique réellement différens, ne pouvaient donc être, d'ordinaire, assez distincts et assez indépendans pour devenir rationnellement séparables, à moins de pousser l'analyse sociologique jusqu'à un degré de précision qui serait aujourd'hui déplacé, suivant les prescriptions logiques du quatrième volume. Dans la transition graduelle de chaque forme théologique à la suivante, non-seulement l'esprit humain pouvait aisément combiner la destruction de l'une avec l'élaboration de l'autre, mais il devait même y être spontanément conduit, sauf la tendance individuelle à cultiver plus spécialement l'une ou l'autre partie de cette double opération philosophique. Mais il en devait être tout autrement pour sortir entièrement du système théologique et passer au système franchement positif, ce qui constitue nécessairement la plus profonde révolution, d'abord mentale, et finalement sociale, que notre espèce puisse subir dans l'ensemble de sa carrière. Par la nature propre de cette grande transition, le mouvement critique, devenu, pendant plusieurs siècles, extrêmement prononcé, s'y distingue tellement du mouvement organique, long-temps à peine appréciable, que, malgré leur liaison fondamentale, chacun d'eux ne peut être sainement jugé que d'après une étude spéciale et directe. L'étendue et la difficulté d'une semblable transformation ont alors, pour la première fois, graduellement conduit l'esprit humain à diriger son essor révolutionnaire d'après une doctrine absolue de négation systématique, dont l'inévitable ascendant tend à faire profondément méconnaître la véritable issue finale de l'ensemble de la crise, qui paraît ainsi consister dans l'application totale et la prépondérance continue de cette doctrine nécessairement passagère, comme la plupart des philosophes modernes l'ont si vicieusement pensé. Il serait donc presque impossible d'éviter que la notion du mouvement organique ne restât essentiellement absorbée par la considération, jusqu'ici beaucoup plus sensible et mieux caractérisée, du mouvement critique, si, dans l'appréciation rationnelle des cinq derniers siècles de notre civilisation, on n'instituait point, entre deux études aussi distinctes, une séparation méthodique. Ce qui rend ici réellement facultatif l'emploi rationnel d'un semblable artifice sociologique, c'est la nature éminemment abstraite de notre élaboration historique, d'après les explications générales placées au début de ce volume: car, dans un travail historique qui aurait véritablement le caractère concret, cette division idéale entre des phénomènes simultanés et solidaires ne saurait être légitime; tandis qu'elle est, au contraire, pleinement compatible avec une analyse abstraite de l'évolution sociale, si d'ailleurs on l'y reconnaît utile à l'éclaircissement du sujet, ce qui, pour le cas actuel, me semble hautement incontestable; on ne fait ainsi qu'étendre à l'étude de la vie collective un droit scientifique dès long-temps usuel dans l'étude de la vie individuelle. Un retour suffisant à la saine appréciation logique de la différence fondamentale entre l'histoire abstraite et l'histoire concrète conduira spontanément le lecteur à dissiper sans difficulté l'incertitude qui pourrait lui rester à cet égard.

Du reste, l'esprit philosophique de ce Traité est, sans doute, assez prononcé maintenant pour que l'emploi soutenu de cet indispensable artifice sociologique ne conduise jamais le lecteur à méconnaître la solidarité nécessaire de ces deux mouvemens simultanés, dont l'évidente connexité, déjà érigée en principe par l'ensemble des conceptions, soit scientifiques, soit logiques, du quatrième volume, se trouve d'ailleurs directement établie d'avance d'après nos explications historiques, et surtout résulte spontanément de la leçon précédente, qui a finalement montré le régime monothéique du moyen-âge comme la commune source immédiate de l'une et l'autre impulsion. Toutefois, afin de prévenir, autant que possible, les déviations involontaires que pourrait, à ce sujet, susciter momentanément un tel mode d'appréciation, il n'est pas ici inutile de rappeler d'abord, en général, l'obligation fondamentale d'avoir toujours en vue l'intime corelation effective de ces deux ordres de phénomènes sociaux, tout en procédant, pour plus de netteté, à l'analyse séparée de chacun d'eux. Or, il est certainement évident que ces deux mouvemens hétérogènes, malgré leur spontanéité nécessaire, ont dû constamment exercer l'un sur l'autre une réaction très puissante pour se consolider et s'accélérer mutuellement. La décomposition croissante, spirituelle ou temporelle, de l'ancien système social ne pouvait successivement s'accomplir sans faciliter aussitôt l'essor graduel des élémens correspondans du nouveau système, en diminuant les principaux obstacles qui le retardaient; de même, en sens inverse, le développement progressif des nouveaux élémens sociaux devait, non moins naturellement, imprimer un important surcroît d'énergie à l'action révolutionnaire, et surtout rendre ses résultats plus expressément irrévocables. Cette double relation permanente n'est pas seulement incontestable depuis que l'antagonisme des deux systèmes a commencé à devenir direct et pleinement caractéristique: elle était, au fond, tout aussi réelle, quoique plus difficilement appréciable, pendant que la lutte restait encore indirecte et vaguement définie, sous la conduite immédiate et exclusive de l'esprit métaphysique proprement dit. Personne aujourd'hui ne saurait méconnaître la grande influence de la désorganisation successive du régime théologique et militaire depuis le moyen-âge pour seconder le développement scientifique et industriel de la civilisation moderne, dont la spontanéité fondamentale a même été souvent mal appréciée en attribuant à cette considération indispensable une irrationnelle exagération. Mais la réaction inverse, quoique beaucoup moins connue jusqu'ici, n'est pas, en effet, moins certaine, ni moins importante. La suite de ce travail doit bientôt fournir au lecteur plusieurs occasions capitales de sentir spontanément que le développement de l'esprit positif, avant même que son intervention devînt explicite, a pu seul donner une véritable consistance à l'ascendant graduel de l'esprit métaphysique sur l'esprit théologique: sans une telle influence, cette lutte continue, au lieu de tendre vers une vraie rénovation philosophique, n'eût pu conduire qu'à de vaines et interminables discussions; puisque, l'esprit métaphysique ne pouvant, par sa nature, accomplir la démolition successive de la philosophie théologique que d'après sa disposition caractéristique à détruire les conséquences au nom des principes, il devait nécessairement consacrer toujours les bases intellectuelles, au moins les plus générales, de cette même philosophie dont il ruinait essentiellement l'efficacité sociale, et dont la décadence mentale ne pouvait ainsi jamais sembler pleinement irrévocable. Aujourd'hui surtout, c'est parce qu'on n'a pas communément assez apprécié l'influence philosophique propre à l'esprit positif que l'on conserve encore trop souvent des illusions si désastreuses sur la perpétuité indéfinie du régime théologique convenablement modifié, comme j'aurai lieu de l'expliquer ultérieurement. On peut faire, dans l'ordre temporel, des remarques essentiellement équivalentes, et certes non moins évidentes, sur la réaction capitale que l'essor graduel de l'esprit industriel a dû exercer de plus en plus pour rendre hautement irrévocable, chez les modernes, le décroissement spontané de l'esprit militaire, quoique leur antagonisme n'ait été jusqu'ici presque jamais direct: faute d'une telle base générale, la rivalité politique des légistes envers les militaires aurait pu se prolonger indéfiniment sans jamais pouvoir aboutir à un véritable changement de système; c'est la prépondérance universelle de la vie industrielle qui seule fait maintenant sentir instinctivement à tous les hommes judicieux l'incompatibilité radicale de tout régime militaire avec la nature caractéristique de la civilisation actuelle.

Ces indications sommaires suffisent ici, sans doute, pour faire d'avance convenablement ressortir, en général, l'enchaînement nécessaire et continu des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens, l'un critique, l'autre organique, que nous devons désormais analyser séparément, en prévenant ainsi le seul grave inconvénient philosophique de cette indispensable décomposition méthodique, c'est-à-dire la tendance à dissimuler l'intime connexité des deux séries de phénomènes sociaux. Nous pouvons donc entreprendre directement l'examen qui constitue l'objet propre de ce chapitre, en procédant d'abord à l'appréciation rationnelle de la désorganisation croissante du système théologique et militaire pendant le cours des cinq derniers siècles.

Quoique le caractère essentiellement négatif de cette grande opération révolutionnaire doive naturellement inspirer, envers une telle période, une sorte de répugnance philosophique, cependant l'esprit général de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, et spécialement l'ensemble des explications contenues au chapitre précédent, ont dû d'avance dissiper spontanément ce qu'il pourrait y avoir d'anti-scientifique dans une semblable disposition, en faisant pressentir que, malgré les profondes aberrations et les désordres déplorables qui devaient la distinguer, cette mémorable phase sociale constitue néanmoins, à sa manière, un intermédiaire aussi indispensable qu'inévitable dans la marche lente et pénible du développement humain. A l'état catholique et féodal, le système théologique et militaire était déjà, au fond, comme nous l'avons reconnu, en décadence imminente, sans que rien pût dès lors le préserver d'une prochaine et rapide décomposition radicale; or, d'un autre côté, l'évolution propre et directe des nouveaux élémens sociaux commençait à peine alors à être distinctement ébauchée, sans que leur tendance politique finale pût être encore aucunement soupçonnée, jusqu'à ce qu'une longue élaboration ultérieure leur eût permis de manifester graduellement leur aptitude nécessaire, si mal appréciée, même aujourd'hui, des meilleurs esprits, à fournir les bases solides d'une vraie réorganisation. Il était donc évidemment contradictoire aux lois naturelles du mouvement social que le passage d'un système à l'autre s'opérât par substitution immédiate, en prévenant toute discontinuité organique, quand même tous les pouvoirs humains auraient pu alors généreusement consentir au chimérique sacrifice de leurs dispositions les plus naturelles et de leurs intérêts les plus légitimes. Ainsi, les sociétés modernes ne pouvaient aucunement éviter de se trouver, pendant plusieurs siècles, d'une manière de plus en plus prononcée, dans cette situation profondément exceptionnelle, mais nécessairement transitoire, où le principal progrès politique serait, au fond, par une nécessité toujours croissante, essentiellement négatif, tandis que l'ordre public serait surtout maintenu par une résistance de plus en plus rétrograde; double caractère parvenu aujourd'hui à sa plus haute intensité. Quant à l'indispensable office général que ce mouvement de décomposition devait accomplir dans l'évolution totale des sociétés modernes, je l'ai d'avance suffisamment indiqué en expliquant, dès le début du volume précédent, la destination essentielle de la doctrine révolutionnaire, qui a dû finalement devenir le principal organe d'une telle suite d'opérations. Outre sa puissante influence, ci-dessus rappelée, pour seconder l'essor naturel des nouveaux élémens sociaux, par la suppression croissante des entraves primitives, son efficacité politique, et même philosophique, a surtout consisté à rendre non-seulement possible mais inévitable un vrai changement de système, soit en manifestant de plus en plus l'insuffisance radicale de l'ancienne organisation, soit aussi en dissipant graduellement les obstacles nécessaires qui interdisaient spontanément à notre faible intelligence jusqu'à la simple conception de toute véritable régénération, comme je l'ai établi au quarante-sixième chapitre. Sans la salutaire impulsion de cette énergie critique, il n'est pas douteux que l'humanité languirait encore sous ce régime provisoire qui, après avoir été indispensable à son enfance, tendait ensuite à la prolonger indéfiniment, en conservant sa prépondérance malgré le suffisant accomplissement de sa principale destination. On doit même reconnaître que, pour remplir convenablement son office essentiel, le mouvement critique avait besoin d'être poussé, surtout mentalement, jusqu'à son dernier terme naturel: car, sans l'entière suppression des divers préjugés, soit religieux, soit politiques, relatifs à l'ancienne organisation, notre apathie intellectuelle et sociale se serait certainement bornée à chercher un dénouement facile mais illusoire, en se contentant de faire subir au système primitif de vaines modifications, impuissantes à apporter aucune satisfaction suffisante et durable aux nouveaux besoins de l'humanité. Quoique une telle émancipation ne puisse, sans doute, constituer qu'une condition purement négative, il n'en faut pas moins l'envisager, même aujourd'hui, comme un préambule rigoureusement indispensable à toute saine spéculation philosophique sur une vraie réorganisation sociale, ainsi que j'aurai lieu de le faire bientôt sentir. Il serait donc superflu d'insister ici davantage pour dissiper, à ce sujet, la répugnance naturelle que doit inspirer, en tous genres, le spectacle de la destruction; chacun peut déjà suffisamment sentir d'avance l'importance capitale, bien que transitoire, de ce grand mouvement critique, dont l'exacte appréciation se rattache d'ailleurs, d'une manière si directe et si intime, à l'étude générale de la situation actuelle de l'élite de l'humanité.

Cette désorganisation croissante doit être distinctement examinée à partir d'une époque plus reculée que celle communément adoptée par les plus judicieux philosophes, qui, d'après une analyse mal conçue, ne font presque jamais remonter une telle investigation historique au-delà du seizième siècle. Son vrai point de départ, dont l'indication est ici nécessaire afin de prévenir, autant que possible, le vague et l'incertitude des spéculations, devient aisément assignable d'après la théorie fondamentale établie au chapitre précédent sur la principale destination propre au régime monothéique du moyen-âge, envisagé comme devant constituer, par sa nature, la dernière phase essentielle du système théologique et militaire. Il est facile de reconnaître, en effet, que, dès la fin du treizième siècle, la constitution catholique et féodale avait suffisamment rempli, sous les rapports les plus importans, du moins selon sa véritable mesure naturelle, son office, indispensable mais passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine; et que, en même temps, les conditions nécessaires de son existence politique avaient déjà reçu de graves et irréparables altérations, annonçant avec évidence une imminente décomposition: ce qui conduit à reporter au commencement du quatorzième siècle la véritable origine historique de cette immense élaboration révolutionnaire, à laquelle toutes les classes de la société ont, dès lors, chacune à sa manière, constamment participé. Dans l'ordre spirituel, le célèbre pontificat de Boniface VIII caractérise hautement l'époque inévitable où le pouvoir catholique, après avoir noblement accompli, eu égard aux temps et aux moyens, sa grande mission sociale relative au premier établissement politique de la morale universelle, comme je l'ai expliqué, est naturellement conduit à dépasser très vicieusement le but, en s'efforçant désormais de constituer, pour un intérêt isolé, une chimérique domination absolue, de manière à soulever nécessairement d'universelles résistances, aussi justes que redoutables, pendant que d'ailleurs il avait déjà commencé à manifester hautement son impuissance radicale à diriger réellement le mouvement mental, dont l'importance devenait alors graduellement prépondérante dans le système général de la civilisation moderne. L'imminente désorganisation spontanée du catholicisme était même indiquée, dès l'origine du quatorzième siècle, d'après de graves symptômes précurseurs, soit par le relâchement presque général du véritable esprit sacerdotal, soit par l'intensité croissante des tendances hérétiques. Ce double commencement de décomposition intime fut d'abord, sans doute, efficacement combattu par la mémorable institution des franciscains et des dominicains, si sagement adaptée, un siècle auparavant, à une telle destination, et qu'il faut regarder, en effet, comme le plus puissant moyen de réformation et de conservation qui pût être vraiment compatible avec la nature d'un tel système: mais son influence préservatrice devait être bientôt épuisée, et sa nécessité unanimement reconnue ne pouvait finalement que faire mieux ressortir la prochaine décadence inévitable d'un régime qui avait reçu vainement une telle réparation. En même temps, les moyens violens introduits alors, sur une grande échelle, pour l'extirpation des hérésies, constituaient nécessairement l'un des signes les moins équivoques de cette insurmontable fatalité: car aucune domination spirituelle ne pouvant évidemment reposer, en dernière analyse, que sur l'assentiment volontaire des intelligences, tout notable recours spontané à la force matérielle doit être considéré, à son égard, comme le plus irrécusable indice d'un déclin imminent et déjà senti. Par ces divers motifs, il est donc aisé de concevoir que l'ébranlement décisif du système catholique devait, à tous égards, commencer au quatorzième siècle, surtout relativement à ses attributions les plus centrales.

De même, dans l'ordre temporel, c'est aussi alors que le décroissement spontané de la constitution féodale a dû devenir graduellement irrévocable, par suite d'un suffisant accomplissement de sa principale destination militaire, caractérisée au chapitre précédent. Car, l'admirable système d'opérations défensives, qui distingue l'activité guerrière propre au moyen-âge, avait dû comprendre successivement deux séries principales d'efforts essentiels pour protéger convenablement le premier essor de la civilisation moderne, d'abord contre les irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes du nord, et ensuite contre l'imminente invasion du monothéisme musulman. Quelque puissans obstacles qu'ait dû long-temps offrir la première opération, où le plus grand homme du moyen-âge trouva surtout un si noble emploi de son infatigable énergie, la seconde lutte devait être, par sa nature, beaucoup plus difficile et plus lente: puisque le catholicisme, principal mobile universel de cette mémorable époque, fournissait, sous le premier aspect, un moyen capital de consolidation des résultats militaires, par la possibilité des conversions nationales chez les polythéistes; tandis que, au contraire, cette force fondamentale s'opposait directement, dans le second cas, à toute conciliation finale, vu l'incompatibilité radicale qui devait évidemment exister entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également, de toute nécessité, à l'empire universel, quoique par des moyens et avec des caractères essentiellement différens. Les croisades, abstraction faite de tant d'importans résultats accessoires ou indirects qu'on y a trop exclusivement remarqués, et même indépendamment de la haute influence qui leur appartenait alors immédiatement pour mieux lier les divers peuples européens en leur imprimant une activité collective suffisamment prolongée, constituaient surtout, par leur nature, le seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale du redoutable prosélytisme musulman, dès lors essentiellement réduit à l'orient, où son action pouvait devenir vraiment progressive. Mais un tel procédé ne pouvait, évidemment, être appliqué avec un succès soutenu qu'après l'entière cessation des migrations septentrionales, par suite d'une combinaison convenable d'énergiques résistances et de sages concessions: c'est pourquoi la principale défense du catholicisme contre l'islamisme a dû précisément devenir le but prépondérant de l'activité militaire pendant les deux siècles de pleine maturité du système politique propre au moyen-âge. Toutefois, malgré les inquiétudes, sérieuses mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter, même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension occidentale des armes musulmanes, il est clair que cette grande opération défensive était essentiellement accomplie dès la fin du treizième siècle, et ne tendait dès-lors à se perpétuer abusivement que par l'aveugle impulsion des habitudes ainsi contractées; sauf l'action régulière, long-temps si utile, d'une admirable institution spéciale, heureusement consacrée à la consolidation continue de cet éminent résultat, dont le maintien suffisant cessait désormais d'exiger l'intervention permanente de la masse des populations chrétiennes. L'organisme féodal avait donc, à cette époque, déjà rempli son principal office pour l'évolution générale des sociétés modernes: par suite, l'esprit militaire qui le caractérisait, graduellement privé de sa grande destination protectrice et conservatrice, a depuis tendu de plus en plus à devenir profondément perturbateur, surtout à mesure que la papauté perdait son autorité européenne, comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est ainsi que la décadence temporelle du régime propre au moyen-âge a dû nécessairement, aussi bien que sa décadence spirituelle, et par des motifs de même nature, manifester, vers le début du quatorzième siècle, un évident caractère d'irrévocabilité, que son cours spontané n'avait pu jusque alors offrir, tant qu'il restait à ce régime quelque fonction indispensable à remplir dans le système de notre civilisation. Son énergie militaire a, sans doute, rendu long-temps encore d'éminens services partiels pour garantir la nationalité des principaux peuples européens: mais il importe de remarquer que ces divers services n'étaient plus que relatifs surtout aux perturbations même que la prolongation démesurée d'une telle activité suscitait partout de plus en plus, et qui auparavant se trouvaient essentiellement contenues par la prépondérance spontanée d'une plus noble destination commune. En assignant ainsi le vrai point de départ propre au grand mouvement de décomposition dont nous commençons l'appréciation philosophique, on voit donc enfin, soit au spirituel, soit au temporel, que la désorganisation continue de la constitution catholique et féodale, dernière phase générale du système théologique et militaire, devient sensible à l'époque même où, après le suffisant accomplissement de sa mission fondamentale, son ascendant politique devait tendre désormais à entraver de plus en plus l'évolution finale des sociétés modernes; ce qui garantit nécessairement la pleine rationnalité d'une telle détermination.

Pour être maintenant analysée ici d'une manière vraiment scientifique, cette immense élaboration révolutionnaire des cinq derniers siècles doit être d'abord soigneusement divisée en deux parties successives, très nettement distinctes par leur nature, quoique toujours confondues jusqu'à présent: l'une, comprenant le quatorzième et le quinzième siècles, où le mouvement critique reste essentiellement spontané et involontaire, sans la participation régulière et tranchée d'aucune doctrine systématique; l'autre, embrassant les trois siècles suivans, où la désorganisation, devenue plus profonde et plus décisive, s'accomplit surtout désormais sous l'influence croissante d'une philosophie formellement négative, graduellement étendue à toutes les notions sociales de quelque importance; de façon à indiquer dès-lors hautement la tendance générale des sociétés modernes à une entière rénovation, dont le vrai principe reste toutefois radicalement enveloppé d'une vague indétermination. Cette distinction indispensable répandra, j'espère, une vive lumière sur l'ensemble, encore si mal apprécié, de cette mémorable époque, qui constitue le lien immédiat de notre situation actuelle avec la suite des phases antérieures de l'humanité.

Quelque puissante qu'ait été historiquement l'efficacité destructive de la doctrine critique proprement dite, on lui attribue communément une influence très exagérée, dont la notion devient même profondément irrationnelle, quand on y rapporte exclusivement la désorganisation totale de l'ancien système social, comme s'accordent à le faire habituellement aujourd'hui les défenseurs et les adversaires de ce système. Le véritable esprit philosophique montre clairement, ce me semble, que, loin d'avoir pu produire par elle-même une telle décomposition, cette doctrine a dû, au contraire, en résulter nécessairement, quand la démolition spontanée a atteint un certain degré, qui sera déterminé ci-après: car, dans toute autre hypothèse, l'origine réelle de la théorie révolutionnaire serait évidemment incompréhensible; quoique sa réaction inévitable ait dû ensuite devenir indispensable à l'entier accomplissement d'une pareille phase, et surtout à l'indication caractéristique de son issue finale, ainsi que je l'expliquerai bientôt. Outre que cette appréciation vulgaire exagère, évidemment, au-delà de toute possibilité, l'influence politique de l'intelligence, elle constitue donc ici, par sa nature, une sorte de cercle vicieux. L'ensemble de l'époque révolutionnaire ne saurait, en conséquence, être rationnellement conçu qu'autant que la formation et le développement de la doctrine critique sont regardés comme précédés et déterminés par un progrès suffisant dans la décomposition purement spontanée que nous devons d'abord apprécier sommairement, suivant l'ordre ci-dessus indiqué.

Rien ne saurait mieux confirmer la démonstration établie au chapitre précédent, sur la nature éminemment transitoire de la constitution catholique et féodale propre au moyen-âge, que la ruine irréparable d'un tel organisme par le seul conflit mutuel de ses principaux appareils, sans aucune attaque systématique, pendant les deux siècles qui ont immédiatement suivi les temps même de sa plus grande splendeur. On peut, en effet, reconnaître aisément que cette mémorable économie contenait, à beaucoup d'égards, par sa structure caractéristique, des germes essentiels de décomposition intime, dont les ravages spontanés ont été seulement suspendus ou dissimulés tant que la commune destination sociale a dû, conformément à nos explications antérieures, maintenir, entre les diverses parties, par son uniforme prépondérance, une combinaison nécessairement temporaire. Il doit suffire ici d'apprécier les causes les plus universelles de cette imminente dissolution naturelle, en considérant d'abord, sous ce point de vue, la division politique la plus générale entre les deux grands pouvoirs du système, et ensuite la principale subdivision propre à chacun d'eux.

Sous le premier aspect, il est incontestable que l'admirable établissement d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, quelque indispensable qu'il dût être à l'accomplissement réel de l'évolution spéciale réservée au moyen-âge, et quelque immense perfectionnement qu'il ait même apporté à la théorie fondamentale de l'organisme social, comme je l'ai déjà prouvé, devait ensuite devenir un principe inévitable de décomposition active pour le régime correspondant, par l'incompatibilité nécessaire qui, dès l'origine, régnait, plus ou moins explicitement, entre les deux autorités, soit à raison d'un état de civilisation trop peu conforme à un aussi éminent progrès, soit d'après l'inaptitude radicale de la seule philosophie qui pût alors y présider. J'ai d'abord établi, dans le cours des deux chapitres précédens, que le monothéisme est, par sa nature, en opposition plus ou moins prononcée avec la prépondérance de l'activité militaire; à moins que, par une anomalie contraire au véritable caractère essentiel de cette phase théologique, il ne se constitue, suivant le mode musulman, en maintenant la concentration primitive des deux pouvoirs; et, alors même, le polythéisme est-il nécessairement beaucoup plus conforme à tout développement intense et soutenu du système militaire. Mais, sous le vrai régime monothéique, dont la séparation générale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique devient le principal attribut, il existe inévitablement une sorte de contradiction intime, directe quoique implicite, entre une telle disposition et la nature encore militaire de l'organisation temporelle correspondante, vu la tendance spontanée vers la plus entière unité de pouvoir, toujours propre à l'esprit guerrier, même après l'altération capitale qu'il dut alors subir par la transformation nécessaire du système de conquête en système essentiellement défensif. C'est surtout par-là que cette grande séparation, malgré sa haute utilité immédiate, doit être regardée, à cette époque, comme une tentative éminemment prématurée, dont l'efficacité complète et durable est réservée au développement final des sociétés modernes, puisque l'activité industrielle, devenue enfin prépondérante, y doit seule être, par sa nature, pleinement compatible avec la consolidation régulière d'une telle division fondamentale. En outre, si l'esprit féodal, en tant que militaire, devait être spontanément hostile à cette institution caractéristique, il faut reconnaître que, d'un autre côté, l'esprit catholique, en tant que théologique, tendait aussi, avec presque autant d'énergie, à l'altérer radicalement en sens inverse, en poussant habituellement l'autorité sacerdotale à dépasser essentiellement des limites vagues et empiriques, qui n'avaient jamais pu être réellement assujéties à aucun principe rationnel. Une démarcation vraiment systématique, dont j'ai déjà signalé le principe général, ne pourra être un jour solidement établie entre les deux puissances élémentaires, sauf les perturbations secondaires dues à l'inévitable conflit des passions humaines, que sous l'ascendant ultérieur de la philosophie positive, éminemment propre à la constituer spontanément d'après l'ensemble des véritables lois de l'organisme social, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement dans la suite. Tant que l'esprit théologique reste prépondérant, il est clair, au contraire, que la triple nature éminemment vague, arbitraire, et néanmoins absolue, qui caractérise, de toute nécessité, les diverses conceptions religieuses, ne saurait permettre d'instituer, à cet égard, aucun frein intellectuel et moral, susceptible de contenir suffisamment les opiniâtres stimulations de l'orgueil et les illusions spontanées de la vanité: en sorte que, sous ce régime, la séparation effective des deux pouvoirs a dû être surtout empirique, d'après l'indépendance mutuelle propre à leurs origines respectives, maintenue ensuite par leur antagonisme continu, suivant les explications du chapitre précédent. La discipline mentale spécialement rigoureuse, et finalement oppressive, que ces mêmes caractères essentiels ont dû rendre de plus en plus indispensable, afin d'entretenir, d'une manière aussi précaire que pénible, une convergence convenable, a dû d'ailleurs fortifier beaucoup la tendance inévitable du pouvoir sacerdotal à l'usurpation universelle. Enfin, quoique la plupart des philosophes aient, à cet égard, attribué une influence très exagérée à la principauté temporelle annexée au suprême pontificat, puisque cette souveraineté exceptionnelle n'a pris une grande importance qu'au temps même où le système catholique était déjà en pleine décomposition politique, il ne faut pas cependant négliger cette considération secondaire, qui, en tout temps, a dû accessoirement concourir à développer, chez les papes, leur disposition spontanée à l'entière confusion des divers pouvoirs sociaux. Telle est donc, en résumé, sous tous les aspects essentiels, la singulière nature du régime propre au moyen-âge, que l'esprit féodal et l'esprit catholique, qui en constituaient les deux éléments généraux, tendaient nécessairement, chacun à sa manière, l'un par suite d'une civilisation trop imparfaite, l'autre à cause d'une philosophie trop vicieuse, à ruiner radicalement la division fondamentale qui caractérisait surtout cette mémorable constitution, dont la destination purement transitoire ne saurait être plus évidemment vérifiée que par un contraste aussi décisif. Ainsi, ce n'est point la décomposition spontanée de ce régime, à partir du quatorzième siècle, qui devrait habituellement nous étonner; ce serait bien plutôt sa permanence effective jusqu'à cette époque, si elle n'était déjà suffisamment expliquée, soit par le trop faible essor des nouveaux élémens sociaux, soit par la réalisation jusque alors incomplète de son office, fondamental quoique temporaire, pour l'ensemble de l'évolution sociale, conformément à nos démonstrations antérieures.

On obtiendra des conclusions analogues en considérant maintenant la principale subdivision de chacun des deux grands pouvoirs, spirituel ou temporel, c'est-à-dire la relation correspondante entre l'autorité centrale et les autorités locales. Il est aisé de sentir, à cet égard, que l'harmonie intérieure de chaque pouvoir ne pouvait être plus stable que leur combinaison mutuelle.

Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter que la hiérarchie catholique, malgré l'éminente supériorité de son énergique coordination, ne contînt nécessairement, par la nature du système, des germes spontanés d'une inévitable dissolution intime, indépendante d'aucune hostilité directe, quant aux relations générales entre la suprême autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux. Ces discordances intérieures devaient certainement outrepasser beaucoup ce degré universel de perturbation élémentaire que l'imperfection de l'humanité rend inséparable de toute constitution quelconque; elles avaient alors un caractère et une intensité propres au régime théologique correspondant. Les immenses efforts entrepris, à cette époque, avec tant de persévérance, par les hommes les plus avancés, pour réaliser, au profit de la civilisation moderne, tous les moyens d'ordre dont le monothéisme est susceptible, mériteront toujours d'autant plus la respectueuse admiration des vrais philosophes, qu'une telle propriété est moins conforme à la nature des doctrines théologiques, surtout depuis la séparation, d'ailleurs si indispensable, entre les deux puissances fondamentales. Quoiqu'on attribue abusivement aux opinions religieuses une tendance absolue à déterminer et à entretenir la convergence intellectuelle et morale, il est certain que l'esprit théologique, dans la situation mentale que suppose l'établissement régulier du monothéisme, et avant même que son principal ascendant ait pu être directement menacé, ne peut réellement conduire au degré suffisant d'unité sans la pénible intervention continue d'une discipline artificielle très rigoureuse, et bientôt plus ou moins oppressive, dont le maintien doit graduellement devenir incompatible, soit avec les prétentions excessives de ceux qui la dirigent, soit avec les résistances exagérées de ceux qui la subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère vague et arbitraire, et par suite nécessairement discordant, d'une telle philosophie, librement et activement cultivée. Avant que ce principe fondamental de dissolution ait pu produire, comme je l'indiquerai ci-dessous, la désorganisation finale de cette philosophie, il a dû exercer d'abord son inévitable influence en tendant long-temps à troubler profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique, lorsque les résistances partielles pouvaient acquérir une véritable importance par leur concentration spontanée en oppositions nationales, sous l'assistance naturelle des pouvoirs temporels respectifs. Les mêmes causes fondamentales qui, d'après le chapitre précédent, avaient dû tant limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme, agissaient alors, sous cet autre aspect, pour ruiner sa constitution intérieure, même indépendamment de toute dissidence dogmatique. Dans le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation des principaux philosophes catholiques, fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était toujours attribué, presque dès l'origine, envers la suprême autorité sacerdotale, des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement contraires à l'ensemble des conditions de l'existence politique du catholicisme: et cette opposition ne devait pas, sans doute, être moins réelle, quoique moins nettement formulée, chez les peuples plus éloignés du centre pontifical. La papauté, d'une autre part, tendait, en sens inverse, mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée de cette indispensable subordination, par sa disposition croissante à une exorbitante centralisation, qui, au profit de plus en plus exclusif des ambitions italiennes, devait justement soulever partout ailleurs d'énergiques et opiniâtres susceptibilités nationales. Tel est le double effort continu qui, avant même toute scission de doctrines, tendait directement à dissoudre l'unité intérieure du catholicisme, en le décomposant, contre son esprit fondamental, en églises nationales indépendantes. On voit que ce principe de décomposition équivaut essentiellement, dans un ordre de relations plus particulier, à celui précédemment caractérisé envers la combinaison politique la plus générale: il résulte, encore plus clairement, non d'influences plus ou moins accidentelles, mais de la nature même d'un tel système, considéré surtout dans ses bases intellectuelles trop imparfaites, et malgré l'admirable supériorité de sa structure propre, appréciée au chapitre précédent. Sous l'un comme sous l'autre aspect, cette désorganisation spontanée devait se trouver suffisamment contenue tant que le système n'avait point acquis tout son développement principal, et convenablement réalisé sa grande mission temporaire. Mais rien ne pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition quand, par l'accomplissement essentiel de ces deux conditions, la considération d'un but d'activité commun a nécessairement cessé d'être assez prépondérante pour détourner ces divers élémens de leur discordance naturelle.

J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une manière spéciale quoique sommaire, cette décomposition intérieure de la hiérarchie catholique, parce que la spontanéité en est jusque ici très mal appréciée, par suite de l'illusion très excusable qui résulte, à ce sujet, d'un sentiment exagéré de la perfection de cette admirable économie, où personne n'avait pu encore discerner convenablement les éminens attributs dus au beau génie politique de ses nobles fondateurs d'avec les imperfections radicales imposées par la nature d'un tel âge social combinée avec celle de la philosophie correspondante, et qui ne pouvaient permettre à cette immense création qu'une destinée fugitive et précaire. Mais nous sommes heureusement dispensés d'une semblable élaboration envers l'organisation temporelle, où l'antagonisme fondamental entre le pouvoir central de la royauté et les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a été assez bien apprécié, en général, par divers philosophes et surtout par Montesquieu, pour n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est ci-dessous quant à ses résultats principaux. La conciliation tentée par l'ordre féodal proprement dit, entre les deux tendances contradictoires à l'isolement et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement consacrées, ne pouvait, évidemment, comporter qu'une existence imparfaite et passagère, qui ne pouvait survivre à sa destination purement temporaire, et qui devait nécessairement entraîner la ruine spontanée d'une telle économie, soit que l'un ou l'autre des deux élémens dût acquérir graduellement une inévitable prépondérance, suivant la distinction ci-après expliquée.

Trois réflexions générales méritent d'être ici notées au sujet de cette spontanéité de décomposition qui, à tant d'égards, caractérise si hautement le régime propre au moyen-âge. La première, déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation décisive de l'appréciation fondamentale établie au chapitre précédent sur la nature essentiellement transitoire de cette phase extrême du système théologique et militaire. On peut ainsi sentir aisément que tout doit sembler radicalement contradictoire et profondément incompréhensible dans l'étude sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un tel régime d'après l'esprit absolu de la philosophie politique aujourd'hui dominante, tandis que, au contraire, tout s'y coordonne naturellement et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle d'un office indispensable mais nécessairement passager pour l'ensemble de l'évolution humaine. En second lieu, l'aptitude spéciale de ce régime à seconder éminemment l'essor direct des nouveaux élémens sociaux n'est pas moins clairement manifestée par cette décomposition spontanée, que sa tendance caractéristique à permettre graduellement la désorganisation finale du système théologique et militaire. Car, les divers conflits permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur nature, extrêmement propres à faciliter et même à stimuler un tel essor, ainsi que je l'indiquerai plus expressément au chapitre suivant, en intéressant immédiatement chacun des différens pouvoirs antagonistes au développement continu des nouvelles forces sociales particulières à la civilisation moderne, par le besoin d'y trouver d'importans auxiliaires dans leurs contestations mutuelles. Il faut, en dernier lieu, regarder cette spontanéité de décomposition comme un caractère vraiment distinctif du régime catholique et féodal, en ce sens qu'elle y était beaucoup plus profondément marquée qu'en aucun autre régime antérieur. Dans l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était pourtant bien plus parfaite, il est fort remarquable, ce me semble, que les premiers agens de la désorganisation du catholicisme soient toujours et partout sortis du sein même du clergé catholique; tandis que le passage du polythéisme au monothéisme n'a jamais présenté rien d'analogue, par suite de cette confusion fondamentale des deux puissances qui caractérisait le régime polythéique de l'antiquité. Telle est, en général, la destinée purement provisoire de la philosophie théologique que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement et moralement, elle devient toujours moins consistante et moins durable, comme le témoigne hautement l'examen comparatif de ses principales phases historiques; car, le fétichisme primitif était réellement encore mieux enraciné et plus stable que le polythéisme lui-même, qui, à son tour, a certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur intrinsèque, soit en durée effective: ce qui, avec les principes ordinaires, doit naturellement constituer un paradoxe inexplicable, que notre théorie, au contraire, résout avec facilité, en représentant spontanément le progrès rationnel des conceptions théologiques comme ayant dû surtout consister en un continuel décroissement d'intensité.

Une considération trop exclusive de cette remarquable spontanéité de décomposition qui caractérise l'ensemble du régime propre au moyen-âge, pourrait d'abord faire penser que la désorganisation nécessaire de ce régime aurait pu être ainsi entièrement abandonnée à son cours naturel, jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent assez développés pour entreprendre une lutte directe et décisive, sans exiger la périlleuse intervention spéciale d'une doctrine critique formellement érigée en système de négation absolue, et de façon, par suite, à éviter essentiellement les immenses embarras qui en sont résultés. Mais une semblable appréciation serait aussi vicieuse, en sens inverse, que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui, exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie puissance de cette philosophie négative, en fait uniquement dériver toute la dissolution de la constitution catholique et féodale, indépendamment d'aucune décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique ayant dû précéder, restait nécessairement insuffisante, si, parvenue à un certain degré, ci-après déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement un caractère systématique, rigoureusement indispensable à la véritable issue générale d'une telle élaboration sociale. Non-seulement la doctrine critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué beaucoup à accélérer et à propager la désorganisation naturelle du régime propre au moyen-âge, et par suite de l'ensemble du système théologique et militaire, dont il constituait la dernière phase essentielle: mais sa principale destination, où elle ne pouvait être aucunement suppléée, a surtout consisté à servir alors d'organe nécessaire au besoin croissant d'une entière réorganisation sociale, en manifestant l'impuissance de plus en plus complète du système ancien à diriger le mouvement fondamental de la civilisation moderne, et en rendant hautement irrévocable cette dissolution spontanée, qui, sans cela, eût tendu naturellement à faire concevoir la grande solution politique comme toujours réductible à une simple restauration, quoique celle-ci devînt, au fond, de plus en plus chimérique. Dans leurs luttes même les plus intenses, les diverses forces catholiques et féodales conservaient spontanément un respect sincère et profond pour tous les principes essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée finale des graves atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir de tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané eût pu se prolonger presque indéfiniment sans caractériser la décadence radicale du régime correspondant, tant que rien de systématique ne venait s'y mêler pour consacrer, par une formule négative correspondante, chacune des pertes successives du régime ancien, ainsi devenues irréparables. Un examen superficiel pourrait d'abord faire confondre, par exemple, l'audacieuse spoliation des églises françaises et germaniques au profit des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation des biens ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle; et cependant l'une n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais momentanée, bientôt suivie d'une large et facile réparation, tandis que l'autre tendait hautement à la ruine irrévocable de l'organisation catholique: or, cette différence capitale entre deux mesures matériellement analogues résulte surtout de ce que la première, indépendante de tout principe hostile, ne constituait qu'un violent expédient financier, dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un imminent besoin public, au lieu que la seconde se rattachait directement à une doctrine formelle de désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale. C'est ainsi que, à tous égards, et dans ses divers degrés, la philosophie négative ou révolutionnaire des trois derniers siècles, quoique ne pouvant être primitivement qu'une simple conséquence générale de la nouvelle situation sociale amenée par la dissolution spontanée du régime ancien, devait ensuite exercer une indispensable réaction pour imprimer à cette marche naturelle un caractère vraiment décisif, propre à mettre en évidence le besoin croissant d'une régénération finale: jusque là, et tant que la décomposition, purement politique ou même morale, ne s'étendait point directement aux principes intellectuels de l'antique constitution, les altérations successives, quelque graves qu'elles pussent être, d'après les différens conflits partiels, se présentaient toujours nécessairement comme susceptibles de rectifications suffisantes à l'issue de conflits inverses. Sans l'influence nécessaire de cette doctrine critique, les peuples modernes eussent consumé indéfiniment leur principale activité politique en une déplorable prolongation, aussi dangereuse que stérile, de l'antagonisme propre au moyen-âge, entre les élémens d'un système déjà essentiellement ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir de plus en plus hostile au développement ultérieur de l'évolution sociale. Car, malgré son impuissance finale à diriger désormais le mouvement humain, ce système devait naturellement conserver ses prétentions à la suprématie tant qu'elle ne lui était pas directement déniée; en sorte qu'aucune véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée, ni même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas d'abord suffisamment opéré. A quelques orages qu'ait donné lieu cette indispensable opération préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, dès lors même difficilement appréciables, en posant seule un terme réellement décisif à la suite presque indéfinie des agitations intestines de l'ancien système social. Tel devait donc être le principal office directement propre à la doctrine critique, que la décomposition spontanée de la constitution catholique et féodale rendait seulement possible, sans pouvoir aucunement y suppléer. Quant à l'hypothèse qui représenterait la dissolution finale du régime monothéique comme ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement calme, sans exiger l'intervention active et prolongée d'une semblable doctrine, par la seule opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux, on n'y saurait voir certainement qu'une pure utopie philosophique, entièrement inconciliable avec la véritable marche de la civilisation moderne: puisque, après leur premier élan au moyen-âge, l'esprit scientifique et l'activité industrielle, loin d'être immédiatement susceptibles d'une destination politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver leur essor caractéristique, ne pouvaient ensuite se développer convenablement que lorsque le système théologique et militaire aurait d'abord été suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant, quoique leur influence sociale ait dû devenir, en dernier lieu, et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre toute vaine restauration du passé.

L'inévitable avénement de cette philosophie négative n'est pas à son tour, plus difficile à démontrer que son indispensable coopération dans l'évolution générale des sociétés modernes. En s'arrêtant surtout, comme nous pouvons le faire en ce moment, à la première des deux phases essentielles que j'y distinguerai ci-après, et qui aboutit à la désorganisation radicale de la constitution catholique par le protestantisme proprement dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait spontanément résulter, en temps convenable, de la nature même du régime monothéique. D'abord, le monothéisme introduit toujours nécessairement, au sein de la théologie, un certain esprit individuel d'examen et de discussion, par cela seul que les croyances secondaires n'y sauraient être spécialisées au même degré que dans le polythéisme, où les moindres détails étaient d'avance dogmatiquement fixés: c'est ainsi que tout régime monothéique doit naturellement procurer aux intelligences un premier état normal de liberté philosophique, ne fût-ce que pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance surnaturelle dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit d'hérésie théologique, évidemment étranger au polythéisme, fut-il constamment inséparable d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables divergences que doit produire cette libre activité spéculative à l'égard de conceptions essentiellement vagues et arbitraires. Mais cette tendance universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même laisse distinctement apercevoir, devait évidemment recevoir du catholicisme son principal développement, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, à cause de la division fondamentale des deux puissances qui en constituait le caractère essentiel: puisqu'une telle séparation provoquait directement à l'extension régulière des habitudes de libre examen depuis les discussions purement théologiques jusqu'aux questions vraiment sociales, pour y constater successivement les légitimes applications spéciales de la doctrine commune. Quoique cette influence nécessaire se soit fait plus ou moins sentir pendant tout le cours du moyen-âge, la décomposition spontanée du régime correspondant a dû surtout lui procurer un énergique accroissement, d'après l'usage plus continu et plus important d'une telle liberté intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus apprécié, qui a naturellement désorganisé le système catholique, soit par la lutte des divers pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit par l'opposition des clergés nationaux au pontificat central. Telle est, en réalité, l'origine primitive, certes pleinement inévitable, de cet appel au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement le protestantisme, première phase générale de la philosophie révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si long-temps contre les papes l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes des églises nationales aux décisions romaines, ne pouvaient certainement éviter de s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique, un droit personnel d'examen, qui, de sa nature, ne devait pas, sans doute, rester indéfiniment concentré entre de telles intelligences ni sur de telles applications; et qui, en effet, spontanément étendu ensuite, par une invincible nécessité, à la fois mentale et sociale, à tous les individus et à toutes les questions, a graduellement amené la destruction radicale, d'abord de la discipline catholique, ensuite de la hiérarchie, et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente filiation générale ne saurait exiger ici de plus amples explications, sauf celles que son usage ultérieur va bientôt faire implicitement sentir.

Quant au caractère propre de cette philosophie transitoire, dont l'intervention croissante, pendant les trois derniers siècles, est maintenant démontrée, en principe, non moins inévitable qu'indispensable, il est clairement déterminé par la nature même de la destination que nous lui avons reconnue, et à laquelle pouvait seule convenablement satisfaire une doctrine systématique de négation absolue, successivement étendue aux principales questions morales et sociales, comme je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une autre intention, dès le début du volume précédent. C'est ce que la raison publique a depuis long-temps essentiellement reconnu, d'une manière implicite mais irrécusable, en consacrant, d'un aveu unanime, la dénomination très expressive de protestantisme, qui, bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle doctrine, ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble total de la philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le simple luthéranisme primitif, jusqu'au déisme du siècle dernier, et sans même excepter ce qu'on nomme l'athéisme systématique, qui en constitue la plus extrême phase[25], n'a jamais pu être historiquement qu'une protestation croissante et de plus en plus méthodique contre les bases intellectuelles de l'ancien ordre social, ultérieurement étendue, par une suite nécessaire de sa nature absolue, à toute véritable organisation quelconque. A quelques graves dangers que dût exposer cet esprit radicalement négatif, il faut y reconnaître une condition fondamentale de la grande transition intellectuelle et sociale que devait finalement diriger une telle philosophie. Car, dans les diverses révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu consister qu'en des modifications plus ou moins profondes d'un même système primordial, l'entendement humain pouvait toujours subordonner essentiellement la destruction de chaque forme ancienne à l'institution d'une forme nouvelle dont il apercevait plus ou moins nettement le principal caractère, de manière à éviter la situation exclusivement critique: or il n'en pouvait plus être ainsi pour cette révolution finale, destinée à accomplir la plus entière rénovation, non-seulement sociale, mais d'abord et surtout mentale, que puisse offrir l'ensemble total de l'évolution humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer alors l'opération critique long-temps avant que les nouveaux élémens sociaux pussent être assez élaborés pour indiquer spontanément, même par une vague approximation générale, la vraie tendance définitive de l'humanité, conduisait évidemment à concevoir la destruction de l'ordre ancien en vue d'un avenir radicalement indéterminé. Par une suite nécessaire de cette situation sans exemple, les principes critiques ne pouvaient certainement acquérir toute l'énergie convenable à leur destination qu'en devenant enfin essentiellement absolus. Si des conditions quelconques avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs dont ils proclamaient l'exercice systématique, comme elles ne pouvaient encore se rapporter aucunement au nouveau système social, dont la nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement connue, elles auraient été forcément inspirées par l'organisation même qu'il s'agissait de détruire, d'où serait résulté l'avortement total de cette indispensable opération révolutionnaire. Je dois me borner ici à rattacher le principe général de cette importante explication à l'ensemble de notre appréciation historique: quant à ses développements les plus essentiels, ils ont été déjà suffisamment indiqués au quarante-sixième chapitre, quoique sous un aspect un peu différent; la participation spéciale des divers dogmes critiques à leur destination commune se trouvera d'ailleurs historiquement déterminée ci-dessous, au moins sous forme implicite. Le profond caractère d'hostilité et de défiance systématiques, de plus en plus manifesté par cette philosophie négative envers tout pouvoir quelconque, sa tendance instinctive et absolue au contrôle et à la réduction des diverses puissances sociales, sont désormais assez motivés, soit dans leur inévitable origine, soit dans leur but indispensable, pour que le lecteur attentif puisse aisément suppléer aux éclaircissemens secondaires que je suis obligé d'écarter à ce sujet.

[Note 25:] Quoique cette phase finale de la philosophie métaphysique doive être, par cela même, suivant notre théorie, la plus rapprochée de l'état positif, et former ainsi, surtout aujourd'hui, une dernière préparation indispensable au vrai régime définitif de l'entendement humain, une appréciation superficielle ou malveillante peut seule faire confondre avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre, qui condamne, d'une manière dogmatiquement absolue, toute coopération essentielle des croyances religieuses à l'évolution générale de l'humanité, où la philosophie positive leur assigne rationnellement, au contraire, d'après sa loi la plus fondamentale, un office initial, long-temps indispensable, à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir, dans la pratique, en substituant le culte de la nature à celui du créateur, qu'à organiser une sorte de panthéisme métaphysique, d'où l'esprit pourrait aisément rétrograder vers les diverses phases successives du système théologique plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt une situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement catholique du véritable régime positif. J'ai cru convenable d'indiquer, en passant, cette explication spéciale, qui s'adresse exclusivement aux juges de bonne foi: quant aux autres, il serait évidemment superflu de s'en occuper.

Afin de compléter convenablement cette appréciation abstraite de la marche générale propre à la doctrine critique ou révolutionnaire des trois derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir sommairement la division nécessaire de son développement essentiel en deux grandes phases successives, qui partagent cette mémorable période historique en deux portions peu inégales. Dans la première, qui comprend les diverses formes principales du protestantisme proprement dit, le droit individuel d'examen, quoique pleinement proclamé, reste néanmoins toujours contenu entre les limites plus ou moins étendues de la théologie chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache alors surtout à ruiner, au nom même du christianisme, l'admirable système de la hiérarchie catholique, qui en constituait socialement la seule réalisation fondamentale: c'est là que le caractère d'inconséquence inhérent à l'ensemble de la philosophie négative se trouve le plus hautement prononcé, par la prétention constante à réformer le christianisme en détruisant radicalement les plus indispensables conditions de son existence politique. La seconde phase se rapporte essentiellement aux divers projets de déisme plus ou moins pur propres à ce qu'on appelle vulgairement la philosophie du XVIIIe siècle, quoique sa formation méthodique appartienne réellement au milieu du siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe, reconnu indéfini, mais on croit vainement pouvoir, en fait, y contenir la discussion métaphysique entre les limites les plus générales du monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent d'abord inébranlables, bien qu'elles soient à leur tour aisément renversées avant la fin de cette période, par un prolongement nécessaire de la même élaboration critique, chez les esprits dont l'émancipation est la plus avancée: l'inconséquence mentale est ainsi très notablement diminuée, par suite de l'uniforme extension de l'analyse destructive, mais l'incohérence sociale y devient peut-être encore plus sensible, d'après la tendance absolue à fonder éternellement la régénération politique sur une série exclusive de simples négations, qui ne pourraient finalement aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant naturellement fourni la principale transition historique de l'une à l'autre phase. Du reste, la seule appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce me semble, la formation nécessaire de chacune d'elles ainsi que leur filiation spontanée: car, si, d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait préalablement s'imposer des bornes qui facilitaient son admission, il est clair, d'une autre part, que ces limites, bien que toujours proposées comme absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, et que même le premier usage du droit de discussion avait dû conduire à de telles divagations ou perturbations religieuses que les plus énergiques intelligences devaient enfin éprouver un pressant besoin, à la fois mental et social, de se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement contraire à sa vraie destination primitive. La distinction générale de ces deux phases est tellement indispensable, que malgré leur extension naturelle, sous des formes diverses mais politiquement équivalentes, à tous les peuples de l'Europe occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer ci-dessous. Il a dû aussi exister entre elles une différence très prononcée quant à la participation plus ou moins importante, quoique toujours seulement accessoire, des nouveaux élémens sociaux. Car, l'esprit positif était certainement trop peu développé d'abord, concentré chez des intelligences trop exceptionnelles et trop isolées, et en même temps réduit encore à des sujets trop restreints, pour être susceptible d'exercer aucune notable influence sur l'avénement effectif du protestantisme, qui a dû, au contraire, utilement accélérer son propre essor: tandis que, dans la seconde phase, sa puissante intervention, bien que presque toujours indirecte, se fait distinctement sentir, pour procurer spontanément à l'analyse anti-théologique une consistance rationnelle qu'elle ne pouvait autrement obtenir, et qui doit finalement rester la principale base de son efficacité ultérieure.

Telles sont les diverses considérations fondamentales que je devais ici établir sommairement sur la marche nécessaire et l'enchaînement naturel des différens degrés essentiels propres au grand mouvement de décomposition radicale, d'abord spontané, et ensuite systématique, qui caractérise surtout l'évolution politique des sociétés modernes pendant les cinq derniers siècles, tendant à l'entière dissolution de la constitution catholique et féodale, dernier état général de l'organisme théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment expliqué, en principe, le profond intérêt de tant d'hommes éminens, et la sympathie instinctive des masses populaires, pour cette longue et mémorable élaboration, qui, malgré sa nature essentiellement révolutionnaire, n'en constituait pas moins un préambule strictement nécessaire à la régénération finale de l'humanité. Son cours graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition vraiment capitale qu'en vertu des craintes légitimes d'entier bouleversement social naturellement inspirées par ses divers progrès caractéristiques, et qui pouvaient seules procurer une véritable énergie à la résistance des anciens pouvoirs, eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés, à leur insu, à participer, sous des formes plus ou moins directes, à l'ébranlement universel. Les chefs, volontaires ou involontaires, qui dirigèrent successivement cet immense mouvement, à la fois politique et philosophique, furent nécessairement presque toujours placés, surtout depuis le XVIe siècle, dans une situation générale extrêmement difficile, qui doit faire juger avec une indulgence spéciale l'ensemble de leurs opérations, d'après l'obligation, de plus en plus contradictoire, et néanmoins insurmontable, de satisfaire également aux besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui, bien que pareillement impérieux, devaient alors tendre graduellement à devenir presque inconciliables. Pendant toute cette période, on doit regarder la haute capacité politique comme ayant surtout consisté à poursuivre, avec une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse appréciation instinctive de la vraie situation sociale, la démolition continue de l'ordre ancien, tout en évitant, autant que possible, les perturbations anarchiques, sans cesse imminentes, vers lesquelles tendaient spontanément les conceptions critiques qui devaient présider à cette désorganisation, de manière à tirer finalement une véritable utilité sociale de ce même esprit d'inconséquence logique qui les caractérisait constamment. Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique de la critique métaphysique, n'était certes, eu égard aux temps, ni moins importante ni moins délicate que celle si justement admirée, à l'époque précédente, quant à la salutaire application sociale de la doctrine théologique, dont l'administration mal dirigée pouvait devenir également funeste, quoique suivant d'autres modes. En même temps, l'extrême imperfection logique de cette philosophie négative, néanmoins toujours sortie finalement victorieuse des divers débats essentiels qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est éminemment propre à vérifier son intime harmonie spontanée avec les principaux besoins de la situation sociale correspondante; puisque, dans toute autre hypothèse, son succès effectif serait évidemment inexplicable, à moins de recourir à l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades, conduits, par l'insuffisance radicale de leurs théories historiques, à supposer sérieusement, à cet égard, une sorte de délire chronique et universel, qui aurait ainsi miraculeusement surgi depuis trois siècles chez l'élite de l'humanité. Nous ne pouvons donc plus considérer désormais l'ensemble de ce mémorable mouvement critique qu'en y voyant sans cesse, non une simple perturbation accidentelle, mais l'un des degrés nécessaires de la grande évolution sociale, à quelques graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui son irrationnelle prolongation exclusive.

Avant de pousser plus loin l'analyse générale d'une telle opération, par la saine appréciation historique de ses principaux résultats définitifs, il est indispensable de déterminer maintenant, d'une manière spéciale quoique sommaire, quels durent être proprement ses organes essentiels, dont la nature distinctive a dû beaucoup influer sur l'accomplissement effectif de la phase révolutionnaire qui vient d'être abstraitement caractérisée.

Ces divers organes ayant dû exercer leur plus grande activité sociale en un temps dont l'absorption croissante du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel constitue nécessairement le principal caractère politique, la distinction générale entre ces deux puissances n'y saurait être fort nettement tranchée, et y semble même d'abord impossible à poursuivre, quoiqu'elle doive, à priori, se retrouver toujours, sous une forme quelconque, dans tous les aspects fondamentaux propres à la civilisation moderne. Mais, par une plus profonde analyse, il devient aisé de reconnaître historiquement, parmi les différentes forces sociales qui ont présidé à la transition révolutionnaire des cinq derniers siècles, une division naturelle en deux classes vraiment distinctes, malgré leur intime affinité, celle des métaphysiciens et celle des légistes, dont la première constitue, en réalité, l'élément spirituel et la seconde l'élément temporel de cette sorte de régime mixte et équivoque qui devait correspondre à cette situation de plus en plus contradictoire et exceptionnelle. Tous deux devaient, en temps convenable, comme je vais l'indiquer, émaner spontanément des élémens respectifs de l'ancien système, l'un de la puissance catholique, l'autre de l'autorité féodale, et constituer ensuite envers eux une rivalité graduellement hostile, quoique long-temps secondaire. Leur commun essor commence à devenir très distinct dans les temps même de la plus grande splendeur du régime monothéique, surtout en Italie, qui, pendant le cours entier du moyen-âge, a toujours hautement devancé, sous tous les rapports quelconques, même sociaux, tout le reste de l'occident, et où l'on remarque, en effet, dès le XIIe siècle, l'importance rapidement croissante, non-seulement des métaphysiciens, mais aussi des légistes, principalement chez les villes libres de la Lombardie et de la Toscane. Mais ces forces nouvelles ne pouvaient cependant développer leur vrai caractère propre que dans les grandes luttes intestines, ci-dessus appréciées, qui devaient constituer la partie spontanée du mouvement de décomposition, et dans lesquelles leur intervention nécessaire devait poser les fondemens naturels de cette puissance exceptionnelle qui leur a conféré jusqu'ici la direction immédiate de notre progression politique. C'est surtout en France qu'un tel développement me semble, au moins alors, devoir être spécialement étudié, comme y étant plus net et plus complet que partout ailleurs, vu l'influence bien distincte et néanmoins solidaire qu'y acquièrent simultanément les universités et les parlemens, principaux organes permanens, soit de l'action métaphysique, soit du pouvoir des légistes. Je dois enfin, pour plus de clarté, avertir déjà que chacune de ces deux classes se subdivise, par sa nature, en deux corporations très différentes, l'une essentielle et primitive, l'autre accessoire et secondaire: c'est-à-dire, les métaphysiciens en docteurs proprement dits et en simples littérateurs, et les légistes en juges et en avocats, abstraction faite des gens de robe plus subalternes. Pendant la très majeure partie de l'existence politique propre à cette sorte de régime transitoire, la première section de chaque classe y a été nécessairement prépondérante, sans quoi la commune puissance n'aurait pu acquérir ni conserver aucune consistance réelle; aussi devons-nous ici l'avoir presque exclusivement en vue, en considérant l'autre comme une force purement auxiliaire. C'est seulement de nos jours que, des deux côtés, cette dernière a pris, à son tour, l'ascendant, ainsi que je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre, de manière à annoncer spontanément le dernier terme de cette singulière anomalie politique. D'après ces divers éclaircissemens préalables, il est maintenant facile de concevoir nettement l'avénement nécessaire et la destination naturelle de ces deux forces modificatrices, malgré l'obscurité et la confusion que doit d'abord offrir l'étude générale d'un régime aussi équivoque.

Quant à l'élément spirituel, qui, même en ce cas, demeure le plus caractéristique, nos explications antérieures permettent de comprendre aisément la prépondérance sociale que dut graduellement acquérir l'esprit métaphysique aux temps ci-dessus indiqués, ainsi que son office spontané dans la grande transition révolutionnaire, abstraction faite d'ailleurs en ce moment de sa haute influence simultanée sur l'essor naissant de l'esprit scientifique, qui sera convenablement appréciée au chapitre suivant. Depuis cette division vraiment fondamentale de la philosophie grecque en philosophie morale et philosophie naturelle, qui a toujours dominé jusqu'ici l'ensemble du mouvement mental de l'élite de l'humanité, et que j'ai historiquement caractérisée dans la [cinquante-troisième leçon], l'esprit métaphysique a présenté concurremment deux formes extrêmement différentes et graduellement antagonistes, en harmonie avec une telle distinction: la première, dont Platon doit être regardé comme le principal organe, beaucoup plus rapprochée de l'état théologique, et tendant d'abord à le modifier plutôt qu'à le détruire; la seconde, ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au contraire, de l'état positif, et tendant réellement à dégager l'entendement humain de toute tutelle théologique proprement dite. L'une ne fut, par sa nature, essentiellement critique qu'envers le polythéisme, dont elle poursuivit activement l'universelle déchéance; elle présida, surtout, comme je l'ai montré, à l'organisation graduelle du monothéisme, qui, une fois constitué, détermina spontanément la fusion finale de ce premier esprit métaphysique dans l'esprit purement théologique propre à cette dernière phase essentielle de la philosophie religieuse. Au contraire, l'autre, d'abord principalement livrée à l'étude générale du monde extérieur, dut être, dans son application, long-temps accessoire, aux conceptions sociales, nécessairement et constamment critique, d'après la combinaison intime et permanente de sa tendance anti-théologique avec son impuissance radicale à produire, par elle-même, aucune véritable organisation. C'est à ce dernier esprit métaphysique que devait naturellement appartenir la direction mentale du grand mouvement révolutionnaire que nous apprécions. Spontanément écarté par la prépondérance platonicienne tant que l'organisation du système catholique devait principalement occuper les hautes intelligences, suivant les explications du chapitre précédent, cet esprit aristotélicien, qui n'avait jamais cessé de cultiver et d'agrandir en silence son domaine inorganique, dut tendre à s'emparer, à son tour, du principal ascendant philosophique, en s'étendant aussi au monde moral et même social, aussitôt que cette immense opération politique, enfin suffisamment consommée, laissa naturellement prédominer désormais le besoin de l'essor purement rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du régime monothéique, le triomphe croissant de la scolastique vint réellement constituer le premier agent général de la désorganisation radicale de la puissance et de la philosophie théologiques, quelque paradoxale que puisse d'abord sembler cette propriété d'émancipation attribuée à une doctrine aujourd'hui si aveuglément décriée. La principale consistance politique de cette nouvelle force spirituelle, de plus en plus distincte et bientôt rivale du pouvoir catholique, quoiqu'elle en fût primitivement émanée, résultait de son aptitude naturelle à s'emparer graduellement de la haute instruction publique, dans les universités qui, d'abord destinées presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, devaient nécessairement embrasser ensuite tous les ordres essentiels de culture intellectuelle. En appréciant, de ce point de vue historique, l'œuvre de saint Thomas d'Aquin et même le poëme de Dante, on reconnaît aisément que ce nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement envahi toute l'étude intellectuelle et morale de l'homme individuel, et commençait aussi à s'étendre directement aux spéculations sociales, de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable à affranchir définitivement la raison humaine de la tutelle purement théologique. Par la mémorable canonisation du grand docteur scolastique, d'ailleurs légitimement due à ses éminens services politiques, les papes montraient à la fois leur propre entraînement involontaire vers la nouvelle activité mentale, et leur admirable prudence à s'incorporer, autant que possible, tout ce qui ne leur était point manifestement hostile. Quoi qu'il en soit, le caractère anti-théologique d'une telle métaphysique ne dut long-temps se manifester que par la direction plus subtile et l'énergie plus prononcée qu'elle imprima d'abord à l'esprit de schisme et d'hérésie, nécessairement inséparable, à un degré quelconque, de toute philosophie monothéique, comme je l'ai noté ci-dessus. Mais les grandes luttes décisives du quatorzième et du quinzième siècle contre la puissance européenne des papes et contre la suprématie ecclésiastique du siége pontifical, vinrent enfin procurer spontanément une large et durable application sociale à ce nouvel esprit philosophique, qui, ayant déjà atteint la pleine maturité spéculative dont il était susceptible, dut désormais tendre surtout à prendre aux débats politiques une participation croissante, qui, par sa nature, ne pouvait être que de plus en plus négative envers l'ancienne organisation spirituelle, et même, par une conséquence involontaire, ultérieurement dissolvante pour le pouvoir temporel correspondant, dont elle avait d'abord tant secondé le système d'envahissement universel. Telle est l'incontestable filiation historique qui, jusqu'au siècle dernier, a naturellement placé, dans tout notre occident, la puissance métaphysique des universités à la tête du mouvement de décomposition, non-seulement tant qu'il est surtout resté spontané, mais ensuite quand il est devenu systématique, suivant nos explications antérieures. Il serait inutile d'insister ici davantage sur ce sujet maintenant assez éclairci, sauf l'appréciation ultérieure des résultats principaux de ce grand mouvement, qui répandra indirectement un nouveau jour sur l'ensemble de l'analyse précédente.

Considérant maintenant l'élément temporel correspondant, il devient facile de concevoir historiquement l'intime corelation naturelle, à la fois quant aux doctrines et quant aux personnes, entre la classe des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains. Car, en premier lieu, c'est, évidemment, par l'étude du droit, et d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel esprit philosophique propre à la fin du moyen-âge dut pénétrer graduellement dans le domaine des questions sociales; et, en second lieu, l'enseignement du droit devait dès-lors constituer une partie capitale des attributions universitaires, outre que les canonistes proprement dits, dérivation immédiate, non moins que les purs scolastiques, du système catholique, avaient dû spontanément former, surtout en Italie, le premier ordre de légistes assujéti à une organisation distincte et régulière. L'affinité mutuelle de ces deux forces sociales est tellement prononcée, qu'on pourrait même, par une appréciation exagérée, être tenté de regarder les légistes comme une sorte de métaphysiciens passés de l'état spéculatif à l'état actif, ce qui conduirait à méconnaître vicieusement leur origine propre et directe. Un examen plus complet montre bientôt leur véritable source historique dans une simple émanation spontanée de la puissance féodale, dont ils furent partout destinés primitivement à faciliter les fonctions judiciaires, par une intervention de plus en plus indispensable, quoique long-temps subalterne. Outre l'influence générale de leur éducation essentiellement métaphysique, ils devaient eux-mêmes, presque dès l'origine, manifester spécialement une tendance plus ou moins hostile envers la puissance catholique, d'après l'opposition croissante qui devait naturellement surgir chez les diverses justices civiles, soit seigneuriales, soit surtout royales, contre les tribunaux ecclésiastiques, antérieurement en possession reconnue de la plupart des juridictions importantes. Aussi, à quelqu'une des deux grandes branches du pouvoir temporel que se soit attachée cette nouvelle force auxiliaire, ce qui a dû varier suivant les lieux, comme j'aurai l'occasion de l'expliquer ci-dessous, elle a été partout animée, même à son insu, d'une profonde et persévérante antipathie, d'ailleurs plus ou moins dissimulée, contre l'ensemble de l'organisation catholique, base principale, à tous égards, du système politique propre au moyen-âge. C'est ainsi que, au sein même d'un tel système, et au temps de son plus grand ascendant, devait graduellement surgir un second élément politique, pleinement distinct des divers pouvoirs constituants, et qui, malgré sa nature subalterne, devait bientôt exercer une influence capitale sur la désorganisation croissante de ce régime. On se forme vulgairement une très fausse idée de l'existence politique des légistes au moyen-âge et chez les modernes d'après une vicieuse assimilation avec celle des légistes de l'antiquité, soit juristes, soit orateurs; car, dans l'ordre romain, même en décadence, ces fonctions ne pouvaient réellement donner lieu à la formation d'une classe distincte et secondaire, puisqu'elles n'y étaient, par leur nature, qu'un exercice plus ou moins passager pour les hommes d'état, essentiellement militaires, qui composaient la caste dirigeante ou que leurs services y faisaient agréger. Dans l'ensemble de l'évolution humaine, cette singulière puissance des légistes devait constituer un phénomène éminemment exceptionnel, uniquement réservé, par sa nature, à l'état transitoire du moyen-âge, et destiné, sans doute, à disparaître à jamais quand le grand mouvement de décomposition, d'où pouvait seule résulter sa propre destination sociale, sera enfin pleinement terminé par la réorganisation finale des peuples les plus avancés, comme je l'établirai au cinquante-septième chapitre. Quoi qu'il en soit, cette seconde force nouvelle devait, de son côté, aussi bien que la force métaphysique, croître spontanément à l'époque même de la principale splendeur du système qu'elle était bientôt appelée à désorganiser par des altérions continues. Son progrès naturel dut être alors spécialement facilité d'après les grandes opérations défensives que nous avons reconnues propres à ces temps mémorables, et surtout en conséquence des croisades, qui, éloignant les chefs féodaux, devaient augmenter beaucoup l'importance politique des agens judiciaires. Il est néanmoins certain que la puissance sociale des légistes, comme celle des métaphysiciens, n'aurait pu jamais cesser d'être essentiellement subalterne, si les grandes luttes intestines du XIVe et du XVe siècle n'étaient ensuite venues nécessairement offrir à leur commune activité dissolvante le champ le plus vaste et l'exercice le plus convenable. C'est là, chez les uns et les autres, le temps réel de leur triomphe, sinon le plus étendu, du moins le plus satisfaisant et le mieux adapté à leur véritable nature, parce que leur ambition politique était alors en harmonie nécessaire avec leur utile influence sur la marche correspondante de l'évolution humaine: c'est, dans les deux classes, l'âge principal des hautes intelligences et des nobles caractères. Parmi les efforts instinctifs que durent tenter, à cette époque, et surtout vers sa fin, les grandes corporations judiciaires, et principalement les parlemens français, pour consolider suffisamment leur nouvelle position politique, je crois devoir ici signaler spécialement la célèbre institution de la vénalité des offices, qui n'a jamais été convenablement appréciée sous son vrai jour historique, par suite du caractère absolu de la philosophie dominante. En la jugeant d'après nos explications antérieures, suivant sa relation avec la propre destination générale de ce pouvoir transitoire, elle devait alors constituer, évidemment, malgré ses immenses abus ultérieurs, l'une des conditions les plus indispensables à la consistance politique de cette puissance judiciaire: non-seulement, comme Montesquieu l'a senti, en garantissant davantage sa légitime indépendance envers la force rapidement croissante des gouvernemens temporels d'où elle émanait; mais surtout, par un motif plus profond et encore ignoré, en tendant à retarder, autant que possible, son inévitable décomposition spontanée, par cela même qu'un tel usage s'opposait énergiquement à cette invasion habituelle des charges judiciaires par les avocats qui devait enfin dissoudre essentiellement une telle organisation, ainsi que je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre, et qui, prématurément survenue, l'eût certainement empêchée de poursuivre, avec une véritable efficacité, sa principale mission. Au reste, quand ce nouvel élément social eut convenablement secondé les heureux efforts des rois pour s'affranchir du contrôle européen des papes, et ensuite les tentatives non moins efficaces des églises nationales contre la suprématie pontificale, son existence politique avait nécessairement réalisé, autant que possible, la grande opération temporaire qui lui était réservée dans l'évolution fondamentale des sociétés modernes, sauf l'indispensable surveillance qu'exigerait la conservation permanente de ces divers résultats contre les réactions toujours imminentes des débris de l'ancienne organisation: l'importante intervention des légistes, ci-après caractérisée, dans la lutte prolongée entre les deux branches du pouvoir temporel, avait d'ailleurs atteint, vers la même époque, son but le plus capital, et ne pouvait également comporter qu'une simple continuation. Toutefois, nous reconnaîtrons bientôt que cette action parlementaire a exercé encore, à sa manière, une influence très notable, même chez les peuples catholiques, sur la première période, ci-dessus définie, du mouvement de décomposition devenu systématique: cette participation continue se fait même distinctement sentir, sous des formes qui lui sont propres, jusque dans la période suivante, mais avec une intensité décroissante, et en abandonnant graduellement la direction temporelle de l'opération révolutionnaire, dès-lors rapidement conduite vers sa destination finale, comme je l'expliquerai plus loin.

En terminant cette double appréciation générale des organes nécessaires de la grande transition critique dont nous poursuivons l'étude historique, je crois devoir sommairement signaler ici, d'après notre théorie fondamentale, l'inaptitude radicale de ces deux forces modificatrices à constituer aucune organisation durable qui leur appartienne réellement, malgré la tendance spontanée de l'un et l'autre élément à s'emparer indéfiniment de la suprématie sociale, à mesure que leur commune action dissolvante détruisait l'ascendant des anciens pouvoirs. Cette impuissance caractéristique, d'ailleurs plus ou moins sentie, qui réduit invinciblement de telles influences politiques à une simple destination révolutionnaire, résulte surtout de ce que ces deux classes ne pouvaient apporter réellement de principes qui leur fussent propres, et qui leur permissent de présider, d'une manière un peu durable, à la haute direction régulière des affaires humaines. Leur esprit commun, essentiellement critique, par sa nature, comme nous l'avons doublement reconnu, n'est apte qu'à modifier un régime préexistant, d'après des altérations graduellement destructives; en sorte que leur prépondérance politique ne peut effectivement devenir complète que pendant les crises, nécessairement passagères, relatives aux phases les plus tranchées du mouvement désorganisateur. En tout autre temps, leur suprématie prolongée tendrait inévitablement à l'imminente dissolution de l'état social: aussi avons-nous constaté que si le progrès politique, en tant que spontanément négatif, leur est essentiellement dévolu depuis le quatorzième siècle, le maintien indispensable de l'ordre public doit être alors rapporté surtout à l'action résistante des anciens pouvoirs, auxquels seuls devait encore appartenir habituellement la suprême direction sociale, quoique de plus en plus restreinte par des modifications révolutionnaires. Chacune de ces deux forces transitoires portait, en quelque sorte, l'ineffaçable empreinte de son origine nécessairement subalterne, d'après son invariable soumission spontanée aux principes les plus fondamentaux de ce même régime dont elle détruisait les plus importantes conditions d'existence réelle. Loin que cette incohérence radicale puisse permettre la domination permanente des métaphysiciens et des légistes, elle leur interdit même de présider à l'entière consommation finale de l'opération révolutionnaire, puisqu'ils sont par-là toujours conduits à consacrer, pour ainsi dire, d'une main ce qu'ils ruinent de l'autre. Si une telle inconséquence est incontestable quant aux métaphysiciens envers la philosophie théologique, dont ils respectent les principales bases intellectuelles tout aussi nécessairement qu'ils lui dénient ses plus puissans moyens sociaux, elle n'est pas, au fond, moins prononcée dans la relation temporelle des légistes au pouvoir militaire: puisque leurs doctrines, ne pouvant assigner, par elles-mêmes, aucun nouveau but fondamental à l'activité humaine, sanctionnent inévitablement l'antique prépondérance de l'activité militaire; à moins de convertir, par une aberration qui certes ne saurait devenir ni populaire ni durable, surtout dans les sociétés modernes, l'action même de gouverner en une sorte de commune destination permanente. C'est d'après ces caractères naturels, que ces deux forces secondaires, quand elles croient avoir constitué solidement, de la manière la plus exclusive, leur propre suprématie politique, se trouvent bientôt involontairement conduites à réintégrer, plus ou moins explicitement, l'une l'autorité théologique, l'autre la puissance militaire, sous l'ascendant desquelles elles consentent de nouveau à se placer habituellement; parce qu'elles sentent, au fond, par suite même de leurs vains efforts de domination directe, que cette situation normale, seule convenable à leur essence, peut seule prolonger réellement leur existence sociale, qui cessera, en effet, de toute nécessité, aussitôt que le système théologique et militaire aura enfin totalement perdu, même en idée, son empire primordial, comme je l'expliquerai, au cinquante-septième chapitre, en résultat final de l'ensemble de notre élaboration historique.

Ayant désormais suffisamment apprécié, dans la leçon actuelle, l'immense mouvement révolutionnaire des sociétés modernes, d'abord quant à sa nature caractéristique, ensuite quant à sa marche fondamentale, et enfin quant à ses organes nécessaires, nous devons maintenant procéder à l'examen direct de son accomplissement essentiel, suivant l'enchaînement rationnel des quatre aspects principaux que j'ai cru devoir distinguer en un tel phénomène pour l'analyser dignement; les trois premiers ne pouvant être, par leur nature, que purement préliminaires, et le dernier seul constituant nécessairement le sujet essentiel de ce chapitre.

En considérant d'abord la période de décomposition spontanée, nous devons, évidemment, y examiner avant tout la désorganisation spirituelle, non-seulement comme la première accomplie, mais surtout comme étant à la fois la plus difficile et la plus décisive, celle qui, par sa seule influence prolongée, tendait inévitablement à entraîner la décadence finale de l'ensemble de ce régime, dont la constitution catholique formait certainement, à tous égards, la base la plus importante, soit mentale, soit sociale. Sous ce point de vue principal, cette première période se divise naturellement en deux époques presque égales, d'après les deux grandes luttes, ci-dessus définies, qui devaient conjointement accomplir une telle dissolution, premièrement par les efforts unanimes des rois pour abolir l'autorité européenne du pape, et ensuite par les tentatives d'insubordination des églises nationales envers la suprématie romaine. Malgré l'évidente affinité mutuelle de ces deux opérations simultanées, l'une devait, à mes yeux, principalement caractériser le quatorzième siècle, à partir de l'énergique réaction de Philippe-le-Bel, bientôt suivie de cette mémorable translation du saint-siége à Avignon, qui, dans presque toute sa longue durée, ne fut guère qu'une sorte d'honorable captivité politique; tandis que la seconde, à son tour, est devenue prépondérante au quinzième siècle, d'abord par suite du fameux schisme qui résulta de cet étrange déplacement, et surtout enfin sous l'impulsion décisive du célèbre concile de Constance, où les diverses églises partielles montrèrent si énergiquement leur union spontanée contre le sacerdoce central. On peut aisément concevoir que la seconde série d'efforts n'était susceptible d'un succès capital que quand la première aurait d'abord été suffisamment consommée: puisque les différens clergés ne pouvaient efficacement poursuivre leur tendance instinctive à la nationalisation, qu'en se plaçant sous la direction suprême de leurs chefs temporels respectifs; ce qui exigeait certainement que ceux-ci se fussent préalablement émancipés de la tutelle papale. De toutes les grandes entreprises révolutionnaires, d'ailleurs volontaires ou involontaires (ce qui, en politique, importe assurément fort peu), cette première double opération doit être, à mon gré, regardée, même aujourd'hui, comme étant, au fond, la plus capitale; car elle a directement ruiné la principale base du régime monothéique du moyen-âge, dernière phase essentielle, je ne saurais trop le rappeler, du système théologique et militaire, en déterminant dès-lors l'absorption générale du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel. En poursuivant, avec une aveugle avidité, cette usurpation décisive, dans le vain espoir de consolider indéfiniment leur propre suprématie, les rois n'ont pu sentir qu'ils en ruinaient ainsi spontanément, pour un inévitable avenir, les vrais fondemens intellectuels et moraux, par une telle atteinte radicale à la même autorité spirituelle dont ils attendirent ensuite, d'une manière presque puérile, une consécration désormais rendue de plus en plus illusoire, qui n'avait pu jadis obtenir une haute efficacité qu'en émanant d'un pouvoir pleinement indépendant. Pareillement, les divers clergés partiels, poussés à se nationaliser afin d'échapper aux abus de la concentration romaine, n'apercevaient point que, contre leur gré, ils concouraient par-là éminemment à l'irrévocable dégradation de la dignité ecclésiastique, en substituant, à leur unique chef naturel, l'autorité hétérogène et arbitraire d'une foule de pouvoirs militaires, qu'ils devaient, d'une autre part, concevoir cependant comme leurs subordonnés spirituels, de manière à constituer dès-lors chaque église en un état de plus en plus oppressif de dépendance politique, en résultat final de tant d'efforts actifs vers une irrationnelle indépendance. Au reste, la réaction nécessaire de cette double série d'hostilités sur le caractère général propre à la papauté ne contribua pas moins, à sa manière, à l'altération fondamentale de la constitution catholique. Car, à partir du milieu du quatorzième siècle, où l'émancipation totale des rois devenait évidemment imminente, aux yeux clairvoyans des papes, en France, en Angleterre, etc., tandis que la nationalisation du clergé s'y manifestait nettement par son empressement habituel à seconder les mesures restrictives envers le saint-siége, il est aisé de remarquer une tendance fortement prononcée de la papauté à s'occuper désormais essentiellement de sa principauté temporelle, qui jusque alors n'avait pu lui inspirer qu'une sollicitude très accessoire, mais qui désormais devenait de plus en plus la seule partie réelle de son pouvoir politique. Avant la fin du quinzième siècle, l'ancien chef suprême du système européen s'était ainsi graduellement transformé en souverain électif d'une médiocre partie de l'Italie; il avait essentiellement renoncé à son action générale et continue sur les divers gouvernemens temporels, pour tendre principalement à son propre agrandissement territorial, qui date surtout de cette époque, et même pour procurer, autant que possible, l'exaltation royale à la nombreuse série des familles pontificales, de manière à y faire presque regretter l'absence d'hérédité, jusqu'à ce que l'aberration du népotisme y pût être suffisamment contenue. Or, cette dégénération radicale du grand caractère européen propre au pouvoir papal en un caractère purement italien ne pouvait, à son tour, que rendre plus spécialement indispensable la désorganisation totale de la papauté, qui avait ainsi implicitement abdiqué, dès cette époque, ses plus nobles attributions politiques, et perdait, par suite, sa principale utilité sociale, de manière à devenir un élément de plus en plus étranger dans la constitution réelle des peuples modernes. Telle dut être la première origine historique de l'esprit essentiellement rétrograde qui s'est ensuite développé continuellement dans la politique du catholicisme, dont la tendance avait été si long-temps éminemment progressive. C'est donc ainsi que tous les divers élémens essentiels du système politique propre au moyen-âge ont spontanément concouru, chacun à sa manière, à l'irrévocable décadence du pouvoir spirituel qui en constituait surtout la force et la noblesse. Il est clair par là que cette première désorganisation décisive était, en réalité, presque accomplie, bien que sous forme implicite, soit par l'abaissement politique des papes, soit par la nationalisation consécutive des divers clergés, lors de l'avénement du protestantisme, auquel on l'attribue vulgairement, et qui en fut, au contraire, le résultat; quelle qu'ait dû être ensuite la haute influence, mentale et sociale, de la réaction nécessaire que produisit sa sanction systématique d'une telle démolition, suivant nos explications antérieures.

Quoique cette grande décomposition fût certainement aussi indispensable qu'inévitable, comme je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas moins laissé dès-lors une immense lacune dans l'ensemble de l'organisme européen, dont les divers élémens, devenant presque étrangers les uns aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement livrés à leurs divergences spontanées, sans autre frein habituel que l'insuffisant équilibre matériel déterminé naturellement par leur propre antagonisme. Aux temps même que nous considérons, cette dissolution croissante de l'ancien pouvoir européen se fait gravement sentir, ce me semble, dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées, des principaux états, et surtout dans la longue et déplorable contestation entre la France et l'Angleterre, où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice des papes est tristement marquée par leurs fréquens efforts, aussi vains qu'honorables, pour la pacification de l'Europe. Sans doute, la suffisante réalisation du grand système de guerres défensives propre au moyen-âge devait alors, faute d'un but convenable, rendre de plus en plus perturbatrice une exubérante activité militaire, qui, par sa nature, devait long-temps survivre à sa principale destination. L'ascendant social trop prolongé d'une caste militaire désormais essentiellement sans objet capital, constitue, en effet, le vrai principe universel et spontané qui a déterminé, pendant ces deux siècles, l'étrange caractère de la plupart des expéditions guerrières, si loin d'offrir le haut intérêt social des guerres antérieures, et même le puissant intérêt moral des guerres de religion au siècle suivant. Mais, quelque inévitable que dût être alors une telle perturbation européenne, les conséquences immédiates en eussent été certainement bien moins graves, si, par une fatale coïncidence, qui ne pouvait d'ailleurs être entièrement empêchée, elle ne s'était développée sous l'impuissant déclin de l'influence politique qui jusque alors avait régularisé l'ensemble des relations internationales. Deux siècles auparavant, la papauté eût évidemment lutté, avec une énergique efficacité, contre ce principe général de désordre; et, sans pouvoir annuler une suite aussi naturelle de la situation sociale, elle en eût assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. Ce cas me paraît l'un des plus propres à faire sentir, aux aveugles partisans de l'optimisme politique, la haute irrationnalité de leur doctrine métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne des papes s'éteindre en un temps où elle aurait pu rendre encore à l'humanité d'éminens services politiques, pleinement conformes à sa destination naturelle, et seulement incompatibles avec sa caducité actuelle. Une telle impuissance vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque, le caractère essentiellement temporaire inhérent à l'existence générale du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, de manquer à sa principale vocation politique, non par des obstacles accidentels, mais par une suite permanente de sa précoce désorganisation. Nous apprécierons ci-dessous l'expédient provisoire à l'aide duquel la politique moderne s'est ultérieurement efforcée, autant que possible, d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante réparation.

La désorganisation spontanée de l'ordre temporel propre au moyen-âge, quoique déjà très active au XIIIe siècle, ne pouvait avoir de résultats vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, qui constituait le lieu principal d'un tel régime, conservait toute son intégrité sociale. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle que nous venons d'apprécier, cette dissolution temporelle prenait un caractère de plus en plus irrévocable; elle tendait évidemment désormais à l'entière subversion de la constitution féodale, dernière phase essentielle du gouvernement militaire, en y altérant radicalement la pondération caractéristique des deux élémens principaux, la force centrale de la royauté, et la force locale de la noblesse, dont l'une, avant la fin du XVe siècle, avait été, en réalité, presque complétement absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable dislocation devait alors résulter de ce que cette constitution transitoire avait enfin suffisamment accompli, comme on l'a vu, sa principale destination dans l'évolution fondamentale des sociétés modernes, dont l'essor industriel de plus en plus prononcé indiquait déjà leur antipathie nécessaire contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier. Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses, que je viens de caractériser, doivent d'abord sembler, à cette époque, directement contradictoires avec ce décroissement spontané du régime militaire, la nature même de ces guerres, essentiellement perturbatrices, devait tendre à ruiner la considération sociale de la caste dominante, dont l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors habituellement privée de toute application utile, devenait de plus en plus contraire au grand mouvement de civilisation qu'elle avait dû primitivement protéger. C'est toujours, en effet, pour toutes les institutions humaines, temporelles ou spirituelles, le signe le moins équivoque de leur irrévocable extinction, que de les voir ainsi se tourner spontanément contre leur but primordial: l'organisme féodal, destiné surtout, par sa nature, à contenir le système d'invasion, touchait nécessairement à sa fin générale, aussitôt qu'il s'érigeait partout en principe d'envahissement. Aux temps même que nous considérons, la mémorable institution des armées permanentes, née d'abord en Italie, où tout commençait alors, mais bientôt propagée en occident, et principalement développée en France, vient constituer à la fois un témoignage incontestable et une puissante garantie de cette dissolution radicale du régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant, d'une part, la répugnance croissante à la prolongation du service féodal chez des populations déjà plus industrielles que militaires, et en brisant, d'une autre part, les liens universels de la discipline féodale, désormais remplacée par la subordination spéciale d'une classe très circonscrite envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement féodaux, tendaient nécessairement à priver peu à peu l'ancienne caste militaire de sa plus spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au chapitre suivant l'heureuse influence d'une telle innovation pour seconder directement l'essor général de la vie industrielle.

Dans le cas le plus naturel et le plus commun, dont la France nous présente le meilleur type, la décomposition spontanée du pouvoir temporel, d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens essentiels, a dû s'opérer nécessairement au profit de la force centrale contre la force locale. L'esprit fondamental de la constitution féodale permettait aisément de prévoir que, presque partout, l'équilibre général de ces deux puissances se romprait surtout au préjudice de l'aristocratie, vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait un tel régime à l'accroissement spontané de la royauté. Ce point de vue est aujourd'hui trop connu pour que je doive y insister. Mais je dois, au contraire, signaler, à cet égard, une importante considération nouvelle, qui résulte ici d'un rapprochement d'ensemble entre les deux décompositions simultanées du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous l'avons vu, s'accomplissant, par une évidente nécessité, contre la puissance centrale, sans quoi il n'y eût pas eu de révolution, il fallait bien, par une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât habituellement en sens inverse, sans quoi cette révolution eût dégénéré en un démembrement universel, dont l'Europe moderne a été spécialement préservée par cette concentration temporelle en faveur de la royauté. En même temps que l'anarchie politique, imminent péril de la grande phase révolutionnaire, pouvait ainsi être essentiellement évitée, on doit reconnaître, sous un autre aspect, que le mouvement général de décomposition atteignait par-là son but principal d'une manière bien plus complète, et surtout beaucoup plus caractéristique, que si la dislocation temporelle s'était, au contraire, opérée ordinairement au profit de l'aristocratie. Quoique chacun des deux élémens ait naturellement dû, comme nous le verrons, irrationnellement tenter, après son triomphe, de reconstruire, sous son ascendant, l'ensemble du régime ancien, cette entreprise eût été cependant bien plus dangereuse de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de la part de la royauté: l'extinction finale du système militaire et théologique en eût été bien autrement entravée, aussi bien que l'essor politique des nouvelles forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au cinquante-septième chapitre.

On voit, par ces explications, que la tendance de la décomposition féodale vers l'ascendant politique de l'aristocratie sur la royauté a dû constituer, dans la désorganisation universelle que nous apprécions, un cas éminemment exceptionnel, dont l'Angleterre offre le principal exemple. Mais la considération en est néanmoins très importante aujourd'hui, pour faire déjà pressentir l'aveugle irrationnalité de ce dangereux empirisme qui prétend borner le grand mouvement européen à l'uniforme transplantation du régime transitoire particulier à l'évolution anglaise. Comparée à celle de presque tout le reste de l'Europe, et surtout de la France, elle présente ainsi, dès les derniers siècles du moyen-âge, une différence, aussi capitale qu'évidente, qui a nécessairement exercé, sur l'ensemble total du développement ultérieur, une influence très prononcée, incompatible avec toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai dans la suite. Il suffit, en ce moment, de noter cette irrécusable diversité effective, qu'atteste spontanément toute l'histoire moderne, et qui constitue le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique de la politique anglaise. Une telle anomalie me semble devoir être surtout attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales, la situation insulaire, et la double conquête: la première a dû, en général, rendre le développement social de l'Angleterre toujours plus susceptible qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure, une marche qui lui fût propre; la seconde devait particulièrement provoquer à la coalition aristocratique contre la royauté, que la conquête normande avait dû rendre d'abord éminemment prépondérante, comme on le voit clairement, par exemple, en comparant, au XIIe siècle, la puissance royale en France et en Angleterre; en outre, les suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle favorisaient la combinaison spontanée de la ligue aristocratique avec les classes industrielles, en constituant entre elles, par la nouvelle position secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire naturel, qui ne pouvait exister ailleurs[26]. Mais nous devons éviter ici d'engager, à cet égard, aucune discussion spéciale, évidemment contraire aux prescriptions logiques établies au début de ce volume contre toute introduction importante des recherches concrètes dans notre élaboration historique, dont le caractère essentiellement abstrait doit être soigneusement maintenu. Au reste, ceux qui voudront convenablement entreprendre une explication vraiment rationnelle de cette mémorable anomalie politique, devront d'abord donner à l'observation même du phénomène toute son extension réelle, en cessant de le considérer, ainsi qu'on le fait trop souvent, comme strictement particulier à l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute, plus spécialement prononcé, on voit cependant, par exemple, le développement politique de la Suède, et auparavant même celui de Venise, offrir, sous ce rapport, une marche fort analogue.

[Note 26:] La marche de l'évolution politique en Écosse, si différente de celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer spécialement cette explication générale, en montrant que l'influence particulière de la double conquête a réellement prédominé, à cet égard, sur celle même de l'isolement insulaire commun aux deux populations.

Tels sont les divers résultats principaux de la décadence spontanée qui conduisit graduellement le régime catholique et féodal à ce degré de désorganisation, partout essentiellement réalisé, d'une manière plus ou moins explicite, vers la fin du XVe siècle; le pouvoir spirituel étant désormais irrévocablement absorbé par le pouvoir temporel, et l'un des deux élémens généraux de celui-ci radicalement subalternisé envers l'autre: en sorte que l'ensemble de cet immense organisme restait dès-lors totalement concentré autour d'une seule puissance active, ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement les destinées ultérieures du système entier, dont la décomposition allait maintenant commencer à devenir nécessairement systématique.

Nous avons ci-dessus rationnellement partagé cette phase définitive du grand mouvement révolutionnaire en deux époques principales, l'une purement protestante, l'autre essentiellement déiste, d'après le caractère plus complet et plus décisif qu'acquiert graduellement la philosophie négative. Considérons successivement, dans la première, d'abord ses effets politiques immédiats, et ensuite son influence philosophique ultérieure.

Sous le premier aspect, on peut aisément sentir que la réforme du XVIe siècle ne fut réellement, en général, qu'une consécration explicite et irrévocable de la situation des sociétés modernes en résultat final de la décomposition spontanée que nous venons de reconnaître propre aux deux siècles précédens, surtout en ce qui concerne la désorganisation du pouvoir spirituel, principale base du régime ancien. On doit concevoir, en outre, pour compléter une telle appréciation, que cette commune conséquence politique s'est, au fond, nécessairement réalisée, d'une manière à peu près équivalente, malgré de graves différences intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que long-temps après, aussi bien chez les peuples restés nominalement catholiques, que chez ceux devenus ostensiblement protestans: les uns et les autres ont alors définitivement passé, envers l'ordre social du moyen-âge, à un état pareillement révolutionnaire, sauf la diversité naturelle des manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer, dans la suite entière des désorganisations opérées depuis le début du XIVe siècle, la première et la plus décisive a certainement consisté à détruire l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant partout au pouvoir temporel: or, cette perturbation capitale, principe essentiel de toutes les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement commune à tout l'occident européen, avant la fin du XVe siècle; c'est par là que, sur tous les points importans de ce grand théâtre social, toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement participé, comme je l'ai montré, au caractère révolutionnaire des temps modernes, sans excepter, non-seulement les rois et les nobles, mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes: lorsque Henri VIII se sépara de Rome, Charles-Quint et François Ier n'en étaient pas, à vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En considérant l'ensemble du protestantisme, il est clair que la suppression de la centralisation papale, et l'assujétissement national de l'autorité spirituelle à la puissance temporelle, y constituent les seuls points importans communs à toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours intacts au milieu d'innombrables variations. La célèbre opération de Luther, malgré son fougueux éclat, se réduisit immédiatement à la consécration fondamentale de ce premier degré de décomposition de la constitution catholique, puisqu'elle n'atteignit d'abord le dogme que d'une manière fort accessoire, qu'elle respecta même essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra gravement que la seule discipline. Or, si l'on analyse politiquement ces dernières altérations, vraiment caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique et de la confession universelle; c'est-à-dire, précisément dans les mesures qui, outre l'énergique adhésion spontanée des passions humaines, au sein même du sacerdoce, étaient alors les plus propres, par leur nature, à consolider la ruine antérieure de l'indépendance sacerdotale, à laquelle ce double appui était évidemment indispensable. Une telle destination primordiale du protestantisme explique aisément sa naissance spéciale chez les peuples les plus éloignés du centre catholique, et auxquels, par suite, la tendance de plus en plus italienne de la papauté pendant les deux siècles précédens devait se faire le plus péniblement sentir.

D'après cette incontestable appréciation, on ne peut douter que les peuples catholiques n'aient tout aussi réellement participé que les protestans à cette première transformation révolutionnaire, sauf la différence des formes et la diversité des moyens, qui importent peu au résultat[27]. Non-seulement en France, mais en Espagne, en Autriche, etc., les rois, sans s'arroger ouvertement une vaine et ridicule suprématie spirituelle, étaient déjà certainement, au temps de Luther, pour leurs clergés respectifs, des maîtres non moins absolus, non moins indépendans, au fond, du pouvoir papal, que le devinrent alors les divers princes protestans[28]. Mais le mouvement luthérien, surtout parvenu à la phase calviniste, exerça bientôt, à cet égard, d'une manière indirecte, une influence aussi importante qu'inévitable, en disposant de plus en plus le sacerdoce catholique à l'acceptation volontaire d'un tel assujétissement politique, contre lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain, son antique répugnance naturelle, et où désormais il devait voir, au contraire, la seule garantie efficace de son existence sociale, au milieu de l'imminent essor de l'esprit universel d'émancipation religieuse. C'est seulement à cette époque de décadence que commence essentiellement, entre l'influence catholique et le pouvoir royal, cette intime coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont la tendance générale, d'abord stationnaire, et bientôt rétrograde, envers le développement final de la civilisation moderne, a été si mal à propos attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux plus beaux âges du catholicisme, si long-temps caractérisé, d'après nos explications antérieures, par son noble et énergique antagonisme à l'égard de toutes les puissances temporelles. Il serait d'ailleurs superflu de prouver que cette opposition croissante au progrès ultérieur de l'évolution humaine, loin d'être propre au catholicisme moderne, soit gallican, soit espagnol, etc., appartient, d'une manière beaucoup plus radicale et bien autrement prononcée, au luthéranisme anglican, ou suédois, etc., qui, même en souvenir historique, n'a jamais pu se supposer en état d'indépendance réelle, ayant été, au contraire, expressément institué, dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion. Quoi qu'il en soit, après son universel asservissement politique, l'église catholique, désormais nécessairement impuissante à remplir ses plus hautes attributions sociales, et voyant ainsi son champ moral partout restreint à la vie individuelle, sauf un reste d'influence sur la vie domestique, est dès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout, d'une manière de plus en plus exclusive, de la seule conservation, de plus en plus difficile, de sa propre existence, en se constituant instinctivement de plus en plus l'indispensable auxiliaire permanent de la royauté, autour de laquelle devaient graduellement se concentrer, par une tendance spontanée, tous les débris quelconques du régime monothéique du moyen-âge, comme seul élément maintenant susceptible d'une énergique activité politique. On conçoit au reste aisément que cette inévitable coalition devait finalement devenir aussi dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal, envers chacun desquels elle constituait naturellement une sorte de cercle vicieux, à la fois mental et social, en présentant comme appui ce qui avait besoin de soutien. Le catholicisme y ruinait radicalement son crédit populaire, en renonçant évidemment, par cette irrationnelle sujétion, à son ancien et principal office politique; sauf la vaine ostentation de quelques rares prédications officielles, que la plus sublime éloquence ne pouvait jamais empêcher d'être, par leur nature, essentiellement déclamatoires, et surtout fort inoffensives au pouvoir qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût devenir habituellement sa conduite réelle. En même temps, la royauté était ainsi conduite à lier, d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble de ses destinées politiques à un système de doctrines et d'institutions qui devait graduellement exciter de profondes et unanimes répugnances, soit intellectuelles, soit morales, et qui déjà même était partout irrévocablement voué, sous diverses formes, à une imminente dissolution totale.

[Note 27:] Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me semble très propre à confirmer directement ce rapprochement fondamental indiqué par ma théorie historique, en manifestant la tendance spontanée des souverains catholiques à recourir quelquefois aux mêmes moyens essentiels que les princes protestans pour garantir radicalement la destruction de l'indépendance politique du clergé. On voit, en effet, l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût certainement conduit, dans l'application, à abolir aussi la confession. Ce double caractère de la discipline luthérienne, a depuis fréquemment trouvé, au sein même du catholicisme, de fervens apologistes, très convaincus d'ailleurs qu'ils ne cessaient point ainsi d'appartenir à l'église universelle.

[Note 28:] Quoique cette tendance universelle à la nationalisation du clergé ait dû naturellement être beaucoup moins développée en Italie que partout ailleurs, telle était cependant, à cet égard, la situation fondamentale des peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable transformation révolutionnaire même chez toutes les populations italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable suffisamment prononcé. La constitution vénitienne en offre surtout un exemple très décisif, par l'isolement et la dépendance où elle maintient le clergé national envers la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de l'aristocratie sur le pouvoir ducal au XIVe siècle; de manière à organiser, sous la vaine apparence d'une respectueuse orthodoxie, une sorte de religion d'état, encore plus distincte peut-être du vrai catholicisme romain que ne le fut ensuite notre gallicanisme proprement dit.

Cette longue et déplorable phase de la désorganisation finale du catholicisme a été, dès sa naissance, principalement systématisée par la grande institution caractéristique de la célèbre compagnie de Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut alors spécialement fondée, avec un admirable instinct politique, pour servir d'organe central à la résistance générale du catholicisme contre la destruction universelle dont il était directement menacé par l'essor croissant de l'émancipation spirituelle. Il est clair, en effet, d'après nos indications antérieures, que la papauté, de plus en plus absorbée, depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa principauté temporelle, n'était même plus propre, en réalité, à diriger convenablement cette immense opposition active, dont elle eût souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels aux seules exigences de sa situation particulière. Aussi les chefs, presque toujours éminens, de cette puissante corporation se sont-ils dès-lors, sous un titre modeste, spontanément substitués peu à peu aux papes eux-mêmes, pour organiser une suffisante convergence continue entre des efforts partiels que le grand mouvement de décomposition entraînait instinctivement à diverger de plus en plus. Il n'est pas douteux, ce me semble, que, sans une telle centralisation, ordinairement aussi habile qu'énergique, l'action ou plutôt la résistance du catholicisme n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois derniers siècles, aucune véritable consistance politique. Mais, malgré d'éclatans services partiels, soit au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage méconnaître que l'ensemble de cette politique des jésuites, par une suite nécessaire de son hostilité fondamentale envers l'évolution finale de l'humanité, devait avoir un caractère à la fois éminemment corrupteur et radicalement contradictoire. D'une part, en effet, son principal moyen de succès consistait réellement à intéresser autant que possible toutes les influences sociales quelconques, spirituelles ou temporelles, à la conservation ou à la restauration de l'organisme catholique, en persuadant à tous les esprits éclairés, sous la réserve tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de leur propre puissance exigeait, en général, de leur part, une certaine participation permanente, soit active, soit au moins passive, au système d'efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire sous la tutelle sacerdotale. Or, une telle combinaison politique ne pouvait, évidemment, comporter, par sa nature, qu'un succès fort précaire, limité au seul temps où l'émancipation théologique restait suffisamment concentrée: par son inévitable diffusion ultérieure, ce procédé, d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours, essentiellement ridicule, en conduisant à organiser ainsi une sorte de mystification universelle, où chacun devrait être à la fois, et pour le même dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les efforts indispensables de cette intelligente corporation afin d'acquérir ou de conserver la direction, de plus en plus exclusive, de l'instruction publique, l'ont partout entraînée à concourir puissamment elle-même à la propagation croissante du mouvement mental, par un enseignement continu qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait pas moins bientôt se tourner nécessairement, soit chez les élèves, soit jusque chez les maîtres, contre la destination primitive de ce système contradictoire. Les célèbres missions extérieures, si habilement dirigées, en général, par cette compagnie, et les seules qui aient jamais obtenu un véritable succès social, présentent, sous cet aspect, un contraste fort analogue, quoique moins tranché, par l'hommage involontaire qu'une telle politique était ainsi conduite à rendre, surtout quant aux sciences, à ce même développement intellectuel des sociétés modernes dont elle s'efforçait de combattre, en Europe, les conséquences nécessaires, tandis que, au dehors, elle s'honorait à juste titre d'y puiser les principales bases de son ascendant spirituel, utilisé ensuite pour l'introduction des croyances qu'elle se sentait d'abord forcée d'écarter ou de dissimuler. Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les périls évidens que devait offrir à cette institution une position aussi exceptionnelle dans l'ensemble de l'organisme catholique, où le sentiment naturel de sa supériorité, en vertu de sa haute destination spéciale, devait profondément stimuler l'active jalousie permanente de toutes les autres congrégations religieuses, dès-lors graduellement privées de leurs plus importans attributs réels, et dont l'invincible antipathie a plus tard tant neutralisé, comme on sait, au sein même du clergé catholique, les regrets que devait lui inspirer la chute irréparable d'un tel soutien.

Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait pu tenter le catholicisme moderne contre l'irrésistible progrès du mouvement général de décomposition, en organisant ainsi le maintien, et, autant que possible, la restauration, de la constitution catholique, sous la commune direction des jésuites, et sous la protection spéciale de la monarchie espagnole, désormais devenue le meilleur appui naturel de cette politique, comme mieux préservée qu'aucune autre des contacts hérétiques. Le célèbre concile de Trente ne pouvait, en effet, produire, sous ce point de vue, qu'un résultat purement négatif, que l'instinct des papes semble avoir pressenti, d'après leur profonde répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée; qui, dans sa longue et consciencieuse révision de l'ensemble du système catholique, n'a pu que constater, avec une stérile admiration, la parfaite solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes ses parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré les dispositions les plus conciliantes, conclure à la douloureuse impossibilité de consentir à aucune des concessions alors jugées propres à amener la pacification universelle. Toutes les saines méditations historiques sur ce sujet capital aboutiront, je ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que, comme je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort essentiel de réformation dont l'organisme catholique était vraiment susceptible sans se dénaturer, avait déjà été, trois siècles auparavant, convenablement tenté, et bientôt épuisé, par la double institution, intellectuelle et politique, des franciscains et des dominicains. Aussi la vaine formule populaire qui, depuis le commencement du quinzième siècle, indiquait le vœu prépondérant de la catholicité pour l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, au fond, qu'une manifestation involontaire de l'ascendant spontané que l'esprit critique acquerrait alors partout, d'après le progrès continu du mouvement général de décomposition. Déjà nécessairement entraîné vers son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette époque, comporter d'autre transformation réelle que cette organisation, ici suffisamment caractérisée, de son active résistance permanente à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est ainsi que le catholicisme, désormais réduit, en Europe, à ne plus former qu'un véritable parti, a été partout conduit à perdre, non-seulement la faculté, mais même la simple volonté, de remplir convenablement son antique destination sociale. Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en plus exclusif, de sa seule conservation, il s'est vu souvent entraîné, dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner les mesures les plus contraires à son esprit caractéristique; comme ne le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complète du plus exécrable attentat politique qui peut-être ait jamais été consommé. Par ces déplorables recours à la compression matérielle, devenus néanmoins inévitables depuis l'entière subordination de l'influence catholique au pouvoir royal, le système de résistance ne faisait que constater de plus en plus son impuissance intellectuelle et morale, et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait d'arrêter. En un mot, l'ensemble de la scène politique a pris, dès cette époque, le caractère essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité naturelle des circonstances et des moyens, la même lutte fondamentale entre l'instinct rétrograde de l'ancienne organisation, et l'esprit de progression négative propre aux nouvelles forces sociales: il n'y a d'autre différence essentielle, sinon qu'une telle situation était alors pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve vicieusement aujourd'hui la même physionomie que d'après la seule absence d'une philosophie vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution générale, comme l'établira spontanément la suite de notre élaboration historique.

Sans doute, cette tendance rétrograde de plus en plus prononcée n'a pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis le XVIe siècle, beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, soit moralement, quoique le nombre en ait dû décroître avec rapidité, par suite des répugnances instinctives ainsi fréquemment excitées parmi les êtres supérieurs. Mais la dégénération sociale du catholicisme se marque toujours involontairement chez les personnages même qui l'ont le plus justement illustré pendant cette période finale. Dans l'ordre mental surtout, on ne peut certes que profondément admirer en Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce, et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après Descartes et Leibnitz. Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me semble éminemment propre, à tous égards, à constater, de la manière la plus expressive, l'irrévocable désorganisation de la constitution catholique; soit par la déplorable situation logique d'un tel esprit, que les exigences contemporaines condamnent, malgré l'intime répugnance de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les inconséquences gallicanes, et à justifier directement la moderne subordination de l'église à la royauté; soit aussi par cette existence politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de panégyriste officiel des principaux agens de Louis XIV celui qui, aux temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, eût été unanimement regardé comme leur digne successeur dans l'énergique antagonisme de l'autel envers le trône. On ne peut donc justement envisager le beau génie philosophique de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme, dont la déchéance politique fut, au contraire, essentiellement défavorable à son libre essor, qui eût été sans doute, plus complet pour l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit si sa position sociale avait pu être celle d'un penseur indépendant, à la manière de Descartes ou de Leibnitz: tandis que, au moyen-âge, le système catholique avait, au contraire, puissamment concouru au développement normal des hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur fournissant à la fois un champ et une situation convenables. L'ordre moral comporte aussi, quoiqu'à un degré naturellement moindre, une appréciation essentiellement analogue, applicable même aux plus nobles types dont l'église puisse honorer son déclin universel pendant les trois derniers siècles. Quelque juste vénération, par exemple, que doive sans cesse inspirer le touchant souvenir des sublimes vertus de saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, leur infatigable charité, aussi éclairée qu'ardente, n'avait, au fond, aucun caractère, soit ascétique, soit politique, qui dût la rattacher exclusivement au catholicisme, comme dans les âges antérieurs: sauf le mode de manifestation, de telles natures pouvaient désormais recevoir un développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, ou même en dehors de toute croyance théologique.

Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes dirigeantes, aient dû être, depuis le XVIe siècle, particuliers au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car, sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne, évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directement cette irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant, pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation, elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale, d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines; et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique du luthéranisme, soit anglican, soit germanique: il a pareillement caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.

[Note 29:] Sans anticiper mal à propos sur la seconde période du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique, l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui, sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence.

Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles. Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui, devait essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent, auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle dut manifester au XVIe siècle. Par une considération plus spécialement propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels, à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu près de même sous le rapport politique, où l'on voit le protestantisme apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux, ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse, semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante. La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif, soit intellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif. En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France, où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans, une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus accélérée que ralentie.

Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuait alors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale de cette époque à compléter systématiquement une telle opération préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé, de part et d'autre, que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations antérieures, aux agens spéciaux de cette transition. On ne peut douter que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique.

En comparant convenablement[30] les deux modes opposés que nous venons d'y distinguer, on peut aisément établir, en général, malgré l'anglomanie chronique de nos publicistes vulgaires, la supériorité fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou anglais, soit quant à la dissolution radicale de l'ancien système social, soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder; sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre titre, les avantages réellement particuliers à chaque mode. Sous le premier aspect, seul convenable à ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai déjà fait pressentir, que l'ensemble du régime propre au moyen-âge a été finalement conduit à un état beaucoup plus voisin de son extinction totale en se résolvant ainsi, pour la France, en une dictature royale, qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, à la dictature aristocratique: quoique cette double dégénération simultanée ait toujours, par l'une ou l'autre voie, irrévocablement rompu le grand équilibre féodal; outre que l'inévitable contact politique des deux populations devait tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau ces deux opérations négatives, complémentaires l'une de l'autre pour la destruction directe du système entier. D'abord, l'élément royal étant évidemment plus indispensable à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est résulté que la royauté a pu, en France, se passer bien davantage de la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre; en sorte que la puissance aristocratique a été nécessairement plus subalternisée en France que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, en outre, que, malgré la commune prépondérance finale, ci-dessus expliquée, de l'esprit rétrograde ou du moins stationnaire dans les deux dictatures, la force de résistance de la royauté française, dès-lors politiquement isolée au milieu d'une population vivement poussée à l'émancipation mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup moindre, contre l'évolution ultérieure de la civilisation moderne, que l'active opposition de l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble de la population correspondante. En dernier lieu, le principe des castes, véritable base temporelle de l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien autrement ruiné quand son application essentielle s'est enfin bornée, en France, à une seule famille exceptionnelle, quelque éminente que fût sa condition, qu'en restant consacré, en Angleterre, par un grand nombre de familles distinctes, dont le renouvellement continu devait incessamment tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment agrégées dussent être certes les moins oppressives. Quelque orgueil que doive naturellement inspirer à l'oligarchie anglaise son antique attribution historique de faire ou défaire les rois, le rare exercice d'un tel privilége ne pouvait assurément altérer autant l'esprit général de l'organisation temporelle que l'audacieuse faculté permanente de créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins anciennement, et qui a dû devenir infiniment plus usuelle, au point même de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès l'origine de la phase révolutionnaire que nous examinons. Pour compléter suffisamment une telle appréciation, il importe de noter ici, d'après l'évidente indication des faits, que, passée de l'état d'opposition à l'état de gouvernement, la métaphysique protestante ne s'est nulle part, et surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire à l'esprit de caste, qu'elle a même tendu, par une opération rétrograde, à restaurer totalement, en y réintégrant, autant que possible, le caractère sacerdotal que la philosophie catholique lui avait radicalement soustrait. En nous bornant, à ce sujet, à signaler spécialement le cas le plus important et le plus caractéristique, on voit, par exemple, le génie catholique, dans une intention évidemment opposée au principe des castes, et en vue de certaines conditions de capacité, toujours repousser directement, surtout en France, l'avénement des femmes aux fonctions royales ou même féodales; tandis que le protestantisme officiel, en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement consacré l'existence politique des reines et même des pairesses: cet étrange contraste devait d'ailleurs sembler d'autant plus décisif que la politique protestante avait partout solennellement investi déjà la royauté d'une véritable papauté nationale.

[Note 30:] Une irrationnelle appréciation du développement social comparatif de la France et de l'Angleterre a souvent conduit, de nos jours, à de vaines conceptions historiques, essentiellement contraires à l'ensemble de ce double passé depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, entre ces deux peuples, des différences tellement radicales, que, en y étudiant successivement les états successifs de la royauté et de l'aristocratie, la saine méthode comparative doit alors tendre à saisir chez l'un, non l'analogue, mais l'inverse de ce qu'on observe chez l'autre, en y remplaçant l'élévation ou la décadence de chacun de ces deux élémens temporels par celle de son antagoniste. Moyennant ce contraste continu, on remarquera toujours une exacte correspondance entre les deux histoires, qui, par des voies équivalentes quoique opposées, marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique et militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut devenir vraiment fécond en précieuses indications politiques; tandis qu'il n'a, au contraire, presque jamais servi jusqu'ici, du moins en France, qu'a obscurcir beaucoup la plupart des questions sociales, d'après une vicieuse interprétation des faits, tenant surtout à l'absence préalable de toute saine théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.

L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique, de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû alors être longtemps entravé par une première influence politique du protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons de comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, le protestantisme ait, sans doute, finalement accéléré la désorganisation totale de l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître, dans les divers cas importans, que son action primitive a tendu spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en procurant de nouvelles forces à celui des deux élémens principaux que la phase antérieure du mouvement révolutionnaire avait déjà destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après le caractère pontifical que la royauté venait ainsi d'y acquérir, et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin préalable de cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant près d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société. Le protestantisme a déterminé simultanément sur le continent, et même en Écosse, mais surtout en France, un résultat équivalent quoique inverse, en y fournissant nécessairement à la noblesse de nouveaux moyens de résister à l'ascendant croissant de la royauté: et, pour s'adapter convenablement à cette apparente variété de destinations temporelles, il lui a suffi de prendre spécialement, en ce second cas, la forme presbytérienne ou calviniste, la mieux assortie à l'état d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, seule correspondante à l'état de gouvernement. De là, dans les deux cas, d'abord une violente compression ou une agitation convulsive, produite par celle des deux forces qui voulait ainsi réparer sa décadence antérieure, et ensuite des conséquences précisément réciproques quand l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienne prépondérance; la masse de la population continuant d'ailleurs à n'y intervenir encore, comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de simple auxiliaire naturel, mais dont toutefois la coopération, de plus en plus indispensable, annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes tendances personnelles. Telles sont, ce me semble, à la fois l'exacte appréciation et l'explication générale des mémorables perturbations sociales, à double phase nécessaire, respectivement propres, soit à la France, soit à l'Angleterre, et pareillement représentées en tout le reste de l'occident européen, depuis le milieu environ du XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe. Il serait, sans doute, superflu d'insister ici pour faire sentir au lecteur éclairé combien l'ensemble des faits historiques confirme réellement, même en France, cette importante indication spontanée de notre théorie sociologique. On s'explique aisément ainsi l'impopularité radicale qui, sauf quelques localités secondaires, a presque toujours caractérisé le calvinisme français, d'abord essentiellement accueilli par la noblesse comme un puissant moyen de recouvrer, envers la royauté, son antique indépendance féodale, et par suite profondément repoussé par le vieil instinct anti-aristocratique de la masse de la population; ainsi que le représente alors surtout l'admirable résistance spontanée du bon sens parisien aux séductions démocratiques de la doctrine presbytérienne.

Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice naturel et général, quoique accessoire et passager, de la phase temporelle que je viens d'apprécier, en y signalant une tentative politique directe, nécessairement infructueuse, de la part des organes spéciaux de la transition critique, à l'issue de cet antagonisme final, contre l'ascendant, désormais absolu en apparence, de l'élément temporel qui avait dû rester enfin prépondérant. On voit alors, en effet, les métaphysiciens et les légistes, qui avaient toujours si efficacement secondé un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en France et en Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir qu'ils venaient ainsi de consolider à jamais contre son antique rival, et dont ils redoutaient justement dès-lors la tendance inévitable à des envahissemens indéfinis, aussitôt que ce défaut même d'adversaires l'aurait conduit à dédaigner l'intervention ultérieure de ses anciens agens, que cette nouvelle situation devait d'ailleurs rendre plus exigeans. C'est par-là qu'il est facile d'expliquer les efforts simultanés des parlemens français contre l'autorité royale, dont ils veulent régler les choix ministériels, et des principaux chefs de la Chambre des Communes d'Angleterre pour lui subordonner la Chambre des Lords, soit avant, soit après la mort de Charles Ier. Quoique ces tentatives prématurées, faute d'assez profondes bases populaires, n'aient pu évidemment obtenir aucun succès durable, ni même troubler essentiellement l'avénement nécessaire de la dictature correspondante, si hautement amené par l'ensemble de la situation sociale, il était pourtant convenable de les caractériser ici rapidement, comme marquant avec précision l'indication initiale de la tendance spontanée des légistes et des métaphysiciens à diriger désormais par eux-mêmes le grand mouvement politique, où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à titre de simples auxiliaires, quelque importante ou même indispensable qu'y eût été d'ailleurs leur intervention continue.

Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique, sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré, commandées par les situations sociales correspondantes; cet esprit commun et définitif devant être dès-lors jugé le plus conforme à sa vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet, que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste, qui, de son côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale d'origine, de caste, et d'éducation qui existait spontanément entre la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessairement amener leur intime liaison, aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait cessé d'en contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant avait déjà partout fait nettement pressentir cette tendance nouvelle par la manière dont il venait d'écarter ses anciens auxiliaires, dans la courte période accessoire que je viens de signaler, et qui constitue ainsi historiquement une sorte de transition normale entre les dernières luttes essentielles des deux élémens temporels et le paisible abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, désormais devenu de plus en plus prononcé. Chacune des deux forces est dès-lors venue, par suite même de son triomphe politique, dévoiler spontanément, de la manière la plus décisive, le vrai motif principal de ses anciennes concessions démocratiques, presque toujours dues surtout aux seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus qu'à aucune véritable inclination populaire, comme elle le confirmait dorénavant d'après l'emploi de son ascendant final au profit de son ancien adversaire contre son invariable allié. Telle a été, depuis sa prépondérance définitive, l'attitude générale de l'aristocratie anglaise envers la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en plus affectueuse: telle a été réciproquement, à partir de Louis XIV, la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse enfin complétement asservie[31]; ce second cas ayant dû être, par sa nature, beaucoup plus prononcé que le premier, en vertu d'une plus profonde dépression antérieure et d'une moins dangereuse restauration actuelle, conformément à nos explications précédentes. Quoique, en principe, l'esprit de calcul dirige certainement encore moins la vie politique que la vie privée, de semblables conversions sont trop souvent attribuées à de profonds desseins, tandis qu'elles furent d'abord essentiellement dues, de part et d'autre, à l'involontaire entraînement des affinités naturelles, sauf l'influence ultérieure des réflexions relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, qui dès-lors devait bientôt devenir pleinement systématique. On voit ainsi se reproduire, pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup moins excusable sans doute, quoique presque également inévitable, la fatale illusion qui, lors de l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel, avait entraîné celui-ci à confondre une charge avec un soutien; plus la décomposition s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait à la fois devenir dangereuse et grossière. Cette dernière transformation mérite ici d'autant plus d'attention qu'elle pose réellement le véritable terme naturel de la désorganisation spontanée propre à la phase précédente, et nécessairement prolongée dans celle-ci jusqu'à ce que, par le conflit universel des différens élémens essentiels du régime ancien, les divers débris de ce système fussent enfin condensés autour d'un élément unique, demeuré seul actif désormais, après avoir successivement absorbé ou subalternisé tous les autres; ce qui n'a été pleinement consommé qu'à l'époque considérée maintenant, et à partir de laquelle nous allons voir la décomposition, prenant un nouveau caractère, tendre directement et de plus en plus vers une révolution décisive, essentiellement impossible tant que le conflit dissolvant n'avait pas encore atteint son but définitif. Enfin, c'est ainsi que la dictature temporelle, royale ou aristocratique, pendant qu'elle se complétait à l'issue finale du dernier antagonisme, prenait aussi dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, qui n'avait pu se développer nettement avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément plus directement hostile à l'essor final des sociétés modernes. C'est donc seulement alors qu'il faut regarder comme réellement accomplie, autant que possible, l'entière organisation universelle, sous des formes diverses, du système de résistance plus ou moins rétrograde, primitivement ébauché par Philippe II d'après l'inspiration continue des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait maintenant se diriger immédiatement l'esprit révolutionnaire, bientôt parvenu à sa pleine maturité, surtout en France, où nous devrons, dès ce moment, concentrer la principale étude ultérieure du grand mouvement de décomposition.

[Note 31:] Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV, des inclinations de la royauté française vers ses antiques rivaux politiques, a d'ailleurs spontanément concouru à compléter le mouvement antérieur de décomposition féodale, par la déconsidération croissante que devait nécessairement répandre sur la noblesse cette transformation définitive des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi volontairement réduits désormais, après tant de luttes, à la condition plus ou moins vile de courtisan proprement dit, dont si peu d'entre eux cependant ont su se préserver par un juste sentiment de leur dignité aristocratique.

Après sa complète installation, la dictature temporelle dont je viens de terminer l'appréciation fondamentale a dû gravement altérer, au détriment nécessaire de l'ancien système social, le caractère et l'existence propres au pouvoir correspondant, ainsi passé de l'état primitif de simple élément à un ascendant universel qui ne pouvait convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord simples chefs de guerre au moyen-âge, devaient être sans doute de plus en plus incapables d'exercer réellement les immenses attributions qu'ils avaient graduellement conquises sur tous les autres pouvoirs sociaux. C'est pourquoi, presque dès l'origine de cette concentration révolutionnaire, on voit partout surgir spontanément peu à peu une nouvelle force politique, le pouvoir ministériel proprement dit, essentiellement étranger au vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique dérivé et secondaire, devient de plus en plus indispensable à la nouvelle situation de la royauté, et par suite tend à acquérir une importance de plus en plus distincte et même indépendante. Louis XI me paraît être, en Europe[32], le dernier roi qui ait vraiment dirigé par lui-même l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle que fût sa mémorable capacité politique, il aurait certainement éprouvé le besoin de véritables ministres au lieu de simples agens, si la décomposition de l'ancien système, et par suite la formation de la dictature royale, avaient pu être alors aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles après. Une superficielle appréciation peut donc seule, par exemple, faire attribuer surtout à des causes purement personnelles l'éminente élévation du grand Richelieu, essentiellement résultée de cette nouvelle disposition politique: même avant cet admirable ministre, et principalement après lui, des hommes d'un génie très inférieur au sien ont acquis une autorité non moins réelle et peut-être encore plus étendue, quand leur caractère s'est trouvé suffisamment au niveau de leur position. Or, une telle institution constitue nécessairement l'aveu involontaire d'une sorte d'impuissance radicale de la part d'un pouvoir qui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques, est ainsi conduit à en abdiquer spontanément la direction effective, de manière à altérer gravement à la fois sa dignité sociale et sa propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au cinquante-septième chapitre, la destination ultérieure qui est probablement réservée à cette singulière création, comme moyen régulier de transition politique vers la réorganisation finale. Ce décroissement spontané de la dictature royale, par suite même de son triomphe, devient surtout caractéristique en considérant son extension graduelle jusqu'aux fonctions militaires elles-mêmes, principal attribut naturel d'une telle autorité. On voit, en effet, partout, et surtout en France, dès le XVIIe siècle, les rois renoncer essentiellement désormais, malgré de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des armées, qui devenait évidemment de plus en plus incompatible avec l'ensemble de leur nouveau caractère politique. Au reste, quoique, pour plus de netteté, j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce genre de décroissement envers la seule dictature royale, où il devait être mieux marqué, on doit également reconnaître qu'il n'est pas, au fond, moins applicable, sauf la diversité des manifestations, à la dictature aristocratique elle-même, en résultat nécessaire d'une pareille situation. Quelle que soit, par exemple, l'orgueilleuse prétention de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive de son système politique, elle n'a pas été moins entraînée que la royauté française, et environ dès la même époque, à confier de plus en plus ses attributions principales à des ministres pris hors de son sein, et aussi à choisir habituellement dans la caste inférieure les véritables chefs des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes: seulement, elle a pu mieux dissimuler cette double nécessité nouvelle, en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté, les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée d'emprunter, d'après le sentiment involontaire de sa propre insuffisance. Près d'un siècle auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà subi une pareille dégénération politique, par suite d'une situation semblable, quoique moins prononcée.

[Note 32:] Cette observation générale n'admet réellement d'exception importante que par rapport au grand Frédéric. Mais cette unique anomalie, relative à un état nouvellement formé, et à l'homme le plus éminent qui ait régné depuis Charlemagne, ne saurait évidemment altérer, en aucune manière, la justesse fondamentale d'une telle remarque sur l'insuffisance croissante de la capacité royale dans les temps modernes, à mesure que la grande dictature temporelle s'y complétait graduellement.

De tels symptômes généraux devaient directement confirmer la destination éminemment précaire de la dictature temporelle, qui, dans chacun de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement motivée que sur l'imminent besoin social d'une suffisante résistance centrale contre le démembrement universel vers lequel tendait de plus en plus le développement continu du grand mouvement de décomposition que nous apprécions. Envisagées sous un autre aspect, ces observations conduisent aussi à mesurer le progrès capital que devait faire, dans cette nouvelle phase révolutionnaire, la décadence générale de l'esprit militaire, immédiatement manifestée, dans la phase précédente, par la commune substitution des armées permanentes aux anciennes milices féodales, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en effet, que la renonciation des rois au commandement effectif, et l'essor simultané du pouvoir ministériel, si souvent exercé par les personnages les plus étrangers à la guerre, devaient tendre fortement à subalterniser de plus en plus la profession des armes, que sa spécialisation même avait déjà frappée d'une déconsidération croissante, comparativement à sa suprématie féodale, dont les formules officielles ne faisaient plus que reproduire vainement le lointain souvenir, répété même aujourd'hui par la routine arriérée du vulgaire des déclamateurs politiques, qui n'ont pas encore compris, à cet égard, le profond changement des sociétés européennes depuis le XIVe siècle. Quand l'impression trop exclusive des grandes guerres modernes tend à produire une dangereuse illusion sur la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, je ne saurais conseiller de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre, à ce sujet, un judicieux examen comparatif entre les sociétés actuelles et celles de l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui suffira toujours pour manifester spontanément, sans la moindre incertitude, la vraie direction de l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que cette comparaison devienne suffisamment décisive, il n'est pas même nécessaire de l'étendre à l'intensité, à la multiplicité, et surtout à la continuité des guerres respectives, ni à la participation effective de l'ensemble de la population: on peut se borner, en la circonscrivant aussi simplement que possible, à faire contraster, de part et d'autre, la position habituelle et la puissance normale des chefs militaires. Déjà Machiavel, au début du XVIe siècle, avait justement signalé, quoique dans une intention très peu philosophique, l'existence précaire et dépendante des généraux modernes, de plus en plus réduits à la condition de simples agens d'une autorité civile de plus en plus ombrageuse; comparativement à l'empire presque absolu et indéfini dont jouissaient, surtout à Rome, les généraux anciens, pendant toute la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était indispensable au libre essor du système de conquête. Or, ce que Machiavel croyait alors constituer une sorte d'anomalie passagère, spécialement propre aux états italiens, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple depuis près d'un siècle, est, au contraire, devenu ensuite, d'une manière de plus en plus prononcée, la situation normale de tous les états européens, sans excepter les plus étendus et les plus puissans, où, sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, désormais profondément subordonnés au pouvoir civil, ont été habituellement assujétis, malgré les plus éminens services, à une sorte de système continu de suspicion et de surveillance, souvent poussé jusqu'à leur ravir aussi la haute direction des diverses expéditions de quelque importance, soit offensives, soit même défensives, presque toujours réglées ainsi, non-seulement dans la conception, mais dans l'exécution principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de Machiavel à ce sujet seraient, sans doute, justement répétées par nos guerriers, si le point de vue militaire avait dû conserver son antique prépondérance politique; puisqu'une telle constitution est évidemment très peu favorable au succès habituel des expéditions: mais ces regrets stériles n'ont cependant pas empêché depuis trois siècles, et empêcheront probablement encore moins à l'avenir, le développement permanent de ces nouvelles habitudes, naturellement déterminées par la rénovation graduelle des opinions et des mœurs sociales, et d'ailleurs tacitement ratifiées par la libre adhésion journalière des généraux eux-mêmes, que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont jamais empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement des armées modernes. Rien n'est donc plus propre qu'un tel changement, à la fois spontané et universel, à faire hautement ressortir la nature anti-militaire des sociétés modernes, pour lesquelles la guerre constitue nécessairement un état de plus en plus exceptionnel, dont les courtes et rares périodes n'offrent, même pendant leur durée, qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s'y livre exclusivement.

Cette irrécusable appréciation est clairement confirmée par l'étude attentive des grandes guerres qui remplissent, presque sans intervalle, la mémorable époque que nous analysons, quoique leur existence ait été souvent invoquée contre la doctrine historique sur la décadence continue de l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi de la vraie nature politique de ces guerres, montre clairement qu'elles cessèrent alors, en général, d'être essentiellement dues, comme dans la période précédente, à l'exubérance féodale de l'activité militaire après l'abaissement de l'autorité européenne des papes. On ne peut réellement attribuer, en principe, à la prolongation d'une telle impulsion que les fameuses guerres propres à la première moitié du XVIe siècle, pendant la rivalité de François Ier et Charles-Quint, à la suite de l'invasion française en Italie; l'extension naturelle du système des armées permanentes, et les nouvelles ressources partout procurées par le développement industriel, expliquent d'ailleurs spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: encore faut-il reconnaître, au fond, malgré l'illusion due à un reste d'influence des mœurs chevaleresques, que la guerre y devint bientôt essentiellement défensive de la part de la France, qui luttait avec énergie pour le maintien de sa nationalité contre les dangereuses prétentions de Charles-Quint à une sorte de monarchie universelle. Quoi qu'il en soit, l'action politique du protestantisme ne tarda point à rendre, sous ce rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement tout essor étendu et durable de l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles intérieurs, et en donnant naturellement un nouveau but et un cours différent à l'activité militaire, dès-lors rattachée à la grande lutte sociale entre le système de résistance et l'instinct progressif: je néglige d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre aux mœurs protestantes, en tant que produisant des habitudes de discussion et de libre examen individuel évidemment antipathiques aux conditions normales de toute discipline guerrière; et j'en fais expressément abstraction provisoire, afin de ne considérer que les influences les plus générales, essentiellement communes à tous les états européens. C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable origine des guerres révolutionnaires proprement dites, où la guerre extérieure se complique plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt sérieux d'un important principe social, qui tend à y déterminer la participation plus ou moins active de tous les hommes convaincus, quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; en sorte que l'énergie militaire y peut être fort intense et très soutenue, sans cesser d'y constituer un simple moyen, et sans indiquer réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière. Or, une appréciation suffisamment approfondie démontrera clairement, ce me semble, que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, déjà unanimement reconnu, des longues guerres qui ont alors agité l'Europe, depuis le milieu environ du XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe, et sans excepter même la célèbre guerre de trente ans; mais elle fera voir aussi qu'une pareille nature appartient essentiellement, d'une manière non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, aux guerres, encore plus étendues, qui remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier siècle, et même le commencement du suivant, jusqu'à la paix d'Utrecht. Dans cette série ultérieure de guerres, l'ambition des conquêtes est, sans doute, intervenue, comme au reste, dans la précédente, et peut-être davantage, vu l'affaiblissement naturel, de part et d'autre, de la première ferveur religieuse et politique: mais on lui attribue vulgairement, à ce sujet, une influence capitale qui ne dut être que purement accessoire. Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci portent profondément, en réalité, l'empreinte révolutionnaire, en tant que relatives surtout au prolongement de la lutte universelle entre le catholicisme et le protestantisme; lutte alors devenue d'abord offensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action catholique depuis l'affaiblissement de l'Espagne, jusqu'à la crise anglaise de 1688, et ensuite défensive, quand l'action protestante a pu être, à son tour, suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange, d'après l'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. Pendant la majeure partie du XVIIIe siècle, les guerres ont encore changé de nature, par suite de la résignation unanime des divers états européens à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques dans leur situation effective, pour s'occuper concurremment désormais du développement industriel, dont l'importance sociale devenait de plus en plus prépondérante: dès-lors, l'activité militaire a été essentiellement subordonnée aux intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution française, où, après une grande aberration guerrière, difficile à éviter, l'esprit militaire a commencé à subir une dernière transformation essentielle, que je caractériserai au cinquante-septième chapitre, et qui marque, encore plus nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence finale.

L'accomplissement graduel des importantes modifications temporelles que nous venons de rattacher ainsi à la désorganisation radicale du régime militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle classe, peu nombreuse mais très remarquable, qui a naturellement surgi, en Europe, presque dès le début du grand mouvement de décomposition universelle, et qui peu à peu y a justement acquis une haute importance politique, que je dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il s'agit de la classe diplomatique. Essentiellement étrangère au vrai régime du moyen-âge, cette classe toute moderne est d'abord spontanément issue de la décadence européenne de la constitution catholique, qui en a fait naître la nécessité pour suppléer, autant que possible, aux liens politiques que le pouvoir commun de la papauté maintenait régulièrement jusque là entre les divers états, et qui, en même temps, en a fourni les premiers élémens, en permettant de trouver beaucoup d'hommes intelligens et actifs, naturellement placés, de la manière la plus rationnelle, au point de vue social le plus élevé, sans toutefois être aucunement militaires: on peut noter, en effet, que les diplomates ont été long-temps empruntés au clergé catholique, parmi les membres qui, instinctivement persuadés de la déchéance croissante de leur corporation, se montraient disposés à utiliser ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus secondaire, l'éminente capacité politique qu'ils avaient pu y cultiver. Depuis que la grande dictature temporelle, monarchique ou oligarchique, a pris son caractère définitif, cette classe a été, en apparence, principalement aristocratique, comme le haut sacerdoce; mais cette intrusion nobiliaire n'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment avancé, où la capacité est toujours, sous de vaines formules officielles, réellement placée au premier rang des titres personnels: il n'y a pas eu, sans doute, en Europe, pendant tout le cours des trois derniers siècles, de classe aussi complétement affranchie de tous préjugés politiques et peut-être même philosophiques, en vertu de la supériorité naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il en soit, il est clair que cette classe éminemment civile, née et grandie conjointement avec le pouvoir ministériel proprement dit, dont elle constitue une sorte d'appendice naturel, a partout tendu directement à dépouiller de plus en plus les militaires de leurs anciennes attributions politiques, pour les réduire à la simple condition d'instrumens plus ou moins passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance civile, dont l'ascendant final a été tant secondé par la diplomatie. Chacun sait, en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup d'égards, au moyen-âge, les négociations de paix ou d'alliance étaient habituellement regardées comme un complément spontané du commandement militaire, ainsi que l'exigeait évidemment le libre essor normal du système guerrier, surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut douter que la classe diplomatique n'ait immédiatement concouru, avec une spéciale efficacité, à la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux une aussi précieuse partie de leurs fonctions primitives; ce qui explique aisément l'antipathie instinctive qui a toujours existé chez les modernes, sous des formes plus ou moins expressives, entre les rangs supérieurs des deux classes.

Ce dernier ordre d'observations nous conduit naturellement à compléter enfin l'appréciation sociologique de la grande dictature temporelle qui a entièrement consommé la décomposition spontanée propre au moyen-âge, en y considérant les efforts qu'elle a dû faire, après sa suffisante consolidation, pour suppléer, le moins imparfaitement possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement laissée, dans le système politique de l'Europe, l'irrévocable extinction croissante de l'autorité universelle des papes. Un tel besoin avait dû se manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine de la phase révolutionnaire au quatorzième siècle, puisque c'est précisément par l'abolition de ce pouvoir général, suivie d'une dispersion politique correspondante, que le mouvement de désorganisation avait dû partout commencer. Mais les grandes luttes qui absorbèrent ensuite la principale sollicitude des élémens temporels destinés à devenir prépondérans, firent inévitablement ajourner la seule solution que comportait alors cette difficulté fondamentale, et qui devait reposer sur la régularisation systématique du simple antagonisme matériel entre les divers états européens; ce qui supposait évidemment la cessation préalable des différentes agitations intérieures, et la suffisante réalisation de la dictature temporelle où elles devaient aboutir. Quand ces conditions indispensables ont pu être convenablement remplies selon le cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés, la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec une infatigable ardeur, soutenue par un digne sentiment de son importante mission, à instituer équitablement un tel équilibre, dont la nécessité actuelle devenait hautement irrécusable, depuis que le partage presque égal de l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme devait évidemment interdire toute illusion, s'il en pouvait rester encore, sur le rétablissement normal d'un véritable organisme européen d'après l'entière réintégration de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que la diplomatie marqua noblement, par le grand traité de Westphalie, sa principale intervention dans le système de la civilisation moderne, d'après un généreux esprit de pacification universelle et permanente, dont la mémorable utopie du bon Henri IV avait déjà signalé les symptômes caractéristiques. Sans doute, la solution diplomatique est, en principe, extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu de le faire plus tard sentir spécialement, à l'ancienne solution catholique, la seule qui, par sa nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque l'organisme international peut encore moins se passer que l'organisme national d'une base intellectuelle et morale, et ne saurait, par conséquent, jamais reposer solidement sur le simple antagonisme physique, qui, en effet, au cas que nous considérons, n'a pu acquérir aucune consistance réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une utilité fort problématique, si même un tel équilibre n'a souvent servi de prétexte plausible à l'essor perturbateur des hautes ambitions politiques. Mais il serait certainement injuste et irrationnel de juger d'après l'état normal un expédient essentiellement destiné à une situation révolutionnaire, et qui, selon cette appréciation relative, a du moins concouru et concourt encore, à un certain degré, à maintenir, entre les divers états européens, la pensée habituelle d'une organisation quelconque, quelque vague et insuffisante qu'en soit la notion; jusqu'à ce que la commune réorganisation spirituelle, qui peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, vienne fournir spontanément une base vraiment générale, sur laquelle une nouvelle et plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction graduelle de la république européenne, également pressentie par l'âme du noble roi Henri et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, partis de points si divers, et suivant des routes si opposées, ne sauraient, sans doute, s'être ainsi rencontrés sur une pure chimère sociale, comme je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.

Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels je devais ici considérer sommairement, pendant la période protestante proprement dite, la marche continue de la désorganisation temporelle, qui n'a fait ensuite que se prolonger naturellement dans la même direction, sans aucun caractère vraiment nouveau de quelque importance, pendant la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution française, ce qui nous dispensera essentiellement d'y revenir en tout le reste de la leçon actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin l'appréciation, si difficile et si complexe, de l'immense portée politique propre à la première phase nécessaire de la décomposition systématique de l'ancien système social, précédemment analysée en ce qui concerne la dissolution spirituelle. Je devais, sans doute, sous ce double aspect, spécialement insister ici sur l'établissement rationnel d'un tel point de départ, qui a tant influé sur la suite entière du grand mouvement révolutionnaire, et qui néanmoins n'a jamais été jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables auxquelles il a donné lieu, par le triple défaut de rationnalité, d'élévation, et d'impartialité que présentent ordinairement ces conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n'ont pu apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont toutes enveloppées d'un aveugle dédain. Mais cette analyse fondamentale, désormais exactement rattachée à l'ensemble de notre élaboration historique, va maintenant nous permettre de terminer, avec beaucoup plus de netteté et de rapidité à la fois, l'examen général de la période protestante proprement dite, en y considérant enfin, suivant l'ordre d'abord indiqué, sa haute influence intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs une utilité non moins essentielle de l'explication capitale que nous venons d'établir, en passant ensuite à l'appréciation directe de la dernière phase nécessaire du mouvement de décomposition, où nous pourrons, d'après une telle base, concentrer notre attention presque exclusive sur l'ébranlement mental qui la caractérisa surtout, sans nuire cependant à l'intégrité de notre conception finale relative au système total des diverses opérations révolutionnaires depuis le XIVe siècle.

Outre l'action politique propre au protestantisme, et qui, en réalité, consiste seulement dans les différents résultats généraux, directs ou indirects, qui viennent d'être examinés, il a nécessairement servi de premier organe systématique à l'esprit universel d'émancipation, en préparant essentiellement la dissolution radicale, d'abord intellectuelle, et finalement sociale, que l'ancien système devait subir pendant la période suivante. Quoique la formation effective, et surtout le développement de la doctrine critique proprement dite ne doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi d'abord les principales bases, sur lesquelles une philosophie négative plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, destinée à caractériser, à sa manière, l'issue finale du grand mouvement de décomposition. C'est surtout ainsi que l'ébranlement protestant a constitué une situation intermédiaire réellement indispensable, bien que très passagère, dans l'essor fondamental de la raison humaine.

Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du protestantisme, nous pouvons regarder ici le système entier de la doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le principe universel. Dès le début du quatrième volume, j'ai exposé, à ce sujet, des considérations directes, aussi applicables, par leur nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte que les autres dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle en suprême arbitre de toutes les questions sociales. Il est clair, en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités. Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun, simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant dès-lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre, aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude, créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques. Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la conception correspondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue international, on ne saurait douter qu'un pareil dogme ne conduise, encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de simples applications sociales, ou plutôt les diverses manifestations nécessaires, de cet unique principe du libre examen individuel, d'où elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai lieu de faire sentir ci-après qu'une telle filiation générale est aussi historique que logique, puisque chacune de ces conséquences politiques a été effectivement déduite aussitôt que le cours naturel des événemens a dirigé l'attention publique vers l'aspect social correspondant.

D'après cette évidente concentration préalable, que je devais ici rappeler sommairement, on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire du protestantisme à jeter le fondement primordial de la philosophie révolutionnaire, en proclamant directement le droit individuel de chacun au libre examen de toutes les questions quelconques, malgré les restrictions irrationnelles qu'il s'est toujours efforcé d'imposer à ce sujet. Outre que ces diverses restrictions devaient être, par leur nature, successivement rejetées par de nouvelles sectes, il faut remarquer que leur inconséquence même a d'abord facilité l'admission universelle du principe général, dont l'entière promulgation immédiate eût long-temps révolté des consciences qui, rassurées, au contraire, par la conservation primitive des principales croyances, ne luttaient plus contre l'attrait presque irrésistible que présente spontanément à notre orgueilleuse intelligence la libre interprétation personnelle de la foi commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme devait indirectement étendre son influence mentale chez les peuples même qui ne l'avaient point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins aptes que les autres à l'émancipation religieuse, dont les plus grands résultats philosophiques leur étaient, en effet, spécialement réservés, comme on le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de l'esprit critique ne pouvait assurément s'opérer sous une forme plus décisive: car, après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et les pouvoirs les plus sacrés, la raison humaine pouvait-elle reculer devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse dissolvante y serait spontanément dirigée? Aussi ce premier pas est-il réellement le plus capital de tous ceux relatifs à la formation graduelle de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, par une rétrogradation chimérique, être ramenée à cet état initial, ne saurait manquer d'y retrouver naturellement le principe nécessaire d'une suite équivalente de nouvelles conséquences analogues.

La saine appréciation historique de ce fondement universel de la philosophie négative propre à la dernière phase générale du grand mouvement de décomposition consiste essentiellement à le rattacher, à tous égards, à la désorganisation spontanée qui l'avait précédé, suivant nos explications antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment conforme à l'ensemble des faits, le principe du libre examen n'aurait été d'abord, au seizième siècle, qu'un simple résultat naturel de la nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles précédens. On conçoit, en effet, que cette liberté intellectuelle constitue, par sa nature, une disposition purement négative, et ne peut se rapporter réellement qu'à la consécration systématique de l'état de non-gouvernement, spontanément résulté, pour les esprits modernes, de la dissolution croissante de l'ancienne discipline mentale, jusqu'à l'avénement ultérieur de nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût été primitivement la simple proclamation abstraite d'un tel fait général, son apparition effective serait assurément incompréhensible, quoiqu'il ait dû ensuite réagir éminemment sur l'extension de la décomposition religieuse qui l'avait originairement produit. Le droit d'examen individuel a cela d'évidemment caractéristique que rien n'en saurait empêcher l'exercice spontané quand une volonté suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté des manifestations extérieures, bientôt levée par une convenable simultanéité de vœux. Or, le développement, toujours imminent, d'une volonté aussi conforme à l'ensemble des penchans humains, ne peut certainement être contenu que par l'influence permanente d'énergiques convictions antérieures, dont sa production suppose toujours l'affaiblissement préalable. Telle est, sans doute, la marche naturelle propre à cette disposition mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction hors des conditions normales d'opportunité, et qui a tant donné lieu à de fausses appréciations, où le symptôme est pris pour la cause, et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel, nous avons déjà pleinement reconnu que les longues discussions du quatorzième siècle sur le pouvoir européen des papes et celles du siècle suivant sur l'indépendance des églises nationales envers le centre romain avaient spontanément suscité, chez tous les peuples chrétiens, un large exercice spontané du droit d'examen individuel, long-temps avant que le dogme en pût être systématiquement formulé, de manière à priver d'avance l'ensemble des anciennes croyances de leur principale énergie sociale. La proclamation luthérienne n'a donc fait, à vrai dire, qu'étendre solennellement à tous les croyans un privilége dont les rois et les docteurs avaient alors amplement usé, et qui se propageait naturellement de plus en plus chez toutes les autres classes. C'est ainsi que l'esprit général de discussion inhérent à tout monothéisme, et surtout au catholicisme, avait hautement devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct du protestantisme. Il est d'ailleurs évident, en fait, que l'ébranlement luthérien, soit quant à la discipline, ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme, ne produisit réellement aucune innovation qui n'eût déjà été itérativement proposée long-temps auparavant; en sorte que le succès de Luther, après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut essentiellement dû à l'opportunité d'un tel effort, enfin suffisamment préparé par l'universelle désorganisation spontanée du système catholique, suivant nos explications antérieures, que confirme si clairement la propagation rapide et facile de cette explosion décisive. En considérant de plus près cette nouvelle situation générale, il est aisé de reconnaître que l'irrévocable subalternisation du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, qui en constituait partout le caractère plus ou moins explicite, devait spécialement y provoquer à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation personnelle, en dégradant radicalement, par une irrationnelle sujétion, les seules autorités auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit légitime de discipliner les intelligences, et qui se trouvaient désormais conduites à une sorte d'abdication spontanée de leur ancienne suprématie mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs décisions à des puissances temporelles évidemment incompétentes. Une fois réellement passées entre les mains des rois, les anciennes attributions intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient, sans doute, être sérieusement respectées, et devaient bientôt céder à l'essor général vers l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels devaient eux-mêmes tendre naturellement de plus en plus à n'imposer d'autres restrictions efficaces que celles relatives à la conservation immédiate de l'ordre matériel. Or, telle était certainement, d'une manière plus ou moins prononcée, la situation commune de toutes les populations chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme, qui, en formulant le principe du libre examen individuel, ne put que consacrer systématiquement un état préexistant, à la formation duquel toutes les influences sociales avaient spontanément concouru pendant les deux siècles précédens.

Cette explication naturelle de l'inévitable avénement direct du principe fondamental de la doctrine critique est également propre à faire concevoir combien son intervention continue devenait désormais indispensable à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. Pour juger sainement une telle destination, il ne faut point la considérer d'une manière absolue, ni rapporter à une situation normale ce qui devait uniquement s'appliquer à un état éminemment exceptionnel; il faut évidemment la comparer toujours à la phase sociale correspondante, dont nous avons déjà exactement déterminé le caractère essentiel: tout autre mode d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation injuste et déclamatoire, dépourvue de toute réalité historique. Sous cet aspect relatif, le seul qui puisse être vraiment conforme à l'esprit général de la philosophie positive, l'ensemble de la doctrine critique doit être envisagé comme constituant le correctif nécessaire de l'inévitable dictature temporelle où nous avons vu aboutir partout, sauf la diversité des manifestations, l'universelle décomposition spontanée du système théologique et militaire. Il est clair, en effet, que, sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle concentration de tous les anciens pouvoirs autour du principal élément temporel eût bientôt dégénéré en un ténébreux despotisme, dont le génie rétrograde, dès-lors devenu hautement prépondérant, aurait directement tendu à étouffer tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant oppressif d'une autorité absolue qui, par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre moyen de discipline mentale que la seule compression matérielle. A quelques immenses dangers qu'ait pu jamais conduire l'inévitable abus de la doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément expliquer l'invincible attachement instinctif qu'elle a dû inspirer graduellement aux populations européennes à mesure que cette grande dictature, monarchique ou aristocratique, achevait de se consolider, comme nous l'avons vu ci-dessus: car, cette doctrine est ainsi devenue désormais l'organe nécessaire du principal progrès social, qui devait alors rester essentiellement négatif. Quoique ce ne soit pas ici le lieu d'apprécier spécialement son influence réelle pour seconder l'essor direct des nouveaux élémens sociaux, il est néanmoins évident, sans anticiper, à cet égard, sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité, elle devait se trouver éminemment adaptée à cette préparation élémentaire, où le développement effectif ne pouvait d'abord résulter que du libre essor de l'énergie personnelle, soit industrielle, soit esthétique, soit scientifique, d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne discipline, dès-lors impropre à diriger plus long-temps une telle élaboration sociale. Par cette adhésion spontanée, sous des formes plus ou moins explicites, aux dogmes principaux de la philosophie négative, les peuples européens n'ont donc pas cédé uniquement, pendant les trois derniers siècles, aux puissantes séductions démocratiques d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a, de nos jours, si superficiellement proclamé, sans pouvoir aucunement expliquer pourquoi cette séduction tant de fois tentée n'avait pu jusque alors obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés, à leur insu, par le sentiment naturel des conditions fondamentales propres à la nouvelle situation des sociétés modernes, en résultat nécessaire du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé depuis le quatorzième siècle, et qui venait d'aboutir à une immense dictature temporelle, dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher l'oppressive prépondérance. A la vérité, pour que cette importante explication historique ne dégénère point en une vaine concession à l'esprit de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse, que la résistance, plus ou moins rétrograde, inhérente à cette dernière concentration politique, constituait réciproquement, dès-lors comme aujourd'hui, outre son inévitable avénement, un élément non moins indispensable d'une pareille situation, à titre de seul moyen efficace de contenir suffisamment les imminentes perturbations anarchiques vers lesquelles aurait toujours tendu l'ascendant exagéré de l'impulsion révolutionnaire. En un mot, ces deux grandes anomalies, également propres à la phase finale du mouvement général de décomposition, sont réellement inséparables l'une de l'autre, et doivent constamment être appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition, qui constitue historiquement la principale destination sociale de chacune d'elles. Pareillement issues de la désorganisation spontanée, l'extension de l'une devait ensuite naturellement exiger et provoquer dans l'autre un accroissement équivalent: car, si l'énergie réelle des principes critiques devait évidemment tenir surtout à leur caractère absolu de négation systématique, un respect non moins aveugle pour tous les précédens quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir à la puissance résistante un solide point d'appui contre des innovations essentiellement étrangères à toute idée d'organisation véritable; disposition commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit également absolu des deux philosophies antagonistes, théologique ou métaphysique, dont l'extinction totale ne pourra être aussi que simultanée. C'est ainsi que, par une restriction toujours croissante de l'action politique, les gouvernemens modernes ont de plus en plus abandonné la direction effective du mouvement social, et ont graduellement tendu à réduire leur principale intervention habituelle au simple maintien de l'ordre matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier avec le développement continu de l'anarchie mentale et morale. Dans son indispensable consécration dogmatique d'une telle situation politique, la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre tort, d'ailleurs inévitable, que d'ériger en état normal et indéfini une phase essentiellement exceptionnelle et transitoire, à laquelle de semblables maximes étaient parfaitement adaptées.

Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord ébaucher explicitement la formation abstraite des principes critiques, il importe de noter, dès l'origine, leur extension spontanée, par une suite nécessaire d'une pareille situation fondamentale, chez les nations catholiques elles-mêmes, où devait ensuite s'opérer leur élaboration la plus décisive, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans que le dogme du libre examen individuel y fût encore solennellement proclamé, l'esprit universel de discussion, soit théologique, soit sociale, n'y était pas, au fond, moins développé, sous des formes distinctes mais équivalentes, d'après les luttes propres aux deux siècles précédens; et sa direction générale n'y devenait pas, en réalité, moins prononcée vers l'active dissolution intellectuelle de l'ancien système politique. Les principales différences qui existent véritablement, à cet égard, entre les deux sortes de populations européennes, résultent surtout, à cette époque, de ce que la dictature temporelle n'étant pas aussi légalement établie dans les états catholiques, l'action critique n'y devait pas d'abord être aussi directe que chez les peuples protestans. Mais une appréciation attentive l'y démontre déjà néanmoins avec une pleine évidence, même avant que cette dictature s'y fût complétement organisée. Non-seulement on voit alors le catholicisme involontairement conduit à sanctionner lui-même le principe du libre examen, en l'invoquant solennellement en faveur de la foi catholique, violemment opprimée partout où le protestantisme avait officiellement prévalu. Il faut de plus reconnaître que, au sein même des clergés catholiques, l'usage spontané d'un tel droit était déjà signalé effectivement par des hérésies spéciales, non moins contraires que les hérésies protestantes à la conservation réelle de l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous borner à indiquer cette nouvelle série d'observations chez la nation qui, dès le dix-septième siècle, constituait le principal appui du système catholique contre son imminente décrépitude universelle. On voit alors, en effet, se développer, en France, la mémorable hérésie du jansénisme, qui fut réellement presque aussi nuisible que le luthéranisme lui-même à l'ancienne constitution spirituelle. A travers d'obscures controverses théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément dangereuse en offrant spontanément aux vieilles inconséquences gallicanes un ralliement dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu encore acquérir une consistance suffisamment décisive, mais qui désormais érigeait véritablement une telle dissidence en une sorte de protestantisme français, ardemment embrassé par une portion puissante et respectée du clergé national, et naturellement placé, comme ailleurs, sous l'active protection des corporations judiciaires. Il n'est pas douteux, ce me semble, que cette doctrine se serait officiellement convertie aussi en une vraie religion nationale, si l'essor prochain de la pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné les esprits français fort au-delà d'une telle élaboration protestante. La tendance anti-catholique du jansénisme me paraît hautement caractérisée par son antipathie radicale et continue contre la seule corporation qui dès-lors, comme je l'ai expliqué, comprît réellement et défendît habilement le catholicisme, et dont l'abolition vraiment caractéristique fut surtout déterminée ensuite par l'esprit janséniste. D'une autre part, l'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes et d'éminens poètes, qu'on ne peut certes nullement soupçonner d'inclinations révolutionnaires, indique clairement combien il était alors conforme à la situation fondamentale des intelligences.

Je crois devoir aussi caractériser sommairement une autre hérésie spontanée du catholicisme français, qui, sans comporter la haute importance politique propre à la précédente, constitue cependant un témoignage non moins décisif de l'entière universalité des tendances dissidentes, d'après un usage naturel du droit individuel de libre examen. On devine aisément qu'il s'agit du quiétisme, dont le caractère philosophique me semble très remarquable, comme offrant, à certains égards, une première protestation solennelle, aussi directe que naïve, de notre constitution morale contre l'ensemble de la doctrine théologique[33]. C'est, en effet, d'une telle protestation spéciale que cette hérésie a pu seulement tirer l'espèce de consistance qu'elle obtint alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être encore chez certaines natures, dont le développement mental est resté trop en arrière du développement moral. Toute discipline morale fondée sur une philosophie purement théologique, exige nécessairement, sans excepter le catholicisme lui-même, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, un appel continu et exorbitant à l'esprit de pur égoïsme, quoique relatif à des intérêts imaginaires, dont la préoccupation habituelle doit naturellement absorber la principale sollicitude de chaque vrai croyant, auprès duquel toute autre considération quelconque ne saurait assurément manquer de paraître ordinairement très secondaire. Cette suprématie religieuse du salut personnel constitue, sans doute, ainsi que Bossuet l'a montré, une indispensable condition générale d'efficacité sociale pour toute morale théologique, qui autrement n'aboutirait, en réalité, qu'à consacrer une vague et dangereuse inertie: elle est pleinement adaptée à cet état d'enfance de la nature humaine que suppose mentalement l'ascendant effectif de la philosophie correspondante. Mais, pour être inévitable, un tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière la plus directe et la plus irrécusable, l'un des vices fondamentaux d'une telle philosophie, qui tend ainsi nécessairement à atrophier, par défaut d'exercice propre, la plus noble partie de notre organisme moral, celle d'ailleurs dont la moindre énergie naturelle exige précisément la plus active culture systématique, d'après un suffisant essor désintéressé des affections purement bienveillantes. Or, tel est, à vrai dire, le nouvel aspect capital sous lequel l'hérésie du quiétisme est venue involontairement signaler l'inévitable imperfection des doctrines théologiques, et soulever immédiatement contre elles les plus admirables sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément procuré alors une grande importance à un pareil ébranlement, si une semblable protestation n'eût pas été, à cette époque, éminemment prématurée, et bien plus ébauchée par le cœur que par l'esprit de son aimable et immortel organe. En considérant même l'issue effective de cette mémorable controverse, une saine appréciation historique ne peut aboutir qu'à confirmer, auprès des juges impartiaux, l'insurmontable réalité du reproche capital ainsi directement adressé à l'ensemble de la philosophie théologique, en obligeant l'illustre dissident à reconnaître solennellement qu'il avait par-là attaqué, contre son gré, l'une des principales conditions d'existence du système religieux; ce qui fournissait d'ailleurs une nouvelle confirmation spéciale de l'irrévocable décadence générale d'un système déjà aussi mal compris par ses plus purs et plus éminens défenseurs.

[Note 33:] La conformité remarquable, au sujet de cette singulière hérésie, de l'appréciation philosophique de Leibnitz avec la sentence définitive rendue par le pape d'après la lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs un premier exemple important de cette convergence spontanée qui, malgré une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement, dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit philosophique et le véritable esprit catholique, d'après un juste sentiment commun, rationnel ou instinctif, des besoins réels de l'humanité. Sous l'ascendant croissant de la philosophie positive, de telles coïncidences devront, sans doute, devenir bien plus fréquentes et plus étendues, comme je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers titres essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales.

Pour compléter suffisamment cette sommaire appréciation historique de l'universelle ébauche préliminaire de la doctrine critique proprement dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de l'ébranlement protestant, il importe enfin d'y signaler les hautes attributions provisoires de morale sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication spontanée que le catholicisme en faisait implicitement. Depuis que le pouvoir spirituel avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance politique, en se subordonnant de plus en plus à l'élément temporel prépondérant, comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout à dégénérer essentiellement en servile instrument de domination rétrograde, et ne pouvait plus conserver que d'insignifians vestiges de sa propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en apparence identique, mais dès-lors radicalement dépourvue de l'énergie politique qui en avait constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, n'avait plus, au fond, d'efficacité réelle qu'envers les faibles, auxquels elle prescrivait habituellement une soumission de plus en plus passive à l'égard des puissances quelconques, dont elle proclamait hautement les droits absolus, sans avoir désormais la force d'insister aussi sur leurs devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point systématiquement leurs vices dans le simple intérêt isolé de l'existence sacerdotale. Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs temporelles, qui d'abord concernait seulement les rois, devait ensuite s'étendre graduellement, dans les divers ordres de relations sociales, à des forces de moins en moins supérieures, et par suite multiplier partout son influence corruptrice, ainsi devenue de plus en plus vulgaire, jusqu'à affecter souvent la morale domestique elle-même. Que, malgré son admirable perfection politique, l'organisme catholique, d'après l'insuffisance radicale de la philosophie théologique qui en constituait la base intellectuelle, n'ait pu éviter, suivant la théorie exposée au chapitre précédent, de descendre finalement à un tel abaissement social; cette explication rationnelle, en écartant les vaines considérations personnelles auxquelles on a coutume de rapporter surtout cette immense décadence, n'altère nullement les conséquences nécessaires d'une telle situation effective, et les rend, au contraire, plus évidemment insurmontables. Or, il est clair que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer essentiellement; car, les principes critiques étaient alors les seuls propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, et seulement trop exclusive ou absolue, de chacun de ces divers principes, envisagé sous l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au quarante-sixième chapitre, en ce qui concerne l'époque actuelle, mais d'une manière également applicable à tout l'ensemble de la seconde phase générale du grand mouvement révolutionnaire que nous étudions. C'est ainsi que le dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa manière, la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme, mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques. Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la doctrine catholique au seul ascendant des grands; pareillement, le dogme de l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature humaine, directement méconnue par un esprit de caste, déjà dépourvu de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout frein moral régulier; enfin, le dogme de l'indépendance nationale pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un respect efficace pour l'existence des petits états, et imposer quelques restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique ce grand office moral n'ait pu être alors que très imparfaitement rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales conditions morales de l'humanité, n'en reste pas moins évidemment incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale. Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire, seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois l'avilissement moral et la dégradation politique auxquels cette situation devait exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement lointain d'une vraie réorganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable antagonisme.

Notre appréciation historique de l'ensemble de la doctrine critique ébauchée par le protestantisme, d'après son principe fondamental du libre examen individuel, serait aisément confirmée par l'étude spéciale, ici déplacée, des diverses phases successives qui ont graduellement amené la dissolution systématique de l'ancienne organisation spirituelle: car on y remarque presque toujours que ces dissidences théologiques, alors si décisives, ne sont essentiellement que la reproduction, sous des formes nouvelles, des principales hérésies propres aux premiers siècles du christianisme, et qui avaient dû primitivement s'effacer devant l'irrésistible ascendant de l'unité catholique. Au lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école rétrograde, un tel rapprochement, mal observé et mal interprété, n'a fait qu'entretenir leurs vaines illusions sur la restauration chimérique de l'antique constitution. Mais, du point de vue propre à ce Traité, il est, au contraire, évident que ce mémorable contraste général entre la chute des hérésies primitives et le succès de leurs modernes équivalens, ne fait que confirmer essentiellement l'opposition des unes et la conformité des autres aux principales tendances des situations sociales correspondantes, comme nous l'avions déjà directement établi. Toujours et partout, l'esprit d'hérésie est nécessairement plus ou moins inhérent au caractère vague et arbitraire de toute philosophie théologique; seulement cet esprit se trouve, en réalité, contenu ou stimulé, suivant les exigences variables de l'état social: telle est la seule explication rationnelle que puisse évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe historique.

Quoique nous devions éviter ici de nous engager aucunement dans cet examen spécial des diverses phases propres au protestantisme, j'y dois cependant signaler brièvement au lecteur le principe historique d'après lequel il pourra pénétrer dans l'appréciation graduelle, d'abord si confuse et si désordonnée, de cette multitude de sectes hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la suivante en horreur, selon la décomposition plus ou moins avancée du système théologique. Il suffit de distinguer, à cet égard, trois degrés essentiels, nécessairement successifs, où l'ancien organisme religieux a été radicalement ruiné, d'abord quant à la discipline, ensuite quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme lui-même, qui en était l'âme: car, si chaque grand ébranlement protestant devait simultanément produire cette triple altération, il n'en a pas moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, de manière à se distinguer suffisamment de l'effort précédent. On arrive ainsi à reconnaître trois phases consécutives, nettement représentées par les noms respectifs de leurs principaux organes, Luther, Calvin et Socin, qui, malgré leur faible intervalle chronologique, n'ont réellement obtenu qu'à de notables distances leur véritable influence sociale, et seulement quand la protestation antérieure avait été convenablement réalisée. Il est clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques, et qu'il a même essentiellement respecté partout la hiérarchie, sauf la consécration solennelle de cet asservissement politique du clergé qui ne devait rester qu'implicite chez les peuples catholiques: Luther n'a vraiment ruiné que la discipline ecclésiastique, pour la mieux adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile transformation. Aussi cette première désorganisation, où le système catholique était le moins altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme sous laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser provisoirement en une vraie religion d'état, au moins chez de grandes nations indépendantes. Le calvinisme, d'abord ébauché par le célèbre curé de Zurich, est venu ensuite ajouter à cette démolition initiale celle de l'ensemble de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale du catholicisme, en continuant d'ailleurs à n'apporter au dogme chrétien que des modifications simplement secondaires, quoique plus étendues que les précédentes. Cette seconde phase, qui ne peut évidemment convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune apparence organique durable, me semble dès-lors constituer la vraie situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier une telle anomalie politique: car, l'esprit protestant s'y est alors développé de la manière la plus convenable à sa nature éminemment critique, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel. Enfin, l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement complété cette double dissolution préalable de la discipline et de la hiérarchie, en y joignant finalement celle des principales croyances qui distinguaient le catholicisme de tout autre monothéisme quelconque: son origine italienne, presque sous les yeux de la papauté, annonçait déjà hautement la tendance ultérieure des esprits catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus loin que leurs précurseurs protestans, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Ce dernier ébranlement universel était évidemment, par sa nature, le seul pleinement décisif contre tout espoir de restauration catholique: mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait trop du simple déisme moderne pour que cette phase extrême pût rester suffisamment caractéristique d'une telle transition métaphysique, dont le presbytérianisme demeure historiquement le plus pur organe spécial. Après cette filiation principale, il n'y a plus réellement à distinguer, parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune nouvelle différence importante à l'étude rationnelle de l'évolution moderne, sauf toutefois la mémorable protestation générale que tentèrent directement les quakers contre l'esprit militaire de l'ancien régime social, lorsque la désorganisation spirituelle, enfin suffisamment consommée par l'accomplissement successif des trois opérations précédentes, dut spontanément conduire à systématiser aussi, à son tour, la décomposition temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus l'antipathie naturelle du protestantisme, à un état quelconque, envers toute constitution guerrière, qu'il n'a pu jamais sanctionner que momentanément, dans les luttes entreprises pour le maintien ou le triomphe de ses propres principes: mais il est clair que la célèbre secte des amis, malgré ses ridicules et même son charlatanisme, a dû servir d'organe spécial à une telle manifestation, qui la place au-dessus de toutes les autres sectes protestantes pour l'essor plus complet du grand mouvement révolutionnaire.

Afin que notre exposition rationnelle du mode général de formation convenable à cette première ébauche effective de l'ensemble de la doctrine critique puisse toujours demeurer suffisamment historique, j'y crois devoir ajouter, en dernier lieu, une importante considération supplémentaire, destinée à prévenir la disposition trop systématique dans laquelle, contre mon gré, le lecteur pourrait envisager une telle appréciation. C'est seulement, en effet, par contraste envers la phase primitive, toujours essentiellement spontanée, du mouvement de décomposition, que la phase protestante peut être caractérisée comme réellement systématique, en tant que dirigée surtout d'après des doctrines réformatrices, au lieu du simple conflit naturel des anciens élémens politiques: mais la pleine systématisation de la philosophie négative, autant du moins qu'elle en était susceptible, n'a pu véritablement s'accomplir que sous la phase déiste, ci-après examinée, dont une telle opération devait constituer le principal attribut. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration graduelle des principes critiques a dû rester éminemment empirique, et s'effectuer successivement, au milieu des variations religieuses, d'après l'impulsion instinctive d'une situation fondamentale de plus en plus révolutionnaire, à mesure que le cours général des événemens faisait spécialement ressortir chacune des faces essentielles du besoin uniforme de décomposition radicale, et par suite y sollicitait de nouvelles applications politiques du dogme universel de libre examen individuel, comme base intellectuelle de toute cette série de maximes dissolvantes. En ce sens, seul strictement historique, on ne saurait isoler la considération de ces opérations mentales de celle des diverses révolutions correspondantes, qui leur ont réellement donné lieu, ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais pu obtenir une haute influence sociale, en vertu de l'extrême incohérence logique que nous avons reconnue propre à de telles conceptions, où l'on tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation spirituelle en détruisant de plus en plus les différentes conditions indispensables à son existence effective. Mais, par suite même de cet inévitable caractère commun, ces explosions politiques, quelque intense ou prolongée qu'ait pu être leur action successive, ne devaient jamais devenir pleinement décisives, de manière à constater irrévocablement la tendance finale des sociétés modernes vers une entière rénovation, tant qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation critique vraiment complète et systématique, ce qui n'a dû avoir lieu que sous la phase suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous borner à signaler sommairement ces révolutions purement protestantes, qui, abstraction faite de leur importance locale ou passagère, ne pouvaient constituer que de simples préambules au grand ébranlement final destiné directement à caractériser l'issue nécessaire du mouvement général de l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. La première de ces révolutions préliminaires est celle qui affranchit complétement la Hollande du joug espagnol; elle restera toujours mémorable, comme une haute manifestation primitive de l'énergie propre à la doctrine critique, dirigeant ainsi l'heureuse insurrection d'une petite nation contre la plus puissante monarchie européenne. C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il faut rapporter la première élaboration régulière de cette doctrine politique: mais elle dut s'y borner surtout à ébaucher spécialement le dogme de la souveraineté populaire, et celui de l'indépendance nationale, que les légistes coordonnèrent bientôt à leur conception spontanée du contrat social; suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement modifiée, et dont le principal besoin révolutionnaire devait seulement consister à briser un lien extérieur devenu profondément oppressif. Un caractère plus général, plus complet, et même plus décisif, une tendance mieux prononcée vers la régénération sociale de l'ensemble de l'humanité, distinguent ensuite noblement, malgré son avortement nécessaire, la grande révolution anglaise, non la petite révolution aristocratique et anglicane de 1688, aujourd'hui si ridiculement prônée, et qui ne devait satisfaire qu'à un simple besoin local, mais la révolution démocratique et presbytérienne, dominée par l'éminente nature[34] de l'homme d'état le plus avancé dont le protestantisme puisse jamais s'honorer. L'ébauche primordiale de l'ensemble de la doctrine critique y dut recevoir spécialement son principal complément naturel par l'élaboration directe du dogme de l'égalité, jusque alors à peine manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment des inclinations calvinistes de la noblesse française; tandis qu'on le voit enfin nettement surgir, sous cette mémorable impulsion, de la conception métaphysique sur l'état de nature, ancienne émanation de la théorie théologique relative à la constitution humaine avant le péché originel. On ne peut douter, en effet, que cette révolution n'ait surtout consisté historiquement dans l'effort généreux, mais trop prématuré, qui fut alors directement tenté, avec tant d'énergie, pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, principal élément temporel de l'ancienne nationalité: la chute de la royauté sous le protectorat n'y fut, au contraire, comparativement à l'audacieuse suppression de la Chambre des lords, qu'un incident secondaire, dont les temps antérieurs avaient souvent offert l'équivalent, et qui n'a trop préoccupé les esprits français que par suite des irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens historiques que j'ai déjà suffisamment signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un tel ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement, en vertu de l'insuffisante préparation mentale d'où il émanait, a néanmoins constitué, en réalité, dans la série générale des opérations révolutionnaires, le principal symptôme précurseur de la grande révolution française ou européenne, seule destinée à devenir décisive, comme je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher aussi à cette suite préliminaire d'explosions politiques une troisième révolution, dont la vraie nature ne fut pas, au fond, moins purement protestante que celle des deux précédentes, quoique son avénement chronologique, spontanément retardé par les circonstances spéciales de ce dernier cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à un état plus avancé du mouvement général de décomposition. La révolution américaine, à laquelle aucune importante élaboration nouvelle de la doctrine critique ne fut réellement due, n'a pu être, en effet, à tous égards, qu'une simple extension commune des deux autres révolutions protestantes, dont les conséquences politiques y ont été ultérieurement développées par un concours spontané de conditions favorables, les unes locales, les autres sociales, particulières à une telle application. Dans son principe, elle se borne évidemment à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise; dans son essor final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. Sous l'un ni l'autre aspect, la saine philosophie ne permet point d'envisager comme socialement décisive une révolution qui, en développant outre mesure les inconvéniens propres à l'ensemble de la doctrine critique, n'a pu aboutir jusqu'ici qu'à consacrer, plus profondément que partout ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens et des légistes, chez une population où d'innombrables cultes incohérens prélèvent habituellement, sans aucune vraie destination sociale, un tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun clergé catholique. Aussi cette colonie universelle, malgré les éminens avantages temporels de sa présente situation, doit-elle être regardée, au fond, comme étant réellement, à tous les égards principaux, bien plus éloignée d'une véritable réorganisation sociale que les peuples d'où elle émane, et d'où elle devra recevoir, en temps opportun, cette régénération finale, dont l'initiative philosophique ne saurait lui appartenir nullement; quelles que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives à la prétendue supériorité politique d'une société où les divers élémens essentiels propres à la civilisation moderne sont encore si imparfaitement développés, sauf la seule activité industrielle, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant.

[Note 34:] Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient aujourd'hui son ancienne comparaison politique avec le grand Cromwell, comme trop inférieure à la sublimité de leur héros, qui leur semble ne pouvoir comporter de digne parallèle historique qu'avec Charlemagne ou César. Néanmoins, avant même que les influences contemporaines aient pu être aussi effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant pour l'autre, la postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, un immense intervalle définitif entre la dictature éminemment progressive de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie purement rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands frais, après tant d'autres empiriques, la vaine résurrection, en France, du régime féodal et théologique, sans même en comprendre réellement l'esprit ni les conditions. Quant à la comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement devraient, avant tout, prendre en suffisante considération l'exiguïté des moyens employés par Cromwell, eu égard à l'importance et à la stabilité des résultats obtenus, par opposition à la monstrueuse consommation d'hommes indispensable à la plupart des succès de Bonaparte, sauf sa première expédition.

Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante, si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours, avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source réelle dans cette dangereuse position spirituelle, consacrée par le protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire à celles qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral.

La plus ancienne et la plus funeste, comme la mieux enracinée et la plus unanime, de ces aberrations nécessaires, consiste assurément dans le préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique habituelle, consacrant un état exceptionnel et transitoire par un dogme absolu et immuable, condamne indéfiniment l'existence politique de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel. Ayant déjà convenablement apprécié l'inévitable avénement de la dictature temporelle, qui constitue le principal caractère politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas besoin de m'arrêter ici pour faire de nouveau sentir combien une telle concentration, par suite de son irrégularité même, était pleinement adaptée à la nature de cette transition, qui, au contraire, n'aurait pu s'accomplir si la condensation politique avait pu avoir lieu au profit du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était radicalement impossible. Mais cette démonstration de l'indispensable utilité d'une semblable dictature pendant toute la période que nous considérons, soit pour la désorganisation de l'ancien système, soit pour l'élaboration élémentaire du nouveau, n'altère nullement celle du chapitre précédent sur l'immense perfectionnement apporté à la théorie universelle de l'organisme social par la division fondamentale des deux puissances, éternel honneur du catholicisme: elle ne saurait davantage exclure la conclusion générale qui résultera spontanément de l'ensemble des deux chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée de cette grande division politique dans l'ordre final vers lequel tendent les sociétés modernes. Aussi ce préjugé révolutionnaire doit-il être regardé comme la plus déplorable conséquence, aussi bien que la plus inévitable, de ce caractère absolu, inhérent, en tous genres, aux conceptions métaphysiques, qui les pousse à établir des principes indéfinis d'après des faits passagers; car une telle disposition constitue réellement aujourd'hui l'un des plus puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale, qui devra, sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation précédente, commencer par l'ordre spirituel, comme je l'établirai ultérieurement. Ce qui rend spécialement dangereuse cette aberration fondamentale, source nécessaire de la plupart des autres, c'est son effrayante universalité pendant les trois derniers siècles, par suite de l'uniformité essentielle de la situation sociale correspondante, suivant nos explications antérieures. Partout, depuis le début du XVIe siècle, on peut dire, sans exagération, que, sous cette première forme, l'esprit révolutionnaire s'est spontanément propagé, à divers degrés, dans toutes les classes de la société européenne. Quoique le protestantisme ait dû se trouver naturellement investi de la consécration solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu cependant qu'il ne l'avait nullement créé, et que, au contraire, il lui devait son origine distincte. Sous des formes plus implicites, la même aberration se retrouve dès lors aussi de plus en plus, d'une manière moins dogmatique, mais presque équivalente socialement, chez la majeure partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie avec une résignation croissante, a graduellement entraîné jusqu'à la perte des souvenirs de son ancienne indépendance. C'est ainsi que s'est successivement effacée, en Europe, pendant cette période, toute apparence habituelle et directe du grand principe de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de la civilisation moderne; en sorte que, de nos jours, on n'en peut retrouver une certaine appréciation rationnelle que chez le clergé italien, où elle est trop justement suspecte de partialité intéressée pour opposer aucune résistance efficace à l'impulsion universelle des habitudes déterminées par l'ensemble de la situation révolutionnaire. Toutefois, une telle séparation est trop profondément conforme à la nature essentielle des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir spontanément, sous les conditions convenables, malgré tous les obstacles quelconques, quand l'esprit de réorganisation aura pu enfin acquérir, sous l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance normale, comme je l'indiquerai en son lieu.

C'est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale qu'il faut rapporter, ce me semble, la principale origine historique de cet irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour le moyen-âge, sous l'inspiration directe du protestantisme, et qui s'est ensuite propagé partout, avec une énergie toujours croissante, par une suite commune de la même situation fondamentale, jusqu'à la fin du siècle dernier: car, c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette grande époque sociale a été si injustement flétrie, avec une déplorable unanimité, non-seulement chez les protestants, mais aussi chez les catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir spirituel n'était guère moins décriée. Telle est la première source de cette aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la période révolutionnaire, en inspirant une exaltation absolue en faveur d'un système social correspondant à une civilisation radicalement distincte de la nôtre, et que le catholicisme avait justement appréciée, au temps de sa splendeur, comme essentiellement inférieure. Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué à cette dangereuse déviation des esprits, par son irrationnelle prédilection exclusive pour la primitive église, et surtout par son enthousiasme spontané, encore moins judicieux et plus nuisible, pour la théocratie hébraïque. C'est ainsi qu'a été presque effacée, pendant la majeure partie des trois derniers siècles, ou du moins profondément altérée, la notion fondamentale du progrès social, que le catholicisme avait d'abord, comme je l'ai expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que par la légitime proclamation continue de la supériorité générale de son propre système politique sur les divers régimes antérieurs. La théorie métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en représentant tout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique situation, ainsi que la période suivante l'a surtout montré hautement, sous la dangereuse impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a le plus concouru à vulgariser la métaphysique révolutionnaire. Nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, comment l'élaboration simultanée des nouveaux élémens sociaux a spontanément empêché que la notion du progrès ne se perdît alors totalement, et lui a même imprimé de plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle ne pouvait d'abord nullement avoir.

L'aberration fondamentale que nous apprécions s'est concurremment manifestée sous un autre aspect général, à la fois politique et philosophique, qu'il importe aussi de signaler sommairement, à cause des immenses dangers qui lui sont propres. Par une suite nécessaire de ce préjugé révolutionnaire sur la confusion permanente du pouvoir moral avec le pouvoir politique, toutes les ambitions ont dû naturellement tendre, chacune à sa manière, vers une telle concentration absolue. Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type musulman comme l'idéal de la monarchie moderne, les prêtres, surtout protestans, rêvaient, en sens inverse, une sorte de restauration de la théocratie juive ou égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, à leur tour, sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait le prétendu règne de l'esprit, discuté au chapitre précédent. Cette dernière utopie, relative à une situation encore plus chimérique que les deux précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice au fond, parce qu'elle tend à séduire indirectement, avec trop de variété pour être pleinement évitable, presque toutes les intelligences actives. Parmi les penseurs appartenant réellement à l'école progressive, dans le cours des trois derniers siècles, et s'étant expressément livrés aux spéculations sociales, je ne connais que le grand Leibnitz qui ait eu la force de résister suffisamment à ce puissant entraînement: Descartes l'eût fait sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul Aristote; mais Bacon lui-même a certainement partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs les graves conséquences ultérieures de cette aberration capitale, qui exerce aujourd'hui une si désastreuse influence, à l'insu même de la plupart de ses sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, d'en caractériser historiquement l'origine nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne, jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu d'un retour rationnel à la saine théorie générale de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent.

Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance générale, inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire que nous examinons, à entretenir directement des habitudes éminemment perturbatrices, en disposant à chercher exclusivement dans l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les divers besoins sociaux, lors même que, comme en la plupart des cas, et surtout aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage de la préalable réformation des mœurs, et d'abord des principes. En obéissant instinctivement à son aveugle ardeur pour l'entière concentration des pouvoirs quelconques, la dictature temporelle, soit monarchique, soit aristocratique, n'a pu habituellement comprendre, depuis le seizième siècle, l'immense responsabilité sociale qu'elle assumait ainsi spontanément, par cela seul que dès lors elle rendait immédiatement politiques toutes les questions qui avaient pu jusque alors n'être que morales. Si la société n'en souffrait point, le pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable avidité, comme je l'ai remarqué au quarante-sixième chapitre: mais, il est malheureusement évident que cette disposition irrationnelle, suite nécessaire de l'aberration fondamentale sur la confusion indéfinie du gouvernement moral avec le gouvernement politique, est devenue de plus en plus une source continue de désordres et de désappointemens fort graves, aussi bien qu'un encouragement permanent pour les jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer ou à voir toutes les solutions sociales dans de stériles bouleversemens politiques. Aux instans même les moins orageux, il en résulte l'extrême rétrécissement habituel des conceptions relatives à la satisfaction des besoins quelconques de la société, dès lors réduites de plus en plus à la seule considération sérieuse des mesures susceptibles d'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance du point de vue matériel et actuel, qui, dans la pratique, conduit à tant de rêveries politiques, quand les vraies nécessités sociales réclament surtout l'emploi de moyens moraux longuement préparés, a été, sans doute, d'abord manifestée principalement chez les peuples protestans, où elle reste, même aujourd'hui, plus prononcée qu'ailleurs, par suite d'une sorte de consécration dogmatique d'habitudes invétérées: mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement en être guère plus préservés, d'après l'uniformité effective de la situation fondamentale correspondante, et du préjugé universel qui en est émané. Quelque profondément nuisibles que doivent être aujourd'hui, soit aux gouvernemens, soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions, maintenant communes à tous les partis politiques, qui proscrivent partout les spéculations élevées et lointaines, seules susceptibles néanmoins de conduire à une vraie solution, elles ne pourront s'effacer suffisamment que sous l'ascendant rationnel de la philosophie positive, comme je l'indiquerai spécialement au cinquante-septième chapitre.

Les aberrations morales engendrées par l'ébauche protestante de la doctrine critique, sans être certes moins graves que ces diverses aberrations mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées aussi soigneusement, parce que leur filiation est plus évidente, et leur appréciation plus facile pour tous les bons esprits qui se seront convenablement établis au point de vue résultant de l'ensemble de notre opération historique. Il est clair, en effet, que le libre essor ainsi imprimé à toutes les intelligences quelconques sur les questions les plus difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration vague et arbitraire d'une philosophie théologique ou métaphysique désormais livrée sans frein à son cours discordant, devait produire, dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, et tendre rapidement à ne laisser intacts, sous la superficielle appréciation des analyses dissolvantes, que les seules notions morales relatives aux cas les plus grossièrement évidents. Tout vrai philosophe doit, à ce sujet, s'étonner surtout, ce me semble, que les déviations n'aient pas été poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: et il en faut rendre grâces, d'abord à la rectitude spontanée, à la fois morale et intellectuelle, de la nature humaine, que cette impulsion ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus spécialement, à la prépondérance croissante des habitudes de travail continu et unanime chez les populations modernes, ainsi heureusement détournées de s'abandonner aux divagations sociales avec cette avidité soutenue qu'y eussent certainement apportée, en pareille situation, les populations désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet ordre d'aberration ait dû principalement se développer sous la phase suivante du mouvement révolutionnaire, il n'en a pas moins pris sa source générale, et même un essor déjà prononcé, sous la phase purement protestante, qui, à divers titres importans, a offert de graves altérations aux vrais principes fondamentaux de la morale universelle, non-seulement sociale, mais domestique, que le catholicisme avait dignement constituée, sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles ramènera essentiellement de plus en plus toute discussion rationnelle suffisamment approfondie[35]. Outre la judicieuse observation historique du sage Hume sur l'appui général que l'ébranlement luthérien avait dû secrètement trouver dans les passions des ecclésiastiques fatigués du célibat sacerdotal et dans l'avidité des nobles pour la spoliation territoriale du clergé, il faut surtout noter ici, comme une suite plus profonde, plus permanente, et plus universelle, de la situation fondamentale dont nous complétons l'appréciation, que la position sociale de plus en plus subalterne du pouvoir moral tendait désormais à lui ôter radicalement la force, et même la volonté, de maintenir l'entière inviolabilité des règles morales les plus élémentaires contre l'énergie dissolvante, à la fois rationnelle et passionnée, qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit ici d'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément, en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent. Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les effets délétères d'une telle altération, ils n'en ont pas moins été bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses populations protestantes. On peut appliquer le même jugement, quoique à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme a fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement proscrits par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale devait tant concourir à la perturbation des familles modernes: le lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux développemens que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse consultation dogmatique, si déplorablement immortelle, par laquelle les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête, autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique, la bigamie formelle d'un prince allemand: les condescendances presque simultanées des fondateurs de l'église anglicane pour les cruelles faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins produit nécessairement des effets presque équivalens, puisque, depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque dans les principales réunions publiques. Il faut même reconnaître, à cet égard, afin d'apprécier complétement la nature et l'étendue du mal, que l'aversion graduelle contre la constitution catholique, à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales[36], par cela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, contre lequel notre maligne nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de puérile insurrection. C'est ainsi que, pendant la période protestante dont nous terminons ici l'examen, les diverses doctrines religieuses ont été spontanément conduites à constater irrécusablement, par des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance radicale à diriger désormais la morale humaine, soit en y produisant directement des altérations de plus en plus graves, par suite des divagations intellectuelles librement développées, soit en perdant la force d'y contenir les perturbations, et en discréditant des lois invariables par une aveugle obstination à les rattacher exclusivement à des croyances dès-lors justement antipathiques à la raison humaine. La suite de notre élaboration historique nous fournira naturellement plusieurs occasions importantes de reconnaître sans incertitude que la morale universelle, loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante de l'analyse philosophique, ne peut plus maintenant trouver de solides fondemens intellectuels qu'en dehors de toute théologie quelconque, en reposant sur une appréciation vraiment rationnelle et suffisamment approfondie des diverses inclinations, actions et habitudes, d'après l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées ou publiques. Mais il était ici nécessaire de caractériser déjà l'époque générale à partir de laquelle les croyances religieuses ont directement commencé à perdre, soit par une active anarchie, soit par une passive atonie, les antiques propriétés morales qu'un aveugle empirisme leur suppose encore, contre l'éclatante expérience des trois derniers siècles, qui ont si évidemment représenté toutes les doctrines théologiques comme constituant désormais, chez l'élite de l'humanité, de puissans motifs permanens de haine et de perturbation bien plus que d'ordre et d'amour. On voit ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération date essentiellement de l'universelle dégradation politique du pouvoir spirituel, dont la subalternité croissante envers le pouvoir temporel devait profondément altérer la dignité et la pureté des lois morales, en les subordonnant de plus en plus à l'irrationnel ascendant des passions même qu'elles devaient régler.

[Note 35:] A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte, on pourrait joindre aussi la tendance directement immorale qui caractérise certaines opinions théologiques propres aux principaux chefs de l'ébranlement protestant, et consacrées même ultérieurement par leur incorporation plus ou moins explicite à la doctrine officielle. Telles sont surtout les obscures divagations de la théologie luthérienne sur le mérite suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le dogme étrange de l'inadmissibilité de la justice, et pareillement les sophismes, non moins dangereux, de la théologie calviniste sur la prédestination des élus. Mais j'ai cru devoir me borner à considérer spécialement les aberrations morales qui constituaient immédiatement la suite nécessaire et universelle de la situation fondamentale, en écartant d'ailleurs les innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme. Toutefois, la direction générale de ces dernières aberrations, tendant presque toujours à tempérer la sévérité des règles morales au lieu de l'exagérer, peut être justement rattachée à la nouvelle situation sociale, qui, en subalternisant radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des principes moraux, et seulement dictées par les besoins de l'existence dépendante propre au sacerdoce protestant. Sous ce rapport, l'abaissement politique du catholicisme l'a nécessairement conduit, dans les trois derniers siècles, à de semblables condescendances pratiques, mais à un degré beaucoup moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes, qu'il nous a du moins transmises parfaitement intactes, par la sage résistance qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de puissantes obsessions temporelles.

[Note 36:] En considérant avec soin les déplorables discussions de notre siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y reconnaître encore que, pour un grand nombre d'esprits actuels, le grand principe social de l'indissolubilité du mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie qu'inspire depuis long-temps sa théologie. Sans cette sorte d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes sensés comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public, soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les natures un peu actives.

Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première période générale, purement protestante, propre à la phase systématique du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels, ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici, explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude patiemment réitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer ici.

Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire. Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre, où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement consommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période; et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude générale.

Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant sur la malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme, s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout où il avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne, il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que catholique, vers la fin du XVIIe siècle, lorsque la grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble de la cause révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée, tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série de nos explications antérieures, que la période protestante avait graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus hostile. Aussi l'imminence d'une révolution universelle et décisive commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante.

Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation, en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique, ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit humain à l'entière émancipation théologique s'était déjà manifestée avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si l'on a convenablement égard aux explications de la [cinquante-troisième leçon] sur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré, en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives. Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire de l'esprit d'organisation monothéique, pendant la longue période d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré. La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu, d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce, dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation spontanée du système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment, avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel esprit, dont l'essor, cessant désormais d'être une simple source de satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire, une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle.

Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait enfin, dès le XVIe siècle, et surtout pendant la première moitié du XVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique, non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique, tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure; c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable influence résultait directement, chez les intelligences supérieures, de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué. Ce résultat naturel devenait ainsi d'autant plus difficile à éviter qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire, être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel, le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitée au grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés, ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de plus en plus décisive, avant la fin du XVIIe siècle. Ce qu'il faut surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance également contraire aux diverses croyances qui se disputaient encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles était enfin par-là directement dévoilée.

A ces diverses sources générales de la grande impulsion intellectuelle d'où la philosophie négative devait tirer son principal ascendant, il faut joindre, comme ayant puissamment secondé, non sa formation systématique, mais son active propagation, l'assistance naturelle des dispositions morales presque universelles qui devaient ensuite tant influer d'ailleurs sur son énergique application sociale. J'ai déjà suffisamment signalé ci-dessus l'intime affinité nécessaire de l'esprit d'émancipation religieuse avec l'essor légitime de la libre activité individuelle, si indispensable au développement propre de la civilisation moderne; et la leçon suivante donnera spécialement lieu à de nouvelles explications sur cette importante relation mutuelle. On ne peut douter davantage que le besoin, de plus en plus imminent, de lutter avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, dès la fin du XVIIe siècle, toutes les passions généreuses en faveur de la doctrine critique pleinement systématisée, qui pouvait seule alors servir d'organe universel au progrès social. Mais, outre ces nobles influences, maintenant partout reconnues, et sur lesquelles leur haute évidence doit ici nous dispenser d'insister plus long-temps, l'impartialité historique exige véritablement que, sans tomber dans les vaines récriminations déclamatoires des champions religieux, on ose apprécier aussi la puissante stimulation que cette indispensable élaboration révolutionnaire a dû secrètement recevoir, dès son origine, et pendant tout son cours, des vicieuses inclinations qui prédominent si malheureusement dans l'ensemble de la constitution fondamentale de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre, et qui devaient accueillir si avidement toute conception purement négative, soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement au principe absolu du libre examen individuel, base commune de toute la doctrine critique, il serait superflu d'expliquer la séduction spontanée qu'il devait immédiatement exercer sur la puérile vanité de presque tous les hommes, dont la raison privée était ainsi érigée en souverain arbitre des plus hautes discussions: j'ai déjà montré, au quarante-sixième chapitre, comment cet irrésistible attrait attache réellement aujourd'hui à cette doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec le plus d'ardeur les adversaires systématiques. En outre, quoique les haines théologiques aient souvent abusé indignement de la dénomination expressive si long-temps appliquée aux libres penseurs, pour susciter contre eux de calomnieuses imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment inoffensif, d'une telle qualification jusqu'au siècle dernier, ne doit être d'abord interprété que comme une naïve manifestation de l'impulsion instinctive des passions humaines vers une philosophie qui affranchissait notre nature de l'ancienne discipline mentale, et par suite morale, sans pouvoir encore y substituer réellement aucun équivalent normal. Tous les autres dogmes essentiels de la doctrine critique comportent évidemment de semblables remarques, d'une manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent des passions plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition devait naturellement accueillir avec ardeur le principe, provisoirement indispensable, de la souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor politique une carrière presque indéfinie, en rendant pour ainsi dire continue la pensée de nouveaux bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance devoir limiter la portée graduelle. On ne peut davantage se dissimuler que l'orgueil, et même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, de puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique de l'égalité, qui, abstraction faite de toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce sujet, ne tient point essentiellement, dans les natures peu élevées, à un actif sentiment généreux de la fraternité universelle, mais bien plutôt à une secrète réaction du penchant à la domination, entraînant spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction effective, à la haine instinctive de toute supériorité quelconque, afin d'obtenir au moins le niveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les perturbations pratiques qui ont dû successivement résulter de cette irrécusable corelation des différens principes critiques aux diverses passions prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai voulu maintenant que signaler, en général, sous ce rapport, comment les influences mentales qui poussaient directement à l'élaboration nécessaire d'une telle doctrine ont été naturellement fortifiées par d'énergiques influences morales, dont la coopération spontanée devait se manifester surtout dans les crises insurrectionnelles, où l'on a pu si fréquemment remarquer la tendance instinctive de l'action révolutionnaire à y accueillir sans répugnance l'active participation volontaire de ceux-là même qui supportent impatiemment le frein habituel des règles sociales.

L'appréciation directe du développement général propre au système final de philosophie négative dont nous venons de caractériser, à divers titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige d'abord qu'on y distingue soigneusement la critique spirituelle et la critique temporelle. Quoique celle-ci ait dû constituer l'indispensable complément de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait pu autrement parvenir à l'activité politique qu'elle devait ensuite si éminemment manifester, elle n'a pu cependant être spécialement entreprise qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement de la première opération, dans laquelle devait surtout consister une telle élaboration. Car, l'émancipation philosophique proprement dite était, par sa nature, plus importante, au fond, que l'émancipation purement politique, qui ne pouvait manquer d'en résulter presque spontanément, tandis que, au contraire, elle n'en eût aucunement dispensé, quand même elle eût été immédiatement exécutable. Il est impossible, en effet, de concevoir, d'une manière un peu durable, un respect suffisant pour les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà pleinement affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien plus puissant, et qui d'ailleurs formaient alors la base indispensable des autres, principalement depuis la concentration temporelle propre à la période précédente: au lieu que, réciproquement, les plus audacieuses attaques directes contre les anciens principes politiques, si l'on y eût irrationnellement maintenu les croyances correspondantes, n'eussent pu caractériser suffisamment le changement fondamental de système social, tout en exposant aux plus graves perturbations. Ainsi, la liberté mentale était, évidemment, la plus essentielle à établir complétement par un exercice convenable, afin d'atteindre réellement à la principale destination d'une telle élaboration critique dans l'ensemble de l'évolution moderne, c'est-à-dire de marquer directement la tendance nécessaire vers une entière régénération, et en même temps d'en faciliter ultérieurement l'avénement intellectuel; tandis que l'opération purement protestante, quoique ayant, comme nous l'avons vu, amené le régime ancien à un état radical d'impuissance sociale, en laissait néanmoins subsister indéfiniment la conception générale, de manière à entraver profondément toute pensée de vraie réorganisation. Notre attention doit donc être ici dirigée surtout vers la critique philosophique proprement dite, à laquelle nous ne devrons ensuite joindre l'appréciation de la critique purement politique qu'à titre de dernier complément nécessaire. En second lieu, dans le développement général de la première élaboration, qui a rempli la majeure partie de la phase que nous considérons, il importe de distinguer historiquement la formation originale et systématique de la doctrine négative d'avec l'ultérieure propagation universelle du mouvement d'entière émancipation mentale: car, non-seulement ces deux opérations ne devaient point appartenir au même siècle, mais elles ne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni le même centre d'agitation, comme nous l'allons voir. Par la combinaison naturelle de ces deux divisions, notre appréciation rationnelle de ce mémorable ébranlement philosophique doit, en résumé, se rapporter, tour à tour, à trois élaborations successives, dont l'enchaînement historique est incontestable, et destinées l'une à sa formation, l'autre à sa propagation, et la dernière à son extrême complément politique.

Quoique la première opération soit encore rapportée communément au XVIIIe siècle, il est, ce me semble, impossible de méconnaître désormais que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental, elle appartient réellement au siècle précédent. Nécessairement émanée d'abord du protestantisme le plus avancé, elle devait s'élaborer en silence dans les pays même qui, comme la Hollande et l'Angleterre, avaient constitué le principal siége du mouvement protestant, soit parce que la liberté intellectuelle y était alors spontanément plus complète que partout ailleurs, soit aussi parce que l'essor croissant des divergences religieuses y devait plus spécialement provoquer à l'entière émancipation théologique. Ses principaux organes y durent appartenir aussi, comme ceux de l'élaboration purement protestante, à l'école essentiellement métaphysique, devenue graduellement prépondérante, au sein des universités les plus célèbres, sous l'impulsion primitive de la plus hardie scolastique du moyen-âge: mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes, embrassant sérieusement, à leur manière, l'ensemble des spéculations humaines, au lieu des simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand ébranlement philosophique, si nécessaire alors à l'évolution finale de l'humanité, fut ainsi successivement accompli surtout par trois éminens esprits, de nature fort différente, mais dont l'influence, quoique inégale, devait pareillement concourir au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne put pleinement travailler qu'en Hollande. Le second de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale du principe cartésien, a sans doute exercé une influence décisive sur l'entière émancipation d'un grand nombre d'esprits systématiques, comme l'indiquerait seule la multitude de réfutations soulevées par son audacieuse métaphysique: mais, outre qu'il est postérieur à Hobbes, la nature trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique ne permet point de voir en lui le principal fondateur de la philosophie négative, à laquelle il n'avait attribué aucune destination sociale suffisamment caractérisée. D'un autre côté, c'est surtout au dernier qu'une telle doctrine doit la tendance directement critique convenable à sa nature et à son office: cependant l'incohérente dissémination de ses attaques partielles, encore plus que l'ordre chronologique, doit plutôt le faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement de propagation que parmi les organes propres de l'impulsion originale, où sa participation distincte est cependant incontestable. On arrive ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder comme le véritable père de cette philosophie révolutionnaire[37] l'illustre Hobbes, que nous retrouverons d'ailleurs, au chapitre suivant, sous un aspect spéculatif bien plus élevé, au nombre des principaux précurseurs de la vraie politique positive. C'est surtout à Hobbes, en effet, que remontent historiquement les plus importantes conceptions critiques, qu'un irrationnel usage attribue encore à nos philosophes du XVIIIe siècle, qui n'en furent essentiellement que les indispensables propagateurs.

[Note 37:] La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire, en Angleterre, tente aujourd'hui, avec la dignité et la générosité convenables, une intéressante opération nationale, pour la solennelle réhabilitation universelle de cet illustre philosophe, dont la mémoire, comme le disent avec raison les chefs de cette noble réaction, a été si injustement flétrie, d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes aristocratiques qu'il avait si directement bravées. Quoique un tel effort dût être, pour la France, essentiellement superflu, et dès-lors peu progressif, il n'en est point ainsi sans doute pour l'Angleterre, où l'émancipation mentale est certes beaucoup moins avancée. Il n'est pas inutile de noter ici, à ce sujet, que notre honorable concitoyen, le loyal et judicieux métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti, avec la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation systématique de la philosophie révolutionnaire; comme l'indiquent ses heureux essais pour faire dignement apprécier en France un énergique penseur qui n'y était guère connu que de nom avant cette puissante recommandation.

Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse anti-théologique est déjà poussée réellement jusqu'à la plus extrême émancipation religieuse que puisse comporter l'esprit purement métaphysique. On y peut donc mieux saisir qu'en tout autre cas les différences caractéristiques qui distinguent profondément une telle situation mentale du régime véritablement positif, avec lequel une appréciation superficielle la confond presque toujours, quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un simple préambule, plus ou moins indispensable selon la préparation scientifique plus ou moins avancée. Cette doctrine, si improprement qualifiée d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière phase essentielle de l'antique philosophie, d'abord purement théologique, puis de plus en plus métaphysique, avec les mêmes attributs essentiels, un esprit non moins absolu, toujours fort opposé à la vraie positivité rationnelle, et une tendance non moins prononcée à traiter surtout, à sa manière, les questions que la saine philosophie écarte directement, au contraire, comme radicalement inaccessibles à la raison humaine. Une appréciation convenablement approfondie fera aisément reconnaître, du point de vue propre à ce Traité, que le progrès réel dont cette philosophie négative fut l'organe systématique se réduisait surtout à remplacer totalement, pour l'explication absolue des divers phénomènes physiques ou moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement concentrées dans la grande entité générale de la nature, ainsi substituée au créateur, avec un caractère et un office fort analogues, et par suite même avec une espèce de culte à peu près semblable: en sorte que ce prétendu athéisme se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent comme définitif cet état purement transitoire. Or, quoique une telle transformation suffise certainement à l'entière désorganisation effective du système social correspondant à l'ancienne philosophie, dès-lors frappée d'une radicale impuissance organique, comme je l'ai tant expliqué, elle est évidemment bien loin de suffire aussi à l'essor réel, non-seulement social, mais même simplement mental, d'une philosophie vraiment nouvelle, dont l'avénement n'est ainsi que préparé par un dernier préambule critique. Tant que l'usage philosophique des divinités ou des entités n'a point effectivement disparu sous la considération prépondérante des lois invariables propres aux divers ordres de phénomènes naturels, et tant que la nature et l'étendue des spéculations humaines n'ont pas habituellement subi les modifications et les restrictions correspondantes, ce qui était certainement impossible en un temps où ces lois étaient si imparfaitement connues, et surtout si mal appréciées, notre entendement reste nécessairement assujéti au régime théologico-métaphysique, quels que puissent être ses efforts d'affranchissement. D'après cette explication nécessaire, qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement indiquer, il est clair que la philosophie vraiment positive n'offre, de sa nature, aucune solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique, avec la philosophie pleinement négative dont il s'agit en ce moment, et qu'elle ne peut envisager que comme une dernière transformation préparatoire de la philosophie primitive, déjà pareillement élaborée dans une semblable direction par les passages successifs du fétichisme primordial, d'abord au simple polythéisme, ensuite au pur monothéisme, et enfin aux diverses phases graduelles de la théologie métaphysique, dont cette sorte de panthéisme ontologique constitue seulement la plus extrême modification. Malgré son évidente efficacité dissolvante, une telle situation mentale, envisagée comme définitive, n'est guère plus décisive que le déisme proprement dit, à titre de garantie philosophique, contre l'entière restauration intellectuelle des conceptions religieuses, toujours imminente, de toute nécessité, jusqu'à ce que les notions positives y aient été habituellement substituées. Par l'identité fondamentale propre aux diverses pensées théologiques, à travers leurs innombrables transformations, il est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si paradoxale en apparence, que l'on peut remarquer, même aujourd'hui, comme je l'ai déjà noté au [cinquante-deuxième chapitre], entre le ténébreux panthéisme systématique des écoles métaphysiques qui se croient les plus avancées et le vrai fétichisme spontané des temps primitifs. Telle est, en résumé, la saine appréciation historique du caractère purement intellectuel de la grande élaboration que nous examinons.

Considérée maintenant sous l'aspect moral, elle nous offre la première coordination rationnelle de la fameuse théorie de l'intérêt personnel, abusivement attribuée au siècle suivant, et qui constitue, par sa nature, le fondement nécessaire de la morale purement métaphysique. J'ai déjà indiqué, au quarante-cinquième chapitre, comment l'irrationnel esprit d'unité absolue qui caractérise, envers un sujet quelconque, la philosophie métaphysique[38] encore plus que la philosophie théologique elle-même, devait conduire à cette inévitable aberration morale, nullement personnelle au subtil écrivain qui devint, au XVIIIe siècle, l'audacieux propagateur de cette doctrine de Hobbes, nécessairement commune, sous diverses formes, à presque toutes les écoles métaphysiques. Car, l'irrécusable prépondérance effective des penchans personnels dans l'ensemble de notre organisme moral, suivant les explications de la cinquantième leçon, entraîne naturellement à réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions humaines, lorsque, à l'exemple des métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la condition anti-philosophique d'établir, par un sophistique échafaudage de rapprochemens vicieux, une vaine unité factice là où règne nécessairement une grande multiplicité réelle. Les pénibles efforts tentés ensuite, en sens inverse, mais non moins irrationnellement, quoique dans une plus noble intention, pour concentrer, au contraire, toute notre nature morale vers la bienveillance ou la justice, n'ont pu avoir finalement aucune efficacité pratique, si ce n'est à titre de critique provisoire de la précédente théorie métaphysique, parce qu'un tel centre est, en réalité, bien moins énergique que l'autre, en sorte que cette insuffisante protestation n'a pu empêcher le triomphe croissant, sinon formel, du moins implicite, de l'aberration primitive, au grand détriment de notre évolution morale, que peut seule convenablement satisfaire la vraie connaissance de la nature humaine, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre. On peut même regarder cette dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant effectif, comme étant moralement presque aussi dangereuse, par l'hypocrisie systématique qu'elle tendrait à produire habituellement, que l'autre par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement consacré. Quoi qu'il en soit, pour compléter l'appréciation précédente, il importe d'ajouter que la théorie de l'égoïsme, bien que spéculativement propre, suivant cette explication, à la philosophie métaphysique, y émana surtout de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à peu près éludée en principe, aboutissait finalement, dans la pratique, à une équivalente consécration, par la prépondérance, aussi exorbitante qu'inévitable, que toute morale religieuse accorde nécessairement, comme je l'ai noté au sujet du quiétisme, à la préoccupation du salut personnel, dont la considération, habituellement exclusive, doit naturellement disposer à méconnaître l'existence réelle des affections bienveillantes purement désintéressées, que la philosophie positive peut seule directement systématiser, suivant l'étude vraiment rationnelle de l'homme intellectuel et moral. C'est ainsi que la métaphysique, sans être dominée par les mêmes nécessités politiques, mais entraînée par le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique, n'a fait réellement, sous ce rapport, que changer, pour ainsi dire, la destination de l'égoïsme fondamental, en remplaçant les calculs relatifs aux intérêts éternels par des combinaisons uniquement relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir non plus s'élever à la conception d'une morale qui ne reposerait point exclusivement sur des calculs personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul danger capital qui, à cet égard, fût entièrement propre à cette métaphysique négative, consiste-t-il surtout en ce que, tout en confirmant, et plus dogmatiquement encore, cette grossière appréciation de la nature humaine, elle désorganisait radicalement l'indispensable antagonisme d'après lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la faculté d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême imperfection, par une heureuse opposition pratique des intérêts imaginaires aux intérêts réels. Mais, quant au principe même de la morale des intérêts privés, il n'est pas douteux que la consécration empirique en a d'abord appartenu, de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses, qui imposent directement à chaque croyant un but personnel d'une telle importance que sa considération continue doit inévitablement absorber toute autre affection quelconque, dont l'essor doit toujours lui rester essentiellement subordonné, en tant du moins qu'une semblable philosophie peut entraver le cours spontané de nos sentimens naturels. On voit ainsi, en résumé, que cette immense aberration morale, loin de constituer, comme on l'a cru, un simple accident isolé dans le développement général de la philosophie métaphysique, en a, au contraire, immédiatement caractérisé la formation normale, sous l'influence prolongée des conceptions théologiques, dont les conceptions métaphysiques, malgré l'antagonisme le plus apparent, ne sauraient, au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures modifications dissolvantes.

[Note 38:] Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par l'obligation continue de concilier l'ascendant trop fréquent du mauvais principe avec l'absolue suprématie du bon, il faut néanmoins reconnaître que la théologie proprement dite, même à l'état monothéique, offrait, par sa nature, pour représenter, au moins empiriquement, la vraie constitution morale de l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite également posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine unité ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi une telle aberration morale doit être surtout considérée comme propre à cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de ces dangers fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale avait pu jusque alors suffisamment contenir, et qui a dû surgir ultérieurement à travers la libre divagation des spéculations métaphysiques.

Appréciée enfin sous le rapport politique, cette systématisation fondamentale de la philosophie négative est surtout caractérisée par l'immédiate consécration dogmatique de cette subordination radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, que nous avons vue partout s'établir spontanément pendant la phase précédente, et que le protestantisme avait spécialement proclamée, sans toutefois qu'elle eût encore été directement sanctionnée par aucune discussion rationnelle avant l'élaboration décisive de Hobbes. Cette conception transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, et qui ne doit cesser qu'avec lui, quels que soient d'ailleurs les graves inconvéniens, intellectuels ou sociaux, inhérens à la nature absolue de l'esprit métaphysique d'où elle émane, n'est, en elle-même, qu'un résultat nécessaire de la situation provisoire des sociétés modernes, ci-dessus convenablement analysée; ce qui nous dispense d'un nouvel examen. Il importe seulement de remarquer, à ce sujet, que, par une telle justification systématique de la dictature temporelle qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique s'est essentiellement arrêtée, dès l'origine, à la désorganisation spirituelle, en concevant cette dictature comme le seul moyen efficace de maintenir suffisamment un ordre matériel toujours indispensable, jusqu'à ce que, cette démolition préalable étant pleinement consommée, on pût directement travailler à la réorganisation correspondante. Tel était, sans doute, implicitement le dessein principal de Hobbes dans une semblable conception: quoique sa marche inévitablement métaphysique dût malheureusement le pousser à attribuer une destination indéfinie à une condition purement passagère, il n'est pas probable qu'un esprit aussi philosophique crût réellement formuler ainsi l'état normal définitivement propre aux sociétés modernes, en un temps si voisin de celui où les plus éminens penseurs allaient déjà commencer à pressentir l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est pas vraisemblable non plus que les chefs ultérieurs de la propagation négative, plus rapprochés encore de ce terme final, aient pris effectivement leur doctrine à ce sujet autrement que comme adaptée à une simple transition: le principal d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté caractéristique n'annulait point l'admirable sagacité spontanée, me paraît, au moins, s'être presque toujours essentiellement préservé d'une pareille illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir les grandes facilités que ce caractère nécessaire a dû constamment procurer à l'ensemble du développement de la philosophie négative, en rassurant naturellement les gouvernemens sur les suites immédiates d'un tel ébranlement, qui, ainsi restreint, en apparence, à l'ordre spirituel, dès-lors de plus en plus négligé par les hommes d'état, préconisait systématiquement, comme un chef-d'œuvre de la sagesse humaine, cette passagère concentration temporelle, si chère aux pouvoirs dominans. En considérant, sous un aspect plus spécial, la conception de Hobbes à ce sujet, il est, ce me semble, très remarquable que, malgré une tendance nationale évidemment plus favorable à la noblesse qu'à la royauté, comme je l'ai expliqué, ce philosophe ait pris, au contraire, le pouvoir monarchique pour centre unique de la condensation politique, au lieu du pouvoir aristocratique: ce qui a fourni ensuite à l'école rétrograde, aujourd'hui plus puissante, au fond, en Angleterre que partout ailleurs, un spécieux prétexte pour venger les prêtres et les lords des énergiques attaques d'un esprit aussi progressif, en le représentant comme un véritable fauteur du despotisme, de manière à gravement compromettre jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa réputation européenne. Suivant une juste appréciation de ce mémorable contraste, Hobbes me paraît d'abord avoir implicitement compris que la dictature monarchique était réellement beaucoup plus propre que la dictature aristocratique, soit à faciliter l'entière désorganisation de l'ancien système politique, soit à seconder l'avénement des nouveaux élémens sociaux, conformément à nos explications antérieures; et, en second lieu, cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti que son élaboration fondamentale, loin d'être spéciale à sa patrie, devait trouver son principal développement ultérieur chez les nations où la concentration temporelle s'était effectivement opérée autour de la royauté: double aperçu instinctif que je ne crois pas supérieur à la vraie portée de cet éminent penseur.

Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels je devais ici considérer sommairement la systématisation primordiale de la philosophie négative. Il faut maintenant passer à l'examen équivalent du mouvement décisif qui, pendant la majeure partie du siècle suivant, a graduellement déterminé l'universelle propagation de cette indispensable émancipation, jusque alors bornée à un petit nombre d'esprits choisis, et dont la destination finale devait cependant dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation. Dans cette nouvelle phase révolutionnaire, nous devons apprécier avant tout le changement remarquable qui s'est alors spontanément opéré quant au centre principal de l'impulsion philosophique, et aussi quant à ses organes permanents.

Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer pourquoi le siége de l'ébranlement intellectuel, et par suite social, a été dès-lors essentiellement transporté chez les peuples catholiques, et surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à l'entière consommation de l'opération révolutionnaire, et même de la réorganisation qui doit lui succéder; tandis que auparavant la décomposition systématique du régime théologique et militaire avait été directement poursuivie chez les nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite en Hollande, et enfin en Angleterre, comme je l'ai montré. Ce déplacement nécessaire résultait naturellement de ce que, dans ces divers pays, le triomphe politique du protestantisme avait directement neutralisé sa tendance primitive à l'émancipation philosophique, en rattachant profondément au système général de résistance plus ou moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont le protestantisme était susceptible, conformément à nos explications antérieures. Tout affranchissement ultérieur de la raison humaine devenait alors beaucoup plus antipathique encore au protestantisme officiel qu'au catholicisme lui-même, malgré la dégénération mentale dont celui-ci était irrévocablement frappé, en faisant spontanément ressortir l'insuffisance radicale de la vaine réformation spirituelle qu'on venait ainsi d'instituer à grands frais. Cette répugnance instinctive se fait même sentir, hors de la sphère légale, chez les sectes dissidentes où la désorganisation théologique est la plus avancée, et qui, fières de leur demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte inévitablement une horreur plus spéciale envers l'irrésistible concurrence des opinions philosophiques qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement de toute cette laborieuse transition protestante. Les peuples catholiques, au contraire, pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas été poussée jusqu'à produire momentanément une sorte de torpeur intellectuelle, devaient être essentiellement disposés, indépendamment d'une vaine émulation nationale, qui pourtant n'a pas été sans quelque influence, à accueillir l'entière extension systématique de la philosophie négative, où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre une oppressive domination, devenue directement hostile à l'essor ultérieur de la raison humaine. Il serait assurément superflu d'expliquer ici l'évidente propriété qui, sous ce rapport, devait, entre tous les pays catholiques, hautement distinguer la France, si heureusement préservée du protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu les avantages principaux d'une première inoculation hérétique, et où l'esprit de dissidence théologique venait de se manifester irrécusablement sous de nouvelles formes nationales, comme on l'a vu ci-dessus. Toutefois, il importe de noter spécialement, à ce sujet, l'influence nécessaire qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure de l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement esthétique, et surtout poétique, dont, au XVIIe siècle, la France, après l'Italie et l'Espagne, venait d'offrir le mémorable développement, qui sera, au chapitre suivant, spécialement apprécié. Au degré déjà atteint par la désorganisation spontanée de l'ancienne discipline mentale, tout ce qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer partout l'éveil intellectuel, devait alors nécessairement tourner, en dernier lieu, au profit de l'universelle émancipation des esprits. Mais, en outre, on a justement signalé, à cet égard, la tendance sociale qui, même à leur insu, poussait immédiatement les principaux poètes de cette mémorable époque à concourir, à leur manière, à la grande opération critique: ce caractère, si prononcé chez Molière et Lafontaine, et déjà même chez Corneille, tous plus ou moins initiés aux nouveaux principes philosophiques, se fait sentir aussi jusque chez Racine et Boileau, malgré leur ferveur religieuse, par la direction anti-jésuitique de leur foi janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces diverses observations une importance fort exagérée, il n'est pas douteux que de telles dispositions, peu décisives en elles-mêmes, devaient néanmoins acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, à titre d'indication ou même de préparation, par suite de la situation fondamentale où était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste, l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès le XVIIIe siècle, assigne si clairement la France pour centre final du grand ébranlement philosophique, et par suite politique, ne tend nullement à réduire cette opération définitive à une simple destination nationale: car, il est évident que, de ce point principal, la philosophie négative devait nécessairement se propager d'abord chez les autres nations catholiques, et ensuite, quoique avec plus d'efforts et de lenteur, chez les nations protestantes elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui cette dernière préparation indispensable. Abstraction faite de toute puérile nationalité, dans un mouvement essentiellement commun, depuis le XIVe siècle, à l'ensemble de la chrétienté, il ne s'agit donc ici que d'une simple initiative, évidemment réservée à la France pour l'extrême phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre, avaient dû la prendre tour à tour aux diverses époques principales de la phase purement protestante.

Ce mémorable déplacement final du centre d'agitation philosophique a été naturellement accompagné d'une transformation non moins capitale quant aux organes habituels d'une telle élaboration, désormais passée des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, quoique toujours nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique, dont les formes devenaient seulement ainsi moins caractérisées, sans toutefois dissimuler réellement la commune origine et l'éducation semblable des anciens et des nouveaux organes. C'est là qu'il faut placer le véritable avénement social de la classe des littérateurs, qu'une étrange destinée place provisoirement à la tête de la politique actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément complétée par l'ultérieure adjonction temporelle de la classe correspondante des avocats, dès-lors substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs, dans la direction générale de la grande transition révolutionnaire, ainsi que je l'expliquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. Une telle modification de l'influence métaphysique était devenue graduellement indispensable, à mesure que les corporations universitaires, premiers organes du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, quoique sous des formes qui leur restaient propres, au système général de résistance présidé par la dictature temporelle, même indépendamment de l'invasion croissante des jésuites. Cette sorte de défection naturelle, premièrement opérée chez les nations protestantes, où l'ancienne opposition métaphysique avait officiellement prévalu, s'était plus tard essentiellement étendue aux pays catholiques eux-mêmes, où cette force avait atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; comme le témoigne clairement, en France, dès la fin du dix-septième siècle, en divers cas importans, la nouvelle ferveur des parlemens et des universités contre l'essor ultérieur de l'évolution mentale. En même temps, la propagation spontanée de l'éducation universitaire, d'abord éminemment doctorale, mais ensuite de plus en plus littéraire, sans que toutefois le caractère métaphysique cessât réellement d'y prédominer, avait inévitablement multiplié partout de plus en plus le nombre de ces esprits qui, se sentant à la fois trop peu de positivité pour se livrer à la vraie culture scientifique alors naissante, trop peu de rationnalité pour embrasser la profession philosophique proprement dite, et trop peu d'imagination pour suivre franchement la carrière purement poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits à constituer, au sein des sociétés modernes, cette classe singulièrement équivoque, où aucune destination mentale n'est hautement prononcée, et qu'on est dès-lors contraint de désigner par les vagues dénominations de littérateurs, écrivains, etc., qui désignent leur genre habituel d'activité, abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement dépourvue, comme la classe corelative des avocats, de toutes convictions profondes, même des obscures convictions métaphysiques particulières aux anciens docteurs, par l'influence combinée de son organisation, de son éducation, et de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelle eût été totalement impropre à l'élaboration systématique de la philosophie négative: mais, en la recevant déjà fondée par quelques purs philosophes, comme je viens de l'expliquer, elle était, au contraire, éminemment apte à en diriger avec succès l'indispensable propagation universelle, à laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément participé d'une manière moins active, moins variée, et finalement moins efficace. Son défaut caractéristique de principes propres a pu même tourner finalement au profit de cette importante opération secondaire, non-seulement en procurant spontanément à ses efforts une souplesse mieux diversifiée, suivant les convenances particulières à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations critiques de prendre un caractère trop absolu qui eût ensuite trop entravé la vraie réorganisation sociale, au service de laquelle cette heureuse versatilité permettra un jour de transporter aisément des talens de propagation qui, au dernier siècle, devaient être essentiellement consacrés au triomphe de la philosophie négative. C'est ainsi qu'une telle constitution intellectuelle, qui, de toutes, serait évidemment la plus monstrueuse à admettre comme indéfinie, puisque la conception y est directement dominée par l'expression, s'est alors trouvée, au contraire, pleinement adaptée à la nature de la nouvelle élaboration provisoire réservée à cette extrême phase de la désorganisation spirituelle, eu égard surtout au véritable état général des esprits, qui n'exigeait plus l'emploi soutenu des démonstrations régulières, mais principalement la multiplicité continue des stimulations partielles, variées avec une suffisante opportunité.

Au degré d'émancipation mentale alors réalisé, même chez le vulgaire, d'après la marche antérieure des intelligences, la seule existence permanente d'une discussion anti-théologique, quelle qu'en fût d'ailleurs l'institution réelle, devait, en effet, presque suffire à déterminer partout, sous l'unique influence de l'exemple, la propagation spontanée d'un ébranlement philosophique dont les principes essentiels existaient déjà, plus ou moins explicitement, chez des esprits qui n'étaient plus retenus surtout que par l'horreur morale qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un tel affranchissement, avec lequel un semblable spectacle devait nécessairement les familiariser bientôt. Le succès général de cette opération révolutionnaire était ainsi d'autant mieux assuré, que ceux-là même qui, en de pareilles controverses, défendaient, avec un zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances, concouraient inévitablement, à leur insu, à répandre le scepticisme universel, en sanctionnant de plus en plus, par leurs propres travaux, cette subordination fondamentale de la foi à la raison, véritable germe primordial de la désorganisation théologique. Car, telle est la nature caractéristique des conceptions religieuses, dont toute la force résulte essentiellement de leur spontanéité, que rien ne saurait les préserver d'une irrévocable décomposition finale, aussitôt qu'elles sont habituellement assujéties à la discussion, quelque triomphe qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi l'esprit de controverse propre au monothéisme, surtout catholique, doit-il être historiquement regardé comme une manifestation spéciale de ce décroissement continu de la philosophie théologique dont l'état monothéique constitue l'une des principales phases, suivant notre théorie fondamentale. Non-seulement les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu, répandues, avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent hautement l'essor des doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet direct; mais on peut assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à les propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit que devait faire rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse effective de plusieurs de ces argumentations variées, soit surtout parce que celles même qui semblaient les plus décisives devaient spontanément suggérer d'irrésistibles scrupules sur le tort logique qu'on avait eu jusque alors d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir les appuyer de telles preuves victorieuses. Rien ne peut assurément mieux confirmer la destinée purement provisoire propre aux convictions religieuses, que cette inaptitude finale à résister à la discussion, combinée avec l'évidente impossibilité de s'y soustraire toujours; ce qui fait ressortir l'émancipation universelle des efforts même que le zèle le plus pur tente, avec le plus d'habileté apparente, pour maintenir les esprits sous le joug théologique. Pascal est, ce me semble, le seul philosophe de cette école qui ait réellement compris, ou du moins le seul qui ait nettement signalé, le danger radical de ces imprudentes démonstrations théologiques qu'une ferveur immodérée, stimulée par une vanité fort excusable, multipliait, de son temps, avec une inépuisable fécondité: et encore cet avis, beaucoup trop tardif, aggravait-il lui-même le mal par une impuissante déclaration, qui fournissait aux sceptiques un nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle reculait désormais devant la raison, après en avoir si long-temps accepté le souverain arbitrage. Cet inévitable inconvénient était surtout sensible pour ces célèbres argumentations tirées de l'ordre des phénomènes naturels, que Pascal regardait, à si juste titre, comme spécialement indiscrètes, et auxquelles la théologie dogmatique empruntait cependant, depuis plusieurs siècles, ses principales preuves; sans pouvoir soupçonner qu'une étude approfondie de la nature dévoilerait ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection réelle de cette même économie qui avait dû inspirer d'abord une aveugle admiration absolue, avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes parties essentielles, le sujet continu d'une appréciation positive.

L'ensemble des diverses considérations précédentes explique aisément combien toutes les voies intellectuelles étaient d'avance spontanément aplanies pour l'indispensable opération secondaire spécialement réservée aux littérateurs français du XVIIIe siècle, afin d'accomplir graduellement, chez des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation finale de la philosophie négative, déjà convenablement systématisée pendant le siècle précédent. Néanmoins, telle est, en tous genres, l'extrême lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre purement critique, que, entre ces deux siècles, des fondateurs aux propagateurs de l'émancipation mentale, une scrupuleuse appréciation historique signale expressément quelques agens philosophiques spécialement destinés à cette transmission normale de l'ébranlement rationnel. Parmi ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, on doit surtout distinguer l'illustre et sage Fontenelle, véritable philosophe sans en affecter le titre, qui, mieux que personne alors, avait à la fois pressenti la haute nécessité, intellectuelle et sociale, de cet affranchissement définitif, et la destination purement provisoire d'une telle opération, dont la tendance ultérieure vers l'avénement final d'une philosophie vraiment positive n'avait pu entièrement échapper à l'heureuse pénétration de son admirable instinct philosophique, comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au chapitre suivant. D'une autre part, pendant que la direction générale du mouvement révolutionnaire était ainsi transmise des purs penseurs aux simples écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement préparés à cette nouvelle mission, en se livrant naturellement de plus en plus aux dissertations philosophiques, depuis que la pleine réalisation du grand mouvement esthétique propre au siècle précédent ne leur permettait plus d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une autre issue. On peut regarder la mémorable controverse sur les anciens et les modernes, au début du XVIIIe siècle, comme le principal indice et l'occasion la plus décisive de cette transformation spontanée, outre son importance, déjà signalée au quarante-septième chapitre, et qui sera plus spécialement appréciée dans la leçon suivante, pour caractériser la première discussion rationnelle sur la notion fondamentale du progrès humain. Il serait donc maintenant impossible de méconnaître combien était, à tous égards, soigneusement préparée la mission générale de ces littérateurs, si aisément érigés en philosophes, depuis que ce titre, au lieu d'exiger de longues et pénibles méditations, pouvait s'obtenir en dissertant, avec une spécieuse facilité, en faveur de quelques négations systématiques, dogmatiquement établies long-temps d'avance. Toutefois, l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans l'ensemble de l'histoire humaine, une place importante à ses principaux coopérateurs, et surtout à leur type le plus éminent, auquel la postérité la plus lointaine assurera une position vraiment unique; parce que jamais un pareil office n'avait pu jusque alors échoir, et pourra désormais encore moins appartenir, à un esprit de cette nature, chez lequel la plus admirable combinaison qui ait existé jusqu'ici entre les diverses qualités secondaires de l'intelligence présentait si souvent la séduisante apparence de la force et du génie.

En passant ainsi finalement des penseurs aux littérateurs, la philosophie négative a dû manifester habituellement un caractère moins prononcé, soit pour mieux s'adapter à la rationnalité moins énergique de ces nouveaux organes, soit aussi afin de faciliter l'entière propagation de l'ébranlement mental. Par ce double motif, l'école voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, en général, la doctrine fondamentale de Spinosa, de Hobbes, et de Bayle, au simple déisme proprement dit, qui, en effrayant moins les esprits vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation effective de la constitution religieuse; attendu l'évidente impossibilité de rien fonder socialement sur ce vague et impuissant système, source inépuisable de dissidences théologiques, et où l'on ne pouvait voir réellement qu'une vaine concession extrême provisoirement laissée à l'ancien esprit religieux dans son irrévocable décroissement universel: c'est pourquoi la dénomination de déiste me paraît spécialement convenable à l'ensemble de cette dernière phase révolutionnaire. Une telle réduction normale procurait, en outre, aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilité logique, de prolonger, à leur usage, les avantages d'inconséquence propres à l'élaboration purement protestante, en continuant dès-lors à détruire la religion au nom du principe religieux, de manière à étendre graduellement l'influence dissolvante jusqu'aux plus timides croyans. Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle ait dû alors offrir à l'active propagation générale de l'ébranlement philosophique, elle est ultérieurement devenue la source inévitable de graves embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par l'encouragement évident ainsi directement imprimé à une commode hypocrisie, soit surtout par la confusion radicale qui en résulte, chez les esprits vulgaires, sur le vrai caractère de la tendance finale de l'évolution mentale, que tant de prétendus penseurs croient maintenant pouvoir indéfiniment borner à cette phase purement déiste; comme leurs prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi l'arrêter successivement aux phases socinienne, calviniste et même d'abord luthérienne, sans que ces divers désappointemens antérieurs aient pu encore dissiper suffisamment leur dangereuse illusion. J'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, les principaux inconvéniens actuels de cette absurde utopie, qui voudrait assigner pour terme normal au grand mouvement d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique le moins consistant et le moins durable de tous: il suffisait ici de caractériser sommairement la véritable source historique d'une telle aberration radicale.

Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète de l'élaboration philosophique dont je viens d'expliquer ainsi abstraitement, d'abord la destination et l'origine, ensuite la marche et le caractère, je dois cependant signaler rapidement l'expédient spontané à l'aide duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération ont suffisamment contenu, jusqu'à son entière consommation, le plus grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendre à neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet, qu'une doctrine essentiellement composée de pures négations devait être peu propre à rallier rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs protestans, à aucune discipline régulière, susceptible de modérer l'essor naturel de leurs inévitables divergences. A la vérité, la principale partie du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul homme, dont la longue vie et l'infatigable activité purent heureusement suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat commun était, évidemment, fort loin d'exiger une exacte concordance spéculative entre les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement qu'à détruire et non à construire, pouvaient, sans s'annuler mutuellement, différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils s'accordassent essentiellement sur les démolitions préalables, ce qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois, de profondes dissidences mentales, envenimées par d'envieuses rivalités, eussent probablement beaucoup compromis le succès final, comme elles avaient jadis tant discrédité le protestantisme, si, au temps de la pleine maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant de Diderot ne fût venu, par l'heureux expédient de l'entreprise encyclopédique, instituer provisoirement un ralliement artificiel aux efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice essentiel d'aucune indépendance, et de manière à procurer à l'ensemble de ces incohérentes spéculations l'apparence extérieure d'une sorte de système philosophique, la longue durée d'un tel travail étant d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière consommation de toutes les élaborations critiques de quelque importance, sous la protection commune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujet, la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement les divers développemens de la philosophie négative à l'essor général des nouveaux élémens sociaux, de façon à rappeler involontairement la destination finale de cet ébranlement philosophique, et par suite, à écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale. Au reste, l'ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire ici ressortir la profonde inanité philosophique de cette prétendue conception encyclopédique, alors uniquement dirigée par une impuissante métaphysique, impropre même à caractériser l'esprit et les conditions de ce grand projet primitif de Bacon, dont l'exécution rationnelle, encore prématurée même aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du plein ascendant ultérieur de la philosophie vraiment positive, au lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur réelle d'une semblable entreprise, si hautement dépourvue de tout principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie destination temporaire.

Quoique la longue opération révolutionnaire des littérateurs français du XVIIIe siècle, n'ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n'eussent pas été suffisamment formulés dans la systématisation négative du siècle précédent, j'y crois cependant devoir signaler distinctement, à cause de sa grande influence sociale, la mémorable aberration de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité nécessaire des diverses intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a fait communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l'effort isolé d'un esprit excentrique, tandis qu'il constitue réellement, au contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de l'ensemble de la situation philosophique correspondante, qui rendait son avénement provisoire aussi inévitable qu'indispensable. D'une part, en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe ne dût nécessairement résulter de la vaine théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion de Hobbes, et qui rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la seule activité des sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet, trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune profonde inégalité mentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius doit sembler d'autant moins personnelle que, par une appréciation plus générale, on la voit alors intimement rattachée à cette tendance universelle à faire toujours prédominer, dans le système entier des spéculations biologiques quelconques, la considération des influences ambiantes sur celle de l'organisme lui-même, comme je l'ai déjà expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En second lieu, il est clair que cette aberration provisoire était logiquement nécessaire au plein développement social de la doctrine critique, dont l'ensemble supposait tacitement, en effet, cette universelle égalité mentale, sans laquelle ni le principe général du libre examen individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité sociale et de la souveraineté populaire n'auraient pu certainement résister à aucune discussion rigoureuse. L'ascendant illimité que cette théorie attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement pour modifier arbitrairement l'humanité, était aussi en parfaite harmonie naturelle avec l'esprit général de la politique métaphysique, où la société, toujours abstraitement conçue sans aucunes lois, statiques ou dynamiques, propres à ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiable au gré d'un législateur suffisamment puissant. A tous ces divers titres, il est maintenant irrécusable historiquement que ce fameux sophisme d'Helvétius, comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus directement emprunté à Hobbes sur la théorie de l'égoïsme, constitue, en réalité, une phase pleinement normale du développement nécessaire de la philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut certainement l'un des principaux propagateurs.

Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels je devais ici caractériser sommairement la juste appréciation historique de la partie la plus décisive et la plus prolongée du grand ébranlement philosophique réservé au dix-huitième siècle. Plus on réfléchit sur la nature superficielle ou sophistique, sur la débilité logique, et sur l'irrationnelle direction, propres à la plupart des attaques, partielles ou générales, entreprises alors avec tant de succès contre les bases fondamentales de l'ancienne constitution sociale, mieux on doit sentir combien une telle efficacité révolutionnaire, dont les résultats principaux sont désormais hautement irrévocables, tenait surtout à la parfaite conformité spontanée d'une pareille opération avec l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement déterminés par la nouvelle situation des sociétés modernes, à l'issue du mouvement général de décomposition qui s'accomplissait graduellement depuis le quatorzième siècle. Sans cette corelation nécessaire, un semblable succès serait, à moins d'un miracle, évidemment inexplicable, pour des tentatives dissolvantes qui, malgré le mérite spécial de leurs auteurs, n'auraient certainement obtenu, quelques siècles auparavant, aucune grande influence sociale. Une telle opportunité se manifeste alors hautement par l'unanime disposition de tous les grands hommes contemporains à seconder spontanément cet indispensable ébranlement philosophique, quand ils n'y prenaient point une part active; comme le témoignent si clairement, chacun à sa manière, non-seulement d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et même Buffon: en sorte que l'on ne peut citer, à cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait réellement participé, sous des formes et à des degrés quelconques, à cette commune élaboration négative, presque toujours assistée d'une éclatante adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles devait finalement tourner son ascendant social. Quoique la primitive consécration dogmatique de la dictature temporelle dût heureusement dissimuler la tendance directement révolutionnaire d'une telle doctrine au vulgaire des hommes d'état, incapables de rien apprécier au-delà d'immédiates conséquences matérielles, on ne peut douter qu'un génie politique aussi pénétrant que celui du grand Frédéric n'eût certainement saisi la vraie portée sociale de cette agitation mentale, bien qu'il ne pût en craindre personnellement les atteintes ultérieures. La haute protection constamment accordée, par un juge aussi compétent, à l'active propagation universelle de l'ébranlement philosophique, dont les principaux chefs étaient presque devenus ses amis privés, ne saurait donc tenir qu'à l'intime pressentiment de l'indispensable nécessité provisoire d'une pareille phase négative pour aboutir enfin à l'avénement normal de l'organisation rationnelle et pacifique vers laquelle avaient toujours instinctivement tendu, sous des formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement de la conquête romaine, les vœux spontanés de tous les hommes vraiment supérieurs, quelle que pût être leur caste ou leur condition.

A cette appréciation fondamentale de l'école philosophique proprement dite, par laquelle le siècle dernier dut être surtout caractérisé, il ne nous reste plus enfin, suivant la marche déjà indiquée, qu'à joindre la considération très sommaire de l'école spécialement politique, qui en constitua bientôt la dérivation nécessaire et l'indispensable complément, destinée à préparer immédiatement la grande explosion révolutionnaire, en provoquant directement à la désorganisation temporelle, quand la désorganisation spirituelle put être suffisamment accomplie. Sans doute, cette dernière école, dont Rousseau fut le chef distinct, apportait encore moins d'idées vraiment nouvelles, même négatives, que l'école principale dirigée par Voltaire; puisque tous les divers dogmes politiques propres à la métaphysique révolutionnaire avaient dû se trouver spontanément développés, quoique d'une manière accessoire et sous des formes incohérentes, dans la plupart des attaques purement philosophiques dirigées contre l'ancien système social pendant la période que je viens d'examiner. Aussi l'élaboration négative spécialement réservée à Rousseau ne put-elle présenter d'autre difficulté intellectuelle que la coordination directe de ces notions préexistantes mais éparses, et dut-elle surtout tirer son principal caractère de cet intime appel à l'ensemble des passions humaines, véritable source fondamentale de son énergie ultérieure; tandis que l'école voltairienne s'était, au contraire, toujours essentiellement adressée à l'intelligence, quelque frivoles que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. Malgré la désastreuse influence sociale propre à l'école de Rousseau, à laquelle il faut particulièrement rapporter, même aujourd'hui, les plus graves aberrations politiques, une juste appréciation historique conduit à reconnaître que non-seulement son avénement fut inévitable, ce qui est certes assez évident, mais aussi qu'elle dut remplir un dernier office indispensable, dans le système total de l'ébranlement révolutionnaire. Nous avons reconnu les avantages essentiels que l'école purement philosophique avait toujours retirés de la tendance fondamentale que Hobbes lui avait, dès l'origine, spontanément imprimée, à maintenir immédiatement intact l'ensemble des institutions relatives à la dictature temporelle partout établie depuis le seizième siècle. D'après cette disposition naturelle, quoiqu'un tel respect ne pût être assurément que provisoire, en vertu de sa contradiction croissante avec l'essor même de la philosophie négative, cependant l'esprit critique, s'étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition spirituelle, et d'ailleurs implicitement retenu par la crainte confuse d'une entière anarchie, devait passer sans énergie à l'attaque directe des institutions temporelles, et se montrer peu décidé à surmonter avec opiniâtreté des résistances vraiment sérieuses. Cette inévitable influence devait se faire d'autant plus sentir que, par suite de l'ascendant croissant d'une telle élaboration, la masse philosophique tendait graduellement à se composer surtout d'esprits de plus en plus vulgaires unis à des caractères de moins en moins élevés, très enclins à concilier personnellement, autant que possible, les honneurs d'une facile émancipation mentale avec les profits d'une indulgente approbation politique, à l'exemple de beaucoup de leurs précurseurs protestans. Or, d'un autre côté, il est clair que le développement simultané de la dictature temporelle devait naturellement devenir de plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite de l'incapacité croissante de la royauté qui y présidait, et d'après la démoralisation progressive de la caste qui y déployait son vain orgueil, après avoir servilement abdiqué l'indépendance politique et la destination sociale sur lesquelles il avait jadis légitimement reposé. La situation était donc telle alors que la critique spécialement sociale serait précisément devenue moins énergique à mesure qu'elle devenait plus urgente, si l'ardente impulsion de Rousseau n'eût spontanément prévenu, à cet égard, une torpeur universelle, en rappelant directement, par les seuls moyens qui, dans ce cas, pussent obtenir une suffisante efficacité, que la régénération morale et politique constituait nécessairement le véritable but définitif de l'ébranlement philosophique, désormais tendant à dégénérer en une stérile agitation mentale. A la vérité, il faut reconnaître que déjà le consciencieux Mably s'était montré suffisamment capable de formuler la systématisation politique de la doctrine révolutionnaire, et même en tempérant spontanément, par une heureuse influence du point de vue historique, les principales aberrations qui devaient s'y rattacher ensuite: ce qui ne laisse essentiellement en propre à Rousseau que ses sophismes et ses passions, mutuellement solidaires. Mais, quoique cette opération dogmatique dispensât Rousseau d'une élaboration rationnelle peu convenable à sa nature, bien plus esthétique que philosophique, cette froide exposition abstraite, seulement destinée aux esprits méditatifs, auxquels les célèbres publicistes du siècle précédent auraient même pu, sous ce rapport, presque suffire, était bien loin de rendre superflue l'audacieuse explosion de Rousseau, dont le paradoxe fondamental vint partout soulever directement l'ensemble des penchans humains contre les vices généraux de l'ancienne organisation sociale, en même temps que malheureusement il contenait aussi le germe inévitable de toutes les perturbations possibles, par cette sauvage négation de la société elle-même, que l'esprit de désordre ne saurait sans doute jamais dépasser, et d'où découlent, en effet, toutes les utopies anarchiques qu'on croit propres à notre siècle. Pour apprécier dignement la haute nécessité temporaire de cet énergique ébranlement, quelle qu'en ait pu être la désastreuse influence ultérieure, il faut considérer que, d'après l'extrême imperfection de la philosophie politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits à voir le terme final de l'évolution sociale des peuples modernes en de stériles ou chimériques modifications du régime ancien privé de ses principales conditions d'existence réelle, ce qui tendait à écarter indéfiniment toute vraie réorganisation. On sait que le grand Montesquieu lui-même, malgré sa juste aversion des utopies, guidé par une impuissante métaphysique, comme je l'ai expliqué au quarante-septième chapitre, ne put échapper à cette fatale illusion, qui lui montra la régénération sociale dans une vaine propagation universelle de la constitution transitoire particulière à l'Angleterre, qu'il appuya si dangereusement de sa puissante recommandation. Un tel exemple est bien propre à démontrer que, sans l'indispensable intervention de l'école anarchique de Rousseau, l'ébranlement philosophique du dernier siècle allait pour ainsi dire avorter au moment même d'atteindre à son but final; à moins d'une suffisante rénovation préalable de la vraie philosophie politique, à peine possible aujourd'hui, et qui d'ailleurs serait certainement toujours restée chimérique, suivant les indications du quarante-septième chapitre, sans la crise révolutionnaire dont cette extrême élaboration négative devait être suivie: tant est inévitable, par sa nature, cette douloureuse nécessité qui condamne les conceptions sociales à n'avancer que sous le funeste antagonisme spontané des diverses aberrations empiriques, jusqu'à ce que l'ascendant général de la philosophie positive ait convenablement rationnalisé ce dernier ordre fondamental de spéculations humaines.

Pour achever de caractériser la marche naturelle de la critique temporelle spécialement réservée à Rousseau, il faut considérer la tendance croissante de cette école, même à partir de Mably, à une sorte de rétrogradation spirituelle, qui la rattachait davantage au mouvement purement protestant qu'à l'ébranlement philosophique proprement dit, d'où elle était d'abord issue, et contre lequel néanmoins elle élevait une énergique rivalité. Dans l'école voltairienne, qui ménageait essentiellement l'organisation temporelle, le déisme systématique n'était vraiment qu'une simple concession provisoire, qui n'y pouvait acquérir d'importance sérieuse, et à laquelle devait bientôt succéder spontanément, même chez le vulgaire, l'entière émancipation théologique; malgré l'indignation peu profonde dont la vieillesse de son chef se montra animée contre l'athéisme de la nouvelle génération, bien plus par un instinct personnel de rivalité philosophique que d'après de véritables convictions religieuses. Au contraire, l'école de Rousseau et de Mably, poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites la critique temporelle, et poursuivant directement la régénération politique, devait de plus en plus s'attacher essentiellement au déisme comme à son point d'appui fondamental, seule garantie apparente contre sa tendance immédiate à l'anarchie universelle, en même temps que seule base intellectuelle ultérieure de son utopie sociale. L'influence croissante de cette disposition naturelle tendait nécessairement à ramener cette école au pur socinianisme, ou même au calvinisme proprement dit, à mesure qu'elle devait spontanément sentir, quoique confusément, la haute inanité sociale d'une religion sans culte et sans sacerdoce. On peut même remarquer ensuite cette tendance, surtout en Allemagne, jusque dans la nature propre de la métaphysique préférée par une telle école, et qui, bien plus rapprochée du platonisme protestant que de l'aristotélisme catholique, prend de plus en plus le caractère théologique du protestantisme officiel. C'est ainsi que les deux principales écoles philosophiques du siècle dernier ont été simultanément conduites, sous l'impulsion opposée de leur instinct particulier, à considérer le déisme comme une sorte de station temporaire, destinée à faciliter la marche, des uns en avant, et des autres en arrière, dans la désorganisation moderne du système religieux: ce qui explique aisément l'impression très différente que les deux écoles, malgré l'apparente conformité de leurs dogmes théologiques, ont dû produire, surtout de nos jours, sur l'instinct sacerdotal.

Quoique la critique temporelle, propre à la seconde moitié du XVIIIe siècle, ait dû être essentiellement dominée par l'énergique ascendant de Rousseau, il importe cependant d'y distinguer soigneusement la participation spontanée d'une autre secte politique, celle des économistes, que la spécialité de ses attaques a dû, malgré leur subalternité philosophique, graduellement investir d'une influence très favorable à l'entière désorganisation de l'ancien système social. Il serait superflu d'insister ici sur la nature éminemment métaphysique de la prétendue science constituée par cet ordre de philosophes: je l'ai assez caractérisée au quarante-septième chapitre; et elle est d'ailleurs assez prononcée aujourd'hui pour qu'aucun bon esprit ne puisse plus s'y méprendre. D'une autre part, je dois renvoyer au chapitre suivant l'appréciation directe de la préparation organique, utile quoique partielle, qui a spontanément appartenu à cette école, dans l'élaboration préalable de la saine philosophie politique, en faisant hautement ressortir l'importance sociale de l'industrie chez les peuples modernes, sauf les graves inconvéniens, historiques et dogmatiques, inhérens à l'esprit absolu de cette branche spéciale de la métaphysique négative. Nous n'avons ici à considérer que son efficacité révolutionnaire, qui fut assurément incontestable, puisqu'elle parvint à démontrer aux gouvernemens eux-mêmes leur inaptitude radicale à diriger l'essor industriel; ce qui, depuis le décroissement évident de l'activité militaire, leur enlevait radicalement leur principale attribution temporelle, et tendait d'ailleurs heureusement à dissiper le dernier prétexte habituel des guerres, alors devenues essentiellement commerciales. Il est donc impossible de méconnaître historiquement les éminens services rendus, au siècle dernier, par cette branche intéressante de la critique temporelle, malgré ses ridicules et ses exagérations. Quoique, sous ce rapport, la principale influence appartienne certainement à un immortel ouvrage écossais, ou ne peut nier que cette doctrine, d'abord émanée du protestantisme, comme toutes les autres doctrines critiques, à cause de la prépondérance industrielle des nations protestantes, ne se soit surtout développée en France, conjointement avec l'ensemble de la philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire est évidemment incontestable, d'après sa consécration absolue de l'esprit d'individualisme et de l'état de non-gouvernement. Malgré les efforts prolongés de ses plus judicieux partisans pour contenir cette nature anti-politique dans des limites inoffensives, on a vu cependant ses plus rigoureux sectateurs aller jusqu'à en déduire dogmatiquement soit l'entière superfluité de tout enseignement moral régulier, soit la suppression de tout encouragement officiel destiné aux sciences ou aux beaux-arts, etc.: j'ai même déjà noté, au quarante-septième chapitre, que les plus récentes aberrations contre l'institution fondamentale de la propriété ont réellement pris leur source dans la métaphysique économique, depuis que, par l'accomplissement suffisant de sa vraie destination temporaire, elle a tendu à devenir directement anarchique, comme les autres branches essentielles de la philosophie négative propre au siècle dernier. Une telle doctrine était d'autant plus dangereuse pour l'ancien système politique que son origine et sa destination révolutionnaire étant spontanément dissimulées sous des formes spéciales, devaient la faire mieux accueillir des pouvoirs auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile instrument administratif. Aussi est-ce surtout le mode suivant lequel l'esprit critique devait se développer directement dans les pays catholiques autres que la France, où l'intensité trop prépondérante de la compression rétrograde empêchait l'essor immédiat de l'esprit philosophique primordial. Il est remarquable, en effet, que les premières chaires instituées par l'inévitable imprévoyance des gouvernemens, pour l'enseignement officiel de cette partie de la philosophie négative, logiquement solidaire avec toutes les autres, le furent d'abord en Espagne et chez les populations les moins avancées de l'Italie; nouvelle vérification évidente de l'entière universalité de cette spontanéité fondamentale qui, depuis le XIVe siècle, pousse instinctivement toute la chrétienté occidentale à l'irrévocable désorganisation de l'antique constitution sociale, dont les plus sincères partisans laissent toujours échapper une manifestation quelconque de leur involontaire participation active à l'ébranlement commun. On peut appliquer des remarques essentiellement analogues, qu'il serait inutile ici de spécialiser davantage, à une autre école politique, principalement italienne, qui, au dernier siècle, fournit au système général de critique sociale sa coopération particulière, par une mémorable série d'efforts métaphysiques contre la législation proprement dite, surtout criminelle, ainsi distinctement assujétie, à son tour, aux mêmes hostilités absolues que tout le reste de l'ordre ancien, d'après des principes non moins radicalement anarchiques, dont la désastreuse exagération tendrait directement aujourd'hui à priver la société de ses plus indispensables garanties temporelles contre le libre essor des perturbations matérielles. Cette dernière branche de la métaphysique révolutionnaire est historiquement remarquable en ce qu'elle a spécialement donné lieu à compléter l'organisation spontanée du mouvement transitoire par l'incorporation directe de la classe de plus en plus puissante des avocats, jusque alors presque confondue dans l'ébranlement universel, et dont l'adjonction graduelle à la classe primordiale des purs littérateurs, imprimant désormais une nouvelle énergie à la propagation négative, a tant influé ensuite sur la crise finale, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre.

Après avoir ainsi suffisamment apprécié les trois phases successives de systématisation, de propagation, et d'application, propres à la marche générale de la philosophie négative, il est aisé d'en achever entièrement l'examen historique par la rapide indication des principales aberrations abstraites, intellectuelles ou morales, qui en étaient immédiatement inséparables, en écartant d'ailleurs ici celles beaucoup plus graves que nous verrons plus tard résulter de son ascendant politique. Sous ce rapport, les déviations propres aux littérateurs du siècle dernier n'étaient point essentiellement d'une autre espèce que celles, précédemment caractérisées, de leurs précurseurs protestans, dès-lors seulement aggravées, soit par le progrès même de la désorganisation, soit par la nature encore moins normale des nouveaux organes dissolvants. Nous avons reconnu ci-dessus que le défaut habituel de profondes convictions philosophiques, qui distingue mentalement, parmi les métaphysiciens, les modernes littérateurs des anciens docteurs, avait dû les mieux adapter à la transition définitive, en ce que, moins systématiquement engagés dans la commune métaphysique, ils ne pouvaient entraver autant l'appréciation du but final par l'ascendant illusoire des moyens passagers, et ils devaient même se trouver ensuite plus librement disposés à seconder l'avénement direct d'une vraie réorganisation sociale. Mais ces avantages ultérieurs ne pouvaient aucunement compenser les dangers immédiatement attachés à l'irrationnalité plus prononcée de ces nouveaux guides spirituels, dont l'influence provisoire devait spécialement augmenter le désordre intellectuel et moral. Les questions les plus importantes et les plus difficiles devenant ainsi l'apanage presque exclusif des esprits les moins propres, soit par leur nature, soit par l'ensemble de leur éducation, à les traiter convenablement, on doit être assurément peu surpris que la haute direction du mouvement social ait dès-lors tendu essentiellement à appartenir de plus en plus aux sophistes et aux rhéteurs, dont nous subissons aujourd'hui le déplorable ascendant, impossible à neutraliser suffisamment par aucune autre voie que l'élaboration directe de la doctrine organique. Chacune des deux écoles opposées, l'une philosophique, l'autre politique, qui ont principalement dirigé l'ébranlement spirituel au XVIIIe siècle, devait présenter, sous cet aspect, des inconvéniens qui lui étaient propres, sans que d'ailleurs ils fussent réellement équivalens. Quelque dangereux que soit, en effet, le régime mental de l'école voltairienne, par sa frivolité caractéristique, et par l'irrationnel dédain qu'il inspire pour toute profonde et consciencieuse élaboration philosophique, il reste du moins toujours essentiellement intellectuel: tandis que l'école de Rousseau, beaucoup plus radicalement subversive de toute saine activité spéculative, appelle directement les passions à trancher les difficultés qui exigent le plus une pure appréciation rationnelle: tendance nécessaire, où l'on ne doit voir qu'une manifestation spontanée des vagues sympathies théologiques propres à cette dernière école; l'instinct théologique consistant surtout, comme je l'ai établi, à faire constamment intervenir les passions dans les conceptions les plus abstraites.

En reprenant sommairement, à l'égard de l'ébranlement déiste, chacune des aberrations spirituelles ci-dessus remarquées dans l'ébranlement protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension qu'elles y devaient naturellement acquérir. Cet accroissement est d'abord évident pour la plus fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel devint alors, comme on l'a vu, le sujet direct d'une systématisation absolue qui n'avait pu auparavant s'accomplir entièrement; elle fut ensuite préconisée d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée envers le régime catholique du moyen-âge. Une telle répugnance dogmatique pour la division générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, un contraste remarquable avec l'existence effective de la classe philosophique, dont la situation extra-légale, fort analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait l'avénement social d'un nouveau pouvoir spirituel, encore plus distinct et plus indépendant que l'ancien du pouvoir temporel correspondant.

Si l'on considère ensuite les trois principales déviations philosophiques qui dérivent de cette commune source, suivant le même ordre que pour le protestantisme, on trouve premièrement une altération plus profonde dans l'appréciation historique du moyen-âge, et par suite dans la notion spontanée du progrès social, l'aversion plus complète envers le catholicisme ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle admiration du régime polythéique de l'antiquité, contenue auparavant, chez les protestans, par leur vénération des premiers temps chrétiens. On sait que ces haineuses divagations furent souvent poussées jusqu'au point de faire regretter presque ouvertement le polythéisme par des esprits choqués de la trop grande irrationnalité des croyances chrétiennes: les étranges tentatives destinées, par exemple, à la réhabilitation politique du rétrograde Julien en ont souvent offert d'incontestables témoignages. Mais, quels que soient, à cet égard, les reproches évidens que méritent pareillement toutes les sectes philosophiques du siècle dernier, ces torts ont été, sans doute, bien plus profondément propres à l'école de Rousseau, qui poussa, sous ce rapport, l'esprit de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire, par cette sauvage utopie où un brutal isolement était directement proposé pour type à l'état social: tandis que l'école voltairienne, par son attachement instinctif aux divers élémens essentiels de la civilisation moderne, compensait du moins, à un certain degré, les dangers de son inconséquente conception du progrès général de l'humanité.

En second lieu, c'est surtout alors que, toute idée de division normale des deux pouvoirs étant provisoirement effacée, on voit se développer librement la tendance spontanée de l'ambition philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysique rêvée jadis par les écoles grecques. Cette chimérique inclination était, sans doute, déjà sensible sous le protestantisme, où elle constitue réellement le fond principal des illusions politiques propres à diverses classes d'illuminés sur le prétendu règne des saints: mais son essor y était nécessairement contenu par cette consécration solennelle de la suprématie temporelle, qui caractérisait toujours le protestantisme officiel. Le respect provisoire que les voltairiens professaient pour la dictature monarchique a, jusqu'à un certain point, exercé une influence équivalente pendant la première moitié du XVIIIe siècle, quoique d'une manière beaucoup plus précaire, et seulement en ajournant, ou, tout au plus, en réduisant les espérances philosophiques. Mais l'école de Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant directement la désorganisation temporelle, en vue d'une immédiate régénération politique, était spécialement destinée, sous ce rapport, comme sous presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs extrêmes limites les aberrations propres à la philosophie négative. Proscrivant plus que jamais toute division réelle entre le pouvoir politique et le pouvoir moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de l'humanité, toute borne quelconque à l'ambition philosophique, était immédiatement entraînée, par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement une constitution d'autant plus purement théocratique qu'un retour évident vers une vague prépondérance sociale de l'esprit théologique formait le fond de sa doctrine propre. La tendance générale de cette école devait être, à cet égard, d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne des saints, sa nature la conduisait nécessairement à concevoir le principal ascendant politique comme attaché surtout, non à la capacité, suivant le principe des théocraties historiques, mais à ce qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière à encourager dogmatiquement la plus active et la plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions naturelles, dont j'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, la haute influence ultérieure sur nos perturbations révolutionnaires, conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres formes, une grande partie de leur déplorable ascendant, qui ne pourra cesser que lorsqu'un retour rationnel à la saine théorie fondamentale de l'organisme social aura accordé aux légitimes ambitions philosophiques une suffisante satisfaction normale, en dissipant à jamais l'illusion anti-sociale qui leur fait rêver une domination absolue, plus hostile qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité, comme je l'ai expliqué dans la leçon précédente.

Par une dernière conséquence évidente de l'aberration primordiale, l'ébranlement déiste du XVIIIe siècle devait, encore davantage que l'ébranlement protestant, pousser les sociétés modernes à faire graduellement prévaloir la considération habituelle du point de vue pratique, et à rattacher, d'une manière de plus en plus exclusive, aux seules institutions temporelles, l'uniforme solution de toutes les difficultés politiques, quelle qu'en pût être la nature. A défaut de principes généraux, il a fallu multiplier, au-delà de toutes les bornes antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers, que l'esprit métaphysique décorait vainement du nom de lois, presque toujours caractérisés par une usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice, du pouvoir politique proprement dit sur le domaine social des mœurs et des opinions. Nous reconnaîtrons plus tard les funestes effets de cette irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu se développer librement que sous l'entier ascendant politique de la métaphysique révolutionnaire: il suffisait ici d'en caractériser historiquement l'invasion progressive. Sous ce dernier aspect, l'école de Rousseau était encore évidemment destinée à pousser plus loin qu'aucune autre les principales déviations philosophiques, par cela même qu'elle concentrait directement toute son attention sociale sur les mesures purement politiques, d'où une aveugle imitation de l'antiquité l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à la discipline morale: tandis que les voltairiens, placés à un point de vue plus abstrait, et par suite plus général, avaient conservé, quoique à un faible degré, un sentiment confus de l'influence sociale directement propre aux idées indépendamment des institutions, dont ils s'exagéraient ordinairement beaucoup moins la portée effective.

Quant aux aberrations morales proprement dites, il serait assurément superflu de s'arrêter ici à caractériser expressément les ravages qu'a dû exercer une métaphysique qui, détruisant toutes les bases antérieures de la morale publique et même privée, sans leur substituer directement aucun équivalent rationnel, livrait désormais toutes les règles de conduite à l'appréciation superficielle et partiale des consciences individuelles, alors fréquemment entraînées à braver les notions morales en haine des conceptions théologiques correspondantes. Si l'instinct naturel de la moralité humaine et l'influence croissante de la civilisation moderne n'avaient heureusement compensé, en beaucoup de cas habituels, cette tendance dissolvante, elle n'eût certainement laissé bientôt subsister que les seules règles morales, sociales, domestiques, ou même personnelles, directement relatives à des situations tellement simples que l'analyse morale y pût devenir suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers. Les divers préjugés moraux sagement consacrés par le catholicisme, soit pour prohiber ou pour prescrire, reposaient, sans doute, en général, sur une connaissance très réelle, quoique empirique, de la nature humaine, et sur un heureux instinct des principaux besoins sociaux; cependant ils ne pouvaient aucunement résister au mode irrationnel des discussions métaphysiques propres au siècle dernier, où l'élaboration négative abandonnait entièrement la reconstruction des lois morales à la simple sollicitude spontanée de ceux-là même qui devaient en subir l'ascendant, et auxquels le seul aperçu de quelques inconvéniens, inséparables des plus parfaites institutions, inspirait souvent des préventions absolues contre les plus indispensables préceptes, comme je l'ai indiqué au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations aussi compliquées, où les réactions individuelles et sociales doivent être fréquemment poursuivies jusqu'à des effets très lointains et fort détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est presque toujours exposé à la séduction de nos plus énergiques penchans, il est tellement impossible de suppléer suffisamment à une éducation régulière, que pas une seule notion morale n'a pu demeurer pleinement intacte sous l'influence dissolvante de la métaphysique négative, même chez les hommes les plus intelligens, surtout quand ils prenaient une part active à l'ébranlement philosophique. Parmi les témoignages incontestables qu'on pourrait aisément multiplier à l'appui de cette triste observation, d'après les écrits de ceux qui, poursuivant systématiquement la régénération sociale, semblaient devoir mieux respecter les lois fondamentales de la sociabilité, il suffira d'en indiquer ici un seul très caractéristique envers chacun des deux chefs principaux. On a peine à comprendre aujourd'hui, par exemple, comment la haine aveugle de tout ce qui se rattachait à l'influence catholique avait pu conduire un esprit aussi éminemment français que celui de Voltaire à oublier assez toutes les lois de la moralité humaine pour destiner expressément une longue élaboration poétique à flétrir la touchante mémoire de cette noble héroïne à laquelle, en tous pays, toute âme élevée consacrera toujours une respectueuse admiration, et qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans un hommage spécial de tendre reconnaissance nationale: le déplorable succès de cette honteuse production indique à quel degré était déjà parvenue la démoralisation universelle. Une appréciation non moins sévère doit certes s'appliquer aussi à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle composition chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique, Rousseau, dévoilant, avec une cynique complaisance, les plus ignobles turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins ériger directement l'ensemble de sa conduite en type moral de l'humanité. Il faut même reconnaître que ce dernier exemple était, par sa nature, beaucoup plus dangereux que le premier, où l'on peut voir seulement une coupable débauche d'esprit; tandis que Rousseau, appliquant une captieuse argumentation à la justification systématique des plus blâmables égaremens, tendait certainement à pervertir jusqu'au germe des plus simples notions morales: aussi est-ce particulièrement sous son inspiration, directe ou indirecte, qu'on voit éclore aujourd'hui tant de doctorales consécrations, personnelles ou collectives, de la plus brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que, soit par la seule impuissance morale d'une métaphysique purement négative, soit par l'active dépravation d'une doctrine sophistique, les principales écoles philosophiques du siècle dernier étaient spontanément entraînées vers des aberrations morales fort analogues à celles de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale est alors devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations, qui n'offrent maintenant d'intérêt réel que comme témoignage historique de la déplorable situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental. On voit donc comment l'ébranlement déiste a spécialement développé les déviations morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant, en poussant jusqu'à son dernier terme la désorganisation spirituelle qui en constituait le principe universel. Rien n'est plus propre assurément qu'un tel résultat final à constater la destination purement temporaire de cette prétendue philosophie, essentiellement apte à détruire, sans jamais pouvoir organiser, même les plus simples relations humaines. Mais cette conclusion générale devra ultérieurement ressortir, avec une énergie plus décisive, de l'examen direct de la mémorable époque caractérisée par l'ascendant politique d'une telle doctrine, dont le triomphe complet devait si hautement manifester son entière impuissance organique. Néanmoins, cette inaptitude radicale de la philosophie métaphysique ne doit jamais faire oublier la décrépitude, dès long-temps équivalente, de la philosophie théologique: si l'une a tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a pu la préserver, et sa vaine intervention n'a même abouti qu'à rendre cette dissolution plus active, en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable discrédit mental de la théologie, comme je l'ai déjà indiqué à l'issue de la phase protestante. L'accomplissement graduel de notre élaboration historique fait donc de plus en plus ressortir la propriété caractéristique de la philosophie positive, comme seule base réelle aujourd'hui d'une vraie réorganisation sociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, en tant que seule susceptible de satisfaire simultanément aux besoins opposés d'ordre et de progrès, auxquels les deux anciennes doctrines antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré la préoccupation exclusive de chacune d'elles, ou plutôt par suite de leur commune impuissance à concilier deux conditions également insurmontables.

Nous avons enfin terminé, dans cette longue mais indispensable leçon, la difficile appréciation rationnelle de l'immense mouvement révolutionnaire qui, depuis le XIVe siècle, entraîne de plus en plus l'élite de l'humanité à sortir entièrement du système théologique et militaire, qui, sous sa dernière phase essentielle, avait rempli, au moyen-âge, son dernier office nécessaire pour l'ensemble de l'évolution humaine. Au temps où nous sommes parvenus, la constitution fondamentale de ce régime était radicalement ruinée, soit dans son principe, soit dans ses divers élémens, par sa réduction finale à une vaine dictature temporelle, déjà privée de tout ascendant spirituel, et dont l'impuissance croissante suffisait à peine au maintien, de plus en plus précaire, d'un ordre matériel de plus en plus imparfait, au milieu d'une imminente anarchie mentale et morale: en un mot, l'ancien système social ne conservait plus, dès-lors presque autant qu'aujourd'hui, que cette débile existence politique qui lui restera nécessairement jusqu'à l'avénement direct d'une réorganisation véritable. Il faut donc maintenant, suivant la marche d'abord tracée, consacrer le chapitre suivant à l'appréciation, non moins indispensable, du mouvement élémentaire de recomposition qui s'était silencieusement développé pendant cette grande période révolutionnaire, afin de pouvoir convenablement terminer, au cinquante-septième chapitre, l'ensemble de notre opération historique par l'examen spécial d'une époque qui n'a pu jusqu'ici manifester pleinement son vrai caractère, parce que, directement destinée à la régénération sociale, elle n'a point encore trouvé la doctrine qui doit diriger son élaboration propre, et dont la seule absence y détermine un vicieux prolongement de la transition négative, essentiellement accomplie au XVIIIe siècle.

FIN DU TOME CINQUIÈME.


TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME CINQUIÈME.


Pages.
[Avis de l'éditeur][V]
[52e Leçon]. Réduction préalable de l'ensemble de l'élaborationhistorique.—Considérations générales sur le premier étatthéologique de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauchespontanée du régime théologique et militaire.[1]
[53e Leçon]. Appréciation générale du principal état théologiquede l'humanité: âge du polythéisme. Développement gradueldu régime théologique et militaire.[115]
[54e Leçon]. Appréciation générale du dernier état théologique del'humanité: âge du monothéisme. Modification radicale durégime théologique et militaire.[297]
[55e Leçon]. Appréciation générale de l'état métaphysique dessociétés modernes: époque critique, ou âge de transitionrévolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord spontanéeet ensuite systématique, de l'ensemble du régimethéologique et militaire.[492]

Au lecteur.

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Corrections.