CINQUANTE-SIXIÈME LEÇON.

Appréciation générale du développement fondamental propre aux divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions spontanées de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique.

L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté, au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne. Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent, l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale, plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait alors graduellement la société moderne à un système entièrement nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les phases critiques simultanées.

Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique, si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique entre la formation primitive des classes nouvelles et la première manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que, sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle représente la véritable époque où le travail organique des sociétés actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par un autre grand témoignage historique, non moins universel et non moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie, pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour la série organique que pour la série critique, marque une phase si prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin, outre les indices évidens d'un développement général de l'activité commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue, remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure, l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées. Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être, par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque, la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes. Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la quarante-huitième leçon.

En considérant directement cette remarquable coïncidence historique entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement, il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident, vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles, eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles, successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité militaire toute grande destination permanente, il est clair que l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter, d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des principes avec les faits.

Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne pendant tout le cours des cinq derniers siècles.

Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici, sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment rationnelle des phénomènes sociaux.

Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais, quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes. Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité; comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours actuel de notre élaboration historique.

Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques, ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles, tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement inverse des différentes professions selon la complication graduelle de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble, les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète, plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent: les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté, et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée, d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale, correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande, à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective: d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes, un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il est vrai, plus précieuse et mieux goûtée.

Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique, ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante de ces décompositions successives, résulte de cette distinction fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons, jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité, envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques, à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature, depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux: l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à leurs principales relations caractéristiques.

Également indispensables dans leurs destinations respectives, et d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme bon, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés ou publics, ensuite comme beau, relativement aux sentimens de perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin comme vrai, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire, le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne, et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin, sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques précédemment indiqués, envers le principe général de la classification positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs, ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature, nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux, constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation moderne.

Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition précédente, ne comporte réellement qu'une simple application provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui, dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision, si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante; quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle, surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale, immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui, malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science, enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel, esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition, il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle.

L'ordre statique fondamental ainsi sommairement établi entre les nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale de leur développement commun, en fixant immédiatement, par une coïncidence nécessaire, l'ordre dynamique de ces quatre évolutions partielles, dont l'inévitable simultanéité permanente ne pouvait neutraliser l'inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément reconnaître, en effet, en reproduisant dynamiquement les considérations ci-dessus indiquées statiquement, que les mêmes motifs qui règlent l'harmonie normale s'appliquent, d'une manière aussi directe et aussi énergique, à la succession spontanée, toujours accomplie historiquement suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite à constater que, dans l'évolution préparatoire dont nous instituons l'étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir prépondérante, n'ayant pu encore exercer qu'une influence secondaire, quoique également nécessaire, ultérieurement analysée.

D'après la seule définition d'une telle hiérarchie sociale, désormais envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l'essor de chacun des élémens principaux tend à provoquer spontanément celui des divers autres, soit que l'impulsion se propage du plus général au moins général, ou bien en sens contraire. Il est heureusement inutile aujourd'hui de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'influence réciproque, de direction et d'excitation, qui se développe continuellement sous nos yeux entre l'évolution scientifique et l'évolution industrielle: la suite de notre élaboration historique en caractérisera d'ailleurs naturellement les grandes conséquences sociales. Mais l'intime connexité de l'évolution esthétique avec chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu'à présent appréciée d'une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu'elle soit, au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique propre à ce Traité. Car, la théorie positive de la nature humaine montre clairement que, dans l'ensemble de notre éducation normale, individuelle ou sociale, l'essor esthétique doit graduellement succéder à l'essor pratique ou industriel, et préparer ensuite l'essor scientifique ou philosophique; comme j'aurai lieu d'ailleurs de l'expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire, la progression commune s'accomplit en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle ci-après caractérisée, on comprend aussi, quoique moins spontanément, soit la tendance de l'activité scientifique à provoquer, à titre d'indispensable diversion mentale, une certaine activité esthétique, soit surtout l'heureuse réaction exercée par l'essor esthétique sur le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre hiérarchie fondamentale est, en principe général, aussi incontestable, à tous égards, que sa primitive réalité statique.

L'unique hésitation qui puisse d'abord entraver ici son usage historique, résulte d'une première incertitude inévitable sur le sens effectif, ascendant ou descendant, de l'ordre principal des quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige la distinction préalable, déjà employée ci-dessus quant à l'époque initiale, entre l'ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut, ce me semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens, essentiellement ascendant, d'une telle série historique, pendant le cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux élémens sociaux. Car, il est assurément incontestable que l'essor industriel des sociétés modernes devait constituer leur premier contraste général, et encore même aujourd'hui le plus décisif, envers celles de l'antiquité. Quelle que soit évidemment l'extrême importance sociale de l'évolution esthétique et de l'évolution scientifique, outre qu'elles ont dû être, chez les modernes, constamment postérieures à l'évolution industrielle, on ne peut douter qu'elles ne caractérisent jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que celle-ci, directement relative à un élément étranger à l'ancienne économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis que les deux autres développemens, sans être, à beaucoup près, aussi profondément incorporés au régime antique qu'ils le sont à l'état moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable. C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de l'esclavage primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des populations composant aujourd'hui l'élite de l'humanité; c'est aussi la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels, et le principal moteur universel du mode d'éducation sociale qui leur est propre. L'éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et maintenu, à un certain degré, par une influence inévitable et continue, jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l'aisance relative dès lors uniformément répandue, y ont ensuite naturellement amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l'active propagation n'avait jamais pu être aussi étendue sous aucun des trois modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante-troisième chapitre, dans le régime polythéique de l'antiquité. D'un point de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d'ailleurs que le perfectionnement graduel de l'essor industriel l'élève spontanément, par une suite de transitions presque insensibles, jusqu'à l'essor purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques. Quant à l'influence nécessaire de cette même évolution industrielle pour imprimer ensuite à l'esprit scientifique des modernes cette positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement transformé aussi l'esprit philosophique proprement dit, elle est certes tellement évidente, en principe, que nous n'avons aucun besoin de nous y arrêter ici, jusqu'à ce que le cours naturel de notre élaboration historique nous conduise à en apprécier directement les conséquences générales. On ne saurait donc méconnaître la direction radicalement ascendante de l'évolution, essentiellement empirique, propre au premier essor fondamental des nouveaux élémens sociaux, dont la hiérarchie normale ne pourra se développer librement suivant la marche descendante, seule pleinement rationnelle, qu'après le suffisant accomplissement d'une systématisation directe, jusque ici à peine entrevue, et qui suppose l'ascendant final de la philosophie positive chez tous les esprits actifs.

Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas, la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique, par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération), l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels, malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général, pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences.

[Note 6:] Comme tout le reste de notre élaboration historique devra naturellement contenir de fréquentes allusions, soit explicites, soit plus souvent implicites, à une telle circonscription territoriale, il convient ici d'avertir directement, pour prévenir toute interprétation équivoque ou incomplète, que, afin de ne pas trop multiplier le nombre de ces élémens européens, je suppose toujours essentiellement annexé à chacun d'eux l'ensemble de ses appendices naturels. Ainsi, dans cette définition historique de l'Angleterre, j'y comprends, non-seulement l'Écosse, et même d'Irlande, suivant un usage déjà familier, mais aussi, à beaucoup d'égards, l'Union américaine elle-même, dont la civilisation, essentiellement dépourvue d'originalité, ne fut surtout, jusqu'à notre siècle, qu'une simple expansion directe de la civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales et sociales. Par des motifs équivalens d'affinité politique, je joins pareillement, d'ordinaire, à l'Allemagne proprement dite, d'une part la Hollande, et même la Flandre, d'une autre part les îles danoises et même la péninsule scandinave, ainsi que la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale de notre synergie européenne. Enfin, il serait superflu de prévenir que, sous la seule dénomination d'Espagne, on doit entendre habituellement ici l'ensemble de la presqu'île ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient contraires à la nature essentiellement abstraite de notre opération sociologique, où une telle énumération ne saurait avoir d'autre destination principale que de prévenir le vague et la confusion des idées relatives à la vérification effective de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine.

Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue, après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne, que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé, parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles, l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément, dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare progressivement l'activité scientifique ou philosophique.

Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque ici caractérisé la société moderne.

Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social, essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie représente, à tous égards, non moins dans la progression organique que dans la progression critique, comme la vraie source générale de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation, la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui, chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard, à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante, directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au moyen-âge.

En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance, dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin d'apprécier convenablement la haute importance de la transition primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble, comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré primitif d'incorporation directe de la population agricole à la société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous, celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques: il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole, d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7]. Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques grands centres, alors très rares, mais dont la considération est fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination de la population, même dans les plus défavorables localités, par une influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe. Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément paraître fort secondaires.

[Note 7:] Un estimable historien de l'Italie (Denina) a judicieusement rattaché à cette double influence générale le mémorable mouvement spontané, si mal apprécié d'ordinaire, qui, pendant les sixième et septième siècles, tendit à réparer énergiquement, surtout en Italie, l'action désastreuse que les meilleurs temps du régime romain avaient dû exercer sur l'agriculture et sur la population, par suite de la concentration d'immenses domaines chez d'indolens propriétaires, habituellement concentrés au loin, et dont la sollicitude accidentelle, aussi nuisible que leur incurie journalière, n'aboutissait presque jamais qu'à y opérer, à grands frais, de stériles embellissemens.

L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre, par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu cet affranchissement individuel avec la formation collective des communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que, suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement, dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire, qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période, composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier. Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces deux opérations préalables, également indispensables au développement humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre. La première avait été dignement accomplie sous le régime romain, d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part, l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale, et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime, il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus souvent très modérées, communément imposées à une telle libération, outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser, constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les villes, par l'ensemble de l'état social correspondant.

Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu, de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle, elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques, et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement le catholicisme avait partout établi une sanction permanente pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir même du VIe siècle, et d'après la première influence du catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale, avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage, soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici, sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement, ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse, qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme, sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous la période immédiatement suivante, après la suffisante extension de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus désintéressés que je viens de rappeler sommairement.

Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition, lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance, auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires. Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part, la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude, cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen: sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait, sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire.

Si l'on applique en sens inverse les différentes indications précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la libération personnelle devait naturellement commencer dans les villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux, et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers, d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique, qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et, à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent, au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques, d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.

Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires, mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente, dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement, suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter, comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois, loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif. D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique peut à peine assigner la première moitié du XIe siècle comme constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment dispersive, devait se prêter sans répugnance à l'admission primitive des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines. L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant, l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.

Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur: car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith, pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente invasion de l'oppressif monothéisme musulman.

En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante participation fondamentale de l'ensemble du régime politique correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme. Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective, s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus directement une telle influence dans la permanente sollicitude des papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles, dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la domination romaine.

Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion, comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui, malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu incompatible avec la tendance finale de l'humanité.

L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois, afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique, surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également distingué jusqu'à présent.

En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population, les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération, l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et plein développement de nos principales dispositions de tout genre; indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle, consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus décisive.

La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement spécial de la grande série animale. Or, selon cette règle générale, la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race. En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle, à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé, aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses services communément retirés de la régularisation convenable d'un tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique, devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les vices spéciaux qui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup près autant développé.

Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée, sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer la pleine manifestation directe de la destination finale de presque tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui, au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part, radicalement interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu, que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes, soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique, de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu même accuser, d'une manière spécieuse, de tendre, au contraire, à l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre, par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement caractérisée au cinquante-quatrième chapitre.

Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de l'affranchissement industriel, d'abord sur l'amélioration individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur généralité croissante, afin que son universelle efficacité pour préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère décisive précédemment déterminée.

Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu, se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus, d'une part, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie, à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières. Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle, on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps, il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait, abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué, avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles manières de servir la communauté; les moindres opérations privées tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore, à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à cet égard, d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour du gain?

Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit, d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques, nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur l'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale. D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût, sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles, a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée: mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport, judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire, où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination. Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un vicieux ascendant de la richesse, lorsqu'il semblerait que cette transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération, ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage d'aussi extrêmes conflits.

Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale, déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples, malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a pu parvenir, dans les cas même le plus favorables à son influence, à contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation totale de l'humanité.

Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique, pour analyser, à partir du XIVe siècle, l'essor continu de la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer l'ensemble de sa position nécessaire envers les anciens pouvoirs sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur. Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale, dont l'évolution sociale est encore si arriérée.

La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en effet, comme seule garantie efficace de cette liberté élémentaire, dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter. Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence, d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine, unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession, et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée, pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié.

Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle, afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale: l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que la raison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances, de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent. Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable diversion, ont certainement existé aussi, quoique à un moindre degré, aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial, dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses, par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique, qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle, dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et d'ailleurs heureusement impossible, était, à l'origine, tellement indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement, au XIIIe et au XIVe siècle, les avantages primitifs que leur précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur les campagnes environnantes, qui semblaient n'avoir fait que changer de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré, avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique, elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence, très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles avaient déjà acquise.

Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des principaux pouvoirs correspondants.

Quant à la puissance catholique, il est évident que l'essor industriel devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable, par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe, au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale, qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi, par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques, à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.

Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait, il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie moderne. La production directe des objets destinés au plus grand nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours, ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation ultérieure. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie, et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui, dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine: qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si voisins du premier essor industriel!

Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent, devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées, par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous, ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal.

Telle était donc, en général, au XIVe siècle, la situation fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans les pays les plus précoces, et surtout en Italie, sous la direction naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante, la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers, les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément, en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir, chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs, et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'une certaine généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes, déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition, ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans la partie correspondante de la progression organique; de manière à rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque, malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle; en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base ultérieure de leur ascendant social.

Ayant désormais suffisamment analysé, quant à l'évolution fondamentale du nouvel élément temporel, d'abord son origine essentielle, ensuite son caractère propre, et enfin sa situation générale envers le milieu politique correspondant, il ne nous reste plus ici, pour compléter cette appréciation historique du principal moteur des sociétés modernes, qu'à y caractériser sommairement son développement universel pendant la mémorable période des cinq siècles qui ont suivi son essor initial, selon la marche indiquée au début de ce chapitre.

En étudiant, dans la leçon précédente, le cours simultané du mouvement révolutionnaire, nous avons été spontanément conduits, sans aucune résolution antérieure, et par la seule tendance directe de l'ensemble des événemens, à partager successivement cette grande époque préparatoire en trois phases consécutives, suivant l'état plus ou moins avancé de la décomposition politique: la fin du XVe siècle servant à séparer les temps où la dissolution, spirituelle et temporelle, était surtout spontanée, de ceux où elle est devenue graduellement systématique; et, pour ce dernier âge, le milieu environ du XVIIe siècle divisant le règne direct de la philosophie négative en critique protestante, purement préliminaire, et critique déiste, seule décisive: d'où résultent finalement trois périodes peu inégales, comprenant à peu près, la première six générations, la seconde cinq, et la dernière quatre, du moins en arrêtant celle-ci, comme nous avons dû le faire, au début de la révolution française. Or, la rationnalité fondamentale d'une telle distribution générale de notre passé immédiat va maintenant recevoir la plus heureuse et la moins équivoque confirmation, en ce que le même ordre doit naturellement présider ici à l'examen philosophique du mouvement élémentaire de recomposition temporelle, dont les progrès principaux correspondent, en effet, avec une remarquable convergence, à ces divers degrés nécessaires du mouvement de décomposition. Comme cette concordance essentielle doit évidemment résulter, à priori, de la connexité naturelle des deux séries, sa vérification propre devra réciproquement rendre hautement incontestable à tous les bons esprits l'obligation de procéder désormais à toute saine appréciation des temps modernes d'après la nouvelle division que j'ai été conduit ainsi à établir, et qui seule, j'ose l'assurer, peut soutenir convenablement l'épreuve décisive d'une suffisante conformité entre la progression critique et la progression organique, dont le concours permanent constitue, à mes yeux, pour un tel âge, le vrai criterium de la rationnalité historique.

La première phase, que, dans la série négative, nous avons jugée, à tant d'égards, la plus capitale, conserve certainement la même supériorité fondamentale dans notre série positive, malgré les préventions ordinaires en l'un et l'autre cas. C'est, en effet, pendant les deux siècles environ relatifs à la principale décomposition spontanée du régime catholique et féodal d'après les luttes intestines de ses élémens essentiels, que l'industrie a réellement commencé à établir son irrévocable ascendant élémentaire, de manière à manifester déjà le vrai caractère pratique de la civilisation moderne. On conçoit même aisément que cette dissolution croissante de l'ordre ancien, et sa tendance continue vers la dictature temporelle qui en devait provisoirement résulter, suivant la théorie du chapitre précédent, devaient être éminemment favorables à l'évolution industrielle, que les divers pouvoirs s'efforçaient à l'envi de seconder, soit d'après une sympathie directe, essentiellement commune à tous, par suite de l'esprit catholique et féodal, si longtemps protecteur de l'industrie naissante, soit en vertu des motifs politiques qui devaient plus spécialement disposer l'élément temporel, tendant alors vers un ascendant très contesté, à se ménager l'appui de forces nouvelles, dont la haute importance sociale était déjà pleinement irrécusable. En sens inverse, il n'est pas douteux que l'extension et la consolidation de la vie industrielle ont alors directement commencé à seconder activement l'intime dissolution naturelle de l'ancienne constitution sociale, en tendant de plus en plus, surtout au sein des villes, et par suite aussi, quoiqu'à un moindre degré, jusque parmi les campagnes, à ruiner radicalement l'antique subordination journalière qui lui rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes cités, principal foyer, en tout temps, et surtout chez les modernes, de la civilisation humaine, comme le rappelle si heureusement une étymologie expressive, remontent essentiellement jusqu'à cette phase capitale, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam, etc., et même de Paris, était encore si faible. Quoique les causes purement politiques aient dû beaucoup influer sur un tel phénomène, il est, au fond, principalement résulté, dès lors comme aujourd'hui, de l'essor industriel, qui a surtout imprimé à ces divers centres européens ce caractère fondamental de bienveillante solidarité mutuelle envers les populations moins condensées, si différent du superbe esprit de domination universelle, propre, dans l'antiquité, aux rares chefs-lieux de l'activité militaire.

Parmi les nombreuses institutions qui, à cette époque, témoignent évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées, d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent, la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au commencement du XIVe siècle, d'abord à Venise, ensuite à Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes. Quant à la réaction organique d'une telle institution suffisamment développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale, et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part, l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande influence populaire que procurait au clergé son vaste système de charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité, que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était, à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable, on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive, distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux efforts de Florence et de Venise vers le milieu du XIVe siècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes, long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent acquérir une grande importance financière.

Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre occident, on considère les principales différences qui, sous ce rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle, suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cet immense conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie, partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent, d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours. Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire, en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences fondamentales entre l'industrie française et l'industrie anglaise, la première tendant surtout à une centralisation systématique, la seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant que la voie exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale, ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique, susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la création des postes, alors émanée de la royauté française, et par laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne; tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme on sait, l'organisation d'une police assez étendue pour garantir la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante amélioration a été si spécialement tardive.

En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés, à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables où l'humanité en fut gratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite des armes à feu, et enfin de l'imprimerie.

Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé, d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie, de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme. Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale, d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.

Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière, sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable, j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre, consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel. Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir, sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation, même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes, d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu à acquérir de plus en plus.

[Note 8:] Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos jours, que la poudre avait toujours été connue depuis l'antique domination des théocraties orientales, et que son emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement contraire à mon appréciation historique, en prouvant que cette pratique avait pris une grande importance aux temps précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde, et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait aisément appliquée à consolider la domination théocratique; comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale, appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.

Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et non moins évidente envers la troisième grande invention technologique ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle, et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes, source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente, graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa paresse et son ignorance, devait tant exciter un intime désir continu de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage, et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, qui caractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble, à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps, par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier, premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnelle surprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi elle fut aussi tardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres. En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler, au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique, inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production, afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution moderne, dut exercer aussi, quoique à un moindre degré, une notable influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne, où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à notre anarchie spirituelle.

Telle est donc, en général, la saine explication historique des trois inventions fondamentales qui devaient le mieux caractériser la première époque essentielle du développement industriel. Malgré leur juste célébrité, on voit ainsi qu'elles durent surtout résulter spontanément de la nouvelle situation sociale; parce qu'aucune d'elles, même la dernière, n'offrait alors une assez grande difficulté technologique pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts intelligens, convenablement stimulés par d'impérieuses exigences journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche directe de ces trois arts fut réellement beaucoup plus ancienne chez certaines populations de l'orient asiatique, sans y avoir cependant déterminé aucun des immenses résultats sociaux qu'une irrationnelle appréciation attribue vulgairement à leur unique influence, une telle coïncidence ne pourrait assurément que confirmer, à tous égards, l'ensemble de notre explication. Envers des découvertes aussi capitales, et encore aussi mal jugées, j'ai cru devoir m'écarter une seule fois de l'indispensable généralité qui doit habituellement caractériser notre élaboration historique: heureux si cette opération exceptionnelle peut offrir un exemple décisif de la vive lumière philosophique que répandrait, sur l'histoire rationnelle des arts, l'usage convenable de la saine théorie fondamentale propre à l'évolution totale de l'humanité, conformément aux principes logiques du tome quatrième quant à l'intime solidarité nécessaire entre les divers aspects quelconques du mouvement humain. Mais il est clair que, dans tout le reste de notre analyse dynamique, les autres grandes créations de l'industrie moderne ne doivent nullement donner lieu à un semblable examen spécial, quels que puissent être leur mérite et leur importance, dont l'appréciation sociale devra être réservée pour le Traité ultérieur que j'ai fréquemment indiqué.

Afin de compléter convenablement l'examen général de cette première phase essentielle de l'évolution industrielle, il semblerait d'abord nécessaire d'envisager ici les deux immenses découvertes géographiques qui en ont tant illustré la fin, s'il n'était pas évident que toute leur influence réelle appartient exclusivement à la phase suivante, par là directement rattachée, sous l'aspect qui nous occupe, à celle que nous venons d'étudier. Je dois donc, à cet égard, me borner maintenant à indiquer l'incontestable enchaînement qui devait faire des deux immortelles expéditions de Colomb et de Gama un résultat spontané de l'ensemble du mouvement propre à cette époque fondamentale. Or, cette filiation nécessaire repose évidemment sur la tendance naturelle de l'industrie moderne à explorer, en temps opportun, la surface totale du globe, d'après les saines notions universellement répandues, depuis l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale, aussitôt que l'usage actif de la boussole aurait permis d'audacieuses tentatives maritimes, et que l'essor unanime du commerce européen aurait suffisamment poussé à lui chercher de nouveaux champs; tandis que, d'une autre part, la concentration naissante du pouvoir temporel aurait rendu possible l'accumulation des diverses ressources indispensables au succès final de ces aventureuses excursions, qui durent être alors essentiellement interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes, malgré leur haute supériorité navale, par une inévitable conséquence de leurs luttes destructives, suivant la juste remarque de plusieurs historiens italiens. Si, comme il est vraisemblable, quelques siècles auparavant, de hardis pirates scandinaves avaient réellement visité le nord de l'Amérique, ces courses stériles ne font que mieux ressortir combien il est certain que rien d'essentiel ne put être fortuit dans l'issue favorable de la mémorable opération de Colomb; en vérifiant plus nettement que sa valeur sociale devait surtout tenir à son intime solidarité avec l'ensemble de la civilisation contemporaine, qui, pendant le cours presque entier du XVe siècle, avait déjà spécialement préparé ce grand résultat définitif, par des essais toujours croissans d'heureuse navigation atlantique, graduellement suivis d'utiles établissemens européens.

Telles sont donc, enfin, les principales considérations que je devais sommairement indiquer ici sur l'appréciation philosophique propre à cette phase fondamentale du mouvement élémentaire de recomposition temporelle. Intégralement considérée, sa marche nous a évidemment présenté, non-seulement une connexité nécessaire, que j'ai suffisamment expliquée, avec celle du mouvement simultané de décomposition du régime ancien, mais aussi envers elle une notable conformité de caractère, en vertu de leur mémorable spontanéité commune, encore très peu altérée par aucune influence systématique. La suite de notre analyse dynamique va confirmer ce rapprochement continu, si propre à faire hautement ressortir la rationnalité effective de notre théorie historique, en montrant toujours que la systématisation graduelle de la progression positive coïncidera pareillement désormais avec celle de la progression négative, étudiée dans la leçon précédente.

Dès la seconde phase générale de l'évolution moderne, c'est-à-dire pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du XVIe siècle jusque vers le milieu du XVIIe, on remarque, en effet, sous des formes diverses mais équivalentes, chez les différens peuples de l'occident européen, une nouvelle tendance croissante à la régularisation du mouvement industriel, à mesure que le mouvement révolutionnaire se subordonnait aussi davantage à une philosophie directement critique. Auparavant, les gouvernemens avaient dû surtout envisager l'essor naissant des classes laborieuses, à partir de l'entière émancipation personnelle, comme introduisant désormais une puissante intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes intestines qui devaient alors constituer la principale préoccupation ordinaire des pouvoirs ultérieurement destinés à la prépondérance: en sorte que toutes leurs vues systématiques se réduisaient essentiellement, sous ce rapport, à se ménager habituellement, par des concessions convenables, une aussi précieuse assistance, sans qu'il fût encore possible de donner suite à aucune importante combinaison de politique industrielle, tant que la concentration temporelle ne pouvait être suffisamment réalisée. Mais, au contraire, sous la phase que nous commençons maintenant à examiner, cette centralisation nécessaire était déjà assez avancée partout pour rendre de plus en plus superflue l'ancienne coopération spéciale des nouvelles forces sociales aux principaux conflits politiques: en même temps, les gouvernemens modernes, par là naturellement élevés à un point de vue plus général, devaient graduellement tenter de subordonner à quelques conceptions d'ensemble le mouvement industriel, qui jusque alors avait dû être éminemment spontané, et dont les services antérieurs avaient irrévocablement établi la haute importance politique. Pour compléter ce principe d'appréciation, adapté à la nature de toute cette seconde phase, il faut enfin ajouter que, dans cette tendance naissante à l'encouragement systématique de l'industrie, la dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, ne pouvait encore être dirigée, même à son insu, par les impulsions philosophiques sur la prépondérance pratique de l'industrie, qui ont exercé tant d'empire pendant la troisième et dernière phase de l'évolution préparatoire des sociétés modernes, comme je l'expliquerai en son lieu: au XVIe siècle, et même au XVIIe, la guerre n'avait point cessé d'être regardée comme le principal but des gouvernemens; seulement ils avaient définitivement reconnu la nécessité de favoriser, autant que possible, le développement industriel, à titre de base désormais indispensable de la puissance militaire; ce qui était assurément le seul progrès alors réalisable dans les pensées fondamentales des hommes d'état. On voit donc ainsi de plus en plus que notre intime correspondance continue entre la marche générale du mouvement organique et celle du mouvement critique ne tient point à une vaine prédilection scientifique pour une stérile symétrie abstraite, mais qu'elle ressort véritablement d'une saine appréciation de l'ensemble des faits historiques, qui nous montrent ici les deux progressions comme devenues simultanément systématiques, et même à un premier degré commun.

Cette systématisation naissante nous a présenté, dans la série négative, une distinction vraiment fondamentale, suivant la nature, monarchique ou aristocratique, de la dictature temporelle qui en devait être partout, à la fin de cette seconde phase, la conséquence nécessaire. Il est clair que la même division se reproduit ici, de la manière la plus directe, d'après la différence générale, ci-dessus expliquée, entre les deux modes essentiels de coalition politique du nouvel élément social avec les divers pouvoirs anciens, pendant la phase précédente, qui fut, à tous égards, le vrai principe de celle-ci. On conçoit, en effet, comme je l'ai déjà indiqué par anticipation, que la tendance à la systématisation politique de l'industrie a dû présenter un caractère pratique fort distinct, suivant que cette action régulatrice a été dirigée par la force centrale ou la force locale du régime féodal. Dans l'un et l'autre cas, une telle régularisation a, sans doute, également exigé d'abord l'indispensable sacrifice de l'ancienne indépendance propre aux principales cités industrielles, et qui, longtemps nécessaire à leur essor spécial, ne constituait plus alors qu'un dangereux obstacle à la formation des grandes unités nationales, si importante à tous les progrès ultérieurs, même purement industriels: en sorte que l'industrie devait réellement beaucoup plus gagner, en dernier lieu, à cette grande concentration politique, qu'elle ne pouvait perdre par la suppression de ces immunités locales, déjà dégénérées presque partout, depuis la cessation naturelle d'une plus noble destination permanente, en motifs continus d'une stérile rivalité mutuelle; aussi cette absorption préliminaire, destinée à incorporer irrévocablement chaque foyer industriel à un organisme plus général, s'accomplit-elle presque sans réclamation, au commencement de cette époque. Toutefois, la diversité des deux modes essentiels a dû présenter, sous ce rapport, des différences considérables, encore très sensibles aujourd'hui; puisque la constitution primitive des communautés industrielles devait inévitablement laisser beaucoup plus de traces là où cette concentration nouvelle était présidée par une dictature essentiellement aristocratique; tandis que les anciens priviléges urbains devaient naturellement s'effacer bien davantage quand l'incorporation était, au contraire, dominée par l'action plus systématique de la royauté. Depuis cette première influence, la différence nécessaire entre ces deux marches n'a pas cessé de se faire pareillement sentir jusqu'à la fin de cette phase, et même encore plus peut-être sous la suivante, en offrant, de part et d'autre, des avantages et des inconvéniens propres à chaque cas, et qui, sans être, à beaucoup près, finalement équivalens, expliquent néanmoins suffisamment les diverses prédilections nationales qui s'y sont attachées, suivant la nature essentielle des situations correspondantes. Le mode français, ou monarchique, que, sans aucune puérile inspiration patriotique, j'ai dû ci-dessus qualifier de normal, était évidemment le plus propre, par la prédominance directe de l'action centrale, à préparer l'industrie à une véritable organisation ultérieure, assez affranchie des impulsions locales pour devenir enfin, suivant l'heureux caractère fondamental du nouvel élément social, pleinement compatible avec l'essor simultané de toute la république européenne, en réduisant l'instinct de nationalité à constituer habituellement la source salutaire d'une sage émulation. A la fin de notre seconde phase, la dictature temporelle avait ainsi marqué, en France, son vrai caractère naturel, par le bel ensemble d'opérations qui a si justement immortalisé l'admirable ministère du grand Colbert, tendant, avec une si noble efficacité, à développer à la fois les trois élémens essentiels de la civilisation moderne, d'après un judicieux mélange de direction et d'encouragement, et en même temps à ébaucher aussi la régularisation directe de leurs rapports partiels: ce qui, eu égard au siècle, constituait certainement un type administratif dont l'équivalent n'a jusqu'ici été jamais reproduit, en aucun lieu. Mais il est clair aussi que l'inévitable rétrogradation des inclinations monarchiques vers une noblesse essentiellement antipathique à l'industrie, selon les explications du chapitre précédent, devait, en sens inverse, hautement manifester, pendant la génération suivante, comme je le montrerai bientôt, les imperfections radicales d'une telle politique, qui, même en ce cas, ne pouvait alors, sauf l'utile impulsion qui en est immédiatement résultée, donner lieu qu'à une insuffisante indication provisoire de ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule convenablement réaliser. En renversant l'une et l'autre appréciation, on trouvera aisément ce qui convient au mode exceptionnel, ou anglais, que j'ai dû désigner surtout d'après le cas le plus favorable à son entière application, quoique d'ailleurs il se soit d'abord développé en Hollande, pendant la phase que nous examinons; malgré l'influence préparatoire du règne d'Élisabeth, c'est, en effet, sous la direction de Cromwell, que cette autre marche industrielle a seulement commencé à manifester, en Angleterre, son caractère propre. Ses avantages essentiels résultent surtout de l'intime solidarité ainsi régularisée entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation habituelle, quelquefois active, mais le plus souvent passive, de la noblesse aux opérations industrielles, dont l'essor journalier reçoit dès-lors partiellement un utile encouragement continu chez la classe prépondérante, type naturel de l'imitation universelle, et source continue des plus puissans capitaux. Cette combinaison permanente, qui, trois siècles auparavant, avait fondé la prospérité spéciale de Venise, offre, sans doute, d'importantes propriétés directes, incompatibles avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes laborieuses. Mais, outre qu'on est aujourd'hui trop porté à exagérer de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie vénitienne, il faut surtout noter ici que cette seconde marche, malgré sa spécieuse supériorité partielle et immédiate, est bien moins favorable que la première à l'avénement final d'une véritable organisation industrielle, ainsi doublement éloignée, soit par la prépondérance qu'y acquiert nécessairement l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant de nationalité égoïste, soit aussi par le prolongement spécial qui en résulte pour la suprématie sociale de l'élément féodal le plus opposé à toute franche abolition intégrale du régime ancien.

Enfin, cette double appréciation comparative a besoin d'être complétée, en principe, en observant que, d'après le chapitre précédent, la distinction européenne de ces deux modes a été, en général, conforme à la répartition territoriale entre le catholicisme et le protestantisme, à la fin de la phase que nous examinons. La Prusse me semble seule offrir, à cet égard, une importante exception, qui, dans une histoire concrète, aurait mérité une analyse spéciale, afin d'expliquer la conciliation anomale qui s'y est établie entre la suprématie légale du protestantisme et l'ascendant réel de la royauté. Il est aisé de concevoir, en général, que, sous l'aspect qui nous occupe, chacune de ces deux situations spirituelles a dû notablement fortifier l'influence nécessaire de la situation temporelle correspondante. Le caractère profondément rétrograde que la décadence du catholicisme lui imprimait alors spontanément, comme je l'ai expliqué, devait, en effet, spécialement développer, à cette époque, la tendance anti-industrielle propre à tout esprit théologique; d'où résulte certainement l'une des principales causes de l'infériorité relative qui, sans aucune rétrogradation réelle, a dû dès-lors distinguer, dans l'active concurrence industrielle des divers élémens européens, les populations où l'ascendant catholique a trop persisté, et même celles qui avaient été si longtemps le siége principal de l'industrie moderne, pendant que le catholicisme était encore progressif. Sans doute l'esprit protestant, en tant que pareillement théologique, n'est pas, au fond, plus favorable à l'évolution systématique de l'industrie humaine, à laquelle même, s'il pouvait indéfiniment prévaloir, il deviendrait finalement beaucoup plus contraire, comme une foule d'exemples ont pu déjà l'indiquer, par son défaut caractéristique de toute vraie discipline religieuse, qui, ouvrant une libre carrière au cours spontané des aberrations individuelles, détruit radicalement, à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérens à l'aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale pour tempérer, dans la pratique, l'extrême imperfection d'une telle philosophie, suivant nos explications antérieures. Toutefois, à raison même de son action négative, l'influence protestante a dû provisoirement seconder, chez les populations correspondantes, l'essor graduel de l'industrie, tant qu'il devait surtout dépendre du plus libre développement possible de l'activité personnelle, ainsi que l'expérience l'a démontré, aux temps que nous considérons, en plaçant dans la Hollande le principal foyer de l'industrie européenne, transporté ensuite en Angleterre sous la troisième phase. Mais les nations protestantes sont probablement destinées à compenser ultérieurement, même à cet égard, cette supériorité passagère, par les obstacles spéciaux qu'une plus intime prépondérance du point de vue pratique et des instincts personnels doit y opposer nécessairement à l'avénement final d'une vraie réorganisation européenne.

L'universelle systématisation politique qui, pendant notre seconde phase, a commencé à caractériser l'évolution industrielle, jusque alors essentiellement spontanée, et les différences fondamentales que présentent, sous ce rapport, ses deux modes généraux de réalisation historique, me paraissent fidèlement caractérisées dans la plus large extension que put alors recevoir l'essor industriel, par la fondation naissante du système colonial, préparée sous la phase précédente, et qui a tant influé sur la suivante. Sans revenir assurément aux dissertations déclamatoires du siècle dernier relativement à l'avantage ou au danger final de cette vaste opération pour l'ensemble de l'humanité, ce qui constitue une question aussi oiseuse qu'insoluble, il serait intéressant d'examiner s'il en est définitivement résulté une accélération ou un retard pour l'évolution totale, à la fois négative et positive, des sociétés modernes. Or, à cet égard, il semble d'abord que la nouvelle destination capitale ainsi ouverte à l'esprit guerrier, sur la terre et sur la mer, et l'importante recrudescence pareillement imprimée à l'esprit religieux, comme mieux adapté à la civilisation de populations arriérées, ont tendu directement à prolonger la durée générale du régime militaire et théologique, et, par suite, à éloigner spécialement la réorganisation finale. Mais, en premier lieu, l'entière extension que le système des relations humaines a dès lors tendu à recevoir graduellement, a dû faire mieux comprendre la vraie nature philosophique d'une telle régénération, en la montrant comme finalement destinée à l'ensemble de l'humanité; ce qui devait mettre en plus haute évidence l'insuffisance radicale d'une politique conduite alors, en tant d'occasions, à détruire systématiquement les races humaines, dans l'impuissance de les assimiler. En second lieu, par une influence plus directe et plus prochaine, l'active stimulation nouvelle que ce grand événement européen a dû partout imprimer à l'industrie, a certainement augmenté beaucoup son importance sociale et même politique: en sorte que, tout compensé, l'évolution moderne en a, ce me semble, éprouvé nécessairement une accélération réelle, dont toutefois on se forme communément une opinion très exagérée. Quoi qu'il en soit, cette comparaison est ici destinée surtout à faire mieux ressortir l'indication philosophique des effets les plus généraux de cette expansion fondamentale, à la fois symptôme et agent, direct ou indirect, de l'essor universel de l'industrie moderne. Pour en apprécier dignement l'action nécessaire, il faut ajouter aussi que, suivant la judicieuse remarque des principaux philosophes de l'école écossaise, l'influence s'en est fait pareillement sentir, et peut-être d'une manière encore plus heureuse, surtout pour l'Allemagne, dans les parties de la république européenne qui, par divers motifs, et principalement à raison de leur situation géographique, ont dû spécialement rester presque étrangères à l'ensemble du mouvement colonial.

Considéré maintenant dans sa principale diversité, ce mouvement a dû prendre nécessairement un caractère fort distinct, suivant qu'il a été dirigé par la politique monarchique et catholique ou par la dictature aristocratique et protestante, conformément à la division ci-dessus expliquée. Dans ce dernier cas, la nature du mode correspondant y a fait prédominer surtout l'activité individuelle, simplement secondée par l'égoïsme national, dont la systématisation croissante y fut souvent poussée jusqu'aux plus monstrueuses aberrations pratiques; comme l'indiquent, par exemple, les destructions méthodiques que l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop universelles de l'archipel équatorial. Quant au premier cas, dont l'appréciation ordinaire est beaucoup moins satisfaisante, j'y dois principalement signaler ici le caractère, bien plus politique qu'industriel, que présente, à mes yeux, sa plus vaste réalisation. Or, en considérant l'ensemble du système colonial de l'Espagne et même du Portugal[9], si différent de celui de la Hollande et de l'Angleterre, on y reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, la profonde concentration systématique propre à la nature, monarchique et catholique, du pouvoir dirigeant. Mais, par un examen mieux approfondi, on trouve, ce me semble, que ce système fut surtout conçu comme un indispensable complément de la politique hautement rétrograde alors organisée par la royauté espagnole, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent; car il offrait habituellement à une telle politique la double propriété essentielle d'accorder à la noblesse et au sacerdoce une large satisfaction personnelle, et d'ouvrir une issue capitale à un essor industriel dont l'inquiète activité intérieure s'était déjà montrée hostile au régime correspondant, qui, malgré ses précautions solennelles contre toute émancipation sociale, n'aurait pu certainement conserver si longtemps une déplorable consistance, s'il n'avait présenté, aux diverses classes actives, une semblable compensation normale: en sorte que, comme quelques philosophes l'ont soupçonné, il n'est guère douteux que, pour cette énergique nation, l'expansion coloniale n'ait finalement contribué à ralentir gravement l'évolution fondamentale.

[Note 9:] La comparaison générale de ces deux grandes colonisations catholiques a donné lieu, de la part de l'illustre de Maistre, à une très belle observation historique sur le contraste mémorable que présente l'absence prolongée de tout profond conflit colonial entre deux nations aussi naturellement rivales, avec l'acharnement continu des nations protestantes au sujet de colonies beaucoup moins précieuses. Mais les préoccupations systématiques de cet éminent philosophe l'ont conduit à faire trop exclusivement dépendre cette incontestable différence de l'heureuse influence du catholicisme pour contenir d'imminentes animosités, d'après le principe d'équitable répartition coloniale, entre les deux populations de la péninsule ibérique, judicieusement posé par la célèbre bulle d'Alexandre VI. Sans méconnaître l'importance réelle d'une telle explication, que j'ai moi-même citée autrefois, je pense qu'elle est défectueuse en ce sens qu'on y néglige totalement une cause générale, beaucoup plus puissante à mon gré, dérivée du système politique caractérisé dans le texte. C'est surtout, à mes yeux, parce que la colonisation n'avait point, en ce cas, une destination essentiellement industrielle, que ces conflits ont pu être évités d'après la commune prépondérance de la politique rétrograde, dont les intérêts identiques devaient habituellement absorber les motifs secondaires de rivalité nationale, quand d'ailleurs ces motifs devaient être naturellement atténués par l'immensité du champ ainsi respectivement ouvert à l'expansion coloniale des deux populations. Le catholicisme n'aurait alors exercé, à cet égard, d'influence fondamentale, que comme principale base nécessaire d'une telle politique, indépendamment de tout respect spécial pour aucune décision papale.

Je ne crois pas devoir terminer une telle indication, sans fournir ici ma sincère participation spéciale à l'unanime réprobation philosophique que devra toujours mériter la monstrueuse aberration sociale par laquelle l'avidité européenne ternit alors le légitime éclat de ce grand mouvement. Trois siècles après l'entière émancipation personnelle, le catholicisme en décadence est conduit à sanctionner, et même à provoquer, non-seulement l'extermination primitive de races entières, mais surtout l'institution permanente d'un esclavage infiniment plus dangereux que celui dont il avait si noblement concouru à réaliser l'abolition totale. En établissant, surtout au cinquante-troisième chapitre, la vraie théorie sociologique de l'esclavage, envisagé, soit comme base normale du premier régime politique, soit comme indispensable condition de l'ensemble du développement humain, j'ai déjà suffisamment flétri d'avance cette honteuse anomalie, en montrant spécialement, à ce sujet, que les institutions convenables à la sociabilité militaire devaient être antipathiques à la sociabilité industrielle, nécessairement fondée sur l'affranchissement universel, et dans laquelle, au contraire, l'esclavage colonial tendait alors à introduire une situation également dégradante pour le maître et pour le sujet, dont l'activité homogène devait être, en général, pareillement énervée, tandis que, chez les anciens, la diverse nature des destinations avait comporté, et même excité, à un certain degré, la simultanéité d'essor. La réaction nécessaire de cette immense aberration, malgré son application lointaine, sur les parties correspondantes de la population européenne, devait y favoriser indirectement l'esprit de rétrogradation ou d'immobilité sociale, en y interdisant l'entière extension philosophique des généreux principes élémentaires propres à l'évolution moderne; puisque leurs plus actifs défenseurs se sont ainsi fréquemment trouvés, contradictoirement à de fastueuses démonstrations philanthropiques, personnellement intéressés au maintien de la plus oppressive politique. Sous ce rapport, les nations protestantes devaient être encore plus vicieusement affectées que les peuples catholiques, où l'action sacerdotale, quoique très affaiblie, a noblement tenté de réparer, par une utile intervention journalière, sa déplorable participation primitive à une telle monstruosité sociale; pendant que, dans les colonies protestantes, l'anarchie spirituelle légalement consacrée devait habituellement laisser un libre cours à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains réglemens temporels, ordinairement formés, ou du moins appliqués, par les oppresseurs eux-mêmes. Relativement à cette commune anomalie européenne, j'aime à noter ici que la France eut, dès l'origine, le bonheur de trouver la situation la moins défavorable, parmi les puissances coloniales: ayant pris au mouvement de colonisation une assez grande part directe pour en retirer continuellement une importante stimulation industrielle, sans s'y être toutefois assez engagée pour en faire essentiellement dépendre son essor pratique; évitant ainsi que son avenir social pût jamais être gravement entravé par l'influence rétrograde nécessairement émanée de cette désastreuse institution[10], dont les avides promoteurs devaient par là recevoir ultérieurement la juste punition naturellement dérivée, à cet égard, de l'ensemble des lois fondamentales propres à la sociabilité humaine.

[Note 10:] Un spécieux prosélytisme social, le plus souvent aveugle, et presque toujours indiscret, a fréquemment tendu, surtout de nos jours, lors même qu'il était pleinement sincère, à faire gravement méconnaître, à cet égard, l'ensemble des influences réelles, en représentant cette odieuse institution et l'infâme trafic correspondant comme une source d'améliorations effectives pour la malheureuse race qui en était l'objet, et dont la situation spontanée paraissait encore plus déplorable que la condition nouvelle où elle était ainsi transportée artificiellement. Ce cas constitue, ce me semble, le premier exemple capital de l'active application d'un sophisme très dangereux qui, fondé sur une entière ignorance des lois fondamentales propres à la succession, nécessairement graduelle, des diverses phases essentielles de la sociabilité humaine, peut devenir, chez les modernes, un principe habituel de pernicieuses perturbations, en conduisant à dénaturer profondément, par une irrationnelle intervention violente, la marche originale des civilisations arriérées. On peut dire, en effet, que, par suite de sa spontanéité, l'esclavage indigène auquel on soustrait ainsi les nègres constitue, dans leur état social, une situation vraiment susceptible de devenir progressive pour les vainqueurs et les vaincus, comme elle le fut dans l'antiquité; tandis que, par une telle transplantation factice, malgré les améliorations individuelles dont elle semble accompagnée, on altère, de la manière la plus funeste, la progression naturelle de ces populations africaines. Ces phénomènes sont trop compliqués, et les lois en sont trop peu connues encore, pour qu'il puisse déjà convenir à l'élite de l'humanité de s'efforcer, par une sage intervention active, de hâter réellement l'évolution spontanée des races les moins avancées, sans y déterminer artificiellement des perturbations beaucoup plus dangereuses que les vices mêmes auxquels un zèle irréfléchi voudrait apporter un remède inopportun et illusoire. A l'avenir seul pourra dignement appartenir cette noble mission, d'après une suffisante réalisation européenne de notre régénération mentale et sociale, comme je l'indiquerai directement au chapitre suivant.

Pour compléter ici l'appréciation fondamentale de l'évolution industrielle, il ne nous reste donc plus qu'à considérer maintenant sa nouvelle marche générale pendant la troisième phase préparatoire de la société moderne, depuis l'expulsion légale des calvinistes français et le triomphe politique de l'aristocratie anglicane, jusqu'au début de la révolution française; période déjà caractérisée, dans la progression négative du chapitre précédent, par l'ascendant croissant du déisme proprement dit, dernière suite nécessaire du protestantisme antérieur. Or, l'ensemble de cette époque, d'après une judicieuse comparaison historique entre le mouvement de décomposition politique et le mouvement correspondant de recomposition élémentaire, confirme encore, avec une pleine évidence, l'exactitude de notre théorie sur leur systématisation toujours simultanée, si clairement établie envers la phase que nous venons d'examiner. Car, tandis que le mouvement révolutionnaire se subordonnait alors graduellement à une philosophie négative plus directe et plus complète, le mouvement organique éprouvait une semblable transformation, en vertu d'un notable progrès européen dans la régularisation politique de l'essor industriel, commencée pendant l'époque précédente. Sous la seconde phase, nous avons vu l'industrie devenir partout l'objet permanent d'actifs encouragemens systématiques, mais seulement comme base de la supériorité guerrière qui restait toujours le but principal de la politique, sans que la prédilection croissante des populations modernes pour la vie industrielle pût encore se propager jusqu'à des pouvoirs essentiellement militaires. Mais, aux temps plus avancés dont nous commençons l'appréciation, cette connexité, désormais consacrée, subit peu à peu une inversion très remarquable, qu'on doit regarder comme le plus grand progrès qui pût être, à cet égard, compatible avec la nature du régime ancien, et au-delà duquel il est impossible de rien réaliser autrement que par l'avénement direct de la réorganisation finale; ce qui confirme clairement que cette troisième phase constitue, sous ce rapport, l'extrême préparation temporelle imposée aux sociétés modernes d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine. Alors commence, en effet, une dernière série militaire, celle des guerres commerciales, où, par une tendance, d'abord spontanée et bientôt systématique, l'esprit guerrier, pour se conserver une active destination permanente, se subordonne de plus en plus à l'esprit industriel, auparavant si subalterne, et tente de s'incorporer désormais intimement à la nouvelle économie sociale, en manifestant son aptitude spéciale, soit à conquérir, pour chaque peuple, d'utiles établissemens, soit à détruire à son profit les principales sources d'une dangereuse concurrence étrangère. Malgré les déplorables luttes suscitées par une telle politique entre les divers élémens essentiels de la grande république européenne, elle n'en doit pas moins être primitivement envisagée, dans son ensemble, comme un véritable progrès, en tant que double témoignage irrécusable de la décadence naturelle de l'activité militaire et de la prépondérance décisive de l'activité industrielle, ainsi nécessairement proclamée, dans l'ordre temporel, à la fois le principe et le but de la civilisation moderne. Or, tel fut certainement, pendant la majeure partie de cette seconde phase, le nouveau caractère de la politique active, soit que la dictature temporelle qui la dirigeait fût monarchique et catholique, ou bien aristocratique et protestante, suivant notre distinction ordinaire. Cette importante transformation était déjà très sensible dans les grandes guerres européennes qui ont lié le commencement de la phase déiste à celui de la phase protestante: quoique, d'après les explications du chapitre précédent, elles se rapportassent encore principalement à l'antagonisme universel entre le catholicisme et le protestantisme, les vues industrielles y exercèrent évidemment une grande influence pratique. Toutefois, c'est seulement au XVIIIe siècle que cette subordination nouvelle de l'action militaire à l'essor industriel est devenue pleinement décisive dans presque toute l'étendue de l'occident européen: le système colonial, fondé sous la phase précédente, a dû être d'ailleurs la source la plus puissante d'un tel ordre de conflits.

Notre distinction fondamentale entre les deux systèmes de politique industrielle correspondans aux deux modes essentiels de dictature temporelle, trouve encore, à cet égard, une large et indispensable application naturelle. Malgré les efforts évidens et prolongés de la royauté pour imprimer à la politique française ce nouveau caractère, il ne pouvait jamais y acquérir une profonde consistance, soit en vertu des obstacles spéciaux que la situation de la France, au centre de la république occidentale, devait opposer à la prépondérance de l'égoïsme national que suppose ou qu'exige une telle conduite; soit d'après le généreux instinct de sociabilité universelle propre à cette population, en vertu des mœurs résultées, depuis Charlemagne, de l'ensemble de ses antécédens; soit par l'influence plus générale de l'esprit catholique, encore actif chez les rois, et directement contraire à cet audacieux isolement mercantile qui poussait activement à la dissolution violente de l'organisme européen; soit enfin à raison de l'ascendant mental qu'obtenait alors une philosophie purement négative mais nécessairement cosmopolite, au sein des populations immédiatement passées du catholicisme aux doctrines pleinement révolutionnaires, en évitant heureusement la halte protestante, comme on l'a vu au chapitre précédent. Par le simple renversement de tous ces divers motifs essentiels, on concevra aisément pourquoi cette nouvelle politique industrielle a dû recevoir en Angleterre son principal développement systématique, sous l'active direction permanente d'une dictature aristocratique, naturellement plus propre qu'aucune dictature monarchique à la persévérante continuité d'habiles efforts partiels indispensable aux succès soutenu d'une telle conduite nationale, spécialement en vertu de l'intime solidarité antérieure qui liait directement les intérêts matériels et moraux de cette caste avec l'essor de plus en plus étendu des classes laborieuses placées sous son antique patronage. Quelle que soit aujourd'hui l'exorbitante prépondérance du point de vue purement temporel, les autres nations européennes ne devraient certes nullement regretter la supériorité provisoire que devait ainsi offrir, depuis le siècle dernier, la prospérité d'un peuple nécessairement unique, au risque d'entraver ensuite profondément tout son avenir social: soit en y prolongeant inévitablement la prépondérance du régime militaire et théologique, dangereusement incorporé dès-lors à son évolution industrielle; soit surtout en tendant à exercer sur lui-même une plus grande dépravation morale, par un plus libre ascendant continu d'une insatiable cupidité, et par une plus pernicieuse compression de toute généreuse sympathie nationale.

Après avoir suffisamment caractérisé la haute importance systématique que, pendant cette troisième phase, la politique industrielle acquiert chez tous les peuples européens, il faut apprécier aussi le développement simultané de l'organisation intérieure correspondante.

Dès l'origine de cette période, la prééminence spontanée de la vie industrielle devenait déjà très sensible parmi tous les rangs sociaux, par la prédilection croissante que manifestaient partout les hommes les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui s'adapte si bien à l'infinie variété des inclinations humaines. En sens inverse de la répartition primitive des professions, la carrière militaire tendit alors de plus en plus, surtout chez les classes inférieures, à devenir le refuge des natures les moins pourvues d'aptitude ou de persévérance. Pendant la seconde des quatre générations qui composent cette phase, le mémorable mouvement occasionné, en France, par les opérations de la banque de Law, vint hautement dévoiler que la cupidité tant reprochée au nouvel élément temporel, loin de lui être exclusivement propre, caractérisait désormais, avec non moins d'énergie, une caste dont le superbe dédain pour la vie industrielle ne prouvait plus réellement que son incurable aversion du travail régulier. Dès lors une expérience continue a de plus en plus témoigné, chez toutes les nations catholiques, où la dictature temporelle avait dû être essentiellement monarchique, que, depuis son asservissement total envers la royauté, si peu honorablement subi dès le début de cette époque, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, la noblesse avait aussi perdu irrévocablement, en général, jusqu'à cette supériorité de sentimens sociaux et d'éducation morale qui lui avait encore conservé, sous la phase précédente, une haute utilité indirecte, à titre de type spontané, même après la cessation de sa principale activité militaire, devenue essentiellement perturbatrice: cet oubli simultané de sa dignité et de ses devoirs ne pouvait d'ailleurs être aucunement compensé par son active participation spéciale à la propagation ultérieure de la philosophie négative. Cette dégradation devait être alors nécessairement beaucoup moindre dans les pays protestans, et principalement en Angleterre, où, par la nature aristocratique de la dictature temporelle, la noblesse, activement incorporée au mouvement industriel, gardait une prépondérance politique susceptible de contrebalancer, et surtout de dissimuler, sa propre dégénération morale, sans que son véritable esprit y fût resté, au fond, plus généreux, et quoiqu'il dût même être, à certains égards, plus altéré par une hypocrisie systématique, profondément inhérente, suivant nos explications antérieures, à son système général de gouvernement, bien plus habile, mais non moins rétrograde, que celui de la royauté. Néanmoins, cet ascendant prolongé de l'aristocratie, malgré sa tendance nécessaire à retarder spécialement une vraie réorganisation sociale, devait alors utilement influer sur une plus parfaite élaboration des mœurs industrielles, ailleurs dépourvues désormais de toute direction supérieure avant que leur développement spontané y pût être encore suffisamment avancé.

Pendant qu'elle étendait ainsi sa prépondérance sociale, l'industrie moderne complétait aussi son organisation élémentaire par un double essor intérieur qu'il importe ici de caractériser sommairement. D'une part, on voit alors se développer partout le système de crédit public, que nous avons vu ébauché, sous la première phase, par les cités italiennes et même anséatiques, mais qui ne pouvait acquérir une haute importance que quand l'essor industriel aurait été, dans les principaux états, intimement lié, d'abord comme moyen, et surtout ensuite comme but, à l'ensemble de la politique européenne. Quoiqu'un tel système, déjà établi en Hollande, et alors plus étendu encore en Angleterre, n'ait pu produire que de nos jours ses plus puissans effets, j'en devais cependant signaler ici la première extension décisive. Car, par la formation spontanée des grandes compagnies financières, il en est immédiatement résulté l'installation définitive de la classe des banquiers à la tête de la hiérarchie industrielle, en vertu de la généralité supérieure de ses vues habituelles, conformément au principe de classement posé au début de ce chapitre. Malgré qu'il eût historiquement commencé l'évolution élémentaire, cet ordre de commerçans n'était point encore convenablement incorporé à l'ensemble de l'économie industrielle: aussi son avénement à la vraie situation générale convenable à sa nature, doit être regardé comme ayant procuré à un tel organisme un complément indispensable, puisque cet élément y est spécialement destiné à lier plus intimement tous les autres, par l'universalité spontanée de son action propre et directe, ainsi que je l'expliquerai directement au chapitre suivant.

Sous un autre aspect, la constitution industrielle recevait en même temps un perfectionnement non moins fondamental, par un commencement de régularisation systématique des relations générales entre la science et l'industrie. Partis des points les plus opposés, l'un des plus lointaines spéculations abstraites, l'autre des plus immédiates inspirations pratiques, ces deux élémens caractéristiques de l'état positif étaient déjà, vers la fin de la phase précédente, assez développés respectivement pour que le grand Colbert dût ébaucher directement l'organisation de l'évidente solidarité continue désormais manifestée par leur essor commun. Néanmoins, c'est surtout au XVIIIe siècle que cette connexité nécessaire, si longtemps bornée presque à l'art nautique et à l'art médical, devait s'étendre suffisamment, non-seulement au système entier des arts géométriques et mécaniques, mais aussi à celui, plus complexe et plus imparfait, des arts physiques et chimiques, qui en ont dès lors tant profité. Ces relations deviennent, dès cette époque, assez étendues et assez permanentes pour susciter spontanément une classe très remarquable, jusqu'ici peu nombreuse, quoique destinée à un grand essor ultérieur, la classe des ingénieurs proprement dits, spécialement apte au réglement journalier de ces rapports indispensables; sans que toutefois son vrai caractère intermédiaire ait pu être, même aujourd'hui, convenablement établi, faute des doctrines correspondantes, comme je l'ai abstraitement expliqué au second chapitre du premier volume de ce Traité. Son développement initial s'est alors opéré, surtout en France et en Angleterre, selon la nature propre à chacune des deux voies opposées respectivement suivies, dès l'origine, par l'ensemble de l'évolution industrielle: c'est-à-dire, d'après la prépondérance, d'un côté, d'une direction centrale, et, de l'autre, des tendances partielles; avec les avantages et les inconvéniens inhérens à chaque mode, l'un susceptible de mieux préparer à une véritable organisation finale du travail universel, l'autre faisant mieux ressortir les merveilles d'un libre instinct privé, seulement secondé par d'heureuses associations volontaires.

Enfin, par une suite spontanée de son progrès intérieur, l'industrie moderne commence alors à manifester directement son grand caractère philosophique, jusque alors trop peu prononcé, quoique toujours appréciable à une scrupuleuse analyse historique; elle tend désormais à se présenter de plus en plus comme immédiatement destinée à réaliser l'action systématique de l'humanité sur le monde extérieur, d'après une suffisante connaissance des lois naturelles. Deux inventions capitales, d'abord celle de la machine à vapeur dès le début de cette troisième époque, et ensuite celle des aérostats vers sa fin, doivent être surtout signalées comme ayant spécialement concouru à l'universelle propagation d'une telle conception, l'une par ses puissans résultats actuels, et l'autre par les espérances, hardies mais légitimes, qu'elle devait partout soulever. L'ensemble des diverses impressions de ce genre autorise pleinement à remarquer que, si, sous la seconde phase, l'esprit théologique avait été spontanément conduit à dévoiler hautement sa tendance anti-industrielle, ainsi que je l'ai expliqué, réciproquement, sous cette phase nouvelle, l'esprit industriel fut amené, non moins naturellement, à caractériser nettement la tendance anti-théologique qui lui appartient irrévocablement après un essor suffisant. Non-seulement, en effet, toute grande action volontaire de l'homme sur le monde suppose nécessairement la subordination réelle des phénomènes à des lois invariables, finalement incompatibles avec aucune véritable activité providentielle; d'où résulte une inévitable participation indirecte de l'essor industriel à l'influence irréligieuse de l'esprit vraiment scientifique, comme je l'ai tant établi dans les diverses parties de ce Traité. Mais, outre ce concours spontané, dont la popularité spéciale indique assez la haute portée sociale, il est clair que l'industrie, une fois convenablement développée, a son mode propre et direct de tendre à l'entière extinction des croyances théologiques quelconques, indépendamment de son efficacité continue contre la préoccupation dominante du salut éternel, déjà très sensible, au moyen âge, aussitôt après l'émancipation initiale. Car, en principe, toute intervention active de l'homme pour altérer à son profit l'économie naturelle du monde réel constitue nécessairement un injurieux attentat contre la perfection infinie de l'ordre divin. La nature propre du polythéisme lui fournissait directement de nombreux moyens spéciaux pour éluder suffisamment un tel antagonisme, comme je l'ai expliqué au cinquante-troisième chapitre. Au contraire, sous le monothéisme, l'inévitable hypothèse de l'optimisme providentiel devait finalement développer ce fatal conflit, aussitôt que le caractère sacerdotal ne serait plus assez progressif pour contenir dignement les vicieuses inspirations de la théologie, et que l'essor industriel aurait acquis assez d'extension pour constituer, à cet égard, une opposition prononcée. Le monothéisme musulman était parvenu, presque dès sa naissance, à ce désastreux antagonisme, par cela même que, conservant la grande concentration politique propre au régime polythéique, il avait toujours été radicalement privé de cette heureuse division catholique qui faisait réellement la principale valeur sociale du régime monothéique. Quoique l'admirable organisation du catholicisme ait ainsi ajourné spontanément cette inévitable collision jusqu'aux temps où, vu la décadence très avancée du système théologique, elle ne pouvait plus compromettre gravement l'évolution industrielle de l'élite de l'humanité, un tel ajournement devait, en sens inverse, rendre le conflit final plus profondément nuisible à l'esprit religieux, désormais devenu de plus en plus, pendant cette troisième phase, directement incompatible, même aux yeux les moins clairvoyans, avec une large extension de l'action rationnelle de l'homme sur la nature. C'est ainsi que cette phase vraiment extrême dans l'évolution préliminaire de la société moderne, aussi bien pour la progression positive que pour la progression négative, a graduellement amené l'élément industriel à se trouver dès-lors involontairement constitué en hostilité radicale et continue, d'ailleurs ouverte ou latente, envers les divers pouvoirs, théologiques et militaires, dont la tutélaire prépondérance avait été longtemps indispensable à son essor initial: d'où résulte, en général, que tout le développement préparatoire dont il était susceptible sous le régime ancien était désormais essentiellement accompli; et que, par conséquent, sa tendance ultérieure devait être spontanément dirigée vers une entière réorganisation politique. On voit donc, en résumé, comment, à cette époque, l'influence mentale, directe quoique accessoire, propre au mouvement industriel, a instinctivement secondé, par une action spéciale éminemment populaire, l'ébranlement décisif alors immédiatement dirigé contre l'ensemble de la philosophie théologique.

Telle est enfin, la saine appréciation historique des divers caractères successifs de l'évolution industrielle pendant les trois phases essentielles de la civilisation moderne. Après son origine, au moyen-âge, sous la tutelle catholique et féodale, ce grand mouvement temporel a dû suivre, dans sa première phase, une marche purement spontanée, seulement secondée par d'heureuses alliances naturelles avec les divers pouvoirs anciens; il a été, durant la seconde phase, systématiquement assujéti, par les différens gouvernemens européens, à d'actifs encouragemens continus, comme moyen fondamental de suprématie politique; pendant la phase suivante, il a été finalement érigé en but permanent de la politique européenne, qui partout a mis la guerre à son service régulier: son essor social, de plus en plus prépondérant, a été ainsi conduit graduellement à ne pouvoir plus avancer autrement que par l'avénement final du système politique correspondant. Quoique cette tendance extrême ne doive être appréciée que dans la leçon suivante, il convenait cependant d'en indiquer ici la filiation nécessaire, afin que les bons esprits puissent déjà sentir pleinement l'intime réalité de la nouvelle philosophie politique que je m'efforce de fonder. Rattachant ainsi l'un à l'autre les trois âges principaux de l'histoire moderne, de manière à montrer chaque phase comme naissant de la précédente et produisant la suivante, notre élaboration actuelle complète, par une explication décisive, la liaison fondamentale précédemment établie entre l'évolution moderne et l'évolution ancienne, par l'intermédiaire de l'évolution transitoire propre au moyen-âge; instituant dès-lors une indissoluble solidarité effective entre tous les divers degrés du développement humain, dont on pourra désormais concevoir nettement la parfaite continuité, en remontant aisément des moindres phénomènes actuels aux actes les plus antiques de la sociabilité humaine.

Il nous reste maintenant à accomplir, mais beaucoup plus sommairement, une équivalente appréciation pour le triple mouvement intellectuel, esthétique, scientifique, et philosophique, qui préparait simultanément une réorganisation spirituelle susceptible de fournir ultérieurement une base rationnelle à la réorganisation temporelle dont nous venons d'examiner la préparation élémentaire. Outre les fausses notions qu'une irrationnelle analyse historique y avait multiplié davantage, cette première élaboration organique devait nous offrir des difficultés plus complexes et exiger des explications plus étendues, en vertu de l'importance prépondérante de l'évolution industrielle, sur laquelle devait reposer nécessairement la constitution propre de la société moderne; tandis que le nouvel essor spirituel, toujours restreint à une classe très limitée, n'y a pu, au contraire, exercer encore qu'une simple influence modificatrice, destinée seulement à devenir active et principale dans un prochain avenir. Chacune de ces trois évolutions partielles ne doit d'ailleurs, par la nature de notre opération dynamique, être ici nullement considérée quant à son histoire spéciale, quelque profond intérêt qu'elle y pût offrir, mais uniquement sous son aspect social, où son action immédiate ne se présente jusqu'à présent que comme purement accessoire, et n'acquiert vraiment d'importance majeure qu'à raison des germes nécessaires d'un puissant ascendant ultérieur. Ainsi que nous l'avons fait envers l'évolution principale, il nous suffira donc, pour chaque élément spirituel, d'apprécier successivement, d'abord sa première émanation historique sous la tutelle du régime propre au moyen-âge, ensuite son vrai caractère essentiel relativement à la société moderne, et enfin sa marche graduelle pendant les trois phases que nous avons établies depuis le XIVe siècle. D'après l'ordre fondamental expliqué au début de ce chapitre, nous devons commencer ce travail complémentaire par l'examen sommaire de l'évolution esthétique, la plus rapprochée, à tous égards, de l'évolution industrielle.

Les facultés esthétiques étant, par leur nature, essentiellement destinées à l'idéale représentation sympathique des divers sentimens qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique, ou sociale, leur essor spécial, quelque ascendant qu'on lui suppose, ne saurait jamais suffire à définir réellement la civilisation correspondante. Quoique la sociabilité moderne leur réserve nécessairement une activité et une extension très supérieures à celles que pouvaient permettre les phases sociales antérieures, comme je l'expliquerai bientôt, contrairement aux opinions ordinaires, il est clair néanmoins que leur énergique manifestation a dû toujours être indistinctement mêlée aux situations quelconques de l'humanité, sous l'unique condition indispensable que l'état respectif fût à la fois assez prononcé et assez stable. Aussi est-ce la seule, parmi les différentes évolutions élémentaires étudiées dans ce chapitre, qui puisse être envisagée comme pleinement commune à la société militaire et théologique ainsi qu'à la société industrielle et positive: d'où résulte évidemment un nouveau motif spécial pour que nous devions ici moins appliquer notre analyse historique à un tel élément général qu'à ceux qui constituent directement les vrais caractères distinctifs de la civilisation moderne, où nous devons seulement apprécier le mode fondamental d'incorporation de l'élément esthétique, et les nouvelles propriétés qu'il y a naturellement développées.

D'après cette remarque préalable, sur l'issue permanente que les beaux-arts doivent spontanément trouver dans tous les âges de l'humanité, on conçoit d'abord, relativement à la première des trois questions posées ci-dessus, combien il serait impossible, en principe, que leur essor ne se fût point fait jour dans un état social aussi fortement prononcé que celui du moyen-âge, où il importe maintenant de montrer la véritable source nécessaire de l'évolution esthétique des sociétés modernes. Or, il est aisé de reconnaître, à tous égards, que, si le régime féodal et catholique avait pu comporter une stabilité suffisante, il était, par sa nature, beaucoup plus favorable à un tel développement qu'aucun des régimes antérieurs. Car, les mœurs féodales avaient d'abord imprimé aux sentimens d'indépendance personnelle une énergie habituelle jusque alors inconnue: en même temps, la vie domestique y avait été surtout communément embellie et étendue, fort au-delà de ce qui avait été possible chez les anciens, principalement en vertu des heureux changemens survenus dans la condition des femmes: enfin, l'activité collective, quand elle y put être convenablement exercée, y devait certes constituer une source non moins puissante d'inspirations poétiques et artistiques, d'après le nouvel attrait moral que devait offrir le grand système de guerres défensives propre à cette mémorable phase de l'humanité. Il est évident que tous ces éminens attributs n'étaient nullement accidentels, et qu'ils résultaient alors nécessairement de la situation féodale régularisée par l'esprit catholique, spécialement à l'aide de la division fondamentale des deux pouvoirs, qui constituait le principal caractère politique d'un tel état social, suivant nos explications antérieures. Quant à l'influence particulière du catholicisme, elle se marque, à cet égard, d'une manière encore moins contestable: soit par le degré initial d'activité spéculative que nous l'avons vu développer directement chez toutes les classes, et qui devait y permettre à l'action esthétique une universalité jusque alors impossible; soit par la destination permanente que son culte fournissait immédiatement à chacun des beaux-arts, et qui érigea si longtemps de nombreuses cathédrales en autant de véritables musées, où la musique, la peinture, la sculpture et l'architecture trouvaient spontanément une heureuse consécration; soit enfin par les ressources si variées de son organisation intérieure pour offrir de puissans moyens continus d'encouragement individuel. Toutefois, il faut reconnaître, sous ce rapport, que ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes à l'admirable perfection de la constitution catholique, socialement envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui servait inévitablement de base rationnelle, et dont l'influence a tant neutralisé, comme nous l'avons constaté, les heureuses tendances propres à un tel organisme. Car, malgré l'aptitude spéciale que nous reconnaîtrons bientôt au monothéisme pour favoriser spontanément le premier essor scientifique des modernes, il n'en pouvait être nullement ainsi relativement à l'essor esthétique, qui devait être certes peu compatible avec le caractère à la fois vague, abstrait et inflexible, des croyances monothéiques: cette antipathie, d'ailleurs peu contestée aujourd'hui, a été d'avance suffisamment appréciée par contraste, en expliquant, au cinquante-troisième chapitre, les éminentes propriétés esthétiques du polythéisme, directement émanées, au contraire, de la doctrine elle-même, bien plus que du régime correspondant. Mais cette opposition naturelle n'a pu, en réalité, longtemps retarder, au moyen-âge, l'essor des beaux-arts, si puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale; elle y a seulement nécessité une mémorable inconséquence habituelle, avidement accueillie des croyans même les plus timorés, en conduisant le génie esthétique à consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité fictive du polythéisme antique, soit grec ou romain, soit scandinave, soit arabe. Quoique, par l'indispensable doctrine des êtres surnaturels intermédiaires, le monothéisme chrétien, presque autant que le monothéisme musulman, se prêtât aisément à un tel expédient poétique, il est néanmoins incontestable que cette inévitable incohérence a dû constituer, chez les modernes, l'une des principales causes de la moindre énergie des impressions esthétiques, d'abord tant que les doctrines religieuses y ont conservé un véritable ascendant, et même ensuite, quand les esprits avancés y ont été presque aussi affranchis du monothéisme que du polythéisme. Ce conflit fondamental se fera nécessairement toujours sentir, à un degré quelconque, surtout chez les classes auxquelles les beaux-arts sont plus spécialement destinés, jusqu'aux temps, encore éloignés mais certains, où l'évolution esthétique pourra directement reposer sur la propagation familière d'une philosophie pleinement positive, comme je l'expliquerai en terminant ce volume. Mais on a trop confondu la tendance réelle de cet antagonisme logique à neutraliser les grands effets esthétiques, avec une chimérique opposition à l'essor des beaux-arts, et surtout avec une prétendue infériorité de ceux qui les ont si heureusement cultivés sous une telle influence permanente.

Stimulée par l'ensemble des causes essentielles que nous venons d'apprécier, l'évolution esthétique dut se manifester, au moyen-âge, aussitôt que la situation sociale put commencer à le permettre, c'est-à-dire quand l'organisme catholique et féodal fut enfin suffisamment parvenu à sa constitution propre: l'avénement universel de la chevalerie en marque naturellement l'époque initiale, par l'heureuse excitation nouvelle qui en devait spécialement résulter; mais c'est nécessairement aux croisades que se rapporte son principal développement, ainsi directement alimenté, pendant deux siècles, par ce noble essor collectif de l'énergie européenne. Tous les témoignages historiques constatent de la manière la plus décisive, l'unanime empressement que montrèrent alors, avec une naïveté si expressive, les diverses classes quelconques de la société européenne pour un genre d'activité mentale si bien caractérisé par ce doux privilége de charmer presque également les esprits les plus opposés, soit en offrant aux uns l'exercice intellectuel le mieux adapté à la faible portée de leur entendement, soit en présentant aux autres la plus salutaire diversion qui puisse procurer un repos sans apathie. Ces dispositions favorables étaient même tellement inspirées par la nature d'un régime irrationnellement qualifié de ténébreux, qu'elles furent, en général, plus fortement prononcées là où ce régime avait pu se réaliser plus complétement, c'est-à-dire en France et en Angleterre, où l'essor naissant des beaux-arts excita longtemps une admiration bien supérieure, soit en énergie, soit en universalité, à l'ardeur tant célébrée de quelques rares populations antiques pour les chefs-d'œuvre correspondans. Quelle que dût être bientôt, à cet égard, l'éclatante prépondérance de l'Italie, on doit, en effet, remarquer, comme Dante l'a noblement proclamé, que sa première évolution esthétique fut d'abord précédée et préparée, au moyen-âge, par celle de la France méridionale: or, cette incontestable diversité historique me semble devoir être surtout attribuée à la moindre consistance de l'ordre féodal en Italie, malgré l'action plus spécialement favorable que le catholicisme y devait exercer sur le développement initial des beaux-arts.

Cet essor spontané dut être longtemps entravé par une lente et difficile opération préliminaire, dont l'indispensable accomplissement devait précéder, de toute nécessité, l'élan direct du génie poétique: on conçoit qu'il s'agit de l'élaboration fondamentale des langues modernes, où l'on doit voir, à mon gré, une première intervention universelle des facultés esthétiques. Quoique un tel préambule ne pût laisser, à cet égard, de résultats immédiats, leur absence effective n'indique certainement pas la stérilité radicale des efforts primitifs longtemps consumés ainsi en travaux purement préparatoires, mais d'une importance capitale pour l'ensemble de l'évolution ultérieure, qu'une ingrate appréciation isole trop souvent de ces premiers germes nécessaires. Les langues résultent surtout, comme on sait, d'une lente élaboration populaire, où se manifestent toujours profondément les divers caractères essentiels de la civilisation correspondante: cela est surtout évident quant aux langues modernes, où la prédominance croissante de la vie industrielle et l'ascendant graduel d'une rationnalité positive sont si fidèlement prononcés. Mais cette origine vulgaire n'empêche nullement le concours nécessaire de l'influence plus régulière spontanément émanée des esprits d'élite, et sans laquelle un tel travail universel ne saurait acquérir ni la stabilité, ni même la cohérence indispensables à sa destination finale. Or, dans cette intervention permanente du génie spécial pour la sanction et la révision de l'élaboration populaire fondamentale, aussitôt que celle-ci est suffisamment avancée, il importe de reconnaître, en général, que, malgré l'inévitable participation simultanée de nos divers modes quelconques d'activité mentale, l'opération dépend surtout, par sa nature, des facultés esthétiques proprement dites, comme étant à la fois les moins inertes chez la plupart des intelligences, et celles dont l'exercice exige davantage le perfectionnement de la langue commune. Cette propriété nécessaire devient encore plus évidente quand il s'agit, non de la création spontanée d'une langue originale, mais de la transformation radicale d'un langage antérieur, par suite d'un nouvel état social. Quelque activité que le génie philosophique et le génie scientifique aient pu manifester au moyen-âge, comme nous l'apprécierons bientôt, ils y ont assurément fort peu contribué l'un et l'autre à la fondation générale des langues modernes. Malgré les avantages essentiels que chacun d'eux a ultérieurement retirés de la supériorité logique propre aux nouveaux idiomes, le long usage que tous deux firent du latin, après qu'il eut entièrement cessé d'être vulgaire, confirme assez leur répugnance et leur inaptitude naturelles à diriger l'élaboration du langage usuel. C'était donc à des facultés moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus intimes, plus populaires et plus actives, que devait nécessairement appartenir cette indispensable opération. Essentiellement destiné à la représentation universelle et énergique des pensées et des affections inhérentes à la vie réelle et commune, jamais le génie esthétique n'a pu convenablement parler une langue morte, ni même étrangère, quelque facilité exceptionnelle qu'aient pu procurer, à cet égard, des habitudes artificielles. On conçoit donc aisément comment son activité spéciale a dû être, au moyen-âge, si longtemps occupée surtout d'accélérer et de régulariser la formation spontanée des langues modernes, qui doit être principalement rapportée aux efforts assidus de ces mêmes facultés auxquelles une superficielle appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, aux temps même où elles posaient ainsi les fondemens généraux des monumens les plus caractéristiques de notre sociabilité européenne. Le retard inévitable qui en devait résulter pour l'essor direct des productions esthétiques, n'affectait sans doute immédiatement que l'art poétique proprement dit, et accessoirement l'art musical: mais les trois autres beaux-arts devaient aussi en être indirectement entravés, quoique à un degré beaucoup moindre, d'après leurs relations fondamentales avec l'art le plus universel, conformément à la hiérarchie esthétique indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre; ce qui explique essentiellement les principaux modes historiques de l'évolution esthétique propre au moyen-âge.

En considérant directement la mémorable spontanéité d'une telle évolution, on ne saurait méconnaître la réalité de notre explication générale sur son émanation nécessaire du milieu social correspondant. On doit taxer, sans doute, d'irrationnelle exagération les reproches ordinaires sur l'entier abandon des ouvrages anciens, dont la lecture assidue, au moins quant aux auteurs romains, ne pouvait certainement cesser en un temps où le latin constituait encore le langage spécial de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain que les plus beaux siècles du moyen-âge durent offrir, à cet égard, après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude naturelle, sauf les besoins permanens du clergé, en vertu d'un instinct confus de l'incompatibilité de la nouvelle évolution esthétique avec l'admiration trop exclusive des chefs-d'œuvre relatifs à un système de sociabilité dès lors à jamais éteint. Quels que fussent alors, sous le rapport du goût, les inconvéniens réels d'une semblable disposition, elle présentait d'abord l'avantage beaucoup plus essentiel de mieux garantir l'originalité et la popularité de cet essor naissant. Il faut d'ailleurs noter qu'une telle tendance était, au moyen-âge, intimement liée au préjugé universel, si justement établi par le catholicisme, sur la prééminence fondamentale du nouvel état social comparé à l'ancien. Cette relation naturelle a même ultérieurement contribué, en sens inverse, à la résurrection de la littérature ancienne, où tant d'esprits cultivés cherchaient, à leur insu, une sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, aussitôt qu'il eut cessé d'être suffisamment progressif. Quoi qu'il en soit, la spontanéité primitive d'une telle évolution esthétique avait certainement besoin d'être consolidée par son entière indépendance de celle qu'avait inspirée une tout autre situation sociale. C'est ainsi, par exemple, que, d'après le trop grand ascendant que devait spécialement conserver, en Italie, l'imitation des monumens romains, cette belle partie de la république européenne, longtemps si supérieure aux autres dans presque tous les beaux-arts, n'a point offert, au moyen-âge, la même prépondérance relativement à l'architecture, dont le principal essor caractéristique dut alors s'accomplir chez des populations où les influences catholiques et féodales avaient plus exclusivement prévalu; ce qui permettait d'y ériger des édifices plus profondément adaptés à l'ensemble de la civilisation dont ils étaient destinés à éterniser, sous la forme la plus sensible, l'imposant souvenir. En tous genres, l'intime spontanéité de cette mémorable évolution initiale n'est pas moins marquée par l'originalité de ses productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale correspondante que par l'indépendance de sa marche affranchie de toute imitation servile. On le voit surtout pour l'essor poétique, alors si directement consacré, d'une part, à l'expression, fidèle quoique idéale, des mœurs chevaleresques, et, d'une autre part, à l'heureuse indication de la prépondérance caractéristique qu'obtenait de plus en plus la vie domestique dans le système habituel de l'existence moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut principalement remarquer, à cette époque, l'ébauche primordiale d'un genre de compositions essentiellement inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte éminemment à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction nécessaire sur celle-ci. Cette sorte d'épopée domestique, ultérieurement destinée à de si admirables progrès, comme je l'indiquerai ci-dessous, et qui constitue certainement la nouvelle espèce de productions la mieux adaptée jusqu'ici à la nature propre de la civilisation moderne, remonte évidemment jusqu'à cette évolution initiale, dont une servile admiration de l'antique littérature a fait trop oublier ensuite les ingénieux essais originaux: la dénomination vulgaire, malgré son impropriété actuelle, conserve directement le souvenir continu de cette incontestable filiation historique.

Tel est l'ensemble d'explications préliminaires qui indique l'état social du moyen-âge comme constituant, à tous égards, le berceau nécessaire de la grande évolution esthétique des sociétés modernes. Si les éminens attributs qui caractérisent, sous ce rapport, cette mémorable situation, n'ont pu être, en réalité, assez développés pour que leur appréciation générale n'exigeât pas aujourd'hui une discussion approfondie, cela tient surtout à la nature essentiellement transitoire qui, d'après nos démonstrations antérieures, devait nécessairement distinguer ce degré de la progression humaine. L'essor esthétique ne suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour comporter une idéalisation énergique: il demande, en outre, que cet état quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre l'interprète et le spectateur, cette intime harmonie préalable sans laquelle l'action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une pleine efficacité. Or, ces deux conditions fondamentales, naturellement réunies chez les anciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré suffisant, même au moyen-âge, et ne pourront retrouver leur concours normal que sous l'ascendant ultérieur de la régénération positive réservée à notre siècle, comme je l'indiquerai spécialement à la fin de ce dernier volume. Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le moyen-âge constitue, à tous égards, une immense transition, qui, sous les divers aspects principaux, n'est pas encore totalement terminée; et c'est là seulement qu'il faut chercher la véritable explication historique de l'incontestable disproportion générale qui se fait alors si déplorablement sentir entre les faibles résultats permanens de l'essor esthétique et l'énergie de son activité originale, si bien secondée par un empressement universel. Cette mémorable anomalie est irrationnellement appréciée dans les deux écoles opposées qui se disputent aujourd'hui l'empire des beaux-arts: les uns n'y ayant vu qu'un chimérique témoignage d'un inexplicable décroissement des facultés esthétiques de l'humanité; les autres l'ayant exclusivement attribuée à la servile imitation ultérieure des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Quoique cette dernière considération ne soit pas aussi vaine que la première, on y prend cependant un effet pour une cause, et surtout on y accorde une importance fort exagérée à une influence purement secondaire: car, si la situation catholique et féodale avait pu et dû comporter une véritable stabilité, comparable à celle de l'ordre grec ou romain, sa prépondérance spontanée eût aisément contenu l'espèce de rétrogradation esthétique que tendit à produire ensuite une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques. Ainsi, la source essentielle de cette singulière hésitation sociale qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé jusqu'ici l'universalité nécessaire de son influence continue, après sa première évolution si ferme, si originale, et si populaire, au moyen-âge, doit être directement cherchée dans l'inévitable instabilité de l'état social correspondant, suscitant toujours de nouvelles transitions successives. Une profonde et persévérante élaboration esthétique était certainement impossible chez des populations où chaque siècle, et quelquefois même chaque génération, modifiait assez notablement la sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà essentiellement cessé avant que le poète ou l'artiste eussent pu y contracter suffisamment l'intime pénétration spontanée indispensable à l'action des beaux-arts. C'est ainsi, par exemple, que l'esprit des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez formées pour en permettre la pleine idéalisation: tandis que, chez les anciens, chaque mode effectif de sociabilité avait été tellement durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver, après plusieurs siècles, des passions et des affections populaires essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l'empire antérieur. L'avenir seul pourra replacer l'humanité, et d'une manière même bien supérieure, dans ces conditions normales de stabilité active, sans lesquelles l'action des beaux-arts ne saurait obtenir l'entière efficacité sociale convenable à sa nature.

Quoique forcé de me borner ici à l'indication sommaire de ces diverses explications, j'espère en avoir assez caractérisé l'esprit général, d'ailleurs pleinement conforme à l'ensemble de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, pour que le lecteur, suffisamment préparé, puisse utilement prolonger l'application spéciale de ce principe historique, qui montre l'état social du moyen-âge comme étant à la fois la source nécessaire, soit de l'ensemble du développement esthétique propre à la civilisation moderne, soit des imperfections caractéristiques qu'il devait offrir; sans supposer aucune diminution réelle des facultés esthétiques de l'humanité, et en tendant, au contraire, à faire mieux ressortir l'énergie intrinsèque d'un essor effectif qui, malgré de tels obstacles, a réalisé tant d'admirables résultats, ainsi que je l'avais signalé d'avance au [cinquante-septième] chapitre. Afin de faciliter davantage cette élaboration ultérieure, je crois devoir ici distinctement indiquer la division rationnelle que j'ai toujours spontanément suivie, dans ce volume et dans le précédent, pour l'histoire universelle du moyen-âge, et qui, spécialement vérifiée ci-dessus quant à l'évolution industrielle, n'est pas moins convenable envers l'évolution esthétique, ou relativement à toute autre préparation essentielle, soit positive, soit même négative, de la civilisation moderne. Elle consiste, en comprenant le moyen-âge proprement dit entre le début du Ve siècle et la fin du XIIIe, comme je l'ai suffisamment démontré, à partager cette mémorable transition de neuf siècles en trois phases naturelles, qui se trouvent être à peu près de même durée: la première, se terminant avec le VIIe siècle, représente l'établissement fondamental, contenant, d'une manière très-confuse mais appréciable, tous les véritables germes essentiels des divers mouvemens ultérieurs; la seconde, prolongée jusqu'à la fin du Xe siècle, correspond à l'essor graduel de la constitution catholique et féodale, extérieurement caractérisé par le premier grand système de guerres défensives, dirigé surtout, d'après nos explications antérieures, contre les sauvages polythéistes du nord; enfin la troisième, directement relative à la plus grande splendeur de cet organisme transitoire, comprend l'admirable défense du monothéisme occidental contre l'invasion, alors seule redoutable, du monothéisme oriental; opération vraiment finale, bientôt suivie de l'irrévocable dissolution spontanée d'un système désormais privé de sa destination fondamentale, et de l'évolution simultanée des nouveaux élémens sociaux, secrètement élaborés sous sa tutélaire prépondérance européenne. Dans la série industrielle, nous avons vu ces trois phases successives présenter naturellement, l'une l'universelle substitution préalable du servage à l'esclavage, l'autre l'émancipation personnelle des classes urbaines, et la dernière le premier élan industriel des villes, accompagné de l'entière abolition de la servitude rurale: dans la série esthétique, nous venons d'y reconnaître, avec non moins d'évidence, d'abord l'ébauche primitive d'une nouvelle sociabilité, destinée à renouveler l'action générale des facultés esthétiques, ensuite leur indispensable application préliminaire à la formation des langues modernes, et enfin leur développement direct, suivant la nature propre de la civilisation correspondante; tous les autres aspects quelconques du mouvement humain donneront lieu, j'ose l'assurer, à des vérifications équivalentes, que je dois maintenant me dispenser de spécifier formellement. Leur concours nécessaire conduit spontanément à concevoir l'admirable règne de l'incomparable Charlemagne, placé près du milieu de la seconde phase, presque équidistant des deux termes extrêmes, qui rattachent immédiatement le moyen-âge, l'un à l'évolution ancienne, l'autre à l'évolution moderne, comme l'époque la plus décisive, où l'esprit du régime transitoire commence à manifester pleinement ses différens attributs essentiels, et où les divers élémens principaux de la civilisation ultérieure reçoivent aussi, à tous égards, la plus heureuse stimulation initiale. Quoique un tel classement des temps ait toujours implicitement dirigé mon appréciation historique du moyen-âge, la nature éminemment abstraite de notre élaboration dynamique ne me permettait point de le faire directement présider à son accomplissement, qui eût alors exigé des explications concrètes incompatibles avec les limites et la destination de cet ouvrage. J'ai cru cependant devoir en indiquer finalement la conception explicite, à l'usage des philosophes qui voudraient ultérieurement appliquer ma théorie fondamentale à l'étude spéciale et méthodique de cette grande transition, dont le cours graduel offre ainsi spontanément, sans aucune vaine préoccupation systématique, une distribution ternaire, analogue, sauf la durée, à celle que nous avons toujours reconnue, d'abord pour les principaux états de l'ensemble du développement humain, ensuite pour les modes successifs de l'évolution ancienne, et enfin pour les degrés consécutifs propres à l'évolution moderne: ce qui présente partout à l'esprit des intervalles susceptibles de permettre l'essor habituel des considérations générales, indispensable à l'efficacité sociale de notre philosophie historique, qui n'est point destinée, je ne saurais trop le rappeler, à un stérile étalage académique, mais à fournir réellement une base rationnelle à l'active coordination des efforts directement relatifs à la régénération finale de l'humanité.

Après avoir suffisamment expliqué comment l'essor esthétique des sociétés modernes est naturellement émané de l'état social constitué au moyen-âge, il devient aisé de procéder à la seconde partie générale d'un tel examen, en appréciant les principaux caractères propres au nouvel élément ainsi introduit dans le système de notre civilisation, et sa situation nécessaire envers les anciens pouvoirs à l'époque initiale du XIVe siècle. Ces deux déterminations connexes ne peuvent, en effet, résulter que de l'influence prépondérante des causes ci-dessus signalées, combinée avec l'extension naissante de la vie industrielle, qui tendait dès-lors à changer le mode primitif de sociabilité; en sorte qu'il ne nous reste surtout qu'à saisir la relation fondamentale de cette modification décisive avec l'ensemble du mouvement déjà imprimé aux beaux-arts par les impulsions catholiques et féodales.

L'intime affinité mutuelle que témoigne toute l'histoire moderne entre l'essor industriel et l'essor esthétique, a pour principe évident, suivant la théorie hiérarchique indiquée au préambule de ce chapitre, la double tendance nécessaire de l'évolution industrielle à développer spontanément, jusque chez les dernières classes, un premier degré habituel d'activité mentale, sans lequel l'action des beaux-arts ne saurait être comprise, et en même temps l'aisance et la sécurité qui peuvent seules disposer à goûter convenablement les nobles jouissances correspondantes. Dans la marche naturelle de l'éducation humaine, individuelle ou collective, l'exercice intellectuel est d'abord déterminé communément par l'impulsion pratique des besoins les plus grossiers mais les plus urgens, dont la satisfaction suffisante permet ensuite l'heureuse efficacité continue de l'impulsion, plus élevée mais moins énergique, qui dérive des facultés esthétiques. Celles-ci, d'après le doux mélange de pensées et d'émotions qui les caractérise si exclusivement, constituent réellement, vu l'extrême imperfection de notre économie cérébrale, les seules facultés mentales assez prononcées, chez la plupart des hommes, pour que leur activité régulière puisse devenir une source de véritables jouissances; tandis que les facultés scientifiques ou philosophiques, plus éminentes encore, mais beaucoup moins développées, ne déterminent le plus souvent, comme on sait, qu'une fatigue bientôt insupportable, excepté chez le très petit nombre d'hommes vraiment destinés à la contemplation abstraite. Il est donc aisé de concevoir l'office fondamental de l'essor esthétique, constituant la transition normale de la vie active à la vie spéculative. Par une appréciation plus précise, cet essor intermédiaire me semble devoir essentiellement caractériser le degré habituel d'exercice mental auquel s'arrêterait communément l'humanité si, d'après un milieu plus favorable, ou en vertu d'une organisation moins exigeante, elle était affranchie des obligations continues relatives aux besoins physiques: comme l'indique assez la tendance commune des situations sociales les moins éloignées d'une telle supposition idéale. Quoi qu'il en soit, la relation élémentaire de la vie esthétique à la vie pratique est certainement devenue beaucoup plus directe, plus complète, et surtout plus universelle, depuis la substitution graduelle de l'existence industrielle à l'existence militaire, suivant les motifs déjà indiqués. Tant que l'esclavage et la guerre ont caractérisé l'économie sociale, il est clair que les beaux-arts ne pouvaient réellement acquérir une profonde popularité, et ne devaient être ordinairement goûtés, même parmi les hommes libres, que chez les classes supérieures: le seul cas différent, beaucoup trop vanté d'ailleurs, ne se rapporte historiquement qu'à une médiocre partie de la population grecque, qu'un ensemble de circonstances locales et sociales, éminemment exceptionnel sans être aucunement arbitraire, avait prédestiné, comme je l'ai expliqué, à cette heureuse anomalie: partout ailleurs, chez les sociétés guerrières de l'antiquité, il n'y avait de vraiment populaires que les jeux sanglans qui retraçaient à ces peuples grossiers le souvenir de leur activité chérie. Il est clair, au contraire, que l'évolution industrielle propre à la fin du moyen-âge a spontanément consolidé, sous ce rapport, la salutaire influence des mœurs catholiques et féodales, en tendant à faire habituellement pénétrer, jusque chez les plus humbles familles, les dispositions élémentaires les plus favorables à l'action des beaux-arts, dont les productions devaient désormais s'adresser à un public à la fois beaucoup plus nombreux et beaucoup mieux préparé. C'est ainsi que le génie esthétique, destiné surtout aux masses, et qui s'amoindrit, de toute nécessité, dans les sphères privilégiées, a pu s'incorporer à la sociabilité moderne d'une manière bien plus intime qu'il ne pouvait l'être ordinairement à celle de l'antiquité, où, même sous l'accueil le plus favorable, il était presque toujours traité comme un élément essentiellement étranger à l'ensemble de la constitution sociale. Si cette connexité plus profonde n'a pas été encore suffisamment manifestée, il faut l'attribuer à l'état purement rudimentaire de tout ce qui concerne l'organisme moderne, où l'absence totale de systématisation rationnelle a tant neutralisé jusqu'ici, à tous égards, les propriétés les plus caractéristiques.

Considérée maintenant en sens inverse, cette relation élémentaire entre l'essor esthétique et l'essor industriel se présente surtout comme heureusement destinée à constituer, chez les modernes, le plus puissant correctif naturel de ce déplorable rétrécissement, à la fois mental et moral, que tend à produire communément l'exorbitante prépondérance de l'activité industrielle dans l'ensemble de l'existence humaine. Sous ce rapport fondamental, l'éducation esthétique commence spontanément, avec la plus universelle efficacité, ce que l'éducation scientifique et philosophique peut seule convenablement achever; de manière à pouvoir un jour, sous l'influence d'une sage régularisation, avantageusement combler la grave lacune qui résulte provisoirement, à cet égard, de l'inévitable désuétude des usages religieux, quant à la continuelle diversion intellectuelle qu'exige incontestablement, à un certain degré, la vie purement pratique, pour ne pas dégénérer en une stupide et égoïste préoccupation. Dans les diverses parties principales de la grande république européenne constituée au moyen-âge, l'évolution esthétique, suivant toujours de près l'évolution industrielle, a plus ou moins tendu à en tempérer les dangers essentiels, en développant partout une activité mentale plus générale et plus désintéressée que celle qu'exigeaient les travaux journaliers, et en sollicitant directement, suivant son heureuse nature, l'exercice simultané des affections les plus bienveillantes, par des jouissances d'autant plus vives qu'elles sont plus unanimes. Quelles que soient, à cet égard, les éminentes propriétés de l'évolution scientifique ou philosophique, elle aura constamment, auprès des masses, une efficacité beaucoup moindre, en vertu de son intensité et surtout de sa popularité très inférieures, même après les plus grandes améliorations que doive ultérieurement recevoir le système général de l'éducation humaine, individuelle ou sociale. À la vérité, des philosophes peu sensibles aux beaux-arts ont souvent accusé, d'une manière très spécieuse, principalement au sujet de l'Italie, le développement excessif de la vie esthétique de tendre à entraver la progression sociale en inspirant trop d'attachement à des jouissances momentanément incompatibles avec une indispensable agitation politique. Mais, excepté les anomalies individuelles, où la préoccupation esthétique peut, en effet, être quelquefois poussée jusqu'à déterminer une sorte de dégradation mentale et morale, il est clair que, dans les cas réels, son influence sur l'ensemble des populations, lors même qu'elle a dû sembler exagérée, n'a contribué le plus souvent qu'à empêcher une prépondérance bien plus dangereuse de la vie matérielle, et à y entretenir une certaine ardeur spéculative, susceptible de recevoir un jour une plus importante destination. Enfin, sous un aspect plus spécial, on doit évidemment regarder le développement des beaux-arts comme ayant même été, à beaucoup d'égards, directement lié au perfectionnement technique des opérations industrielles, qui ne peuvent, en effet, recevoir toutes les améliorations habituelles dont elles sont réellement susceptibles, chez les nations où le sentiment d'une perfection idéale n'est pas, en tout genre, suffisamment cultivé. Cela est surtout sensible quant aux arts nombreux qui se rapportent à la forme extérieure, et qui, à ce titre, se rattachent nécessairement à l'architecture, à la sculpture, et même à la peinture, par une foule de nuances intermédiaires, constituant une gradation presque insensible, où il devient quelquefois impossible d'assigner une exacte séparation entre le point de vue vraiment esthétique et le point de vue purement industriel. L'expérience universelle a tellement constaté, sous ce rapport, la supériorité technique des populations améliorées par les beaux-arts, que cette considération est souvent devenue l'un des principaux motifs des gouvernemens modernes pour encourager directement la propagation de l'éducation esthétique, alors justement envisagée comme une puissante garantie ultérieure de succès industriel, dans l'utile concurrence commerciale des différens peuples européens.

Par les divers motifs ci-dessus indiqués, il est donc évident que la prépondérance naissante de la vie industrielle à la fin du moyen-âge, bien loin d'être défavorable à l'évolution esthétique déjà déterminée par l'ensemble de la situation antérieure, tendait, au contraire, à lui procurer finalement une popularité et une consistance qu'elle n'aurait pu autrement obtenir au même degré, en la rattachant désormais, de la manière la plus intime, au progrès de l'existence moderne. Toutefois, pendant les cinq siècles qui nous séparent du moyen-âge, cet ascendant graduel a dû provisoirement influer, d'une manière indirecte, sur le caractère vague et indécis précédemment attribué à l'art moderne, en augmentant l'instabilité et accélérant la décadence du régime sous lequel il avait dû surgir. Si l'état catholique et féodal avait pu persister réellement, il n'est pas douteux, à mes yeux, que l'essor esthétique des douzième et treizième siècles aurait acquis, par son éminente homogénéité, une importance et une profondeur bien supérieures à tout ce qui a pu exister depuis, surtout quant à l'efficacité populaire, vrai critérium des beaux-arts. Par la transition rapide, et souvent violente, qui devait s'accomplir dans le cours de cette grande période révolutionnaire, et à laquelle la progression industrielle a si puissamment concouru, le génie esthétique a nécessairement manqué de direction générale et de destination sociale. Entre l'ancienne sociabilité expirante, et la nouvelle trop peu caractérisée encore, il n'a pu assez nettement sentir ni ce qu'il devait surtout idéaliser, ni sur quelles sympathies universelles il devait principalement reposer. Telle est, au fond, la cause progressive de cette spécialité exclusive qui a jusqu'ici caractérisé l'art moderne, comme l'industrie, et comme la science aussi, faute d'une généralité réellement prépondérante. Bien loin d'être dégénéré, le génie esthétique est certainement devenu plus étendu, plus varié, et plus complet même, qu'il n'avait jamais pu l'être dans l'antiquité: mais, malgré ses éminentes propriétés intrinsèques, son efficacité devait être alors beaucoup moindre, dans un milieu social qui n'a pu encore lui offrir ni la netteté ni la fixité indispensables à son libre essor. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant que la foi s'éteignait, et de représenter les mœurs guerrières à des populations de plus en plus livrées à une activité pacifique, sa situation radicalement contradictoire a dû non-seulement nuire à la réalité fondamentale de ses effets extérieurs, mais à celle même de ses propres impressions intérieures, jusqu'aux temps encore lointains où la régénération finale de l'humanité viendra lui offrir le milieu le plus favorable à son plein développement, par suite d'une homogénéité et d'une stabilité qui n'ont pu jamais exister au même degré, comme je l'indiquerai plus distinctement à la fin de ce volume. Ainsi privé nécessairement, pendant la grande transition que nous étudions, de toute vraie direction philosophique, et dépourvu de toute large destination sociale, l'art moderne n'a pu être essentiellement animé que par l'instinct fondamental qui pousse involontairement à une activité continue les plus énergiques facultés de notre intelligence: les organisations éminemment esthétiques ont dû alors, comme on dit aujourd'hui, cultiver l'art pour l'art lui-même; ou, suivant le langage, plus humble mais équivalent, employé par le grand Corneille, ne se proposer habituellement d'autre but réel que de divertir le public. Néanmoins, malgré cet inévitable isolement provisoire, en considérant de plus près l'ensemble de cette évolution esthétique, on y peut discerner presque toujours, depuis son origine jusqu'à présent, une certaine tendance sociale plus ou moins prononcée; mais elle est purement critique, et par suite peu compatible avec l'éminente nature d'un tel développement, où la négation ne peut jamais avoir qu'une importance fort accessoire. C'est seulement par là que l'art moderne a pris communément une part directe à notre mouvement social. On conçoit, en effet, que, dans la double progression, à la fois négative et positive, qui devait constituer ce mouvement préliminaire, le premier aspect, seul suffisamment appréciable, pouvait seul convenir aux beaux-arts, quelque imparfaite excitation qu'ils y pussent trouver; tandis que le second, à peine saisissable aujourd'hui à la plus haute contention philosophique, ne pouvait assurément leur fournir aucun aliment immédiat, quoique finalement destiné à leur imprimer en temps opportun, la plus puissante stimulation continue: en sorte que, dans ce long intervalle, toutes les fois que la philosophie esthétique a voulu réellement prendre un caractère organique, elle n'a pu aboutir, comme la philosophie politique elle-même, qu'à de vains regrets sur l'irrévocable dissolution de l'ordre ancien, suivis de déplorables récriminations sur la prétendue dégénération de l'humanité. C'est ainsi qu'on explique aisément, en général, la tendance critique qui, à toutes les époques de l'art moderne, s'est nettement prononcée, sous des formes d'ailleurs très variées, même chez les plus éminens génies, surtout poétiques, quoique, dans une situation vraiment normale, la critique ne doive certainement convenir qu'à des intelligences secondaires, principalement quant aux beaux-arts. Une telle tendance devait d'ailleurs, d'après cette appréciation historique, suivre naturellement la marche correspondante de la grande progression négative; c'est-à-dire, d'après la théorie du chapitre précédent, être d'abord et principalement dirigée contre l'organisme catholique, dont la disposition, désormais oppressive et rétrograde, devait commencer, vers la fin du moyen-âge, à soulever spécialement les antipathies esthétiques, comme l'indiquent alors si naïvement tant d'éclatants exemples[11]. Tout en concourant instinctivement à sanctionner ainsi l'ascendant universel du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel, l'essor esthétique devait aussi participer, quoique à un degré beaucoup moindre, au triomphe graduel de celui des deux élémens temporels que l'ensemble des influences nationales destinait, en chaque pays, à la dictature finale, suivant la distinction fondamentale que j'ai tant appliquée: ce qui a notablement contribué à déterminer les principales différences que la marche des beaux-arts devait offrir chez les divers peuples européens, pendant les deux dernières phases de l'évolution moderne, comme je l'indiquerai ci-dessous.

[Note 11:] D'après une appréciation plus spéciale, qui doit être renvoyée au Traité ultérieur que j'ai annoncé, il sera aisé d'établir que cette opposition, d'abord peu sensible dans la plupart des arts, auxquels le catholicisme procurait, par sa nature, une alimentation longtemps suffisante, devait être surtout prononcée dans l'art le plus universel, dont la marche détermine nécessairement tôt ou tard celle de tous les autres, et auquel le système catholique ne pouvait fournir qu'une trop imparfaite satisfaction, essentiellement bornée au genre lyrique, soit pour les chants religieux, soit pour les poésies mystiques, dont le livre de l'Imitation nous offre un type si éminent. Les deux principales formes propres à l'art poétique, surtout chez les modernes, échappaient nécessairement à la direction catholique, et devaient, par suite, lui devenir particulièrement hostiles; cette tendance, incontestable, dès l'origine, quant aux compositions épiques, est bientôt non moins réelle, et encore plus décisive, envers les compositions dramatiques, malgré les vains efforts du clergé afin de subordonner à la foi chrétienne leur essor initial.

En terminant cette sommaire appréciation historique des propriétés et du caractère social de l'élément esthétique, il serait superflu d'établir directement que, comme l'ensemble d'influences d'où il émanait, son essor devait être essentiellement commun, sauf de simples inégalités de degré, à toutes les parties de la grande république occidentale. Nous devons seulement, sous ce rapport, indiquer un nouvel attribut social d'une telle évolution, qui à dû spontanément exercer la plus heureuse influence pour resserrer les liens de cette immense communauté, alors poussée, à tant d'égards, vers un démembrement direct, par suite de la désorganisation catholique et féodale. On a pu, sans doute, accuser quelquefois les beaux-arts de tendre, au contraire, à susciter de déplorables antipathies nationales, en vertu même de leur plus intime incorporation au développement propre de chaque population. Mais cette influence partielle et secondaire est certainement plus que compensée par la vive prédilection universelle que doivent inspirer, en général, les éminentes productions esthétiques envers les peuples d'où elles émanent; du moins quand l'amour de l'art est vraiment développé, au lieu de servir seulement de masque à de puériles vanités nationales. À cet égard, outre l'influence commune, chacun des beaux-arts a eu son mode spécial de stimuler directement la sympathie permanente des peuples européens, surtout en excitant à des déplacemens journellement utiles à la consolidation de cette heureuse harmonie. La poésie elle-même, dont les compositions étrangères pouvaient être immédiatement goûtées au loin, tendait au même but par une influence encore plus efficace, et surtout plus générale, en obligeant partout à l'étude mutuelle des principales langues modernes, sans laquelle ces divers chefs-d'œuvre eussent été si imparfaitement appréciables: d'où est résulté, par exemple, l'une des plus puissantes causes spontanées de la précieuse universalité graduellement acquise à la langue française. Il est clair qu'un tel privilége appartient spécialement aux productions esthétiques: les facultés scientifiques ou philosophiques, à raison de leur généralité et de leur abstraction supérieures, peuvent transmettre suffisamment leur action indépendamment du langage; en sorte que les mêmes attributs essentiels qui les ont d'abord privées, comme je l'ai indiqué, de toute importante participation à la formation des langues modernes les ont également empêchées ensuite de concourir notablement à leur propagation respective.

Ayant désormais assez caractérisé, soit l'avénement initial de l'évolution esthétique propre à la civilisation moderne, soit l'ensemble de ses principaux attributs, il ne nous reste plus qu'à considérer sommairement la marche historique du nouvel élément social pendant les trois phases consécutives de la double progression préparatoire commencée au quatorzième siècle.

L'ensemble de cet examen présente, de la manière la plus naturelle, une nouvelle vérification générale de la distinction fondamentale établie entre ces trois phases, dans la leçon précédente, d'après l'analyse du mouvement de décomposition, et déjà pleinement confirmée, à l'égard du mouvement organique, par l'étude de l'évolution industrielle, appréciée dans la première moitié de la leçon actuelle. On ne peut douter, en effet, que la marche de l'élément esthétique n'ait été tour à tour, aussi bien que celle de l'élément industriel, essentiellement spontanée pendant notre première phase, stimulée, pendant la seconde, comme moyen d'influence, par des encouragemens plus ou moins systématiques, et enfin directement érigée, sous la troisième, en but partiel de la politique moderne. Devant ici soigneusement écarter toute appréciation concrète incompatible avec la nature et les limites de cet ouvrage, quel que pût être, à ce sujet, l'intérêt philosophique de plusieurs discussions capitales jusqu'ici très mal conduites, mais dont l'élaboration doit être laissée au lecteur assez pénétré de ma théorie historique pour l'y appliquer convenablement, il faut nous réduire à l'explication très sommaire du caractère abstrait propre à chacune de ces trois époques, considérées surtout quant à l'incorporation définitive de l'élément esthétique au système de la civilisation moderne, ce qui constitue toujours le but principal de notre opération dynamique.

Quoique, sous la première phase, comme sous les deux autres, l'évolution esthétique ait été, en réalité, plus ou moins relative à tous les divers beaux-arts, et plus ou moins commune aux différens états de la république européenne, c'est néanmoins pour la poésie uniquement, et dans la seule Italie, qu'il en est resté des productions pleinement caractéristiques et vraiment impérissables, surtout par les sublimes inspirations de Dante et les douces émotions de Pétrarque. On voit alors, conformément à notre théorie, le mouvement esthétique suivre spontanément le mouvement industriel, en vertu des mêmes causes de précocité spéciale, de manière à constituer, pour l'Italie, une antériorité d'environ deux siècles sur le reste de l'occident, comme le montrent aussi tous les autres aspects quelconques du développement européen. L'évidente spontanéité de ce premier élan est spécialement prononcée quant à la plus éminente élaboration, qui ne fut pas même encouragée par les sympathies qu'elle devait le plus naturellement exciter. Du reste, l'unanime admiration, non-seulement italienne, mais européenne, bientôt inspirée par cette immense création, vint hautement constater sa parfaite harmonie avec l'état correspondant des populations civilisées, quoique cette tardive justice n'ait pu être personnellement appliquée qu'à d'heureux successeurs: c'était Dante que l'instinct confus de la reconnaissance universelle couronnait réellement sous le célèbre laurier de Pétrarque, alors seulement connu par ses poésies latines justement oubliées aujourd'hui. Tous les caractères essentiels précédemment attribués à l'art moderne, d'après la nature du milieu social correspondant, se vérifient clairement pendant cette première phase, sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer expressément. La tendance critique y est très prononcée, surtout dans le poème de Dante, dominé par une métaphysique très peu favorable à l'esprit vraiment catholique: cette opposition ne résulte pas seulement des attaques formelles contre les papes et le clergé, quoiqu'elles y soient très graves et fort multipliées; elle ressort bien plus profondément de la conception même d'une telle composition, où les droits suprêmes d'apothéose et de damnation sont audacieusement usurpés, de façon à constituer une sorte de sacrilége fondamental, qui eût été certainement impossible, deux siècles auparavant, sous le plein ascendant du catholicisme. Quant à l'ordre temporel, l'antagonisme du mouvement esthétique est alors, sans doute, beaucoup moins appréciable, parce qu'il n'y pouvait encore être aucunement direct: mais il se fait déjà sentir, d'une manière indirecte, d'après l'inévitable influence d'un tel essor pour fonder d'éminentes réputations personnelles, indépendantes, et bientôt émules, de la supériorité héréditaire.

Vers le milieu de cette première phase, l'évolution esthétique propre à la civilisation moderne, et qui d'abord avait principalement obéi à l'impulsion spontanée du milieu social correspondant, commence à subir une altération notable, vainement qualifiée de régénération des beaux-arts, et qui, à beaucoup d'égards, constituait bien plutôt une sorte de tendance rétrograde, en inspirant une admiration trop servile et trop exclusive pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité, relatifs à un tout autre système de sociabilité. Quoique cette influence n'ait dû surtout s'exercer que sous la seconde phase, c'est ici néanmoins qu'il convient d'en indiquer le caractère historique, puisque c'est alors qu'elle a réellement pris naissance: elle me semble même s'être déjà fait sentir, d'une manière négative il est vrai, mais d'autant plus fâcheuse, pendant la dernière moitié de la phase que nous considérons; en y neutralisant l'élan que semblait devoir imprimer partout l'admirable essor poétique du quatorzième siècle, avec lequel le siècle suivant forme, même en Italie, un contraste si déplorable et si imprévu, auquel les controverses religieuses ont, sans doute, gravement concouru, mais qui a peut-être dépendu bien davantage de cette nouvelle ardeur immodérée pour les productions grecques et latines, tendant à éteindre les plus précieuses des qualités esthétiques, l'originalité et la popularité. Une telle altération se manifeste immédiatement dans l'architecture, qui, malgré les grands progrès que n'a cessé de faire sa partie technique et usuelle, n'a pu produire, depuis le quinzième siècle, et, en partie, à cause de cette vicieuse prédilection, des monumens vraiment comparables, sous le point de vue esthétique, aux admirables cathédrales du moyen-âge. En ce sens, l'appréciation générale de l'école romantique actuelle ne pêche surtout que par une irrationnelle exagération historique, comme je l'ai ci-dessus indiqué: mais ses récriminations sont loin d'être dépourvues de fondemens réels. Toutefois, il ne faut pas oublier, à ce sujet, que, suivant notre explication antérieure, cette servile imitation de l'antiquité n'a pu que développer secondairement, et non déterminer en effet, le caractère vague et indécis inhérent à l'art moderne, par une suite nécessaire de la confusion et de l'instabilité de l'état social correspondant: les productions anciennes, qui, au fond, ne furent jamais véritablement perdues ni oubliées, surtout quant à l'architecture et à la sculpture, n'avaient point cependant altéré l'énergique spontanéité de l'évolution esthétique commencée au moyen-âge, tant que l'organisme catholique et féodal avait conservé sa pleine vigueur. Ainsi, l'avénement ultérieur de cette altération, d'ailleurs inévitable, ne peut réellement prouver que l'extinction graduelle de toute direction philosophique et de toute destination sociale, naturellement opérée dans les beaux-arts, sous l'accomplissement simultané de la décomposition spontanée propre à cette première phase de la civilisation moderne, et déjà très sentie pendant sa seconde moitié: c'est là principalement ce qui a empêché l'impulsion antérieure de résister suffisamment à l'influence perturbatrice qu'elle avait jusque alors facilement surmontée. Une appréciation plus approfondie conduit même, ce me semble, à reconnaître que l'imitation plus ou moins servile de l'art antique dut bientôt, par une réaction nécessaire, devenir, pour l'art moderne, un moyen factice de suppléer provisoirement, quoique d'une manière très imparfaite, à cette lacune fondamentale, que le progrès de la transition révolutionnaire devait rendre de plus en plus funeste à la marche des beaux-arts, jusqu'à ce que la progression positive ait, sous ce rapport, convenablement réparé les dangers inséparables de la progression négative, ce qui certainement n'a pu encore avoir lieu. Ne pouvant trouver autour de lui une sociabilité assez caractérisée et assez fixe, l'art moderne s'est naturellement imbu de la sociabilité antique, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation, guidée par l'ensemble des monumens de tous genres: c'est à ce milieu abstrait que le génie esthétique devait tenter d'appliquer plus ou moins heureusement les impressions hétérogènes qu'il recevait spontanément du milieu réel d'où il ne pouvait, malgré ses efforts assidus, parvenir à s'isoler. Quels que dussent être évidemment l'insuffisance et les dangers d'un tel expédient provisoire, il importe de reconnaître qu'il fut alors strictement indispensable, afin d'éviter, à cet égard, une anarchie totale, qui eût été, sans doute, bien autrement funeste à la marche de l'art moderne: aussi voit-on les plus puissans esprits, non-seulement Pétrarque et Boccace, mais le grand Dante lui-même, qu'on ne peut certes soupçonner aucunement de servilité routinière, alors occupés, avec une ardente sollicitude, à recommander constamment l'étude approfondie de l'antiquité, comme base fondamentale du développement esthétique, ce qui n'avait, à cette époque, d'autre tort essentiel que d'ériger en principe absolu et indéfini une simple mesure temporaire, d'après l'esprit général de la philosophie métaphysique dont l'ascendant dominait encore toutes les intelligences. La saine appréciation historique d'une telle nécessité ne peut seulement qu'augmenter beaucoup, par une admiration réfléchie, la profonde vénération que devront toujours nous inspirer les éminens chefs-d'œuvre créés, pendant la seconde phase, au milieu de tant d'entraves, et avec des moyens aussi imparfaits, si propres à susciter l'heureuse conviction expérimentale d'une certaine extension réelle dans les facultés esthétiques de l'humanité, ultérieurement destinées à une plus complète manifestation, sous l'accomplissement convenable des grandes conditions sociales réservées à notre prochain avenir, comme je l'indiquerai à la fin de cet ouvrage. Mais, pour compléter l'explication précédente, il faut ajouter ici que ce régime provisoire, ainsi naturellement imposé, au XVe siècle, à la marche générale de l'art moderne, devait alors déterminer, outre l'altération du mouvement antérieur, une inévitable suspension, qui explique la mémorable anomalie ci-dessus signalée envers ce siècle, où l'éminent essor du siècle précédent semblait, au contraire, devoir faire présager un grand développement esthétique. On conçoit aisément, en effet, qu'à un système de composition aussi factice, il fallait également préparer, pendant quelques générations, un public qui ne le fût pas moins; car, en perdant sa grossière originalité du moyen-âge, l'art perdait pareillement, de toute nécessité, la naïve popularité qui en était la récompense spontanée, et qui n'a pu encore être retrouvée à un pareil degré, dans les cas même les plus favorables. Quoique sa nature générale le destine surtout aux masses, l'art moderne était alors forcé, par une exception inévitable, de s'adresser spécialement à des auditeurs privilégiés, qu'une laborieuse éducation aurait préalablement placés aussi, bien qu'à un moindre degré, dans des conditions esthétiques analogues à celles des artistes eux-mêmes, et sans lesquelles n'aurait pu exister, entre l'état passif des uns et l'état actif des autres, cette harmonie indispensable à toute action des beaux-arts. Dans l'ordre pleinement normal, une telle harmonie s'établit partout sans effort, d'une manière bien plus intime, d'après la prépondérance commune du milieu social qui pénètre constamment à la fois l'interprète et le spectateur; mais, sous cette anomalie provisoire, elle devait, au contraire, exiger une longue et difficile préparation. C'est seulement quand cette préparation artificielle a été convenablement accomplie, chez un public spécial suffisamment nombreux, par suite de la propagation spontanée de l'éducation fondée sur l'étude des langues anciennes, que l'évolution esthétique a pu directement reprendre son cours jusque alors suspendu, et graduellement produire, pendant la seconde phase, l'admirable mouvement universel qui nous reste maintenant à caractériser, comme le seul résultat capital dont fût susceptible, par sa nature exceptionnelle, le régime temporaire que nous venons d'apprécier. Du reste, ce régime devait nécessairement s'étendre à tous les divers beaux-arts, mais suivant des degrés très inégaux: son influence la plus directe et la plus puissante dut se rapporter à l'art le plus général, auquel tous les autres subordonnent plus ou moins leurs inspirations primitives; quant aux quatre autres, la sculpture et l'architecture durent y être beaucoup plus complétement assujéties que la peinture et surtout la musique, dont l'évolution dut être ainsi plus tardive et plus originale, sous la seule impulsion initiale du moyen-âge, simplement modifiée par l'action indirecte que devait exercer, à cet égard, la marche effective de la poésie elle-même. Enfin, quoique ce régime esthétique ait d'abord été plus ou moins commun aux cinq élémens principaux de la république occidentale, son développement ultérieur y devait offrir des différences capitales, dont les plus importantes se trouveront naturellement caractérisées ci-après.

Pendant la seconde phase, il est évident que l'essor général des beaux-arts, jusque alors essentiellement spontané, est partout stimulé, comme celui de l'industrie elle-même, par les encouragemens de plus en plus systématiques des divers gouvernemens européens, depuis que le progrès général du mouvement révolutionnaire y avait suffisamment avancé la concentration temporelle, sans laquelle cette nouvelle marche ne pouvait avoir une vraie stabilité. L'art devait alors trouver, sous ce rapport, un double avantage sur la science, dont la marche éprouvait simultanément une semblable transformation: car, en même temps qu'il devait inspirer des sympathies bien plus vives et plus communes, son développement ne pouvait exciter aucune inquiétude politique chez les pouvoirs les plus ombrageux; c'est surtout, par exemple, d'après ce dernier motif, que les papes, déjà dégénérés en simples princes italiens, tandis qu'ils favorisaient très médiocrement les sciences, étaient presque toujours les plus zélés protecteurs des arts, à l'appréciation desquels l'ensemble de leur éducation et de leurs habitudes devait les disposer personnellement. Toutefois, c'est principalement comme moyen d'influence et de considération, beaucoup plus que par suite d'un sentiment réel, que les beaux-arts furent alors encouragés, même par des princes qui n'éprouvaient, à ce sujet, aucun penchant individuel, mais qui sentaient le prix de la consécration ultérieure et de la popularité immédiate ainsi obtenues: aussi plusieurs souverains, entre autres François Ier au début de cette phase et Louis XIV à la fin, se sont-ils alors distingués, malgré leur médiocrité mentale, pour avoir, outre ces motifs généraux, ressenti, à cet égard, quelques inclinations privées. Quelle qu'ait dû être l'efficacité réelle de ce système d'encouragement en quelques cas fort importans, cependant sa valeur essentielle doit être ici surtout appréciée en y voyant un irrécusable symptôme de la puissance sociale que l'art commençait à acquérir parmi les diverses populations modernes, dont les sympathies universelles constituaient la source ordinaire d'une telle politique, qui, sous un autre aspect, ne pouvait être finalement aussi utile à l'essor esthétique, dont elle tendait à altérer gravement l'originalité, qu'elle l'était certainement à l'essor industriel.

Notre distinction fondamentale entre les deux modes politiques suivant lesquels s'est alors accomplie la désorganisation systématique, à la fois spirituelle et temporelle, chez les différens peuples européens, n'est pas moins caractéristique pour l'évolution esthétique que pour l'évolution industrielle: car, les principales diversités alors si marquées dans la marche des beaux-arts sont surtout déterminées, aussi bien que leurs suites ultérieures, par nos deux systèmes généraux de dictature temporelle, l'un monarchique et catholique, l'autre aristocratique et protestant. Suivant la remarque très judicieuse de quelques philosophes italiens, il n'est pas douteux que l'abolition du culte catholique a dû alors exercer, dans une grande partie de l'Europe, une influence très défavorable au développement esthétique, surtout en ce qui concerne la musique, la peinture, et même la sculpture, dont la commune imperfection contraste si tristement, en Angleterre, avec l'admirable essor de la poésie; toutefois, une telle appréciation attache trop d'importance à l'influence spirituelle, tandis que les causes politiques ont été, ce me semble, prépondérantes. Quoi qu'il en soit, le premier mode de dictature temporelle était certainement, pour l'élément esthétique, comme je l'ai déjà expliqué pour l'élément industriel, de beaucoup le plus favorable, par sa nature, à une intime assimilation sociale, ce qui doit constituer ici notre considération principale: cela devait, en effet, résulter de l'impulsion plus homogène et plus complète émanée d'un pouvoir plus central et plus élevé, dont l'ascendant protecteur devait incorporer bien davantage l'encouragement continu de tous les beaux-arts au système général de la politique moderne, alors nettement caractérisé, sous ce rapport, par la fondation des académies poétiques ou artistiques, qui, nées spontanément en Italie, acquirent bientôt, en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance très supérieure. Dans l'autre mode, au contraire, la prépondérance de la force locale devait essentiellement livrer les beaux-arts à la pénible et insuffisante ressource des protections privées, chez des populations où d'ailleurs le protestantisme tendait, à tant d'égards, à neutraliser l'éducation esthétique commencée au moyen-âge: aussi, sans les triomphes passagers d'Élisabeth, et surtout de Cromwell, sur l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de Milton ne nous eussent probablement jamais fourni deux des témoignages les plus décisifs contre la prétendue dégénération moderne des facultés esthétiques de l'humanité. Toutefois, il faut reconnaître que, par une compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel milieu social, d'ailleurs propre à augmenter notre profonde vénération pour les énergiques vocations qui s'y sont fait jour, tendait indirectement à mieux garantir l'originalité, souvent altérée, sous le premier régime, par des encouragemens excessifs ou mal appliqués. Mais les dangers intellectuels d'un tel abus n'ont pas empêché que, même en ce cas, le mode français ne fût plus favorable, sous l'aspect social, soit à la propagation graduelle de la vie esthétique chez les populations modernes, soit à l'incorporation croissante de la classe correspondante parmi les élémens essentiels d'une réorganisation finale.

Envisagée d'un point de vue plus spécial, cette grande distinction politique me paraît propre à indiquer la principale source historique de la mémorable anomalie qui a soustrait alors le système dramatique anglais, surtout pour la tragédie, à la commune prépondérance primitive ci-dessus attribuée à l'imitation de l'art antique. Les modernes ont, en général, radicalement perfectionné la division fondamentale de la poésie dramatique, en y faisant de plus en plus correspondre les deux ordres de poèmes, l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée: tandis que, dans la tragédie grecque, malgré la célèbre intervention du chœur, il n'y avait ordinairement de politique que la nature des familles dont on y retraçait les passions et les catastrophes, toujours éminemment domestiques; ce qui était inévitable chez des populations qui ne pouvaient concevoir d'autre état social que le leur. Or, la tragédie moderne ayant pris ainsi un plus éminent caractère historique, comme tendant à nous retracer les divers modes antérieurs de la sociabilité humaine, son essor a suivi deux marches très différentes, suivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé sa direction spéciale vers la société ancienne ou vers celle du moyen-âge. La dictature monarchique devait naturellement répugner, en France, aux souvenirs du moyen-âge, où la royauté était ordinairement si faible et l'aristocratie si puissante; les impressions populaires étant d'ailleurs spontanément conformes à une telle disposition, il est clair que l'ensemble des influences sociales y concourait à fortifier la tendance naturelle du système esthétique précédemment expliqué à la reproduction exclusive des grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi que Corneille, choisissant, avec une parfaite sagacité, ce que le monde ancien pouvait offrir à la fois de mieux connu et de plus fortement caractérisé, fut conduit à consacrer son admirable génie à l'immortelle idéalisation des principales phases de la société romaine[12], depuis son origine jusqu'à son déclin. En Angleterre, au contraire, où, par le triomphe de l'aristocratie, le régime féodal avait été réellement beaucoup moins altéré, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, les sympathies communes de la classe prépondérante et d'une nation longtemps heureuse de son patronage, devaient tendre à conserver spécialement les derniers souvenirs du moyen-âge, seuls susceptibles d'une véritable popularité, si puissamment stimulée par le grand Shakespeare, dont les énergiques tableaux ne seront jamais neutralisés par les vices essentiels d'un système de composition fondé sur une insuffisante appréciation des conditions respectivement propres à la poésie épique et à la poésie dramatique: il est d'ailleurs évident que ce résultat a dû être beaucoup fortifié par l'isolement caractéristique qui, dès l'origine de cette phase protestante, distingue de plus en plus l'ensemble de la politique anglaise, et qui devait pousser davantage au choix presque exclusif de sujets nationaux. À la vérité, on voit, en même temps, se développer aussi, en Espagne, sous l'ascendant royal et catholique, un art dramatique essentiellement analogue au précédent, et même encore plus éloigné de toute imitation antique; mais cette seconde anomalie, loin d'être opposée à notre explication, la confirme radicalement: car, dans ce cas, d'autres influences ont déterminé une pareille prédilection nationale pour les traditions du moyen-âge, en vertu même de l'intime incorporation du catholicisme à la politique correspondante. Si l'esprit catholique avait pu conserver alors autant d'empire chez les autres peuples préservés du protestantisme, son entraînement naturel vers les temps de sa plus grande splendeur eût certainement empêché partout la tendance poétique vers l'antiquité, toujours plus ou moins liée d'ailleurs à l'instinct universel d'émancipation religieuse. On conçoit aisément que cette impulsion catholique devait être alors plus décisive, à cet égard, pour l'Espagne, que l'impulsion féodale correspondante ne pouvait l'être pour l'Angleterre, où elle était directement combattue par l'esprit du protestantisme, quoique la nature anti-esthétique de celui-ci ne fût pas d'ailleurs favorable au système d'art adopté en Italie et en France. Je me borne ici à l'indication très sommaire d'un tel ordre d'explications, que j'ai jugé propre à faire mieux ressortir la nouvelle lumière générale que la saine théorie de l'évolution sociale peut répandre sur l'étude spéciale du développement historique de l'art moderne, de manière à dissiper spontanément une foule d'appréciations illusoires ou irrationnelles.

[Note 12:] Quand Racine, après s'être longtemps borné à peindre trop abstraitement, sous des noms presque arbitraires, nos principales passions élémentaires, comprit enfin dignement cette destination plus élevée et plus complète que Corneille venait d'assigner irrévocablement à la tragédie moderne, et qu'il voulut consacrer aussi la pleine maturité de son génie à la vraie tragédie historique, son heureux instinct lui fit sentir que cette immense élaboration de Corneille avait désormais essentiellement épuisé l'idéalisation dramatique du monde romain. C'est pourquoi, conduit à remonter vers une sociabilité encore plus antique, il tenta, dans son dernier et principal chef-d'œuvre, une admirable appréciation poétique des principaux attributs propres au régime théocratique, considéré du moins dans son type le plus connu quoique le moins caractéristique.

Pour que cette indication soit suffisamment complète, il faut toutefois ajouter que cette mémorable diversité poétique, d'ailleurs évidemment provisoire, comme l'ensemble des causes qui l'ont produite, a dû seulement affecter les compositions relatives à la vie publique; tandis que celles destinées à retracer la vie privée ne pouvaient, par leur nature, se rapporter qu'à la seule civilisation moderne, et se trouvaient, en conséquence, partout essentiellement soustraites au système esthétique artificiel fondé sur l'imitation de l'antiquité, si ce n'est quant au mode secondaire d'exécution. Aussi ce dernier ordre de poèmes, soit épiques, soit dramatiques, sans exiger certes ni plus de force, ni plus d'invention, devait-il spontanément offrir une originalité plus complète et obtenir une popularité plus réelle et plus étendue; car il était, de toute nécessité, le mieux adapté jusqu'ici à la nature des sociétés modernes, dont la vie publique ne pouvait fournir à l'art une base assez nette et assez fixe, comme je l'ai précédemment expliqué. C'est ainsi qu'on conçoit aisément pourquoi Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui, presque également goûtés chez les divers peuples européens, pendant que l'admiration de Corneille et celle de Shakespeare y devaient sembler profondément inconciliables. Jusqu'à ce que la réorganisation finale ait suffisamment développé le caractère propre de notre sociabilité, enfin dégagée de tout mélange contradictoire, la vie publique ne saurait y donner lieu, dans l'ordre le plus élevé des compositions poétiques, à une expression convenablement prononcée, ni dramatique, ni même épique. Aucun éminent génie esthétique ne l'a réellement tenté pour le premier genre; et les puissans efforts relatifs au second, tout en faisant hautement ressortir l'admirable supériorité de leurs immortels auteurs, n'ont que mieux constaté l'impossibilité d'un tel succès, dans la situation transitoire des sociétés modernes. On doit en écarter le merveilleux poème d'Arioste, comme bien plus relatif, en effet, à la vie privée qu'à la vie publique. Quant à l'œuvre de Tasse, il suffirait de remarquer son étrange coïncidence avec le succès universel d'une composition principalement destinée à effacer, par le ridicule le plus irrésistible, le dernier souvenir populaire de cette même chevalerie dont la gloire y était immortalisée. Rien n'est assurément plus propre qu'un tel rapprochement historique à faire nettement sentir que la nouvelle situation sociale ne permettait plus le plein succès de semblables sujets, les plus beaux néanmoins que le berceau général de la civilisation moderne pût, évidemment, offrir au génie poétique: tandis que, chez les anciens, les chants d'Homère retrouvaient encore, après dix siècles, dans presque toute leur intensité, les dispositions populaires relatives aux premières luttes de la Grèce contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible envers l'œuvre du grand Milton, s'efforçant d'idéaliser les principes de la foi chrétienne, au temps même où elle s'éteignait irrévocablement autour de lui chez les esprits les plus avancés. Sans pouvoir réaliser suffisamment un résultat esthétique radicalement incompatible avec la transition révolutionnaire des sociétés modernes, ces immortels essais n'ont prouvé, de la manière la plus décisive, que la pleine conservation, et même l'extension intrinsèque, des facultés poétiques de l'humanité.

L'ensemble de l'admirable essor que nous venons d'apprécier confirme hautement l'accroissement notable, pendant tout le cours de cette seconde phase, du caractère éminemment critique, déjà sensible sous la phase précédente, et même dès l'origine, au moyen-âge, d'une telle évolution, surtout envers l'organisme catholique, principale base de l'ordre antérieur. D'abord, dans un état aussi avancé de la progression négative, le mouvement esthétique devait partout concourir involontairement à l'ébranlement universel, par cela seul qu'il tendait à développer, chez toutes les classes quelconques de la société européenne, un premier degré habituel d'activité mentale, dont les suites n'y pouvaient dès lors être que radicalement contraires à la conservation du régime ancien: ce qui faisait, à cette époque, participer spontanément à l'élaboration critique même les poètes et les artistes les plus dévoués aux antiques doctrines, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent. Mais, en outre, presque tous les organes éminens de ce grand mouvement esthétique ont alors manifesté, sous des formes équivalentes quoique très variées, en Italie, en Espagne, en France, et en Angleterre, une active coopération volontaire aux principales attaques systématiques contre la constitution catholique et féodale. La poésie dramatique, en général, y était, pour ainsi dire, forcée par suite de l'anathème sacerdotal dont le théâtre avait été frappé, quand l'église eut été contrainte de renoncer à l'espoir, si unanime au quinzième siècle, d'en conserver la direction prépondérante. Toutefois, cette opposition devait être plus profondément marquée, surtout en France, dans la comédie, d'après son aptitude spéciale à refléter l'instinct moderne. Rien n'est plus sensible, en effet, chez notre incomparable Molière, exerçant à la fois son irrésistible critique, avec le plus heureux sentiment de l'ensemble de la situation sociale, contre l'esprit catholique et l'esprit féodal, sans épargner davantage l'esprit métaphysique, et en ne négligeant pas d'ailleurs de rectifier, par une salutaire censure, chez les diverses classes ascendantes, les aberrations inséparables d'une progression purement empirique, contrairement à leur vraie destination sociale. Cette éminente magistrature morale fut activement protégée contre les rancunes sacerdotales et nobiliaires par l'instinct confus qui, dans la jeunesse de Louis XIV, lui fit spontanément soupçonner la tendance momentanée d'une telle critique à seconder l'établissement simultané de la dictature royale. Quelle que soit la source réelle d'une semblable protection, elle n'en méritera pas moins toujours, par l'importance de ses effets, la reconnaissance de la postérité: il est d'ailleurs sensible que rien d'équivalent n'aurait pu s'accomplir sous la dictature aristocratique.

Tel est donc le vrai caractère général de cette seconde phase, principale époque, à tous égards, de l'universelle évolution esthétique des sociétés modernes, jusqu'à l'avénement ultérieur de leur réorganisation finale. Il ne nous reste plus enfin qu'à apprécier maintenant la singulière transformation de ce mouvement pendant la troisième phase essentielle de la transition révolutionnaire, parvenue à l'état purement déiste, qui devait constituer le dernier terme naturel de la philosophie négative. Nous devrons principalement y saisir comment cette modification nécessaire a finalement déterminé, surtout en France, siége fondamental de l'ébranlement, une incorporation encore plus intime de l'élément esthétique à la sociabilité moderne.

Sous cet aspect capital, cette nouvelle phase se distingue partout de la précédente par le caractère plus élevé et plus décisif qu'y prend de plus en plus l'encouragement systématique des beaux-arts, comme celui de l'industrie, tandis que la progression négative devenait aussi plus complète et plus irrévocable. Jusque alors, en effet, la protection de l'art n'était point, pour les gouvernemens modernes, un véritable devoir, mais un simple calcul facultatif, dans le seul intérêt de leur gloire ou de leur popularité, ainsi que je l'ai expliqué ci-dessus. Pendant la troisième phase, au contraire, l'admirable développement esthétique qui venait de s'accomplir avait tellement augmenté l'importance sociale de l'art, son essor continu était devenu tellement nécessaire aux populations modernes, que les pouvoirs dirigeants durent universellement reconnaître désormais l'obligation permanente de le seconder par d'actifs encouragemens réguliers, dont le cours journalier ne procédât plus d'aucune générosité personnelle, mais d'une juste sollicitude publique. En même temps, la propagation croissante de la vie esthétique chez les diverses classes de la société européenne, tendait directement à consolider l'indépendance sociale des poètes et des artistes, en leur assurant, bien plus qu'aux savans, une existence affranchie de toute protection quelconque; l'heureuse nature de leurs productions devant les rendre habituellement susceptibles d'une appréciation à la fois plus complète, plus immédiate, et plus vulgaire. L'institution des journaux, qui commençait alors à prendre une importance réelle, quoique encore purement littéraire, vint déjà seconder cet ensemble de dispositions naissantes, en fournissant à de jeunes talens une honorable situation, bientôt destinée à une si large extension, et dans laquelle l'illustre Bayle avait d'abord trouvé, vers la fin de la phase précédente, un heureux refuge contre les divers genres de persécution théologique: il est d'ailleurs évident que, par son influence indirecte, comme puissant moyen de vulgarisation universelle, cette innovation capitale devait tendre à la consolidation sociale de tous les beaux-arts, malgré qu'elle semblât exclusivement destinée au seul art poétique.

Tandis que l'élément esthétique obtenait ainsi naturellement, dans son incorporation finale à notre sociabilité, plus d'indépendance et plus d'ascendant, son essor spécial subissait nécessairement une mémorable altération, jusqu'ici trop confusément appréciée, d'après l'inévitable épuisement du régime artificiel et précaire sous la prépondérance duquel avait dû s'accomplir l'admirable évolution propre à la phase précédente. La subordination systématique des plus grandes compositions modernes à l'imitation de l'antiquité, constitue, évidemment, un principe trop factice, trop contraire à l'originalité et à la popularité dont les beaux-arts ont surtout besoin, pour comporter une longue durée effective, comme je l'ai ci-dessus expliqué, malgré le prolongement des causes politiques d'où était surtout dérivé son empire provisoire, et qui d'ailleurs ne pouvaient plus avoir, à cet égard, autant d'influence, à mesure que le progrès même de la transition révolutionnaire tendait davantage à écarter les obstacles qui empêchaient d'apprécier le vrai caractère fondamental du nouvel état social. Quoique ce caractère fût, sans doute, encore très vaguement entrevu, et presque toujours mal apprécié, cependant l'instinct spontané de la situation devait graduellement développer d'universelles répugnances contre l'imitation esthétique de l'antiquité, d'où le génie moderne venait assurément de tirer tout ce qu'elle pouvait fournir de véritablement capital, par d'immortels chefs-d'œuvre, dont l'influence croissante, en propageant le goût des beaux-arts, devait naturellement mieux manifester la nécessité d'une marche nouvelle, susceptible de produire habituellement des impressions plus complètes et plus unanimes. Aussi, dès le début de cette troisième phase, voit-on s'élever, surtout en France, où ce régime provisoire avait le plus prévalu, une disposition très prononcée à son irrévocable extinction, toujours poursuivie ensuite sous diverses formes, mais jusqu'ici sans aucun autre succès possible qu'une sorte d'anarchie esthétique, destinée à persister jusqu'à ce qu'un sentiment assez net de la réorganisation finale puisse enfin commencer à fournir à l'art moderne la direction et la destination qui doivent constituer son état normal. Cette tendance initiale à l'émancipation poétique, déjà marquée par quelques essais directs de composition indépendante, est alors principalement caractérisée par cette grande discussion sur la comparaison entre les anciens et les modernes, qui est devenue, à tant d'égards, un véritable événement dans l'histoire générale de l'esprit humain, comme je l'indiquerai de nouveau au sujet de l'évolution philosophique. Une telle controverse, heureusement étendue, par les défenseurs des modernes, à tous les aspects du mouvement mental, devait achever, en effet, de discréditer radicalement l'ancien régime esthétique, chez le public impartial, étranger aux controverses littéraires, et jugeant seulement d'après l'instinct naturel de l'harmonie nécessaire entre les conceptions poétiques et les sympathies sociales qu'elles doivent émouvoir. Pendant tout le reste de cette phase, l'absence d'aucune autre régularisation suffisante a pu seule, surtout en poésie, conserver à ce système d'art une vaine existence passive, malgré son évidente caducité, tant constatée par son impuissance à inspirer de nouveaux chefs-d'œuvre. Mais le système inverse, précédemment apprécié comme anomalie propre à l'Angleterre et à l'Espagne, subit alors pareillement, d'une manière non moins décisive, une décadence simultanée, caractérisée par une équivalente stérilité, d'après l'inévitable éloignement graduel des populations modernes, même dans ces deux pays, pour les souvenirs sociaux du moyen-âge, jusqu'à ce que la régénération philosophique ait partout ramené les esprits, sous ce rapport, à une juste appréciation historique, sans susciter aucune dangereuse inclination rétrograde. Ce double déclin nécessaire dans l'ordre le plus élevé des productions esthétiques explique aisément pourquoi cette époque n'offre, en effet, de véritable progrès poétique qu'à l'égard des compositions relatives à la vie privée, et, à ce titre, essentiellement soustraites au régime fondé sur l'imitation de l'antiquité, comme je l'ai ci-dessus indiqué: encore ce progrès ne s'étend-il point aux compositions dramatiques, où Molière est certainement resté jusqu'ici sans émule, malgré d'heureuses tentatives secondaires. Quant aux productions destinées à la représentation épique des mœurs privées, et qui constituent encore le genre à la fois le plus original et le plus étendu des créations littéraires propres à la société moderne, on voit alors surgir, parmi beaucoup d'estimables témoignages de l'universelle spontanéité d'un tel essor, les admirables chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding, qui suffiraient seuls à prouver que la médiocrité des autres travaux contemporains n'indique aucune dégénération réelle dans les facultés poétiques de l'humanité. Relativement aux arts plus spéciaux, cette phase est nettement caractérisée par l'évolution décisive de la musique dramatique, surtout en Italie et en Allemagne, qui doit tant influer, par sa nature, sur la profonde incorporation populaire de la vie esthétique au système général de l'existence moderne.

Il serait assurément superflu d'insister ici sur l'inévitable accroissement, pendant toute cette troisième période, du caractère critique déjà signalé dans le mouvement esthétique de l'époque précédente, et qui devait toujours se développer davantage à mesure que la désorganisation de l'ancien régime politique devenait plus systématique et plus irrévocable. Mais il faut, à ce sujet, convenablement apprécier l'importante transformation que cette coopération plus active et plus complète à l'ébranlement philosophique du siècle dernier a naturellement déterminée dans l'ensemble de l'évolution élémentaire que nous achevons d'examiner. D'abord, cette relation a exercé sur l'art une haute influence provisoire, en lui procurant spontanément, à un certain degré, une direction générale et une destination sociale, qui ne pouvaient alors autrement exister. Malgré les graves dangers esthétiques d'une philosophie purement négative, dont les inspirations passagères tendaient à neutraliser la vérité fondamentale des conceptions poétiques, la caducité nécessaire du régime antérieur devait procurer à cette impulsion très imparfaite une valeur véritable quoique temporaire, qui subsistera plus ou moins jusqu'à l'avénement ultérieur d'une systématisation positive, correspondante à la réorganisation finale. Cette intime alliance fut alors naturellement personnifiée chez l'illustre poète placé à la tête de l'ébranlement philosophique, à la propagation duquel il consacra, avec tant de succès, l'admirable variété de son talent, sans jamais hésiter, suivant son but principal, à sacrifier les convenances esthétiques aux intérêts, même momentanés, de l'élaboration négative. Quoique profondément funeste au développement propre de l'art, ce dernier régime provisoire a été néanmoins nécessaire pour achever, sous le rapport social, l'évolution préparatoire du nouvel élément, ainsi directement incorporé désormais au grand mouvement politique des sociétés modernes, où il ne pouvait d'abord s'agréger autrement. C'est par là que les poètes et les artistes, à peine affranchis des protections personnelles au début de cette phase, sont alors rapidement parvenus à être en quelque sorte érigés spontanément, à beaucoup d'égards, en chefs spirituels des populations modernes contre le système de résistance rétrograde qu'elles tendaient à détruire irrévocablement: car, les facilités propres à une élaboration purement négative, déjà dogmatiquement préparée, comme je l'ai expliqué, par les métaphysiciens antérieurs, permettaient, en effet, à des intelligences bien plus esthétiques que philosophiques, de s'emparer, contre leur nature, de la direction journalière d'un tel mouvement, où elles trouvaient une source d'activité que l'art proprement dit ne pouvait momentanément leur offrir, et en même temps une heureuse extension des habitudes critiques déjà contractées sous la phase précédente. Mais les suites ultérieures de cette étrange confusion ne devaient pas être moins funestes à la société moderne qu'à l'art lui-même, aussitôt que la transition révolutionnaire serait assez avancée pour permettre, et même pour exiger, l'ascendant immédiat du mouvement de réorganisation positive. Car, la classe équivoque des littérateurs, issue d'une telle transformation, et malheureusement dès-lors investie jusqu'ici de la suprême direction spirituelle de l'ébranlement social, tend à éloigner spontanément la régénération finale, par son inclination naturelle à prolonger abusivement le règne de l'esprit critique, seul susceptible de maintenir sa prépondérance sociale, comme je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Quoi qu'il en soit, le véritable terme nécessaire de la préparation sociale propre à l'élément esthétique n'en est ainsi que plus hautement caractérisé, puisque son irrévocable incorporation à la sociabilité moderne s'est trouvée poussée, par cette exagération temporaire, au-delà même de la destination normale la plus conforme à sa nature fondamentale.

L'ensemble de l'appréciation historique que nous venons d'accomplir montre donc que l'évolution esthétique, depuis son origine au moyen-âge, jusqu'à la fin de la dernière phase essentielle de la double transition moderne, est graduellement parvenue au point de ne pouvoir plus recevoir de nouveaux développemens autrement que par l'élaboration directe de la réorganisation universelle, comme nous l'avions déjà reconnu pour l'évolution industrielle, base principale de notre état social. Nous devons maintenant procéder à une équivalente démonstration envers l'évolution scientifique proprement dite, et ensuite quant à l'évolution purement philosophique, en tant qu'elles peuvent être distinguées provisoirement l'une de l'autre, suivant nos explications préliminaires: ce qui doit enfin conduire à faire spontanément sortir, de leur commune terminaison, le vrai principe immédiat de la systématisation spirituelle, et, par suite, temporelle, qui ne saurait trouver ailleurs aucune base suffisante.

Parmi les diverses aptitudes fondamentales de notre intelligence, les facultés scientifiques et philosophiques sont assurément, chez presque tous les hommes, les moins énergiques de toutes, comme je l'ai directement expliqué au quarante-cinquième chapitre et au cinquantième, en caractérisant l'imperfection de notre constitution cérébrale: aussi leur influence immédiate sur la vie réelle, soit privée, soit publique, est-elle ordinairement beaucoup moindre que celle des facultés esthétiques, à leur tour surpassées, à cet égard, par les facultés industrielles ou pratiques, dont l'activité continue, à la fois plus facile et plus urgente, doit être communément prépondérante. Mais, malgré cette moindre énergie naturelle, l'esprit scientifique ou philosophique finit, de toute nécessité, par obtenir indirectement le principal empire dans l'ensemble de l'évolution humaine, soit individuelle, soit surtout sociale, d'après son éminente destination relativement aux conceptions générales sur lesquelles repose tout le système de nos idées quelconques à l'égard du monde extérieur et de l'homme lui-même: l'extrême lenteur des grands changemens qui s'y rapportent, confirme simultanément leur importance et leur difficulté supérieures, quoiqu'elle ait souvent dissimulé la réalité d'un ascendant élémentaire que sa propre permanence devait rendre moins appréciable. Nous avons pleinement reconnu que toute la civilisation ancienne dépendait inévitablement du premier essor spéculatif de l'humanité, caractérisé par une spontanéité parfaite, et aboutissant à une philosophie purement théologique, qui n'a pu ensuite que se modifier de plus en plus, en tendant vers son irrévocable extinction, sans toutefois pouvoir encore être suffisamment remplacée. Il s'agit maintenant d'expliquer comment, à partir du moyen-âge, véritable source, à tous égards, des grandes transformations ultérieures, l'esprit humain, après avoir essentiellement épuisé les plus hautes applications sociales que comportât cette philosophie primitive, a dès-lors commencé à tendre directement, quoique avec un instinct très confus de sa marche nécessaire, vers la suprématie finale d'une philosophie radicalement différente, et même opposée, destinée à constituer la base rationnelle d'une réorganisation vraiment durable, seule conforme à la nature propre de la civilisation moderne. Or, cette grande évolution philosophique a nécessairement continué à dépendre de plus en plus de l'évolution scientifique proprement dite, dont nous avons apprécié, au cinquante-troisième chapitre, le mémorable développement initial, et qui déjà avait secrètement déterminé la dégénération croissante de l'esprit purement théologique en esprit métaphysique, uniquement apte à préparer l'ascendant universel de l'esprit franchement positif. L'intime connexité de ces deux évolutions simultanées n'empêche pas que notre appréciation historique ne doive provisoirement les traiter comme distinctes, suivant nos explications préliminaires, jusqu'aux temps prochains où le génie philosophique et le génie scientifique auront suffisamment accompli leur essor préparatoire, en acquérant enfin, l'un la pleine positivité, l'autre l'entière généralité, qui leur manquent encore, et dont ce Traité est directement destiné à organiser l'indispensable combinaison normale, seule base possible de la régénération sociale. Dans cette séparation transitoire de deux progressions que leur nature commune appelle certainement à se confondre bientôt d'une manière irrévocable, il convient évidemment d'examiner d'abord le mouvement scientifique, sans lequel le mouvement philosophique resterait essentiellement inintelligible, malgré la réaction effective, jusqu'ici très secondaire, du second sur le premier: d'où résulte, à leur égard, la confirmation spéciale de l'ordre général établi, au préambule de ce chapitre, entre les quatre aspects partiels propres à la grande série positive que nous achevons d'étudier. Malgré l'importance prépondérante de cette double appréciation finale, il est clair que nous sommes d'avance heureusement dispensés de nous y arrêter autant qu'envers les deux autres évolutions déjà considérées, puisque les trois premiers volumes de ce Traité ont été directement consacrés, non-seulement à caractériser pleinement, sous tous les rapports fondamentaux, le véritable esprit scientifique et l'esprit philosophique correspondant, mais aussi à expliquer suffisamment, par une anticipation naturelle, la vraie filiation historique des principales conceptions scientifiques, ainsi que leur influence graduelle, à la fois positive et négative, sur l'éducation philosophique de l'humanité: ce qui ne nous laisse plus à accomplir ici d'autre opération essentielle que la seule coordination générale de ces diverses vues historiques, alors nécessairement isolées, en écartant d'ailleurs, comme pour les deux premières progressions, tout ce qui pourrait dégénérer en histoire concrète ou spéciale de la science ou de la philosophie, également incompatible avec la nature et la destination de notre élaboration dynamique, aussi bien qu'avec ses limites indispensables.

De même que pour les deux cas précédens, il faut d'abord apprécier l'origine de la moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre au moyen-âge, aussitôt que l'entier développement de l'organisme catholique et féodal put y permettre le libre essor continu d'une activité philosophique qui n'avait jamais été réellement suspendue, mais dont le cours général avait dû être longtemps ralenti par les justes préoccupations politiques qui, pendant les deux phases antérieures, dirigeaient surtout les plus éminens esprits vers l'élaboration, bien plus urgente, du nouvel état social. Quoique cette progression fût nécessairement liée au développement initial de la philosophie naturelle dans l'ancienne Grèce, ce n'est pourtant pas sans raison qu'elle est habituellement traitée comme directe, non-seulement à cause de cette mémorable recrudescence après un ralentissement très prolongé, mais principalement en vertu des caractères beaucoup plus décisifs qu'elle dut alors manifester de plus en plus: pourvu toutefois que ces différences fondamentales ne fassent jamais négliger l'inévitable enchaînement qui rattachera toujours les découvertes des Kepler et des Newton à celles des Hipparque et des Archimède.

J'ai suffisamment expliqué, au cinquante-troisième chapitre, comment le premier essor scientifique avait spontanément déterminé, il y a plus de vingt siècles, cette division capitale, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'ascendant provisoire devait diriger jusqu'à nos jours la marche générale de l'esprit humain; en permettant à la plus simple des deux branches une vie assez indépendante de l'existence propre à la plus compliquée, pour que l'une pût librement parcourir les divers degrés de l'état métaphysique, tandis que les nécessités sociales, encore plus que sa difficulté supérieure, retiendraient davantage l'autre à l'état purement théologique, désormais parvenu toutefois à sa dernière phase essentielle. D'après cette séparation primitive, nous avons ensuite reconnu comment la philosophie naturelle avait dû rester, non-seulement étrangère, mais extérieure à l'organisation finale du monothéisme catholique, qui, forcé plus tard de se l'incorporer, tendit dès-lors à se dénaturer irrévocablement, par ce célèbre compromis qui constitue la scolastique proprement dite, où la théologie se rend profondément dépendante de la métaphysique, comme je l'indiquerai spécialement au sujet de l'évolution philosophique. Cette extrême modification de l'esprit religieux dut être heureusement décisive pour l'évolution scientifique, désormais protégée directement par l'ensemble des doctrines dominantes, du moins jusqu'à l'époque, alors encore éloignée, où son caractère anti-théologique serait suffisamment développé. Mais, abstraction faite de l'influence scolastique, et avant même qu'elle pût devenir pleinement distincte, il n'est pas douteux que le catholicisme devait exercer spontanément une action immédiate et continue pour seconder, par une utile stimulation, l'essor universel de la philosophie naturelle, en commençant aussi à l'incorporer profondément au système de la sociabilité moderne, d'après une tendance encore plus directe et plus complète que celle ci-dessus expliquée pour l'essor esthétique, laquelle résultait surtout de l'organisation, et non de la doctrine, tandis que l'autre était également inhérente à toutes deux.

Nous avons, en effet, reconnu, dans le volume précédent, combien le passage du polythéisme au monothéisme, devait être, en général, spontanément favorable, soit au développement propre de l'esprit scientifique, soit à son influence habituelle sur le système commun des opinions humaines. Tel était le caractère éminemment transitoire de la philosophie monothéique, phase vraiment extrême de la philosophie théologique, que, loin d'interdire directement, comme le polythéisme, l'étude spéciale de la nature, elle devait d'abord y attirer, à un certain degré, les contemplations universelles, pour l'appréciation détaillée de l'optimisme providentiel. Le polythéisme avait rattaché tous les phénomènes principaux à des explications si particulières et si précises, que chaque tentative d'analyse physique tendait nécessairement à susciter un conflit immédiat envers la formule religieuse correspondante: après même que, sous un tel régime mental et social, cette incompatibilité radicale se fut développée au point de pousser spontanément les penseurs à un monothéisme plus ou moins explicite, l'esprit d'investigation n'y resta pas moins profondément entravé par les justes craintes que devait inspirer l'opposition vulgaire, rendue plus redoutable par l'intime confusion entre la religion et la politique; en sorte que l'essor scientifique avait toujours été essentiellement extérieur à la société ancienne, malgré les encouragemens exceptionnels qu'il y avait heureusement reçus. Au contraire, le monothéisme, réduisant les diverses explications religieuses à une vague et uniforme intervention divine, admettait, et même invitait, les scrutateurs de la nature à explorer assidûment les détails des phénomènes, et même à dévoiler leurs lois secondaires, d'abord envisagées comme autant de manifestations de la suprême sagesse, dont la considération fondamentale établissait d'ailleurs immédiatement une première liaison générale, alors très précieuse quoique fort imparfaite, entre les différentes parties quelconques de la science naissante: c'est ainsi que, par une utile réaction nécessaire, le monothéisme, primitivement résulté de l'élan initial de l'esprit scientifique, devenait maintenant indispensable à son second âge, soit pour ses progrès spéciaux, soit surtout pour sa propagation universelle, dès lors possible à un certain degré. Ces importantes propriétés temporaires sont tellement inhérentes au monothéisme, qu'on les trouve aussi, moins prononcées toutefois, dans le monothéisme arabe, dont le premier ascendant fut si favorable à la culture des sciences: mais le monothéisme catholique, par l'éminente supériorité de son organisation caractéristique, devait exercer, à cet égard, chez une population mieux préparée, une influence à la fois bien plus profonde et beaucoup plus durable[13]. Son esprit est, sous ce rapport, directement indiqué par sa mémorable tendance continue, si mal appréciée jusqu'à présent, à restreindre autant que possible toute spéciale intervention surnaturelle, pour faire prévaloir de plus en plus les explications rationnelles, ainsi que je l'ai établi au cinquante-quatrième chapitre, quant aux miracles, aux prophéties, aux visions, etc., restes inévitables du régime polythéique, trop conservés, au contraire, par l'islamisme. Il serait d'ailleurs superflu de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'évidente influence que devait d'abord exercer l'organisation catholique, même avant sa pleine consolidation politique, sur le développement effectif et l'universelle propagation de l'activité scientifique: soit en excitant partout un premier degré de vie spéculative, et déterminant aussi quelques habitudes populaires de discussion rationnelle, de manière à stimuler les moindres germes individuels d'aptitude contemplative, et à disposer, en même temps, les plus vulgaires intelligences à goûter une certaine instruction abstraite; soit en fondant directement sa propre hiérarchie sur le principe de la capacité spirituelle, dont l'ascendant général permettait alors à tout éminent penseur d'ambitionner sans extravagance jusqu'à la plus haute dignité européenne, comme tant d'éclatans exemples l'ont constaté au moyen-âge; soit, enfin, par les immenses facilités qu'elle offrait naturellement à l'existence mentale, et qui devaient conserver beaucoup de valeur, surtout en Italie, même après que la décadence spontanée du catholicisme aurait essentiellement éteint ses autres propriétés scientifiques. Aussi, dès la seconde phase du moyen-âge, quand le nouvel état social commence à acquérir quelque consistance, les mémorables efforts de Charlemagne, et ensuite d'Alfred, pour activer et pour répandre la culture des sciences, viennent-ils manifester, de la manière la plus décisive, la tendance nécessaire de l'esprit catholique, déjà indiquée, sous la phase précédente, par la constante sollicitude des papes pour la conservation des connaissances antérieures, accompagnée de quelques améliorations secondaires. Cette seconde phase n'était pas même terminée lorsque, par exemple, le savant Gerbert, devenu pape, fit servir son pouvoir à l'établissement général du nouveau mode de notation arithmétique, dont l'élaboration graduelle, pendant les trois siècles précédens, était enfin achevée, quoique cette innovation capitale n'ait dû, par sa nature, devenir vraiment usuelle que longtemps après, quand l'essor universel de la vie industrielle aurait fait assez énergiquement sentir la nécessité de simplifier et d'abréger les calculs les plus communs. Le système normal de l'éducation que recevaient alors, non-seulement tous les ecclésiastiques, mais aussi une foule de laïques, témoigne clairement cette tendance permanente du catholicisme, à l'état ascendant, vers la culture scientifique: car, si le trivium, auquel s'arrêtait la masse des élèves, était, comme aujourd'hui, purement littéraire et métaphysique, il est clair que tous les esprits distingués allaient habituellement jusqu'au quadrivium, directement consacré aux études mathématiques et astronomiques. Toutefois, il faut reconnaître que, en vertu des hautes préoccupations politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que j'ai suffisamment expliquées comme nécessairement propres à la seconde période du moyen-âge, les principaux progrès scientifiques n'y durent point être dirigés par le monothéisme catholique, qu'absorbaient justement des soins bien plus importans, mais par le monothéisme arabe, si heureusement destiné, pendant ces trois siècles, à cet indispensable relai, et dont l'ascendant présida aux utiles améliorations qui s'introduisirent dans les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques, surtout d'après l'essor distinct de l'algèbre, et la féconde extension de la trigonométrie, double progrès qu'exigeaient hautement les besoins croissans de la géométrie céleste. On conçoit aisément aussi que, sous la première phase, la profonde perturbation habituellement résultée des grandes invasions occidentales avait dû faire provisoirement dépendre du monothéisme byzantin la principale culture scientifique. C'était donc seulement à la troisième phase que devait appartenir la manifestation pleinement décisive des éminentes propriétés du catholicisme pour l'essor initial de la moderne évolution scientifique, après ces deux utiles fonctions temporaires successivement remplies par les deux autres monothéismes, auxquels leur vicieuse organisation ne pouvait permettre de rester vraiment progressifs aussi longtemps, à beaucoup près, que l'a été le monothéisme catholique, quoique cette même imperfection leur eût d'abord procuré une marche plus rapide, en les dispensant tous deux de la longue et pénible élaboration intérieure qui avait été indispensable au catholicisme afin d'établir, entre les deux pouvoirs élémentaires, cette division fondamentale, où nous avons reconnu, à tous égards, la première base nécessaire des plus grands progrès ultérieurs.

[Note 13:] Il n'est pas inutile de remarquer ici que chacun des deux monothéismes a, dès son origine, heureusement institué une liaison spéciale et continue de son culte essentiel à la seule science naturelle qui fût alors possible, l'un par la relation de sa principale fête aux mouvemens du soleil et de la lune, l'autre par l'orientation fixe imposée aux attitudes d'adoration: ce qui, des deux parts, exigeait nécessairement une certaine culture permanente des études astronomiques. Cette stimulation directe, évidemment bien plus profonde et plus complète dans le premier cas que dans le second, est très propre à faire nettement ressortir l'irrationnelle injustice du dédain superficiel qui a conduit tant d'historiens modernes à regarder l'astronomie comme totalement négligée à certaines époques du moyen-âge, tandis que les besoins même du culte chrétien ne pouvaient cesser d'inspirer une active sollicitude pour la conservation et le progrès des deux principales parties de la géométrie céleste.

Tant que ces sollicitudes politiques avaient dû justement prévaloir, c'est-à-dire, jusqu'à l'entière ascension de l'organisme catholique et féodal pendant le onzième siècle, l'essor scientifique, alors nécessairement rattaché à la doctrine d'Aristote, n'avait pu être encouragé que par les heureuses dispositions spontanées que nous venons d'apprécier, mais qui ne pouvaient encore neutraliser suffisamment l'ancienne antipathie fondamentale entre la philosophie naturelle, devenue métaphysique, et la philosophie morale, restée théologique. Mais, quand la pleine réalisation de cette grande création politique eut enfin essentiellement épuisé l'aptitude constituante de celle-ci, l'autre, dont l'impuissance organique cessait ainsi de maintenir la subalternité primitive, dut alors, à son tour, tendre directement vers la prépondérance spirituelle, comme seule apte à diriger activement le mouvement mental, qui dès-lors succédait au mouvement social. Cette lutte inévitable dut se terminer bientôt par l'avénement universel de la scolastique, qui constituait l'ascendant décisif de l'esprit métaphysique proprement dit sur l'esprit purement théologique, et qui préparait nécessairement le triomphe ultérieur de l'esprit positif, par cela même que l'étude du monde extérieur commençait ainsi à dominer l'étude immédiate de l'homme, comme je l'ai indiqué à la fin du cinquante-quatrième chapitre. La consécration solennelle qui s'attacha dès lors à l'autorité d'Aristote, fut à la fois le signe éclatant de cette mémorable transformation, et la condition indispensable de sa durée, puisque cet expédient pouvait seul contenir, même très-imparfaitement, les divagations illimitées que devait susciter une telle philosophie activement cultivée. Cette grande révolution intellectuelle, dont la portée est encore trop peu comprise, a déjà été assignée, dans la leçon précédente, comme la principale origine de la décomposition spontanée propre à la philosophie catholique: or, son efficacité positive ne fut pas moins réelle que son activité négative; car, c'est d'elle que dérive certainement l'accélération toujours croissante dès lors imprimée à l'évolution scientifique. Par là, en effet, celle-ci se trouve enfin directement incorporée, pour la première fois, à la sociabilité humaine, d'après son intime connexité antérieure avec le système philosophique ainsi devenu dominant, et dont elle-même devait ensuite tendre à déterminer l'élimination finale, après quatre ou cinq siècles de préparation graduelle, selon nos explications ultérieures. Cette nouvelle progression scientifique, dès lors plus ou moins perpétuée jusqu'à nos jours, se manifeste bientôt, non-seulement par une active culture des connaissances grecques et arabes, mais surtout par la création, à la fois en Orient et en Occident, de la chimie, où l'investigation fondamentale de la nature faisait un pas vraiment capital, en s'étendant désormais à un ordre de phénomènes destiné à constituer le nœud principal de la philosophie naturelle, comme lien général entre les études organiques et les études inorganiques, suivant les notions établies dans le troisième volume de ce Traité. La science commence déjà tellement à exciter la principale sollicitude des plus éminens penseurs, que cette ardeur naissante est même poussée jusqu'à des tentatives beaucoup trop prématurées pour comporter encore aucun succès soutenu, quoiqu'elles dussent offrir d'énergiques témoignages de la transformation mentale, et même, à certains égards, quelques précieuses indications ultérieures: telles sont, par exemple, les heureuses conjectures où le grand Albert déposa les premiers germes historiques de la saine physiologie cérébrale. Enfin, l'harmonie fondamentale de ce nouvel essor intellectuel avec la vraie situation générale des esprits actifs, se trouve évidemment caractérisée, de la manière la plus décisive, par l'empressement continu qui attirait des milliers d'auditeurs aux leçons des grandes universités européennes, pendant la dernière phase du moyen-âge: car, cette influence mémorable, très supérieure à celle des plus célèbres écoles grecques, ne s'attachait pas seulement aux controverses métaphysiques proprement dites; le développement naissant de la philosophie naturelle y avait certainement une grande part, en un temps où la prépondérance de l'organisation spirituelle entretenait une ardeur spéculative peut-être plus vive et surtout plus pure que celle qui existe aujourd'hui sous l'ascendant momentané des seules inspirations temporelles.

Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues, et surtout leur véritable esprit était encore trop peu développé, pour nécessiter déjà la spécialisation croissante qui devait ultérieurement décomposer la philosophie naturelle, et qui, après avoir provisoirement rendu des services vraiment fondamentaux, présente aujourd'hui tant d'entraves aux plus indispensables progrès de notre intelligence et de notre sociabilité, comme je l'expliquerai bientôt. À cette mémorable époque, l'uniforme assujétissement des principales conceptions humaines au pur régime des entités scolastiques, directement liées entre elles par la grande entité générale de la nature, établissait une certaine harmonie mentale, à la fois scientifique et logique, qui n'avait pu encore exister au même degré, si ce n'est sous l'ascendant universel du polythéisme antique, et qui ne pourra être désormais retrouvée que d'après l'entière organisation de la philosophie positive, jusqu'ici purement rudimentaire. Quoique cette union incomplète et artificielle, où l'esprit métaphysique s'efforçait de combiner la théologie avec la science, ne comportât certainement aucune stabilité, elle n'en offrait pas moins dès-lors les avantages essentiels toujours inhérens à de semblables tentatives, et qui se manifestèrent déjà, d'une manière éminente, par la direction vraiment encyclopédique des hautes spéculations abstraites, profondément marquée surtout chez l'admirable moine Roger Bacon, dont la plupart des savans actuels, si dédaigneux du moyen-âge, seraient assurément incapables, je ne dis point d'écrire, mais seulement de lire, la grande composition, à cause de l'immense variété des vues qui s'y trouvent sur tous les divers ordres de phénomènes. Ainsi, la conception scolastique du XIIIe siècle, en commençant l'incorporation directe de l'élément scientifique au système de la société moderne, avait aussi donné, à sa manière, une image, anticipée mais expressive, de l'esprit d'unité et de rationnalité qui devra finalement diriger la culture normale de la science réelle, quand son évolution préliminaire sera suffisamment accomplie. L'isolement de l'esprit scientifique dans l'antiquité, après la séparation fondamentale entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, n'avait certainement pu tenir à l'extension des connaissances réelles, alors bien moindre qu'au moyen-âge, mais à l'antipathie primitive des deux philosophies, et surtout à leur commune incompatibilité avec le milieu polythéique où s'accomplissaient simultanément leurs évolutions respectives. Quand la transaction scolastique eut enfin agrégé l'une d'elles à la suprématie sociale longuement conquise par l'autre, ce premier isolement devait spontanément cesser, jusqu'à ce que l'essor caractéristique de l'esprit positif vînt bientôt déterminer son irrévocable éloignement de toutes deux, et, par suite, sa propre spécialisation provisoire.

Cette première systématisation scientifique, aussi précaire qu'imparfaite, et cependant la plus satisfaisante que permît l'époque, s'accomplit principalement d'après deux conceptions générales qu'il importe ici d'apprécier sommairement, comme servant de base, l'une à l'astrologie, l'autre à l'alchimie, si longtemps prépondérantes. On se forme aujourd'hui de très vicieuses notions de ces deux mémorables doctrines, en les enveloppant, d'après une superficielle critique, dans le dédain confus qui s'attache indistinctement à tout l'incohérent assemblage de ce qu'on a nommé, depuis le XVIIe siècle, les sciences occultes. Pour éclairer cette vague appréciation par une analyse vraiment philosophique, il suffit de remarquer que cette aveugle flétrissure s'attache à la fois à des croyances purement rétrogrades, héritage transformé des superstitions polythéiques ou même fétichiques, et à des conceptions éminemment progressives, dont le vice essentiel ne résultait alors que d'une extension trop audacieuse de l'esprit positif, avant que la philosophie théologique pût être suffisamment éliminée: la magie, entre autres, est dans le premier cas; mais l'astrologie et l'alchimie sont, au contraire, dans le second, quoique les haines religieuses aient souvent tourné contre elles cette étrange confusion vulgaire, quand la secrète antipathie entre la science et la théologie devint enfin manifeste.

Sans doute, l'astrologie du moyen-âge, malgré son éminente supériorité envers l'astrologie antique, dont on ne sait plus la distinguer, retient, comme celle-ci, mais à un degré beaucoup moindre, une certaine influence fondamentale de l'état, encore nécessairement théologique à tant d'égards, de la philosophie dominante, même après la grande transformation scolastique: car elle suppose toujours l'univers subordonné à l'homme, ou du moins disposé pour lui; ce qui constitue le principal caractère philosophique de l'esprit théologique, dont la découverte du mouvement de la Terre a pu seule directement commencer l'ébranlement décisif, ainsi que je l'ai expliqué dans le second volume de ce Traité (voyez la vingt-deuxième leçon). Néanmoins, à cela près, il n'est pas douteux, sous un autre aspect, que cette doctrine reposait aussi sur une disposition très progressive, et seulement trop hasardée, à subordonner tous les phénomènes quelconques à d'invariables lois naturelles, comme la qualification normale d'astrologie judiciaire le rappelait directement. L'analyse scientifique était alors beaucoup trop imparfaite pour que l'esprit humain pût assigner aux phénomènes astronomiques leur vraie position rationnelle dans l'ensemble de la physique, ce que tant de savans actuels seraient même incapables d'établir méthodiquement; en sorte que aucun principe ne pouvait encore contenir l'exagération idéale attribuée aux influences célestes. Dans une telle situation, il convenait certainement que notre intelligence, s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle eût ébauché déjà les lois effectives, tentât d'y ramener directement tous les autres phénomènes quelconques, même humains et sociaux. Aucune marche scientifique ne pouvait assurément être alors plus rationnelle: la seule universalité de cette tendance, aussi bien que son opiniâtre persévérance jusqu'à l'avant-dernier siècle, suffiraient à indiquer son harmonie nécessaire, sociale autant que mentale, avec l'ensemble de la situation correspondante. Les savans qui la condamnent aujourd'hui d'une manière absolue, sans en comprendre la destination historique, tombent eux-mêmes journellement dans une aberration fort analogue, et peut-être plus vicieuse encore, surtout moins excusable, quoique heureusement moins susceptible d'activité, en rêvant, par exemple, la future explication de tous les phénomènes biologiques, même cérébraux, d'après des influences électriques ou magnétiques, ce qui constitue, comme on sait, l'utopie favorite de presque tous les physiciens actuels, par suite des hypothèses fantastiques que j'ai tant combattues. Enfin, considérée quant à son action nécessaire sur l'éducation universelle de la raison humaine, l'astrologie judiciaire du moyen-âge a certainement rendu le plus éminent service, pendant les quatre ou cinq siècles de son ascendant réel, dont il reste encore tant de traces, en faisant activement pénétrer partout un premier sentiment fondamental de la subordination des phénomènes quelconques à des lois invariables, qui les rendent susceptibles de prévision rationnelle: car, une fois qu'on admettait les chimériques principes relatifs aux influx et aux pronostics, les prédictions astrologiques avaient habituellement un caractère aussi scientifique que les calculs astronomiques d'où elles résultaient.

Une semblable appréciation s'applique également à l'alchimie, d'ailleurs intimement liée à l'astrologie, comme je l'ai noté au premier chapitre du tome troisième: toutefois, sa conception générale devait être moins philosophique, d'après la nature plus compliquée et l'état moins avancé des études correspondantes, alors à peine ébauchées. Sa rationnalité primitive n'est pas plus équivoque, en se reportant à la situation correspondante des connaissances chimiques. J'ai expliqué, en effet, au sujet de la chimie, que les spéculations relatives aux phénomènes de composition et de décomposition, radicalement impossibles tant que l'antique philosophie n'avait admis qu'un seul principe, n'avaient pu trouver une première base que dans la doctrine d'Aristote sur les quatre élémens. Or, ces élémens étaient, par leur nature, essentiellement communs à presque toutes les substances effectives, réelles ou même artificielles; en sorte que, tant que cette doctrine a prévalu, la fameuse transmutation des métaux ne devait pas être jugée plus chimérique que les transformations journalières accomplies par les chimistes actuels entre les diverses matières végétales ou animales, d'après l'identité fondamentale de leurs premiers principes. Ainsi, en jugeant l'alchimie, on oublie trop aujourd'hui que l'absurdité des audacieuses espérances qu'elle suscitait n'a pu être vraiment démontrée que depuis les découvertes capitales propres à la seconde moitié du siècle dernier. Il est d'ailleurs évident que l'alchimie tendait aussi heureusement que l'astrologie vers l'universelle propagation active du principe fondamental de toute philosophie positive, l'invariable subordination de tous les phénomènes à des lois naturelles, ainsi étendu des grands effets généraux aux moindres opérations particulières. Car, sans méconnaître la haute influence de l'esprit théologique sur les illusions des alchimistes, on ne peut douter que leur admirable persévérance pratique ne supposât nécessairement, et par suite ne rappelât avec énergie, une telle invariabilité: si le vague espoir d'une sorte de miracle contribuait presque toujours à soutenir leur courage contre des désappointemens journaliers, en même temps la permanence des lois physiques pouvait seule les engager à poursuivre leur but autrement que par la prière, le jeûne, et les autres expédiens religieux.

Je devais ici m'arrêter spécialement à cette double appréciation philosophique de la partie la plus importante et la plus méconnue de l'évolution scientifique propre au moyen-âge, envisagée soit quant au progrès spécial de l'esprit positif, soit quant à son intime incorporation à la sociabilité moderne. Sous l'un et l'autre aspect, j'espère que ces indications sommaires feront enfin rendre une véritable justice historique à deux immenses séries de travaux, qui ont tant et si longtemps contribué au développement de la raison humaine, malgré les graves aberrations qu'elles ont suscitées. En succédant nécessairement aux astrologues et aux alchimistes du moyen-âge, les savans modernes n'ont pas seulement trouvé la science déjà ébauchée par l'utile persévérance de ces hardis précurseurs; mais, ce qui était plus difficile encore, et non moins indispensable, ils ont aussi trouvé suffisamment établi l'indispensable principe général de l'invariabilité des lois naturelles: son admission populaire n'aurait pu certainement être déterminée par une influence plus active et plus profonde, dont nous recueillons les heureux résultats, en oubliant trop leur source nécessaire. L'action morale de ces deux grandes conceptions provisoires, qu'une irrationnelle ingratitude fait exclusivement qualifier d'aberrations, ne fut pas d'ailleurs moins favorable que leur action mentale à l'éducation préliminaire de la société moderne. Car, tandis que l'astrologie tendait à inspirer habituellement une haute idée de la sagesse humaine, d'après les prévisions relatives aux lois les plus simples et les plus générales, l'alchimie relevait avec énergie le digne sentiment de notre puissance réelle, déprimé par les croyances théologiques, en nous inspirant d'audacieuses espérances sur notre active intervention dans les phénomènes les plus susceptibles d'une modification avantageuse.

Telle est l'appréciation fondamentale de l'origine nécessaire de la moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre au moyen-âge, et considéré surtout dans sa dernière phase. Il était superflu d'y indiquer expressément l'heureuse influence secondaire évidemment exercée, à cet égard, par l'évolution industrielle et ensuite par l'évolution esthétique, qui avaient dû précéder ce premier essor scientifique, auquel l'une assignait spontanément une relation directe et permanente avec les travaux journaliers, et pour lequel l'autre préparait les plus vulgaires intelligences par un indispensable éveil spéculatif. D'après ce point de départ général, qui seul devait nous offrir une véritable difficulté, à cause des funestes préjugés dont il est encore l'objet chez les meilleurs esprits actuels, nous pouvons aisément accomplir, autant que l'exige notre but principal, l'examen rapide de cette progression capitale, pendant les trois phases successives que nous avons établies, à tant d'égards, dans l'histoire moderne, et qui vont ici continuer à se distinguer entre elles suivant des principes fort analogues à ceux déjà employés pour les autres progressions.

Sous la première phase, en effet, la marche de la science est, en général, comme celle de l'industrie, et celle de l'art, essentiellement spontanée, c'est-à-dire qu'elle résulte surtout d'un simple prolongement naturel des principales influences initiales que nous venons de voir constituées au moyen-âge, sans aucune intervention importante des encouragemens spéciaux qui furent ensuite organisés. C'est alors que l'on peut le mieux apprécier la haute utilité des chimères astrologiques et des illusions alchimiques pour soutenir la nouvelle classe spéculative jusqu'à cet établissement ultérieur: aussi tel est l'aspect grossier sous lequel seulement ont été quelquefois appréciées l'astrologie et l'alchimie, dont la haute influence mentale est encore totalement méconnue. Tandis que l'esprit métaphysique, désormais rappelé à sa nature critique, dont la scolastique l'avait momentanément écarté, n'était essentiellement préoccupé que des luttes décisives des rois contre les papes, où il devait trouver la plus convenable alimentation, la science, placée sous sa dangereuse tutelle, eût été presque abandonnée, si déjà le régime antérieur ne l'avait profondément liée, par ce double attrait, au système de l'existence moderne. Pour bien sentir une telle nécessité, il faut observer que la philosophie naturelle, alors trop imparfaite, ne pouvait encore se recommander par ces grandes applications pratiques qui lui rattachent aujourd'hui les plus grossiers intérêts: en outre, la faible énergie des facultés scientifiques chez presque tous les hommes ne lui permettait point de compter sur les heureuses sympathies personnelles que l'art a seul le privilége d'exciter suffisamment, et que ne pouvaient assurément éprouver alors tant de chefs dont l'esprit se contentait aisément des explications théologiques, ou du moins métaphysiques. Les princes capables, comme Charlemagne et le grand Frédéric, de goûter réellement les sciences, sont nécessairement très rares, tandis que les inclinations esthétiques de François Ier et de Louis XIV doivent être beaucoup plus communes. Ainsi, les astronomes et les chimistes ne pouvaient, à cette époque, être convenablement accueillis qu'à titre d'astrologues et d'alchimistes, puisqu'ils ne devaient d'ailleurs trouver que de très faibles ressources dans les universités, qui n'étaient, par leur nature, pleinement favorables qu'à l'esprit purement métaphysique, dont l'esprit scientifique tendait déjà à se séparer nettement. Cette influence propre et directe était alors d'autant plus nécessaire aux savans, que le catholicisme, devenu peu à peu rétrograde, comme je l'ai expliqué, à mesure que s'accomplissait sa décomposition politique, commençait à manifester son antipathie finale pour l'essor scientifique qu'il avait d'abord tant secondé, et dont désormais il craignait justement l'action irreligieuse sur tous les esprits actifs: beaucoup d'exemples ont assurément prouvé à quelle désastreuse oppression la science aurait été ainsi exposée, en un temps où la décadence européenne du catholicisme n'empêchait point encore son grand ascendant intérieur, si les conceptions astrologiques et alchimiques ne lui avaient assuré partout, et au sein même du clergé, d'actives protections individuelles.

Quant au progrès spéculatif, il ne peut, à cette époque, donner lieu à aucun mouvement capital dans les connaissances déjà ébauchées. La chimie devait rester longtemps encore à l'état préliminaire d'acquisition des matériaux, qui continuèrent à s'accumuler rapidement: l'astronomie seule, et la géométrie qui lui restait adhérente, pouvaient sembler susceptibles d'améliorations plus décisives; mais, au fond, la première n'avait pas suffisamment épuisé les ressources que comportait l'artifice des épicycles pour prolonger la durée de l'antique hypothèse des mouvemens circulaires et uniformes, dont l'irrévocable élimination était réservée à la phase suivante, et la seconde était arrêtée, par l'inévitable imperfection de l'algèbre, au simple prolongement de l'ancien esprit géométrique, caractérisé par la spécialité des recherches et des méthodes, en attendant la grande révolution cartésienne. Aussi le principal perfectionnement dut-il alors consister, à l'un et l'autre titre, dans l'extension simultanée de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, enfin complétée par l'usage des tangentes, et dans l'utile impulsion qui s'ensuivit pour l'astronomie, commençant dès lors à préférer habituellement les calculs aux procédés graphiques, en même temps que les observations, soit angulaires, soit surtout horaires, devenaient également plus précises. C'est pendant cette première phase que se développe le plus complétement la puissante stimulation scientifique propre aux conceptions astrologiques, qui, par leur nature, proposaient continuellement aux travaux astronomiques le but le plus étendu et le plus décisif, en faisant directement prévaloir, au plus haut degré, la détermination des aspects binaires, ternaires, et même quaternaires, où se trouve le plus parfait criterium des théories célestes, puisqu'elle exige le perfectionnement simultané des études relatives aux divers astres correspondans, comme je l'ai expliqué au vingt-troisième chapitre: l'utile excitation primitive que le catholicisme avait, à cet égard, spécialement procurée pour le calcul des fêtes mobiles, était certainement très faible en comparaison de cet énergique aiguillon permanent.

L'unique accroissement fondamental qu'éprouve, à cette époque, la philosophie naturelle, résulte de l'essor direct de l'anatomie, qui, précédemment réduite à d'insuffisantes explorations animales, put enfin reposer, à partir seulement du XIVe siècle, sur une série de dissections humaines, jusque alors trop entravées par les préjugés religieux, suivant la juste remarque de Vicq-d'Azyr. Quoique cette première ébauche dût être nécessairement encore plus imparfaite que celle des recherches chimiques, elle n'en avait pas moins déjà une haute importance, en complétant le système naissant de la science moderne, commençant ainsi à s'étendre de l'étude de l'univers à celle de l'homme lui-même, par l'interposition naturelle de la physique moléculaire. Cette extension nécessaire n'était pas moins essentielle, sous le rapport social, pour consolider l'existence de la nouvelle classe spéculative, en y agrégeant spontanément la corporation des médecins, qui, de leur subalternité presque servile chez les anciens, s'étaient déjà élevés, au moyen-âge, à une puissante influence privée, bientôt rivale de l'influence sacerdotale. Malgré les graves obstacles que l'adhérence trop intime et trop prolongée de la science biologique à l'art médical oppose, de nos jours, à leur perfectionnement respectif, suivant les explications de la quarantième leçon, cette inévitable confusion n'en était pas moins d'abord indispensable pour assurer la continuité des travaux anatomiques avant l'érection d'aucun établissement théorique. On sait d'ailleurs comment les conceptions astrologiques et alchimiques étaient intimement liées à des conceptions analogues, douées, à tous égards, des mêmes avantages provisoires, envers cette troisième branche fondamentale de la philosophie naturelle, dont l'essor naissant dut être si longtemps soutenu par l'énergique chimère d'une médication universelle, tendant aussi, soit à introduire spécialement le principe de l'invariabilité des lois physiques dans les phénomènes les plus compliqués, soit à suggérer d'audacieuses espérances sur l'action rationnelle de l'homme pour modifier utilement son propre organisme: double aspect sous lequel commençait à se manifester dès-lors, comme relativement aux deux autres ordres de phénomènes, l'incompatibilité radicale entre l'esprit scientifique et l'esprit religieux[14].

[Note 14:] Cette incompatibilité est déjà, sous ce rapport, nettement formulée par un fameux adage latin sur l'impiété des médecins, devenu presque proverbial vers la fin de cette première phase, suivant la judicieuse observation de Barthez.

Dans la progression scientifique, comme dans la progression esthétique, la seconde phase constitue certainement la période la plus décisive de l'évolution moderne, surtout à cause de l'admirable mouvement qui, de Copernic à Newton, a posé les bases définitives du vrai système des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type fondamental de l'ensemble de la philosophie naturelle. Conformément à ce que nous avons reconnu pour les deux autres progressions positives, nous y voyons aussi l'essor scientifique, jusque alors essentiellement spontané, commencer à recevoir habituellement des divers gouvernemens européens des encouragemens plus ou moins systématiques, graduellement déterminés, soit par l'ascendant spéculatif directement résulté du développement antérieur, soit par l'aptitude pratique que cet exercice préliminaire avait déjà suffisamment annoncée, et d'après laquelle le nouvel art de la guerre, aussi bien que la marche rapide de l'industrie, devaient alors solliciter activement le progrès des doctrines mathématiques et chimiques. Toutefois, en vertu des motifs ci-dessus indiqués, ce système de protection se forme bien plus lentement que celui des beaux-arts, et c'est seulement vers la fin de cette nouvelle phase qu'il s'établit d'une manière vraiment convenable, surtout en France et en Angleterre, reposant sur l'importante création des académies scientifiques, dont la principale influence devait donc se rapporter à la phase suivante. Mais, quelque imparfaits que fussent d'abord ces encouragemens, l'influence effective n'en était pas moins très précieuse, pour soutenir la science naissante dans la crise vraiment décisive qui allait résulter de son inévitable conflit avec le système entier de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique, d'où elle devait alors se dégager irrévocablement. La nature de cette lutte indispensable indique d'ailleurs clairement que la science n'y pouvait être, en général, utilement protégée que par les seuls pouvoirs temporels, spontanément étrangers aux graves animosités abstraites du pouvoir spirituel, soit théologique, soit même métaphysique, dont il fallait subir le redoutable antagonisme: en sorte que, comme l'art, et comme l'industrie, la science avait aussi, d'une manière encore plus directe peut-être, un haut intérêt spécial à l'établissement de la grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, dont la consolidation graduelle constituait la destination la plus immédiate du mouvement politique propre à cette seconde phase. Aucune autre progression élémentaire ne peut aussi clairement indiquer que si, par une hypothèse heureusement contradictoire, la concentration politique avait pu, au contraire, s'accomplir au profit du pouvoir spirituel, déjà devenu essentiellement rétrograde, l'évolution moderne eût été radicalement impraticable.

Notre comparaison fondamentale des deux principaux systèmes de dictature temporelle indique encore très nettement, sous ce nouvel et dernier aspect, la supériorité essentielle du mode normal ou français, sur le mode exceptionnel ou anglais, en vertu de motifs fort analogues à ceux précédemment indiqués envers les beaux-arts, et seulement ici plus prononcés. Car, la science ne pouvant ordinairement inspirer aux grands un véritable attrait intellectuel, devait bien moins compter que l'art sur les encouragemens aristocratiques, tandis que la suprématie d'un pouvoir central devait lui être habituellement beaucoup plus favorable, outre que cette centralisation pouvait utilement contenir, à un certain degré, une trop grande dispersion ultérieure des spécialités scientifiques, qu'il serait aujourd'hui si important de régler. On ne saurait douter que les spéculations abstraites, dont la science doit être essentiellement composée, n'aient dû suivre, en général, un cours plus libre et plus élevé sous la dictature monarchique que sous la dictature aristocratique, dont l'influence, surtout en Angleterre, a trop tendu à subordonner les recherches scientifiques aux considérations pratiques. Enfin, le premier mode devait être, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second à l'incorporation finale de l'évolution scientifique au système de la politique moderne, et tendait aussi à mieux assurer sa propagation graduelle chez toutes les classes, en lui procurant plus d'influence sur l'éducation générale. Toutefois, l'autre système devait être, pour la science, comme pour l'art, plus favorable à la spontanéité des vocations et à l'originalité des travaux, par suite même d'un moindre encouragement et d'une direction moins homogène. Il faut aussi noter que les graves inconvéniens qui lui sont propres, aujourd'hui généralement avoués, ne devaient se développer principalement que sous la troisième phase, comme je l'expliquerai bientôt. Pendant la seconde, ils furent heureusement compensés par la première influence de l'esprit protestant, qui, sans être, au fond, nullement favorable aux recherches spéculatives, d'après sa préoccupation caractéristique des conditions temporelles, et sans être d'ailleurs plus compatible que l'esprit catholique contemporain avec la tendance finale de l'évolution scientifique, constituait alors, d'après son principe révolutionnaire du libre examen individuel, un état de demi-indépendance mentale très avantageux à l'essor correspondant de la philosophie naturelle, dont les grandes découvertes astronomiques durent, à cette époque, s'accomplir surtout chez des populations protestantes. On voit, en sens inverse, là où la nouvelle politique rétrograde du catholicisme put prendre un véritable ascendant, cette évolution éprouver bientôt un funeste ralentissement, dont la cause n'est pas équivoque, particulièrement en Espagne, malgré les germes très précieux que le moyen-âge y avait développés.

Cet admirable mouvement spéculatif, déterminé, à travers beaucoup d'obstacles, par un très petit nombre d'hommes de génie, dans un milieu convenablement préparé, présente, en général, deux progressions très distinctes, mais intimement solidaires, l'une purement scientifique, ou positive, composée des découvertes capitales en mathématiques et en astronomie, l'autre essentiellement philosophique, et presque toujours négative, relative aux efforts, d'abord spontanés, ensuite systématiques, de l'esprit scientifique contre la tutelle théologico-métaphysique, devenue alors vraiment oppressive; cette seconde progression, que nous devrons reprendre au sujet de l'évolution philosophique proprement dite, ne doit être ici considérée que comme indispensable à la première. Or, celle-ci, à laquelle l'Allemagne, l'Italie, la France et l'Angleterre prirent chacune une si noble part, offre pour centre principal l'investigation vraiment fondamentale due au génie du grand Kepler, et qui, préparée par la découverte initiale de Copernic et par l'utile élaboration de Tycho-Brahé, constitue enfin le vrai système de la géométrie céleste; tandis que, sous un autre aspect, devenue la source nécessaire de la mécanique céleste, elle se lie spontanément à la découverte finale de Newton, d'après la création préalable de la théorie mathématique du mouvement par Galilée, indispensablement suivi d'Huyghens. Entre ces deux séries, dont l'enchaînement est direct, l'ordre historique interpose naturellement l'immense révolution mathématique opérée par Descartes, et qui, intimement liée à son entreprise philosophique, vient aboutir, vers la fin de cette seconde phase, à la sublime découverte analytique de Leibnitz, sans laquelle le résultat newtonien n'aurait pu suffisamment devenir le principe actif de l'éminente opération réservée à la phase suivante pour le développement final de la mécanique céleste. Chacune des deux premières séries offre une filiation historique assez évidente désormais pour qu'il soit inutile d'y insister ici: il est clair que la découverte du mouvement de la terre, et l'exacte révision de toutes les données astronomiques, ne permettaient plus de conserver, avec l'expédient caduque des épicycles, l'antique hypothèse des mouvemens circulaires et uniformes, enfin directement remplacée par l'heureuse législation de Kepler, dernier résultat capital que comportât l'application de l'ancienne géométrie; d'un autre côté, ce principe ne pouvait conduire à la théorie de la gravitation sans la fondation de la doctrine abstraite du mouvement curviligne, soit libre, soit forcé; mais aussi, d'après une telle base, il amenait nécessairement à cette loi générale, dont l'invention, ainsi préparée, n'eût pas échappé, sans doute, à Jacques Bernoulli, par exemple, si Newton l'eût manquée. L'autre série, bien plus relative à la méthode qu'à la science, et par cela même encore plus éminente, doit être naturellement beaucoup moins appréciée du vulgaire des géomètres, aujourd'hui si éloignés d'une disposition vraiment rationnelle envers les principales parties de l'histoire mathématique, et qui ne sentent d'ordinaire que les seuls résultats; c'est pourquoi une indication plus directe n'y sera pas sans importance. Préparée par l'indispensable généralisation de l'algèbre, due au génie original de Viète, la conception fondamentale de Descartes sur la géométrie analytique a constitué, ce me semble, la principale création de la philosophie mathématique, qui, ouvrant à la fois à la géométrie le champ le plus étendu, et à l'analyse la plus heureuse destination, organisait enfin la relation élémentaire de l'abstrait au concret, sans laquelle les recherches mathématiques tendent à une incohérente et stérile activité: aucune idée mère ne devait autant influer sur l'ensemble des progrès ultérieurs. Sa tendance nécessaire à déterminer la création de l'analyse infinitésimale me paraît spécialement incontestable: car, en obligeant désormais à traiter sous un point de vue commun la théorie des courbes quelconques, elle a directement conduit aussi à généraliser abstraitement les vues primordiales d'Archimède, soit quant aux tangentes, soit surtout quant aux quadratures; or, les efforts graduellement tentés à ce sujet ne pouvaient aboutir qu'à l'admirable invention de Leibnitz, si heureusement provoquée, pendant la génération intermédiaire, par les lumineux essais de Wallis et de Fermat.

Quoique absorbé par toutes ces éminentes opérations, l'esprit scientifique dut soutenir, vers le second tiers de cette phase, une lutte vraiment décisive contre l'ensemble de la philosophie dominante. Les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles de Tycho-Brahé sur les comètes, étaient trop directement contraires à la nature de cette philosophie, ou même à ses dogmes formels, pour qu'un tel conflit pût être longtemps évité, et la science y devait enfin combattre, non-seulement la théologie, mais encore davantage la métaphysique, plus active et plus ombrageuse. Cet antagonisme est déjà manifesté, au XVIe siècle, par d'éclatans symptômes, et surtout par la mémorable hardiesse de Ramus, dont la tragique destinée montrait assez que les haines métaphysiques n'étaient pas moins redoutables que les haines théologiques. J'ai assez indiqué, au vingt-deuxième chapitre, les caractères essentiels qui devaient réserver la découverte capitale du double mouvement de notre planète à devenir le sujet immédiat de la discussion principale, quand le grand Galilée eut enfin levé le seul obstacle rationnel qui s'opposât à sa propagation universelle, tant entravée au siècle précédent, et que l'esprit théologico-métaphysique devait désormais redouter comme nécessairement imminente. L'odieuse persécution qui s'y rattache consacrera toujours le souvenir populaire de la première collision directe de la science moderne avec l'ancienne philosophie. On doit, en effet, regarder cette époque comme celle où le principe fondamental de l'invariabilité des lois physiques a commencé à se montrer incompatible avec les conceptions théologiques, dont l'influence constituait dès lors le seul obstacle essentiel à l'entière admission de cet indispensable principe, parce qu'elle seule neutralisait, à cet égard, l'énergique entraînement spontanément produit par une longue expérience unanime, comme je l'expliquerai davantage au sujet de l'évolution philosophique. C'est aussi à l'appréciation directe de cette évolution qu'il convient évidemment de renvoyer la considération historique des admirables tentatives contemporaines de Bacon, et surtout de Descartes, pour proclamer enfin les caractères essentiels de l'esprit positif, par opposition à l'esprit métaphysico-théologique.

Je dois cependant signaler ici, comme directement relative à la progression scientifique, l'audacieuse conception de Descartes sur le mécanisme général de l'univers. Car, en se reportant convenablement à la situation correspondante de l'esprit humain, il sera facile de reconnaître que son ascendant temporaire, à peine étendu pleinement à deux générations, et sur la perpétuité duquel Descartes ne s'était fait probablement aucune grave illusion, dut être provisoirement indispensable à l'avénement ultérieur de la saine mécanique céleste, alors silencieusement préparée par les travaux d'Huyghens, complétant ceux de Galilée. On a vu, en effet, au vingt-huitième chapitre, relativement à la théorie fondamentale des hypothèses, que, dans le passage définitif de l'état métaphysique à l'état vraiment positif, l'éducation préliminaire de la raison humaine exige, comme une dernière transition, rapide mais inévitable, surtout envers les plus importantes conceptions, ce régime intermédiaire, où l'intelligence, avant de renoncer franchement aux questions inaccessibles et aux notions absolues de la philosophie primitive, s'efforce d'assujétir ces vains problèmes à d'illusoires tentatives de solution positive, fondées sur la substitution des fluides imaginaires aux entités chimériques, et dont toute l'efficacité réelle se réduit à disposer enfin notre entendement à la seule habitude rationnelle des lois invariables propres aux phénomènes correspondans. Toutes les parties essentielles de la philosophie naturelle, sauf l'astronomie convenablement conçue, nous offrent encore, par suite de l'éducation anti-philosophique des savans actuels, de trop profonds vestiges d'une semblable disposition, pour qu'on doive s'étonner qu'elle ait dû alors se manifester d'abord au sujet des phénomènes célestes, suivant les explications des trois premiers volumes de ce Traité.

Cette sommaire appréciation historique de l'évolution scientifique propre à la seconde phase devait être ici réduite aux grands progrès mathématiques et astronomiques qui en ont principalement caractérisé l'ensemble. Toutefois, le dernier tiers de cette mémorable période offre une nouvelle extension fondamentale de la philosophie naturelle, par les travaux vraiment créateurs de Galilée sur la barologie, suivis de tant d'heureuses découvertes secondaires, et par d'équivalentes créations ultérieures en acoustique et en optique. En un temps où l'on ne savait encore s'étonner que des effets les plus exceptionnels, rien n'est surtout plus admirable, rien ne peut mieux caractériser la destination de la science moderne à régénérer les moindres notions élémentaires, que la découverte décisive due au génie du grand Galilée, dévoilant enfin, suivant la juste appréciation de Lagrange, les lois profondément inconnues des plus vulgaires phénomènes, dont l'étude, à la fois rattachée à la géométrie et à l'astronomie, est si légitimement regardée comme le véritable berceau de la physique proprement dite. C'est alors que se trouve constituée, entre les astronomes et les chimistes, une nouvelle classe indispensable, spécialement destinée à développer le génie de l'expérimentation, d'après une conception corpusculaire très heureusement adaptée à la nature des phénomènes correspondans, quoique son irrationnelle extension absolue puisse devenir ailleurs très dangereuse aux véritables progrès scientifiques, comme je l'ai expliqué au quarante-unième chapitre: mais ces inconvéniens, alors très éloignés, n'empêchaient nullement ni l'utilité immédiate et spéciale d'une telle doctrine, ni même son efficacité générale et continue contre le vain régime des entités. En considérant aussi la division spontanée qui s'établit simultanément, d'après la rapide extension des deux sciences, entre les purs géomètres et les simples astronomes, jusque alors investis de l'un et l'autre caractère, on reconnaîtra que l'organisation générale du travail scientifique, surtout envers la philosophie inorganique, seule alors vraiment active, s'effectue déjà sur le même plan qu'aujourd'hui, comme le montre clairement le peu de changement survenu jusqu'ici dans la constitution provisoire des académies, quoiqu'il y ait tout lieu de la croire désormais essentiellement épuisée, ainsi que je l'indiquerai bientôt. Quant aux autres branches fondamentales de la philosophie naturelle, il est clair, suivant ma théorie hiérarchique, que la chimie, et surtout l'anatomie, n'avaient encore pu sortir de l'état purement préliminaire, destiné à la seule accumulation des matériaux, quelle qu'ait dû être la haute importance ultérieure des nouveaux faits dont elles s'enrichirent alors, et principalement des immortelles découvertes de Harvey sur la circulation et sur la génération, qui imprimèrent aussitôt une si active impulsion aux observations physiologiques, jusque alors si imparfaites, sans que toutefois le temps fût venu de les incorporer à aucune véritable doctrine biologique. L'étrange hypothèse de Descartes sur l'automatisme des animaux montre assez quelle était alors la vraie situation des idées physiologiques, désormais ballotées entre d'insuffisantes explications mécaniques et de vaines conceptions ontologiques, sans pouvoir trouver une base rationnelle qui leur fût réellement propre.

En terminant cette rapide appréciation historique, il ne faut pas négliger de signaler sommairement cette seconde phase de l'évolution scientifique comme étant celle où l'esprit positif devait commencer à manifester en même temps son vrai caractère social et sa prépondérance populaire. L'heureuse disposition croissante des populations modernes à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations réelles, quoique opposées à d'antiques croyances, est déjà hautement constatée, vers la fin de cette période, par l'universelle adoption du double mouvement de la Terre, un siècle avant que la papauté, d'après une inconséquence superflue, en eût enfin toléré solennellement l'admission chrétienne. C'est ainsi que l'irrévocable dissolution graduelle de l'ancienne discipline spirituelle était partout accompagnée déjà d'une sorte de foi nouvelle, germe élémentaire d'une réorganisation ultérieure, et spontanément déterminée, sans aucune intervention spéciale, soit par la suffisante vérification des prévisions scientifiques, soit même par la seule concordance de tous les juges compétens, chez les esprits qui, par divers motifs quelconques, ne pouvaient directement apprécier la validité des démonstrations fondamentales, et dont la confiance n'était pas cependant plus aveugle, en principe, que celle des différens savans les uns pour les autres, quoique son exercice dût être plus étendu, à raison du moindre accomplissement des conditions logiques d'une émancipation active, toujours accessible à quiconque voudrait la mériter. De telles habitudes, incessamment développées, témoignaient dès-lors clairement que l'anarchie provisoire des intelligences sur les doctrines morales et sociales ne tenait, au fond, à aucun chimérique amour du désordre perpétuel, mais uniquement au défaut de conceptions susceptibles de remplir suffisamment les obligations de positivité rationnelle, sans lesquelles l'esprit moderne était justement résolu à refuser désormais son assentiment volontaire. Cette aptitude nécessaire de la nouvelle autorité mentale à déterminer spontanément la convergence à la fois la plus stable et la plus étendue, se montre déjà certainement bien plus propre encore à l'action scientifique qu'à l'action esthétique; puisque celle-ci, malgré son efficacité plus énergique et plus immédiate, est gravement entravée par les différences de langues et de mœurs, tandis que l'autre, en vertu de la généralité et de l'abstraction supérieures des conceptions élémentaires qui s'y rapportent, permet évidemment la plus vaste communion intellectuelle. On pouvait assurément prévoir, dès la fin de cette phase, que la foi positive comporterait un jour une universalité beaucoup plus complète et plus fixe que celle de la foi monothéique aux plus beaux temps du catholicisme, dont la circonscription territoriale avait dû être, comme je l'ai fait voir, gravement restreinte par la nature vague et discordante des idées théologiques, où l'unité n'a jamais pu s'établir, et surtout durer, sans l'assistance continue d'une certaine compression artificielle, essentiellement inutile à l'unité scientifique, toujours fondée sur la puissance spontanée de la démonstration, nécessairement irrésistible à la longue, quoique d'abord très peu active. En un temps où les divergences nationales étaient encore très énergiques, surtout depuis la dissolution générale du lien catholique, l'institution des académies vient déjà offrir un irrécusable témoignage de la tendance cosmopolite propre à l'esprit scientifique, par le noble usage qui s'introduit partout d'y admettre des membres étrangers, de manière à présenter la nouvelle classe spéculative comme éminemment européenne: cet heureux caractère est alors plus spécialement prononcé en France, où, depuis Charlemagne, le génie étranger avait toujours reçu un généreux accueil, et quelquefois même, par une injuste délicatesse, au détriment du génie national. Quant à l'influence de l'évolution scientifique sur l'éducation générale, elle commence alors à s'y manifester nettement, malgré la conservation du système d'éducation organisé, sous l'impulsion scolastique, dans la dernière phase du moyen-âge, et qui subsiste encore aujourd'hui avec de simples modifications accessoires, qui n'en changent pas l'esprit: on voit dès lors, en effet, ainsi qu'on l'a vu depuis à un degré plus avancé, le quadrivium acquérir une importance croissante aux dépens du trivium; et ce progrès eût même été déjà plus sensible si le cours officiel de ces changemens graduels n'avait fait que suivre fidèlement la marche presque unanime des mœurs et des opinions, au lieu d'être souvent dirigé par des vues systématiques sur la nécessité de maintenir artificiellement l'ancienne éducation, jugée indispensable à l'ensemble de la politique rétrograde, qui commençait à dominer partout d'une manière plus ou moins prononcée, comme je l'ai expliqué[15].

[Note 15:] Les mémorables efforts des Jésuites, afin de s'emparer alors de l'évolution scientifique, ont certainement beaucoup concouru à cette propagation des études positives, sans que ces vains projets pussent d'ailleurs offrir aucun danger fondamental, en un temps où l'incompatibilité mutuelle entre la science et la théologie était déjà trop prononcée pour ne pas rendre nécessairement illusoires ces tentatives d'absorption. Aussi, malgré les grandes facilités individuelles que cette puissante corporation pouvait présenter à l'existence spéculative, toute l'habileté de sa tactique n'y a pu réellement jamais produire ou agréger un seul homme de génie, parce qu'aucun éminent penseur ne voulait subordonner son indépendance mentale à une politique où la science était nécessairement subalternisée. Ce n'est pas que la science ne puisse, et même ne doive, se lier finalement à des vues vraiment politiques: mais il faut que leur caractère soit large et leur destination éminemment populaire, au lieu de se rapporter à des intérêts partiels et anti-sociaux; il faut enfin, que la politique y soit directement relative au propre essor de l'esprit positif, quand il sera assez complétement formé pour mériter d'être habituellement envisagé comme le régulateur mental des sociétés modernes; ce qui n'est point encore, à beaucoup près, suffisamment possible, surtout à défaut de la généralité convenable.

Pendant la troisième phase, l'élément scientifique, désormais intimement incorporé à la sociabilité moderne, reçoit un accroissement fondamental de puissance sociale parfaitement analogue à celui que nous avons apprécié envers l'élément esthétique, et même encore mieux caractérisé, à cause d'une nature plus évidemment progressive. Jusque alors la science avait reçu, comme l'art, des encouragemens facultatifs, quoique déjà systématiques, entraînant toujours une sorte d'obligation personnelle; maintenant, au contraire, d'après le grand éclat résulté de l'admirable mouvement propre à la phase précédente, l'active protection des sciences devenait, pour tous les gouvernemens occidentaux, un véritable devoir, généralement reconnu, et dont la négligence eût entraîné un blâme universel, sans que son accomplissement normal dût exiger habituellement aucune gratitude individuelle, sauf la reconnaissance générale toujours due à l'état. En même temps, les relations croissantes de la philosophie naturelle, surtout inorganique, soit avec l'ensemble des procédés militaires, soit avec l'essor industriel, devenu le principal objet de la politique européenne, déterminent, à cette époque, une grande extension dans l'influence sociale des sciences, soit par la création d'écoles spéciales où l'éducation scientifique commence à dominer, soit par l'institution plus ou moins rationnelle de la nouvelle classe directement destinée à la réalisation permanente des rapports essentiels entre la théorie et la pratique. Aussi, quoique les savans, par l'appréciation plus difficile, plus lente, et moins populaire, de leurs travaux propres, ne pussent ordinairement prétendre à l'heureuse indépendance privée que les poètes et les artistes commençaient alors à obtenir partout, cependant leur nombre beaucoup moindre, et leur coopération plus nécessaire à l'utilité publique, tendaient déjà à une équivalente consolidation de leur existence sociale.

Dans cette nouvelle situation, plus ou moins commune à toutes les parties de la grande république européenne, on voit se développer au plus haut degré, quant à l'évolution scientifique, les différences essentielles ci-dessus caractérisées, à tant d'autres égards, entre les deux systèmes principaux de dictature temporelle; de manière à manifester complétement la supériorité naturelle du mode monarchique sur le mode aristocratique, auparavant neutralisée par les influences spirituelles, comme je l'ai expliqué. Subitement entraîné du catholicisme à une philosophie pleinement négative, en évitant heureusement la transition protestante, l'esprit français retient, du moins en partie, de l'ancienne éducation catholique, l'instinct de contemplation et de généralité qu'elle avait spontanément développé, et qui tendait à contenir alors la prépondérance trop exclusive des considérations pratiques; en même temps, sa nouvelle éducation révolutionnaire lui inspire la hardiesse et l'indépendance devenues indispensables au libre essor de la philosophie naturelle, dès lors incompatible avec l'ascendant rétrograde du catholicisme chez les autres peuples préservés du protestantisme: en sorte que tous les avantages propres à la protection monarchique durent alors se réaliser directement, et assurer désormais à la France la principale impulsion scientifique, qui, dans la phase précédente, avait successivement appartenu aussi à l'Allemagne, à l'Italie, et à l'Angleterre, sauf la seule prépondérance passagère du mouvement cartésien. Dans le mode inverse, la dictature aristocratique particulière à l'Angleterre y laisse les savans essentiellement assujétis à la dépendance des protections privées, pendant que l'exorbitante préoccupation nationale des intérêts industriels n'y permet guère d'apprécier que les découvertes spéculatives immédiatement susceptibles d'applications matérielles; en même temps, l'esprit protestant, dont la première influence révolutionnaire avait, sous la phase précédente, favorisé d'abord l'évolution scientifique, alors définitivement incorporé au gouvernement, manifeste nécessairement son antipathie théologique contre l'entière extension du génie positif, après avoir, au début de cette troisième phase, tristement signalé cette influence, en ternissant, par d'absurdes rêveries, la vieillesse du grand Newton. L'exclusive nationalité qui dès lors caractérise la politique anglaise, fait déjà sentir, jusque sur le développement des sciences, sa déplorable influence, en disposant à n'adopter activement que les méthodes et les découvertes indigènes; comme on le voit clairement, envers les sciences mathématiques elles-mêmes, malgré leur universalité plus éclatante, soit par la répugnance à l'introduction usuelle de la géométrie analytique, encore aujourd'hui trop peu familière aux écoles anglaises, soit par l'obstination analogue contre l'emploi des formes et des notations purement infinitésimales, si justement préférées partout ailleurs[16]. Ces irrationnelles dispositions sont d'autant plus choquantes qu'elles forment un étrange contraste avec l'admiration exagérée dont la France était dès lors saisie pour le génie de Newton, par suite de la réaction nécessaire contre l'hypothèse des tourbillons, en faveur de la loi de la gravitation; on sait comment cette transformation conduisit, et concourt aujourd'hui, à méconnaître, avec une sorte d'ingratitude nationale, l'éminente supériorité de notre incomparable Descartes, dont le génie, à la fois scientifique et philosophique, n'a réellement trouvé ensuite d'autres dignes rivaux que le grand Leibnitz, et de nos jours l'immortel Lagrange, si peu compris encore du vulgaire des géomètres.

[Note 16:] Au début de cette phase, cette tendance irrationnelle et ombrageuse me semble fortement marquée dans la célèbre controverse à laquelle donna lieu, entre l'Angleterre et l'Allemagne, la priorité d'invention de l'analyse infinitésimale. Cette longue querelle, déjà si bien sentie par Fontenelle, et ensuite si bien jugée par Lagrange, dont l'éminente décision, aussi impartiale que rationnelle, ne trouve plus aucune opposition quelconque, offrit pendant presque tout son cours, un mémorable contraste entre la rectitude et la loyauté de Leibnitz ainsi que de la plupart de ses partisans, et les injustes subtilités de la polémique anglaise. La conduite de Newton, en cette grave occasion, fut assurément très peu honorable: puisque, d'un seul mot, il pouvait terminer cette scandaleuse discussion, en se déclarant personnellement convaincu, comme il ne pouvait manquer de l'être, de la parfaite originalité de Leibnitz, la sienne n'étant pas d'ailleurs contestée: or, ce mot, pressé de le dire, il ne le prononça jamais, en évitant toutefois, par un silence trop prudent, qu'on pût lui reprocher formellement aucune articulation contraire. J'espère que cette juste improbation ne sera point attribuée à de vaines préventions nationales, dont je me suis montré, j'ose le dire, pleinement affranchi, comme l'ont noblement signalé les illustres critiques d'Édimbourg, dans leur bienveillant examen des deux premiers volumes de ce Traité, en juillet 1838: d'ailleurs, pour une controverse où la France était parfaitement désintéressée, il serait difficile, ce me semble, de soupçonner l'impartialité historique d'un Français jugeant, après plus d'un siècle, une discussion scientifique entre l'Angleterre et l'Allemagne.

Quant au mouvement scientifique propre à cette troisième phase, sans pouvoir offrir une originalité aussi fondamentale que sous la phase précédente, il présente cependant une éminente portée, bien supérieure à celle du mouvement esthétique correspondant, et qui laissera toujours subsister des créations capitales, dues à des penseurs nullement inférieurs à leurs prédécesseurs, quoique appliqués à des difficultés d'une autre nature. En considérant d'abord, suivant notre hiérarchie, les sciences mathématiques, par lesquelles, en effet, s'établit le mieux la filiation des deux phases, on y doit distinguer deux principales séries de progrès: l'une, relative au principe newtonien, pour la construction graduelle de la mécanique céleste, et qui donne lieu naturellement à l'essor des diverses théories essentielles de la mécanique rationnelle; l'autre, d'ailleurs intimement liée à celle-ci, remonte à l'impulsion analytique de Leibnitz, émanée de la grande révolution cartésienne, et détermine l'admirable développement de l'analyse mathématique, ordinaire ou transcendante, tendant à généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et mécaniques. Dans la première série, Maclaurin, et surtout Clairaut, établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernoulli construit suffisamment la théorie des marées; ensuite, d'Alembert et Euler, relativement à la précession des équinoxes, complètent la dynamique des solides, en constituant la difficile théorie du mouvement de rotation, en même temps que le premier fonde, d'après son immortel principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par Daniel Bernoulli; enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie fondamentale des perturbations, avant que le premier se consacrât surtout aux éminens travaux de philosophie mathématique qui devaient le mieux caractériser son puissant génie, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. La seconde série est essentiellement dominée par la grande figure d'Euler, dévouant sa longue vie et son infatigable activité à l'extension systématique de l'analyse mathématique, et à développer l'uniforme coordination que sa prépondérance devait introduire dans l'ensemble de la géométrie et de la mécanique, où jusque alors son intervention avait été secondaire ou passagère: succession à jamais mémorable de spéculations abstraites, où l'analyse développe enfin toute sa puissante fécondité, sans dégénérer en un dangereux verbiage, tendant à dissimuler, sous des formes trop respectées, une profonde stérilité mentale, ainsi qu'on l'a vu depuis très fréquemment, par suite de l'esprit antiphilosophique qui distingue aujourd'hui la plupart des géomètres. En considérant l'ensemble de ce double mouvement mathématique, on ne peut s'empêcher de noter comment l'Angleterre y trouva la juste punition de l'étroite nationalité scientifique qu'elle avait tenté de se constituer, suivant les deux exclusions connexes ci-dessus signalées: car, il en résulta directement que, même pour la première progression, les savans anglais ne purent prendre en général, sauf le seul Maclaurin, qu'une part très secondaire à l'élaboration systématique de la théorie newtonienne, dont le développement et la coordination analytique durent presque uniquement appartenir à la France, à l'Allemagne, et enfin à l'Italie, si dignement représentée par le grand Lagrange.

L'ensemble de la physique proprement dite, ébauché, sous la phase précédente, surtout par la création des deux branches qui se rattachent à l'astronomie, c'est-à-dire la barologie et l'optique, se complète alors par l'élaboration scientifique de la thermologie et de l'électrologie, qui la lient directement à la chimie: la première branche, en effet, commence alors à se dégager du vain régime des entités chimériques et des fluides imaginaires, d'après la lumineuse découverte de Black sur les changemens d'état; la seconde, d'abord popularisée par les ingénieux travaux de Franklin, acquiert ensuite une certaine rationalité par les judicieuses recherches de Coulomb, avant d'avoir été altérée par l'abus de l'analyse mathématique. Quant à l'astronomie pure, réduite à la géométrie céleste, elle perd nécessairement la prépondérance fondamentale qu'elle avait dû conserver jusque alors, par suite de la systématisation de la mécanique céleste, tendant à suggérer à priori les principales lois relatives aux perturbations du mouvement elliptique: aussi, parmi beaucoup d'illustres observateurs, l'astronomie ne compte-t-elle alors qu'un seul homme d'un vrai génie, le grand Bradley, dont l'admirable élaboration sur l'aberration de la lumière constitue certainement le plus beau travail dont cette science puisse s'honorer depuis Kepler.

Malgré le juste éclat de ces divers ordres de travaux scientifiques, on doit regarder, ce me semble, la création de la véritable chimie comme surtout destinée à caractériser cette phase avec plus d'originalité qu'aucune autre évolution quelconque. Jusque alors bornée à une mystérieuse accumulation de faits, dominée par les entités alchimiques, la chimie, vers le milieu de cette période, subit une transformation mémorable, quoique purement provisoire, qui me semble fort analogue à la préparation philosophique que l'hypothèse des tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, pour la mécanique céleste: tel est l'office préliminaire, aujourd'hui trop méconnu, de la célèbre conception de Stahl, précédée de la tentative trop mécanique de Boërhaave, et déterminant une marche beaucoup plus rationnelle dans l'ensemble des recherches chimiques, surtout entre les mains de Bergmann et ensuite de Schéele. Préparée, sous cette influence transitoire, par les expériences capitales de Priestley et de Cavendish, l'élaboration décisive du grand Lavoisier vint enfin élever la chimie au rang des véritables sciences, d'après une théorie admirablement conçue, quoique une exploration plus étendue dût bientôt lui ravir un ascendant, dont l'éminente rationnalité n'est pas encore, à beaucoup près, dignement remplacée. Aussi intermédiaire, à divers égards, quant à la méthode que quant à la doctrine, entre la philosophie purement inorganique et la philosophie vraiment organique, cette nouvelle science vient heureusement compléter l'ensemble de l'étude fondamentale du monde extérieur par l'institution normale d'un ordre de spéculations physiques sur lequel l'esprit mathématique proprement dit ne peut réellement exercer aucun empire immédiat, si ce n'est à titre d'éducation: ce qui a heureusement érigé dès lors, même quant à la nature morte, un puissant abri contre l'imminente invasion d'un tel esprit, qui, après avoir nécessairement fondé la philosophie naturelle, tend, par une irrationnelle exagération, à en altérer radicalement l'essor ultérieur, jusqu'à ce que la construction finale d'une philosophie pleinement positive vienne directement contenir cette dangereuse intervention, en réduisant, autant que possible, l'esprit purement mathématique à sa vraie destination, comme je l'ai expliqué dans les trois premiers volumes de ce Traité.

Quoique la grande science biologique n'ait pu recevoir que de nos jours sa vraie constitution rationnelle, encore si imparfaite et si chancelante, il importe de signaler, pendant cette troisième phase, l'admirable mouvement préparatoire dont elle devient alors l'objet, en résultat général des divers essais isolés propres aux deux phases précédentes. Les trois aspects essentiels, taxonomique, anatomique, et physiologique, dont la combinaison permanente caractérise ses spéculations fondamentales, y donnèrent lieu à d'éminentes élaborations indépendantes, essentiellement provisoires par cela même qu'elles n'étaient point dirigées d'après des principes communs, mais destinées à faire enfin dignement ressortir le véritable esprit de chacun d'eux: nettement dévoilé, pour le premier, par les admirables conceptions du grand Linné succédant aux heureuses inspirations de Bernard de Jussieu; quant au second, par la suite des analyses comparatives de Daubenton, ultérieurement rationnalisée suivant les vues générales de Vicq-d'Azyr; et enfin, pour le troisième, par l'exploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse expérimentation de Spallanzani. Conjointement à cette triple préparation, le génie, éminemment synthétique et concret, de notre grand Buffon caractérisait avec énergie les principales relations encyclopédiques propres à la science des corps vivans, et faisait surtout sentir l'intime solidarité qui la distingue, en même temps que sa haute destination morale et sociale, spécialement signalée d'ailleurs par les utiles indications secondaires de Georges Leroy et de Charles Bonnet: toutefois, en relevant dignement la mémoire scientifique et philosophique de Buffon, que d'envieux détracteurs ont tenté de réduire au simple mérite littéraire, l'impartiale postérité n'oubliera jamais son aveugle obstination à méconnaître l'importance capitale des conceptions taxonomiques, dont les travaux de son illustre émule suédois pouvaient si bien lui manifester la vraie nature et l'indispensable destination. Au reste, rien de définitif, en philosophie biologique, ne pouvait encore sortir d'une époque où, non-seulement la hiérarchie animale n'était entrevue que d'une manière vague et empirique, mais où même la notion élémentaire de l'état vital restait radicalement confuse et incertaine, puisque, des deux élémens inséparables du dualisme fondamental qui le constitue, le plus caractéristique et le plus varié était alors totalement subordonné à l'autre, dont l'influence plus simple devait être mieux saisissable; ce qui donna lieu à tant d'irrationnelles exagérations sur la prépondérance absolue des milieux biologiques, comme si l'organisme était à la fois purement passif et indéfiniment modifiable: cette vicieuse tendance, si prononcée chez tous les penseurs du siècle dernier, conduisit spécialement Montesquieu à ses célèbres aberrations sur l'action sociale des climats. Néanmoins, il importait de signaler ici la première élaboration vraiment scientifique de la philosophie organique, qui, outre son extrême importance directe, est si heureusement destinée, de sa nature, à mettre enfin un terme indispensable à l'esprit de spécialité dispersive émané de la philosophie inorganique, dont le sujet inerte comporte une décomposition presque illimitée, tandis que l'étude de la vie pousse nécessairement à la régénération de l'esprit d'ensemble, par l'indivisible connexité de ses divers aspects, dont la division provisoire et artificielle ne peut longtemps dissimuler la nécessité finale de leur coordination nécessaire. Quoique l'imitation trop servile du régime logique propre aux sciences déjà formées, ait dû d'abord engager naturellement les diverses spéculations biologiques dans une marche trop peu conforme à leurs vraies conditions caractéristiques, il n'est pas douteux cependant que leur développement ultérieur devait finir par dévoiler spontanément une obligation aussi fondamentale, de manière à modifier convenablement le mode primitif, comme on commence à l'apercevoir aujourd'hui, sans que toutefois une transformation aussi contraire à la prépondérance actuelle de la philosophie inorganique puisse être suffisamment réalisée autrement que sous l'ascendant général de la vraie philosophie positive, dont j'ai osé, le premier, entreprendre enfin la construction directe, d'après l'ensemble des différens matériaux antérieurs.

En appréciant, au cinquante-troisième chapitre, la première apparition du véritable génie scientifique, à la fois spéculatif et abstrait, par les spéculations mathématiques des Grecs, j'ai convenablement expliqué pourquoi il avait dû être d'abord éminemment spécial, comme surgissant dans un milieu, philosophique et social, profondément hétérogène à sa nature, laquelle n'aurait pu recevoir son développement caractéristique sans l'indispensable isolement continu des contemplations devenues positives envers toutes celles qui restaient théologiques ou même métaphysiques. Or, les diverses branches fondamentales de la philosophie naturelle n'ayant pu passer simultanément à l'état positif, et leur essor initial ayant dû s'opérer, à de longs intervalles, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, il est clair que cette même nécessité primitive devait toujours subsister, quoique avec une intensité décroissante, jusqu'à ce que tous les aspects élémentaires eussent ainsi été successivement assujettis à une positivité rationnelle, ce qui n'existe point encore envers les études sociales, excepté dans cet ouvrage. L'esprit de spécialité, devenu de plus en plus dispersif à mesure que la philosophie inorganique s'était décomposée, restait donc en suffisante harmonie avec les principaux besoins de l'évolution mentale sous la phase que nous achevons d'apprécier: toutefois, son office, évidemment provisoire, était déjà très voisin de son entier accomplissement; et son influence, qui, d'après l'anarchie philosophique, s'exagérait à l'instant où elle aurait dû décroître, commençait alors à devenir dangereuse, suivant l'explication précédente, en tendant à imprimer à la culture naissante de la philosophie organique une impulsion trop exclusivement analytique, contraire à sa nature et à sa destination. Néanmoins, ces aberrations, seulement imminentes, ne pouvaient se développer que plus tard, et ne produisaient encore que des inconvéniens secondaires; en sorte que cette époque peut être envisagée comme le plus bel âge de l'esprit de spécialité scientifique, personnifié par la constitution des académies, dont les membres n'étaient point alors parvenus à oublier entièrement la conception fondamentale de Bacon et de Descartes, où l'analyse spéciale n'était envisagée que comme une préparation nécessaire à une synthèse générale, toujours présente aux savans de la seconde phase, quelque lointaine que dût leur sembler sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de détail fut, à cette époque, très heureusement contenue par l'active impulsion générale qui déterminait spontanément les savans, comme les artistes, et d'une manière même plus efficace quoique moins explicite, à seconder le grand ébranlement philosophique propre au siècle dernier, et dont la direction anti-théologique devait tant sympathiser avec l'instinct scientifique: j'ai assez expliqué la puissante consistance mentale que cette indispensable opération révolutionnaire dut recevoir d'une telle assistance permanente, hautement caractérisée surtout chez l'éminent géomètre qui fut l'un des chefs principaux de cette élaboration dissolvante. Malgré sa nature purement négative, qui la rendait assurément peu susceptible de constituer aucune liaison solide, l'influence provisoire de cette philosophie, en vertu de sa seule généralité, quelque imparfaite qu'elle dût être, servit réellement, à cette époque, à empêcher l'esprit scientifique de perdre totalement de vue les considérations d'ensemble, qu'on affectait, au contraire, de reproduire sans cesse, d'après des aperçus plus ou moins superficiels. Par cette réaction temporaire, où cette philosophie transitoire rendait à la science l'équivalent des services qu'elle en recevait, les savans trouvèrent alors, comme les artistes, outre une immédiate destination sociale, qui les incorporait davantage au mouvement universel, une sorte de supplément momentané à l'absence de toute vraie direction systématique; tandis que, de nos jours, l'irrationnelle prolongation de cette situation mentale, maintenant trop arriérée, n'aboutit, au contraire, chez les uns et les autres, qu'à justifier ordinairement leur déplorable aversion de toute idée générale.

Après avoir suffisamment caractérisé l'ensemble du développement scientifique depuis le moyen-âge, il ne nous reste plus maintenant, pour compléter enfin notre indispensable appréciation de la progression moderne, qu'à y considérer sommairement le mouvement élémentaire de recomposition sous un quatrième et dernier aspect général, quant à l'évolution philosophique proprement dite, en tant que provisoirement distincte de l'évolution purement scientifique correspondante, jusqu'à ce que l'esprit scientifique et l'esprit philosophique, essentiellement identiques au fond, aient acquis, l'un la généralité, l'autre la positivité, qui leur manquent encore. Mais, malgré la nécessité historique de cette distinction transitoire, il est clair que notre appréciation de la progression scientifique doit nous permettre d'abréger beaucoup celle de la progression philosophique, dont les diverses phases ont toujours été déterminées par celles de la première, à partir de la division fondamentale, organisée dans les écoles grecques, entre la philosophie naturelle devenue métaphysique, et la philosophie morale restée théologique, comme je l'ai tant expliqué. En outre, d'après la fusion provisoire opérée entre ces deux philosophies, sous l'ascendant métaphysique de la scolastique proprement dite, pendant la dernière période du moyen-âge, nous avons reconnu que l'esprit scientifique et ce nouvel esprit philosophique étaient restés essentiellement unis jusqu'à la fin de la première partie de l'évolution moderne: en sorte que nous n'avons plus réellement à considérer le mouvement philosophique que sous les deux autres phases, où il s'est de plus en plus isolé du mouvement scientifique, jusqu'à ce que celui-ci ait rempli les conditions qui doivent lui procurer une entière suprématie, par une convenable prépondérance prochaine de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, tous deux enfin devenus également positifs. Néanmoins, pour que cette appréciation puisse être suffisamment caractéristique, il faut d'abord revenir brièvement sur ce point de départ, dont l'importance historique est encore trop peu comprise, afin de mieux déterminer la vraie nature de cette philosophie transitoire que, dans le cours des trois derniers siècles, la science devait toujours tendre à annuler graduellement.

La grande transaction scolastique avait réalisé autant que possible, le triomphe social de l'esprit métaphysique, dont la profonde impuissance organique s'est trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles, d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution catholique, laquelle, par ses éminentes propriétés politiques, lui rendit certes un large équivalent de l'assistance mentale qu'elle en reçut provisoirement. Dès lors, en effet, la philosophie métaphysique, toujours bornée auparavant à l'étude du monde inorganique, compléta son domaine fondamental, en étendant aussi ses entités caractéristiques à l'homme moral et social; ce qui produisit, comme je l'ai noté, un état, très précaire mais fort remarquable, d'apparente homogénéité intellectuelle, qui n'avait jamais pu exister encore depuis le partage primordial opéré sous la première décadence du polythéisme. En acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que, cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle, liée à une révélation directe et continue, elle subit la protection des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà de théologie naturelle. Cette dénomination historique caractérise très heureusement la conciliation passagère qu'on avait ainsi tenté d'organiser entre la raison et la foi, et qui ne pouvait réellement aboutir qu'à l'absorption totale de la seconde sous la première: car, elle représente le dualisme contradictoire alors établi entre l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, centres respectifs des deux philosophies théologique et métaphysique. L'imminent antagonisme de ces deux conceptions générales semblait alors devoir être suffisamment contenu par le principe fondamental qui, sous l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait l'une et l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur primordial de lois invariables, qu'il s'était aussitôt interdit de jamais changer, et dont l'application spéciale et continue était irrévocablement confiée à la Nature; ce qui constitue assurément une fiction fort analogue à celle des publicistes actuels sur la royauté constitutionnelle. Cette étrange combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec le principe positif, porte l'empreinte caractéristique de l'esprit métaphysique qui l'avait élaborée, et qui s'y était évidemment ménagé la plus belle part, en faisant désormais de la Nature l'objet des contemplations et même des adorations journalières, sauf la stérile vénération réservée à la majestueuse inertie de la divinité suprême, solennellement réduite à une vague intervention initiale, où la pensée devait de moins en moins remonter. Jamais le bon sens vulgaire n'a pu réellement admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient radicalement toutes les idées de volonté arbitraire et d'action permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne sauraient conserver leur véritable caractère fondamental: aussi doit-on peu s'étonner que l'instinct populaire poursuivît alors tant de docteurs de l'accusation d'athéisme; puisque la doctrine transitoire, ainsi qualifiée ultérieurement, n'a pu consister au fond qu'à pousser jusqu'à l'entière intronisation de la Nature cette première restriction scolastique de la conception monothéique, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent. Suivant une inversion vraiment décisive, témoignage direct de l'irrévocable décadence de toute théologie, ce que d'abord la raison publique jugeait impie, semble constituer maintenant la disposition la plus religieuse, qu'on s'épuise vainement à produire par de nombreuses démonstrations, où j'ai montré l'une des principales causes historiques de la dissolution mentale du monothéisme. On voit donc que le compromis scolastique n'avait effectivement constitué qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était impossible, quoique son influence, d'ailleurs inévitable, ait été longtemps indispensable au développement fondamental de l'évolution scientifique, selon nos explications antérieures.

Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance générale que la grande controverse scolastique entre les réalistes et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase moderne, et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité de la métaphysique du moyen-âge sur celle de l'antiquité, où l'action naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre. La marche progressive de ce long débat mesure en effet, avec beaucoup d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique propre à l'évolution scientifique, dont l'essor graduel devait spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le réalisme: car, sous ces formes qui semblent aujourd'hui si vaines, commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif contre l'esprit métaphysique, dont le principal caractère consiste directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir, hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale. Jamais les écoles grecques n'avaient, assurément, pu offrir une contestation aussi élevée, ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner enfin le régime des entités, soit même pour faire déjà soupçonner la nature éminemment relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il reste évident que l'esprit métaphysique et l'esprit positif, presque aussitôt après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique, dernière modification possible de l'esprit religieux, commençaient ainsi à tendre vers une irrévocable séparation, qui ne pouvait aboutir qu'à l'entier ascendant du second sur le premier.

Pendant la première phase de l'évolution moderne, nous avons vu, d'un côté, la métaphysique occupée surtout de seconder par son action critique l'heureuse insurrection du pouvoir temporel contre la constitution catholique, tandis que, de son côté, la science naissante se livrait principalement à l'accumulation préalable des diverses observations, sous les inspirations astrologiques et alchimiques: en sorte que, malgré leur divergence croissante, aucun grave conflit ne pouvait directement surgir entre elles. Mais il n'en devait plus être ainsi quand, sous la seconde phase, l'ébranlement protestant eut mis, même chez les peuples restés nominalement catholiques, la philosophie métaphysique en possession presque exclusive, ou du moins prépondérante, de l'autorité spirituelle qu'elle avait toujours convoitée; en même temps que l'esprit scientifique commençait à manifester son vrai caractère fondamental, par la convergence graduelle de son élaboration spontanée vers des découvertes décisives, pleinement incompatibles avec l'ensemble de l'ancienne philosophie, aussi bien métaphysique que théologique. On voit par là comment l'admirable mouvement astronomique du XVIe siècle dût nécessairement y conduire enfin la science à une opposition directe envers la métaphysique, succédant partout, sous des formes diverses mais équivalentes, à la théologie proprement dite, dont elle tendait dès lors à reconstruire, à son profit, l'antique domination, à la fois mentale et sociale. Par la nature même d'un tel antagonisme, il devait d'abord être gravement défavorable à la science, comme le prouvent alors tant de tristes exemples, analogues à ceux de Cardan, de Ramus, etc. Mais l'évolution logique proprement dite est celle de toutes qui peut le moins être efficacement contenue, soit parce que la portée n'en peut être ordinairement comprise que lorsque son essor est assez développé pour surmonter spontanément tous les obstacles, soit en vertu de l'assistance involontaire qu'elle doit naturellement trouver chez ceux-là même qui prétendent lui opposer des entraves systématiques. C'est pourquoi la persévérance, d'ailleurs mutuellement inévitable, de ce conflit décisif, y détermina nécessairement, dans le premier tiers du XVIIe siècle, l'irrévocable décadence du régime des entités, dès lors accomplie envers les phénomènes généraux du monde extérieur, et par suite plus ou moins imminente relativement à tous les autres, à mesure qu'ils deviendraient suffisamment accessibles à la positivité rationnelle.

Tous les élémens principaux de la république européenne, sauf la seule Espagne, alors engourdie par la politique rétrograde, prirent une part capitale à cet immense débat, qui constituait enfin la première apparition caractéristique de la philosophie définitive, et qui, par suite, devait exercer une influence fondamentale sur l'ensemble des destinées ultérieures de l'humanité. L'Allemagne avait doublement déterminé, au siècle précédent, cette crise décisive, soit par l'ébranlement protestant, soit surtout par les belles découvertes astronomiques de Copernic, de Tycho-Brahé, et enfin du grand Kepler: mais, absorbée par les luttes religieuses, elle n'y put activement concourir. Au contraire, l'Angleterre, l'Italie et la France fournirent chacune à cette noble élaboration un éminent coopérateur, en y faisant participer trois immortels philosophes, dont les génies très divers y étaient également indispensables, Bacon, Galilée et Descartes, que la plus lointaine postérité proclamera toujours les premiers fondateurs immédiats de la philosophie positive; puisque chacun d'eux en a déjà dignement senti le vrai caractère, suffisamment compris les conditions nécessaires, et convenablement prévu l'ascendant final. Comme l'action de Galilée, inséparable de ses admirables découvertes, appartient essentiellement à l'évolution scientifique proprement dite, il serait superflu de revenir maintenant sur cette belle série de travaux qui, tandis qu'on définissait ailleurs, par une discussion directe, l'esprit général de la nouvelle manière de philosopher, se bornait à la caractériser activement, par une extension décisive, sans laquelle les préceptes abstraits eussent été trop vaguement appréciables. Quant aux travaux directement philosophiques de Bacon et de Descartes, également dirigés contre l'ancienne philosophie, et pareillement destinés à constituer la nouvelle, leurs différences essentielles présentent à la fois une remarquable harmonie, soit avec la nature propre de chaque philosophe, soit avec celle du milieu social correspondant. Chacun d'eux établit, sans doute, avec une irrésistible énergie, la nécessité d'abandonner irrévocablement l'ancien régime mental; tous deux s'accordent spontanément à faire nettement ressortir les attributs élémentaires du régime nouveau; enfin, tous deux proclament hautement la destination purement provisoire de l'analyse spéciale qu'ils prescrivent impérieusement, mais dont ils signalent déjà l'indispensable tendance ultérieure vers une synthèse générale, aujourd'hui si déplorablement oubliée, à l'époque même que la marche nécessaire de l'évolution humaine assigne si clairement à son élaboration directe. Malgré cette conformité fondamentale, l'indispensable concours philosophique de Bacon et de Descartes ne pouvait nullement dissimuler l'extrême diversité que l'organisation, l'éducation, et la situation avaient nécessairement établie entre eux. D'une nature plus active, mais moins rationnelle, et, à tous égards, moins éminente, préparé par une éducation vague et incohérente, soumis ensuite à l'influence permanente d'un milieu essentiellement pratique, où la spéculation était étroitement subordonnée à l'application, Bacon n'a qu'imparfaitement caractérisé le véritable esprit scientifique, qui, dans ses préceptes, flotte si souvent entre l'empirisme et la métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable de toute la philosophie naturelle; tandis que Descartes, aussi grand géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa vraie source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision les conditions essentielles, dans cet admirable discours où, en retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit, à son insu, la marche générale de la raison humaine; cette appréciation concise sera toujours relue avec fruit, même après que la diffuse élaboration de Bacon n'offrira plus qu'un simple intérêt historique. Mais, sous un autre aspect fondamental, quant à l'étude de l'homme et de la société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité sur Descartes, qui, en constituant, aussi bien que l'époque le comportait, la philosophie inorganique, semble abandonner indéfiniment à l'ancienne méthode le domaine moral et social; pendant que Bacon a surtout en vue l'indispensable rénovation de cette seconde moitié du système philosophique, qu'il ose même concevoir déjà comme finalement destinée à la régénération totale de l'humanité: différence qu'il faut attribuer, soit à la diversité de leurs génies, l'un plus sensible à la rationnalité, l'autre à l'utilité, soit à ce que la position du premier devait lui faire mieux apprécier qu'au second l'état radicalement révolutionnaire de l'Europe moderne; double distinction alors correspondante à celle entre le catholicisme et le protestantisme. On doit toutefois noter, à ce sujet, que l'école cartésienne a spontanément tendu à corriger les imperfections de son chef, dont la métaphysique n'a certainement jamais obtenu, en France, l'ascendant qu'y prenait sa théorie corpusculaire; au lieu que l'école baconienne a bientôt tendu, en Angleterre, et même ailleurs, à restreindre les hautes inspirations sociales de son fondateur, pour exagérer, au contraire, ses inconvéniens abstraits, en laissant trop souvent dégénérer l'esprit d'observation en une sorte de stérile empirisme, trop aisément accessible à une patiente médiocrité. Aussi, quand les savans actuels veulent donner une certaine apparence philosophique au déplorable esprit de spécialité exclusive qui domine parmi eux, on peut remarquer qu'ils affectent partout de s'appuyer sur Bacon, et non sur Descartes, dont ils ont déprécié même la mémoire scientifique; quoique les préceptes du premier ne soient cependant pas moins contraires, au fond que les conceptions du second à cette irrationnelle disposition, directement opposée au but commun que ces deux grands philosophes ont également proclamé.

Quelle que fût, dans l'évolution générale de l'humanité, l'importance vraiment fondamentale de ces deux élaborations convergentes, il est néanmoins évident que, ni séparées, ni même réunies, elles ne pouvaient aucunement suffire, soit pour la doctrine, soit seulement pour la méthode, à constituer réellement la philosophie positive, dont le véritable esprit ne pouvait alors être suffisamment caractérisé que par les études géométriques ou astronomiques, et commençait à peine à s'étendre aussi aux plus simples théories de la physique proprement dite, sans même embrasser déjà l'ensemble élémentaire de la science inorganique, puisque la chimie n'y devait être convenablement assujétie que vers la fin de la phase suivante. On comprend surtout combien l'avénement, encore moins préparé, de la science biologique était, à cet égard, profondément indispensable, comme seul apte à faire dignement apprécier la nouvelle manière de philosopher sous les aspects les plus nécessaires à son extension finale aux conceptions morales et sociales, suivant le noble but indiqué par Bacon. Cette grande impulsion ne pouvait donc que signaler suffisamment l'introduction décisive d'une philosophie nouvelle, montrer vaguement le terme général de son essor initial, et faire imparfaitement pressentir les conditions principales de sa préparation graduelle pendant les deux siècles qui devaient précéder son élaboration d'ensemble: ni l'un ni l'autre des deux illustres fondateurs n'avait alors en vue qu'un développement provisoire, destiné à rendre successivement positifs tous les divers élémens essentiels des spéculations humaines, afin de permettre ultérieurement une systématisation définitive, dont aucun d'eux ne supposait réellement la possibilité immédiate, quelque confusément qu'il en dût concevoir la nature et la destination. La situation fondamentale de l'esprit humain restait donc encore nécessairement transitoire, jusqu'à l'évolution décisive de la science chimique, et surtout de la science biologique. Pour tout cet intervalle, il n'y avait vraiment lieu qu'à modifier, par un dernier amendement général, le partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, en faisant avancer chacune d'elles d'une phase dans le développement élémentaire dont la loi sert de base à tout ce Traité, mais en continuant à laisser entre elles une divergence non moins radicale, et même bien plus prononcée; puisque la première, désormais passée à l'état positif, devait être beaucoup plus contradictoire envers la seconde, devenue purement métaphysique, que lorsque celle-ci était théologique et l'autre métaphysique, comme à l'origine de cette indispensable séparation provisoire: ce qui devait faire aisément prévoir le peu de durée d'une transaction aussi incohérente, malgré sa nécessité actuelle. Descartes, appréciant une telle situation avec plus de profondeur et de netteté que son illustre collègue, entreprit directement de régulariser cette nouvelle répartition, où il étendit le domaine positif autant qu'on pouvait l'oser alors, en y faisant rentrer jusqu'à l'étude intellectuelle et morale des animaux, d'après sa célèbre hypothèse d'automatisme, dont j'ai spécialement indiqué, au quarante-cinquième chapitre, l'office momentané, sans en dissimuler l'inévitable danger; il ne laissa à la métaphysique que le seul domaine qui ne pût encore lui être ôté, en la réduisant à l'étude isolée de l'homme moral et de la société. Mais, en coordonnant ces attributions extrêmes de l'ancienne philosophie, son génie éminemment systématique l'emporta à leur donner trop d'importance, en tentant de leur imprimer une rationnalité plus consistante qu'il ne convenait à la dernière fonction provisoire d'une doctrine prête à s'éteindre sous la prochaine extension simultanée de l'évolution scientifique et de l'ébranlement révolutionnaire: aussi cette seconde partie de son élaboration philosophique, beaucoup moins en harmonie avec l'état fondamental des esprits, n'eut-elle point, à beaucoup près, surtout en France, l'éclatant succès de la première, même quand Malebranche s'en fut exclusivement emparé. Quant à Bacon, qui n'avait en vue aucun partage méthodique, et qui, au contraire, poursuivait surtout la régénération des études morales et sociales, il était spontanément préservé de toute semblable déviation: mais cependant la haute impossibilité, bientôt constatée, de rendre déjà positives ces deux parties extrêmes du système philosophique, dut nécessairement conduire son école à reconnaître également, d'une manière plus ou moins explicite, le besoin provisoire de la répartition établie, ou plutôt modifiée, par Descartes, en évitant ainsi toutefois de lui attribuer, en général, une aussi vicieuse consistance. La recherche prématurée d'une unité encore impossible ne pouvait alors aboutir certainement qu'à tout replacer sous l'uniforme domination d'une métaphysique plus ou moins prononcée, comme le montrèrent avec tant d'évidence, à la fin de cette phase, ou au commencement de la suivante, les vains efforts, presque simultanés, de Malebranche et de Leibnitz, pour établir une entière coordination philosophique, l'un d'après sa fameuse prémotion physique, l'autre par sa célèbre conception des monades. Quoique la seconde tentative fût d'ailleurs beaucoup plus progressive que l'autre, en tant que fondée sur un principe beaucoup moins théologique, toutes deux furent cependant également impuissantes à dissoudre réellement la répartition fondamentale, quelque contradictoire, et par suite provisoire qu'elle dût justement sembler déjà: ce qui peut faire spécialement sentir combien devait être profonde une telle nécessité transitoire, contre laquelle a ainsi échoué l'énergique génie du grand Leibnitz.

Tel était donc le premier résultat général de la haute impulsion philosophique imprimée par Bacon et par Descartes, sous l'influence spontanée de l'évolution scientifique: l'esprit positif, ayant enfin conquis son émancipation partielle, devenait seul maître de la philosophie naturelle proprement dite; l'esprit métaphysique, dès lors essentiellement isolé, exerçait sur la philosophie morale sa vaine domination provisoire, dont le terme naturel était déjà appréciable: par là s'est trouvée irrévocablement dissoute la systématisation passagère qu'avait établie, à la fin du moyen-âge, l'uniforme assujettissement des diverses conceptions humaines au pur régime des entités. Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive, dont tous les élémens principaux m'ont paru assez élaborés désormais pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études morales: et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure. Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie digne de ce nom, quelles qu'en soient la nature et la destination, n'a pu véritablement se trouver nulle part; pas plus chez ceux qui, continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais la vaine appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples et les plus généraux, que chez les savans eux-mêmes qui, faisant ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul ordre de phénomènes. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique a dû perdre rapidement le crédit universel qu'elle avait jusque alors conservé, et qui tenait essentiellement à son intime solidarité antérieure avec l'évolution scientifique, depuis la séparation grecque entre le domaine métaphysique et le domaine théologique. En même temps, les plus éminens penseurs s'étant naturellement tournés vers les sciences, sauf un très petit nombre d'immortelles exceptions, la philosophie proprement dite, qui, au fond, cessait ainsi d'exiger de graves études préparatoires, dès lors sans consistance mentale entre la science et la théologie, a dû bientôt tomber aux mains des simples littérateurs, qui, en l'appliquant à la démolition radicale de l'ancienne organisation spirituelle, lui ont heureusement procuré, sous la troisième phase, une destination sociale susceptible de dissimuler momentanément sa profonde caducité intrinsèque, comme je l'ai suffisamment expliqué. Quant à son activité propre et directe, elle s'est dès lors nécessairement consumée, comme aujourd'hui, en une vaine et fastidieuse reproduction des principales aberrations, soit intellectuelles, soit politiques, qui avaient agité les anciennes écoles grecques, les unes plus théologiques, les autres plus ontologiques, mais toutes presque également vicieuses, et surtout pareillement ambitieuses de la chimérique théocratie métaphysique que j'ai suffisamment appréciée, et dont on vit alors, par suite d'une semblable direction mentale, se renouveler, chez la plupart de ces philosophes incomplets, l'espoir plus ou moins explicite. Les deux cas ont même dû offrir cette grave différence que les controverses antiques avaient naturellement abouti à la systématisation monothéique, dont l'importance, surtout sociale, était assurément fondamentale, quoique purement transitoire; tandis que ces discussions modernes n'étaient réellement susceptibles d'aucune issue et ne pouvaient servir qu'à empêcher que les élaborations partielles dont l'humanité était alors justement préoccupée n'y fissent perdre totalement le souvenir de l'esprit d'ensemble, qu'il faut, à tout prix, toujours maintenir sous une forme quelconque, même seulement spécieuse, afin de conserver l'indispensable continuité de l'évolution générale. Il serait donc superflu d'examiner ici les principales différences européennes d'un mouvement métaphysique partout devenu désormais essentiellement étranger à la marche nécessaire du développement humain. Chacun sait d'ailleurs que ces différences ont surtout consisté dans les diverses manières d'envisager l'essor abstrait de notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions extérieures, tandis que les autres en établissaient exclusivement les conditions intérieures: ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt deux modes, également irrationnels et chimériques, par cela même qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la combinaison permanente constitue la base indispensable de toute saine spéculation biologique, aussi bien envers les phénomènes intellectuels et moraux que relativement à tous les autres, comme je l'ai pleinement démontré aux quarantième et quarante-cinquième chapitres: cette vaine séparation n'était, au reste, qu'une inexcusable reproduction de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen-âge, heureusement suspendue. Toutefois, il est juste de noter que le premier ordre d'aberrations était, par sa nature, moins écarté que le second de la marche vraiment normale, puisque, dans l'étude préparatoire de tout sujet biologique, l'influence du milieu devait naturellement être appréciée avant celle de l'organisme, suivant la tendance constante de la véritable philosophie, passant toujours du monde à l'homme, afin de procéder sans cesse du plus simple au plus complexe: j'ai ci-dessus remarqué, en effet, que cette vicieuse disposition à s'occuper presque exclusivement des influences extérieures s'étendait alors à toutes les études physiologiques, sans exception des moins difficiles; ce qui doit historiquement atténuer les torts primitifs d'une telle métaphysique, en indiquant, malgré la gravité de ses dangers ultérieurs, qu'elle était alors moins éloignée que sa rivale de la vraie direction positive. Quant à la répartition européenne de ces deux ordres d'erreurs, elle me semble avoir dû finalement correspondre, en général, à la division entre le catholicisme et le protestantisme, d'après les motifs essentiels qui nous ont expliqué, au chapitre précédent, la destination naturelle des pays catholiques, et surtout de la France, à devenir, sous la troisième phase, le principal siége de l'élaboration négative, dirigée par un esprit métaphysique nécessairement plus critique et dès lors plus rapproché de l'esprit positif; tandis que, chez les populations protestantes, l'esprit métaphysique, désormais profondément incorporé au gouvernement, avait dû remonter davantage vers l'état purement théologique, et, par suite, procéder, au contraire, plus explicitement de l'homme au monde, en considérant surtout, dans l'essor mental, les conditions intérieures, quelque vicieuse que dût être d'ailleurs cette étude, ainsi séparée de toute notion réelle de l'organisme humain. Ces tendances respectives à l'aristotélisme ou au platonisme avaient dû toutefois être précédées, en Angleterre, d'une mémorable exception, que j'ai déjà suffisamment appréciée, relativement à l'école passagère de Hobbes, suivi de Locke, laquelle, sous l'impulsion baconienne pour la régénération directe des études morales et sociales, avait dû entreprendre d'abord une critique radicale, et par conséquent aristotélique, dont le développement, et surtout la propagation, devaient ensuite s'opérer ailleurs.

Avant de quitter cette seconde phase, aussi décisive pour l'évolution philosophique que pour l'évolution scientifique, j'y dois sommairement signaler les premiers germes essentiels de la rénovation finale de la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet me semblent avoir directement préparée, vers la fin de cette mémorable période, dont le début avait été marqué, sous ce rapport, par quelques heureux essais partiels de Machiavel, afin de rattacher à des causes purement naturelles l'explication de certains phénomènes politiques, quoique son énergique sagacité ait été essentiellement neutralisée par une appréciation radicalement vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne put jamais distinguer suffisamment de l'ancienne. La célèbre conception politique de Hobbes sur l'état de guerre primordial et sur le prétendu règne de la force, a presque toujours été gravement méconnue jusqu'ici, d'après les injustes antipathies indiquées au chapitre précédent; mais, en l'étudiant d'une manière convenablement approfondie, on sentira que, eu égard aux temps, elle a constitué, sous l'obscurité des formes métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles dans l'ensemble permanent des conditions sociales inhérentes à l'imparfaite nature de l'humanité; et, en second lieu, de l'état nécessairement militaire des sociétés primitives. En se rappelant l'active consécration contemporaine des fictions métaphysiques sur l'état de nature et le contrat social, on sentira, j'espère, l'éminente valeur de ce double aperçu, qui déjà tendait à introduire énergiquement la réalité au milieu de ces hypothèses fantastiques. Quant à la participation de notre grand Bossuet à cette préparation initiale de la saine philosophie politique, elle est plus évidente et moins contestée, surtout d'après son admirable élaboration historique, où, pour la première fois, l'esprit humain tentait de concevoir les phénomènes politiques comme réellement assujettis, soit dans leur coexistence, soit dans leur succession, à certaines lois invariables, dont l'usage rationnel pût permettre, à divers égards, de les déterminer les uns par les autres. Malgré que l'inévitable prépondérance du principe théologique ait dû profondément altérer une conception aussi avancée, elle n'a pu dissimuler son éminente valeur, ni même empêcher son heureuse influence ultérieure sur le perfectionnement universel des études historiques sous la phase suivante; on sent, au reste, qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle constitue la dernière inspiration capitale, puisque l'instinct négatif empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'ensemble de l'évolution humaine. Il n'est pas inutile de noter, en outre, que la destination spéciale de cette immortelle composition concourait spontanément à mieux caractériser sa nature, en présentant directement l'histoire systématique comme la base nécessaire de l'éducation politique.

Cet examen complet de la seconde phase de l'évolution philosophique était ici particulièrement indispensable pour expliquer convenablement la formation historique d'une situation très peu comprise, et qui cependant n'a pu encore subir aucun changement essentiel; mais ce travail même nous dispense d'insister beaucoup sur la troisième phase, qui, sous ce rapport, ne dut être, à tous égards, qu'une simple extension de la précédente. Dans l'ordre moral, on y remarque surtout l'heureuse tendance de l'école écossaise, d'après l'indépendance spéculative plus prononcée que lui procuraient à la fois son état d'opposition presbytérienne au sein de l'organisme anglican, et son défaut même de principes propres au milieu des vaines controverses sur l'exclusive appréciation des conditions extérieures ou intérieures de l'essor mental. Car cette école, dont toute la valeur était due à l'éminent mérite des penseurs qui s'y trouvaient alors rapprochés sans aucune liaison vraiment systématique, put, à cette époque, utilement tenter de rectifier les graves aberrations critiques de l'école française, quoique son inconsistance caractéristique ne pût aucunement lui permettre d'en arrêter le cours inévitable, qui n'a pu être vraiment contenu, comme je l'ai montré au quarante-cinquième chapitre, que par l'avénement ultérieur de la saine physiologie cérébrale. Sous l'aspect purement mental, l'un des principaux membres de cette illustre association, le judicieux Hume, par une élaboration plus originale sur la théorie de la causalité, entreprend avec hardiesse, mais avec les inconvéniens inséparables de la scission générale entre la science et la philosophie, d'ébaucher directement le vrai caractère des conceptions positives. Malgré toutes ses graves imperfections, ce travail constitue, à mon gré, le seul pas capital qu'ait fait l'esprit humain vers la juste appréciation directe de la nature purement relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse entre les réalistes et les nominalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le premier germe historique de cette détermination fondamentale. On doit aussi noter, à cet égard, le concours spontané des ingénieux aperçus de son immortel ami Adam Smith sur l'histoire générale des sciences, et surtout de l'astronomie, où il s'approche peut-être encore davantage du vrai sentiment de la positivité rationnelle; je me plais à consigner ici l'expression de ma reconnaissance spéciale pour ces deux éminens penseurs, dont l'influence fut très utile à ma première éducation philosophique, avant que j'eusse découvert la grande loi qui en a nécessairement dirigé tout le cours ultérieur.

Quant à la préparation graduelle de la saine philosophie politique, ébauchée, sous la seconde phase, par Hobbes et par Bossuet, comme je viens de l'expliquer, on doit d'abord remarquer l'heureuse amélioration qui commence, au siècle dernier, à s'introduire partout dans les compositions historiques, où la marche fondamentale du développement social devient de plus en plus le but spontané des plus célèbres productions; autant du moins que peut le permettre l'absence irréparable de toute théorie d'évolution, dont l'usage élèvera nécessairement à la dignité scientifique des travaux restés jusqu'ici essentiellement littéraires, malgré ces utiles modifications, où l'école écossaise s'est tant distinguée. Il serait injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration bien plus modeste, mais encore plus indispensable, des utiles et ingénieux érudits qui, sous la seconde phase, et surtout sous la troisième, dévouèrent leur infatigable activité à l'éclaircissement partiel des principaux points de l'histoire antérieure, dans tant d'intéressans mémoires de notre ancienne Académie des inscriptions, dans l'importante collection du judicieux Muratori, etc. Trop dédaignés aujourd'hui de nos savans, dont la marche spéciale est, toutefois, en beaucoup d'occasions, encore moins rationnelle, ces estimables travaux figurent, à mes yeux, pour la préparation de la sociologie positive, comme les accumulations analogues de matériaux provisoires, sous la première phase, et même sous la seconde, pour la formation ultérieure de la chimie et de la biologie: c'est uniquement grâce aux lumineuses indications, directes ou indirectes, qui en sont naturellement dérivées, que la sociologie peut maintenant commencer à sortir enfin de cet état préliminaire, où toutes les autres sciences avaient déjà passé, et s'élever convenablement à la positivité systématique que je m'efforce de lui imprimer ici.

Malgré l'incontestable utilité de ces diverses améliorations, la seule conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès humain, qui, sous l'ascendant même de l'élaboration négative, prépare directement le principe d'une vraie réorganisation mentale, comme je l'ai expliqué au quarante-septième et au quarante-huitième chapitre. Son premier germe devait spontanément ressortir, même dès la seconde phase, de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression, dont les termes se succèdent par une irrécusable filiation nécessaire. Aussi, avant la fin de cette phase, Pascal avait-il réellement formulé, le premier, la conception philosophique du progrès humain, sous la secrète impulsion naturelle de l'histoire générale des sciences mathématiques. Toutefois, cette heureuse innovation ne pouvait aucunement fructifier tant que sa vérification effective restait bornée à une seule évolution partielle, quelle qu'en fût de plus en plus l'extrême importance: puisqu'il faut au moins deux cas pour s'élever, par leur rapprochement, à une généralisation durable, même envers les plus simples sujets de nos spéculations quelconques; et, en outre, un troisième cas devient toujours indispensable pour confirmer la comparaison primitive. La première de ces deux conditions logiques était, à la vérité, facilement remplie d'après l'évidente conformité de la progression industrielle avec la progression scientifique; mais il restait à satisfaire à l'autre condition, en vérifiant une telle convergence par une convenable appréciation de la troisième évolution élémentaire. Car, suivant une étrange coïncidence, l'évolution morale et politique, qui présentait, au fond, la plus irrésistible confirmation, et qui, en effet, au moyen-âge, avait inspiré au catholicisme l'ébauche imparfaite de cette notion fondamentale, ne pouvait plus être employée alors à une semblable démonstration, d'après l'inévitable ascendant provisoire du mouvement de décomposition, qui, dès le XIVe siècle, disposait de plus en plus toutes les classes de la société européenne à concevoir comme une période de rétrogradation les temps qui, au contraire, ont été le plus profondément caractérisés par le perfectionnement universel de la sociabilité humaine, ainsi que je crois l'avoir pleinement établi désormais. On comprend dès lors quelle devait être, au début de la troisième phase, l'importance vraiment décisive de la grande controverse, si heureusement agrandie et rationalisée à la fois par l'éminent Fontenelle et le judicieux Perrault, à l'occasion de l'aveugle obstination de certains classiques français à méconnaître le mérite général de la moderne évolution esthétique comparée à l'ancienne. L'appréciation extrêmement délicate d'une telle comparaison, suivant nos explications antérieures, provoquait nécessairement une discussion très approfondie, où tendaient successivement à s'introduire tous les principaux aspects sociaux, malgré les efforts continus de Boileau et de ses coopérateurs pour restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient radicalement incapables de soutenir dignement l'extension inévitable. D'après la sage direction que Fontenelle, appuyé surtout sur l'évolution scientifique, sut habilement imprimer à l'ensemble de cette éminente controverse, quoique le sujet primitif du débat restât enveloppé d'un doute général qui subsiste encore essentiellement, la notion du progrès humain, spontanément secondée par l'instinct universel de la civilisation moderne, s'établit alors d'une manière aussi systématique que pouvait le comporter la grande anomalie apparente relative au moyen-âge. Cette prétendue exception à la loi du progrès n'a pas cessé de se faire sentir jusqu'à présent, malgré d'insuffisantes rectifications partielles; et j'ose dire qu'elle ne pouvait être convenablement résolue que par la théorie fondamentale d'évolution, à la fois intellectuelle et sociale, établie, pour la première fois, dans cet ouvrage. Néanmoins, il serait injuste de ne point signaler spécialement, à ce sujet, l'heureuse influence indirectement émanée, pendant la seconde moitié de la phase que nous achevons d'apprécier, du développement spontané de la doctrine critique et transitoire qu'on a si improprement qualifiée d'économie politique. En effet, cette élaboration provisoire, en fixant enfin l'attention générale sur la vie industrielle des sociétés modernes, quoique avec tous les graves inconvéniens philosophiques inhérens à la nature vague et absolue de toute conception métaphysique, comme je l'ai indiqué au quarante-septième chapitre, tendit à ébaucher l'appréciation historique de la vraie différence temporelle entre notre civilisation et celle des anciens; ce qui devait ultérieurement conduire à se former une juste idée politique de la sociabilité intermédiaire, dont la nature propre n'aurait pu être autrement aperçue, suivant l'universelle obligation logique de ne juger aucun état moyen que d'après les deux extrêmes qu'il doit réunir. C'est, sans doute, sous l'influence d'une telle préparation mentale que l'illustre économiste Turgot fut amené, vers la fin de cette troisième phase, à construire directement sa célèbre théorie de la perfectibilité indéfinie, qui, malgré son caractère essentiellement métaphysique, servit ensuite de base au grand projet historique conçu par Condorcet, sous l'indispensable inspiration de l'ébranlement révolutionnaire, selon les explications spéciales du quarante-septième chapitre, naturellement complétées au chapitre qui va suivre. J'ai d'ailleurs suffisamment apprécié d'avance, dans cette même quarante-septième leçon, avec toute l'importance spéciale que méritait une telle exception, la tentative éminemment prématurée du grand Montesquieu pour concevoir enfin directement les phénomènes sociaux comme aussi assujettis que tous les autres à d'invariables lois naturelles: on a dû remarquer alors que l'inévitable avortement d'une conception trop supérieure à l'ensemble de la phase correspondante n'a permis à cette mémorable élaboration d'autre influence réelle que celle relative, non à l'admirable instinct qui l'avait inspirée, mais aux graves aberrations, théoriques ou pratiques, qui en accompagnèrent le cours, surtout quant à l'action politique des climats, et à l'irrationnelle admiration de la constitution transitoire propre à l'Angleterre.

Après avoir ainsi totalement apprécié la moderne évolution philosophique, depuis son origine au moyen-âge jusqu'au début de la grande crise française, terme naturel de notre analyse actuelle, il est impossible de n'y pas remarquer, encore plus clairement qu'envers nos trois autres évolutions partielles, que son ensemble, confusément composé d'une foule de spécieux débris mêlés à quelques matériaux très précieux mais très rares et surtout fort incohérens, constitue seulement une simple élaboration préliminaire, qui ne peut trouver d'issue que dans une ébauche directe de la régénération humaine. Quoique cette conclusion finale du présent chapitre soit déjà résultée séparément de chacune des progressions élémentaires propres à la sociabilité moderne, son importance vraiment fondamentale m'oblige à terminer ce grand travail en la faisant sommairement ressortir de leur rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques qui leur sont communes, et dont j'avais dû préalablement écarter la considération explicite, afin de ne pas troubler l'examen historique de chaque mouvement principal.

Des évolutions purement partielles, essentiellement indépendantes les unes des autres, malgré leur secrète connexité naturelle, longtemps accomplies sous la seule impulsion nécessaire des influences spontanément émanées de l'ensemble d'une situation sociale généralement méconnue, sans aucun sentiment rationnel de leur marche et de leur destination, devaient exiger, comme nous l'avons pleinement reconnu pour chacune d'elles, l'indispensable ascendant d'un instinct continu de spécialité plus ou moins exclusive, tendant à faire dominer de plus en plus l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, suivant l'appréciation brièvement indiquée au titre même de ce chapitre. Ce développement isolé et empirique de chacun des nouveaux élémens sociaux était évidemment le seul possible en un temps où toutes les vues systématiques se rapportaient uniquement au régime qui devait s'éteindre; en même temps que cette énergique individualité pouvait seule permettre aux forces nouvelles de manifester suffisamment leur caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique étant à la fois inévitable et indispensable, n'en doit pas moins être maintenant reconnue comme la principale source nécessaire des dispositions anti-sociales propres à ces diverses progressions préliminaires, dont le cours simultané ne nous a présenté que l'essor graduel d'éléments susceptibles de combinaisons ultérieures, sans être encore nullement parvenus à une association réelle. Cet empirisme dispersif, qui devenait sans objet quand l'évolution préparatoire était suffisamment accomplie, a dû, au contraire, naturellement obtenir dès-lors, d'après son activité continue, une prépondérance plus prononcée, qui constitue véritablement aujourd'hui le plus puissant obstacle à une régénération finale, où l'esprit d'ensemble doit, à son tour, directement prévaloir. Bien loin de reconnaître cette nouvelle nécessité fondamentale, les évolutions partielles s'obstinent à maintenir leur marche antérieure; et la vaine métaphysique, qui dirige encore les spéculations générales, consacre dogmatiquement ces diverses aberrations spontanées, en s'efforçant d'établir ce désastreux principe que ni l'industrie, ni l'art, ni la science, ni même la philosophie, n'exigent et ne comportent, dans la sociabilité moderne, aucune véritable organisation systématique: en sorte que leur cours respectif doit être livré, encore plus qu'auparavant, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or, rien ne peut mieux caractériser ici le vice fondamental de cette pernicieuse conception que de compléter sommairement l'appréciation historique que nous venons d'établir, en montrant directement chacune de nos quatre progressions élémentaires comme ayant dû tendre de plus en plus à s'entraver radicalement par l'exagération croissante de l'empirisme primitif.

Cette tendance est surtout évidente quant à l'évolution la plus fondamentale, celle qui devait vraiment constituer la société moderne; et c'est cependant à son égard que les subtilités doctorales ont le plus absolument insisté, au siècle dernier aussi bien qu'aujourd'hui, contre toute organisation quelconque, dans les diverses doctrines économiques construites sous l'ascendant métaphysique de l'élaboration négative.

Nous avons, en effet, d'abord reconnu que la progression industrielle avait été, à partir du XIVe siècle, essentiellement concentrée dans les villes, en sorte que l'industrie agricole, une fois le servage aboli, n'y avait jamais participé qu'avec une extrême lenteur et à un degré fort incomplet. Ainsi, par suite de la spécialité d'essor, l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins certainement le plus fondamental, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle, de manière à demeurer, presque partout, beaucoup plus adhérent que tous les autres à l'ancienne organisation, comme le montre si nettement, par exemple, la profonde diversité actuelle entre l'industrie rurale et les industries urbaines, quant aux relations respectives des entrepreneurs aux capitalistes. Nous avons même noté que, chez les populations où la compression féodale n'avait pas d'abord suffisamment prévalu, la marche opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes avait souvent provoqué de profondes collisions directes. Voilà donc un premier aspect capital sous lequel il est évident que l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, attend nécessairement une action systématique qui puisse établir entre ses divers élémens l'homogénéité convenable à leur intime combinaison ultérieure.

En second lieu, et considérant seulement les industries urbaines, les seules dont l'essor social ait été jusqu'ici suffisant, on voit aisément que, par une déplorable conséquence universelle de la prépondérance croissante de l'esprit d'individualisme et de spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du développement matériel; tandis qu'il semble au contraire qu'en acquérant de nouveaux moyens d'action, l'homme a plus besoin d'en régler moralement l'exercice, afin qu'il ne soit nuisible ni à lui ni à la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse l'ayant forcée, comme je l'ai indiqué, de laisser pour ainsi dire en dehors de son empire ce nouvel ordre de relations humaines, que son organisation initiale n'avait pu suffisamment prévoir, il a été tacitement abandonné au simple antagonisme spontané des intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques vagues maximes générales, dont l'ascendant réel devait d'ailleurs rapidement décroître, suivant nos explications antérieures, par l'inévitable décadence du pouvoir propre à en diriger l'application active, et même ensuite par l'irrévocable dissolution des croyances nécessairement transitoires qui leur servaient de base mentale. C'est ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes, radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à une sage régularisation pratique des divers rapports élémentaires qui en constituent l'existence journalière. Dans les innombrables contacts permanens entre les producteurs et les consommateurs, ou entre les différentes classes industrielles, et surtout entre les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant à une véritable fonction publique: et cette déplorable tendance ressort tellement de l'ensemble de la situation moderne, que des économistes, d'ailleurs estimés, en ont osé tenter l'apologie directe, en s'élevant dogmatiquement contre toute systématisation quelconque de l'enseignement moral. Rien ne peut mieux caractériser un tel désordre que son contraste universel avec l'ordre admirable relatif à l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence prolongée d'une puissante organisation, tous les rapports étaient soumis à des règles invariables, assignant à chacun des devoirs et des droits justement relatifs à sa propre participation à l'économie correspondante: la constitution actuelle des armées offre encore assez de traces de cette antique régularisation pour faire immédiatement sentir les graves lacunes que présente, sous cet aspect, l'état spontané de l'association industrielle, eu égard à l'opposition fondamentale des deux sortes d'activité, suffisamment indiquée en son lieu.

D'après une appréciation plus spéciale, et non moins décisive, il est aisé de reconnaître que l'aveugle empirisme sous lequel s'est jusqu'ici essentiellement accomplie l'évolution industrielle, y a graduellement suscité des difficultés intérieures qui tendent directement à entraver son développement futur par une sorte de cercle profondément vicieux, dont la seule issue possible se trouve dans une systématisation convenable du mouvement industriel, laquelle est, à son tour, inséparable d'une élaboration directe de la réorganisation générale. Nous avons, en effet, remarqué, comme un caractère essentiel de l'industrie moderne, sa tendance croissante à utiliser autant que possible les forces extérieures, en chargeant chaque agent, même inorganique, de la plus haute élaboration que sa nature puisse comporter, et réservant de plus en plus l'homme à l'action, principalement intellectuelle, convenable à son organisation supérieure. Cette disposition nécessaire, déjà sensible au moyen-âge, à la suite de l'émancipation personnelle, s'est continuellement accrue pendant les deux premières phases modernes, et nous l'avons vue parvenir à un irrévocable ascendant vers le milieu de la troisième phase, par l'emploi étendu des machines. Tel est assurément l'aspect le plus philosophique de l'industrie, conçue comme destinée, sous les inspirations de la science, à développer l'action rationnelle de l'humanité sur le monde extérieur: ce qui aboutit, d'une autre part, à élever graduellement la condition et même le caractère de l'homme, jusque chez les moindres classes, en y consacrant l'intervention humaine à la seule administration judicieuse des forces matérielles, toujours empruntées, autant que possible, au milieu même où cette action doit s'accomplir. Mais, quelle que doive être l'heureuse influence ultérieure de cette grande transformation, quand elle deviendra convenablement développable, elle a spontanément manifesté une immense difficulté intérieure, tenant à la spécialité d'évolution, et dont le dénouement doit de plus en plus devenir indispensable à la libre extension du mouvement industriel. Car, il n'est pas douteux, malgré les froides subtilités de nos économistes, que cette aveugle extension empirique de l'emploi des agens mécaniques est immédiatement contraire, en beaucoup de cas, aux plus légitimes intérêts de la classe la plus nombreuse, dont les justes réclamations tendent nécessairement à susciter des collisions de plus en plus graves, tant que les relations industrielles sont abandonnées à un simple antagonisme physique, par l'absence de toute systématisation rationnelle. Pour comprendre suffisamment toute la profondeur d'une telle entrave, il faut ajouter que cette influence n'appartient pas seulement, comme on le croit d'ordinaire, à l'emploi des machines, mais qu'elle s'étend, en général, à tout perfectionnement quelconque des procédés industriels; de quelque manière qu'il puisse être réalisé, il en résulte effectivement toujours une diminution correspondante dans le nombre des individus occupés, et par suite une perturbation plus ou moins grave et plus ou moins durable dans l'existence des populations ouvrières. Ainsi, par suite de la spécialisation déréglée qui devait jusqu'ici présider à la marche de l'industrie moderne, son propre essor détermine un obstacle permanent, qui ne peut être suffisamment neutralisé que sous l'influence d'une systématisation judicieuse, destinée à prévenir ou à réparer tous les maux qui en sont susceptibles, ou même à modérer les embarras insurmontables par une sage prévoyance et une résignation rationnelle.

Ces trois ordres de considérations sur les graves lacunes de l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, viennent converger spontanément vers une douloureuse observation finale, dont la justesse est, ce me semble, irrécusable, sur la disproportion notable entre ce développement spécial et l'amélioration correspondante de la condition humaine chez la majeure partie des populations modernes, surtout urbaines. Un loyal et judicieux historien anglais, M. Hallam, a convenablement établi, de nos jours, que le salaire des ouvriers actuels est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les plus indispensables, à celui de leurs prédécesseurs au XIVe et au XVe siècle: beaucoup d'influences incontestables, comme l'extension ultérieure d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des machines, la condensation progressive des ouvriers, etc., expliquent aisément ce triste résultat. Ainsi, pendant que d'ingénieux progrès procuraient aux plus pauvres artisans modernes des commodités inconnues à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, sous la première phase, et même sous la seconde, une plus complète satisfaction des premiers besoins physiques. En outre, le rapprochement plus fraternel des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des anciennes classes avait contenu suffisamment l'ambitieuse tendance des premiers à substituer leur domination bourgeoise à celle des chefs féodaux, procurait aussi aux populations ouvrières une meilleure existence morale, où leur droits et leurs devoirs devaient être moins méconnus que sous l'ascendant ultérieur du déplorable égoïsme suscité par l'extension croissante d'un empirisme dispersif. Plus on approfondira ce grand sujet de méditations politiques, mieux on sentira, en général, que les intérêts propres des classes inférieures concourent spontanément aujourd'hui avec les nécessités fondamentales qu'une saine analyse historique dévoile irrécusablement dans l'évolution préparatoire des sociétés modernes: en sorte que le vœu spéculatif d'une réorganisation systématique, loin de constituer une vaine utopie philosophique, suivant l'aveugle dédain de presque tous les hommes d'état, tend, au contraire, à s'appuyer nécessairement sur un puissant instinct populaire, qui n'a plus besoin, pour être convenablement écouté, que de trouver enfin des organes suffisamment rationnels.

Il est donc certain désormais, sous tous les aspects principaux, que l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a pu être jusqu'ici que simplement préparatoire: elle a introduit de précieux élémens pour un ordre réel et stable, mais sans pouvoir aucunement dispenser de l'élaboration directe d'une réorganisation ultérieure, impérieusement exigée par de graves lacunes destructives, tendant à arrêter le mouvement antérieur, et tenant à l'esprit de spécialité dispersive sous lequel cette préparation avait dû s'accomplir depuis le XIVe siècle. Comme ce cas est le plus important, et aussi le plus contesté, je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les opinions dominantes, afin de mieux caractériser l'ensemble de mon appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d'étendre le même travail aux trois parties essentielles de l'évolution spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée doivent être aujourd'hui naturellement évidentes à tout lecteur vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l'ordre esthétique, il est clair que l'art, radicalement dépourvu de toute direction générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme je l'ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous la seconde phase, et enfin fatigué d'une vaine reproduction de sa fonction critique sous la phase suivante, attend avec impatience une impulsion organique susceptible à la fois de régénérer sa propre vitalité et de déployer ses éminens attributs sociaux: jusque alors réduit à une stérile agitation, son essor vague et incohérent n'a d'autre résultat permanent que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés indispensables à l'humanité. Quant à la philosophie proprement dite, la nullité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, par une suite nécessaire de son irrationnel isolement, n'a certes besoin d'aucune nouvelle explication: une activité mentale qui, par sa nature, ne saurait avoir d'autre destination que de développer régulièrement l'esprit d'ensemble, se dégrade irrévocablement en se réduisant à une spécialité isolée, quelque important qu'en paraisse l'objet, et surtout quand il est spontanément inséparable du système entier des connaissances réelles.

Enfin, relativement à la science, d'où seule peut cependant sortir le premier principe d'une vraie régénération, d'abord mentale, puis sociale, j'ai particulièrement établi, dans les trois premiers volumes de cet ouvrage, combien lui est devenu funeste, pour chaque branche fondamentale de la philosophie naturelle, le régime purement spécial longtemps indispensable à son essor caractéristique, mais dont nous avons reconnu ci-dessus le terme nécessaire. Cette désastreuse influence, sur laquelle je devrai naturellement revenir au chapitre suivant, a dû même se faire d'autant plus sentir, en général, qu'elle s'appliquait à une science plus avancée, et surtout dans la philosophie inorganique, où la nature du sujet permet une spécialisation beaucoup plus dispersive. Il suffit, par exemple, de rappeler à cet égard les remarques du tome deuxième quant aux fluides fantastiques de la physique actuelle, qui n'y sont certainement maintenus, au grand détriment de la science, depuis que leur fonction transitoire est suffisamment accomplie, que d'après la vicieuse éducation des savans, presque aussi dépourvus que les artistes de toute direction vraiment philosophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel instinct exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfaite des sciences naturelles proprement dites n'est pas, à beaucoup près, exempte de la déplorable influence mentale caractéristique d'un tel isolement, qui, y laissant spontanément dominer encore l'ancien esprit métaphysique, y maintient, à un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues, dont j'ai spécialement signalé le danger scientifique au sujet de ce qu'on appelle l'astronomie sidérale. La science mathématique, d'après son indépendance plus profonde, comportant une dispersion plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de ce régime purement provisoire, qui, par sa vicieuse prolongation, y a laissé tant de traces sensibles de l'état métaphysique antérieur. Il suffit ici d'indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que la seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des probabilités, qui, dans son ensemble, sauf les travaux analytiques dont elle a pu être l'occasion, ne constitue réellement qu'un déplorable abus de l'esprit mathématique, tenant à l'irrationnel isolement scientifique des géomètres modernes, qui les empêche de sentir la profonde absurdité d'une conception directement contraire au principe de l'invariabilité des lois naturelles, première base nécessaire de toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers inconvéniens ne fussent point encore pleinement développés au temps où s'arrête l'appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient cependant imminens, comme je l'ai expliqué par l'indication même des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu l'essor à la fin de la troisième phase. Il était donc convenable de les rappeler ici sommairement, afin d'établir nettement, envers l'évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de spécialité sous lequel a dû s'accomplir son développement préparatoire est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor définitif, et tend même directement à entraver ses progrès spéculatifs aussi bien que son influence sociale: c'est d'ailleurs au chapitre suivant qu'appartient l'appréciation directe des principaux dangers, intellectuels ou politiques, réalisés aujourd'hui par le développement effectif d'une telle anarchie philosophique. Nous devons, en outre, noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que, suivant nos explications antérieures, la préparation scientifique n'y était pas même, à beaucoup près, suffisamment complète, puisqu'elle n'avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique, plus nécessaire qu'aucune autre à l'action sociale de la philosophie positive: la leçon suivante indiquera naturellement la grave influence de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la pernicieuse domination de la philosophie métaphysique.

Tel est donc le résultat général de l'indispensable élaboration historique propre à ce long chapitre: dans toute l'étendue de la grande république européenne, l'heureux essor préliminaire des nouveaux élémens sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel de recomposition partielle, destiné à concourir avec le mouvement simultané de décomposition politique, étudié au chapitre précédent, afin de faire sortir, de leur inévitable combinaison, la régénération finale de l'humanité; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement tendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de l'esprit d'ensemble, pendant que la progression négative l'étouffait aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C'est ainsi que, à l'avénement nécessaire de la grande crise préparée par cette double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite aucune saine appréciation de l'avenir n'ont pu tendre nulle part à éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un demi-siècle d'orageux tâtonnemens, flotte encore, presque autant qu'au début, entre une invincible aversion du système ancien et une vague impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l'établira la leçon suivante, où nous reconnaîtrons enfin l'aptitude spontanée de la nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la direction systématique qui peut seule permettre à la fois d'en contenir les imminens dangers et d'en réaliser les admirables propriétés.