DES GENTILLESSES DES ÉTUDIANS.
Gentigalantes sunt omnes instudiantes, gentils galans sont tous les écoliers...; et bellas garsas semper amare solent, c'est un usage immémorial chez eux d'aimer les belles garces...; mundum præsentem sanctaque jura regunt, ils sont les oracles de la loi et gouvernent le monde à présent...; si non sit lectus, terra cubile facit, faute de lit, la terre leur fait couchette, etc... Il est vrai qu'ils sont querelleurs autant que galans... Voyez-les, dans Avignon, prendre partie pour ou contre un abbé... Les voilà tous armés de bâtons et tenant à deux mains de longues épées qui, tantôt à droite, tantôt à gauche, ne font pas grand mal, qui fere taillabant undique nihil... Grande est la fureur, grande est la rumeur...; mais la paix est bientôt faite..., tout ce bruit finit en grosse riaille (in grossa riailla)... Avignon est une heureuse et bragarde cité, disons-le... En tout, quelle belle chose que cette Provence!... et ce parlement d'Aix! parlamentum sapium sapienter aquense, qui fait si grande justice et si brève... Et ces étudians de Toulouse, encore!... Quelle gloire pour le midi! plures in numero sunt, bragat docta Tolosa... Comme ils lisent! comme ils expliquent! comme ils entretiennent des filles! comme ils enfoncent les portes!... Quand la goguette passe mesure, le parlement, courroucé, la réprime... Toutefois, c'est avec douceur..., plura juventuti parcere nempè decet... Tels sont les étudians...; tu les connais, lecteur!... sunt flores mundi semper amando Deum... Regarde l'étudiant s'arracher du toit paternel, par amour pour la science... Son père l'embrasse, le bénit, lui donne un mulet, des conseils, peu d'argent, et le voilà parti!... Les étudians sont subtils... La peste elle-même ne saurait les atteindre...; dès qu'ils la sentent, ils emballent leurs livres et fuient devant elle, en changeant mille et mille fois de logis... Ils prient Dieu ainsi: Seigneur, éloignez de nous la peste et secourez notre misère!... A force d'échapper à la peste et de changer de logis, les voilà devenus savans jurisconsultes... Ici, j'aurais cent langues, que je ne pourrais assez chanter leurs louanges... C'est merveille de les voir danser et bragarder avec les jeunes filles, de les entendre s'écrier: vivent l'amour et les garces! tout en dansant au son du tympanon.
Maintenant parlons des basses danses... Il faut m'écouter pour savoir danser, et il faut savoir danser; car ceux qui ne savent pas danser sont l'objet des brocards de toutes les femmes et de tous les jeunes gens...
Ergo qui vultis vos calignare puellas
Dulciter ac illis basia longa dore, etc.
Ecoutez-moi et apprenez à danser!... J'en ai bien baisé pour avoir su danser..., experto crede Roberto... Je vous préviens, d'ailleurs, qu'il n'y a point de danses au paradis, et qu'après votre mort vous ne danserez plus... Dansez donc de votre vivant... Vous énumérer toutes les sortes de danses, je ne le ferai; cela ne se peut... Les danses se renouvellent sans cesse... Il n'est plus question aujourd'hui des danses de nos pères, de la danse: Monsieur, ma mio, lo brot de la vigna friado; ni de la danse: En tout noble cœur, fleur de beauté; ni de la danse: Toto, avant, reculo, tiro, tiro, reculo... Je vais vous donner des règles générales pour danser toute espèce de danse..., incipiendo dansam fit reverentia semper... Otez votre barrette avec trois doigts seulement et la remettez lentement sur votre tête...; partez de la jambe gauche...; donnez la main droite à votre danseuse..., mais ayez les mains nues...; point de gants, entendez-vous?... Si vous dansez avec deux belles, faites en sorte de les regarder toutes deux à la fois, pour en être aimé, etc., etc.
Suivent, sans nombre, des leçons techniques sur les pas doubles et simples, sur la reprise, le congé, les branles et autres parties de l'art dans lesquelles le poète triomphe heureusement et gaîment des difficultés de la versification. Ces leçons se terminent par une longue admonition aux danseurs, remplie de conseils fort sages, tels que de ne se point moucher avec les doigts...
Nasum digitis de non moccare recorda.
Et rotare cave quando dansabis, amice.
Tu quoque per dansas nunquam sautando petabis.
Ubertam boccam nunquam dansando tenebis.
Et non escraches morvelos ante puellas.
Ceci est un peu sale, mais voilà qui est plus délicat:
Si bene, flaterias parlementando puellis,
Dulces parolas fœmina semper amat.
Et voici qui est plus relevé.
In dansis etiam nunquam sis, oro, superbus!
Gloria luciferum chassavit de paradiso, etc.
En tout, ces petits poèmes sont trop crus, mais fort plaisans. Quant à l'épître du poète amoureux à Jeanne Rosée, sa belle, c'est tout uniment une longue et catégorique requête à l'effet de terminer son martyre et pas davantage.
Grandem perdonem gagnabis de paradiso
Si tu me facias corpus habere tuum.
Jamais fille, que je pense, ne s'est laissé séduire par de telles paroles, il y faut encore autre chose; mais il est temps de venir au chef d'œuvre d'Antoine de la Sable, c'est à dire au récit satirique de la folle entreprise tentée par Charles-Quint sur la Provence, en l'année 1536, laquelle fit tant d'honneur au patriotisme des Provençaux et valut au connétable Anne de Montmorency, par son heureuse et menaçante inaction dans son camp d'Avignon, le surnom de Fabius français.