DIXIÈME DISCOURS.
Apologie de la vieillesse.—Que lui reproche-t-on? 1o qu'elle rend inhabile aux affaires; 2o qu'elle amène les infirmités; 3o qu'elle prive des plaisirs; 4o qu'elle touche à la mort. Mais, d'abord, la plupart des affaires se réglant par le conseil plutôt que par la force, et le conseil gouvernant même souvent la force, il suit que l'âge de l'expérience et du conseil ne rend incapables d'affaires que ceux qui l'étaient dans la jeunesse encore davantage. A l'égard des infirmités, tous les âges ont les leurs, et celles de la vieillesse sont de toutes les moins douloureuses, à cause du ralentissement du sang et de la moindre irritabilité des nerfs. Quant aux plaisirs, ceux de la jeunesse, plus nombreux et plus vifs que ceux de l'âge avancé, n'excluent pourtant pas ces derniers, et leur cèdent même le pas, en ce qu'ils sont moins favorables à la morale et à la raison. N'est-ce pas un grand et noble plaisir que celui d'être respecté justement? Enfin vient le point capital, la mort; mais la mort touche à tous les âges, et la durée, qui a nécessairement son terme, est un trésor de petite valeur. Cent ans et vingt ans sont, à parler philosophiquement, des quantités égales. L'infini seul, étant sans mesure, est un bien quand on l'applique à la durée. C'est donc l'éternité seulement qui doit nous émouvoir, et qu'il faut mériter, en ayant toujours Dieu pour principe et pour fin.
Tel est sommairement ce livre que non seulement on peut, mais qu'on doit lire encore aujourd'hui, et dont certains biographes de Gello, qui, sans doute, ne l'avaient pas lu, tout en le jugeant (ainsi qu'il arrive communément aux biographes, tant ils sont pressés), n'ont pas craint de dire qu'il fut censuré comme contraire à la morale et à la pudeur, tandis qu'il ne le fut et ne le pouvait être que comme contraire aux impudiques et aux charlatans. Nous dirons, en finissant, que la traduction française est d'un très bon style, plus coulant et plus correct même que la prose d'Amyot et que celle de Montaigne, sans toutefois reproduire les graces naïves de l'une, ni la force, la vivacité, la chaleur pittoresque de l'autre.
CŒLII SECUNDI CURIONIS
RELIGIONIS CHRISTIANÆ INSTITUTIO
ET BREVIS ET DILUCIDA
Ita tamen ut nihil quod ad salutem necessarium sit, requiri posse videatur. Accessit epistola quædam ejusdem, de pueris sancte chistianeque educandis: ut non modo filii sed etiam parentes formam pietatis habeant, quam sequantur. (1 vol. in-12 de 95 pages.)
(1549)
Curion, l'auteur de ce petit traité, ne fut pas toujours aussi grave. C'est à lui qu'on attribue principalement le recueil des satires contre l'Eglise romaine, si rare et si recherché, intitulé: Pasquillorum tomi duo; mélange de vers et de prose auquel l'éditeur de Basle ajouta le Pasquillus extaticus et le Pasquillus theologaster du même écrivain. Sallengre, au tome II de ses Mémoires de littérature, a donné une très piquante analyse de ces satires ingénieuses et amères qui nous dispense d'en parler davantage. Curion, né Piémontais, en 1503, embrassa la réforme avec fureur, souffrit pour elle des persécutions auxquelles il n'échappa que par miracle, et mourut tranquillement à Basle, en 1569, professeur de belles-lettres. Son Institution chrétienne, précédée d'une dédicace en forme de préface à ses fils Horace, Léon et Augustin, présente d'abord un dialogue entre un père et son fils sur les matières relatives au salut, dont la morale est évangélique, le style pur, mais où le dogme est fort simplifié, principalement sur le chapitre de la Communion qu'il appelle la Cène et qu'il signale, avec Luther, comme une figure du dernier repas de Jésus-Christ. Suit une lettre, également en bon latin, adressée à Fulvius Peregrinus Moratus, nouvellement marié à une vertueuse femme, touchant la manière d'élever pieusement et chrétiennement les enfans; cette lettre contient d'excellens conseils et respire plus d'onction qu'on n'en trouve communément dans les écrits des théologiens réformés, dont l'éloquence n'est guère que colère et ironie. «Quelque riche que vous soyez, y est-il dit, forcez vos enfans d'apprendre quelque industrie honnête, pour comprimer l'inconstance et la dissipation de cet âge.» «Quamobrem tametsi dives sis, honestam aliquam artem illos jubebis discere; sic enim ætas illa alioqui vaga et inconstans, continebitur.» Remarquons le chapitre 5 de l'Evangile selon saint Mathieu, sur les béatitudes, où le prédicant rappelle l'homme à la contemplation de ses mœurs par l'idée de la brièveté de la vie; le chapitre 22 du 5e livre des Institutions divines de Lactance, pour expliquer comment Dieu permet les épreuves des bons sur la terre et les prospérités des méchans. Le traité se termine par une suite de prières pour le matin, le soir, les études, les repas, les leçons et la lecture; prières courtes, mais solides. La traduction française, imprimée en 1561, in-12, est faite sur un texte italien du livre original. Le dialogue s'y représente en paraphrase froide et sans couleur; la présence réelle est encore plus vivement attaquée dans ce petit volume. On y invoque le témoignage des anciens docteurs, celui de saint Augustin contre Adamantinus, disciple de Manichée, épître 12; celui de saint Chrysostôme sur le psaume 22; celui de saint Ambroise, chapitre 22 de sa première épître; enfin celui de Chrysostôme de nouveau, dans l'homélie 83, chapitre 27. Suivent plusieurs courtes dissertations, visiblement calvinistes, par rapport aux images, au culte des saints, au purgatoire, à la confession auriculaire, à la libre lecture des livres sacrés, au jeûne, au pouvoir de lier et de délier; par où l'on voit que cette nouvelle institution chrétienne est autre chose que la première, laquelle nous semble bien préférable, à ne juger même que la forme; mais toutes deux sont hétérodoxes.
LA CIRCÉ
DE M. GIOVAN BAPTISTA GELLO,
ACADEMICIEN FLORENTIN.
Nouuellement mise en françoys par le seigneur du Parc, Champenois (Denys Sauvage). A Lyon, chez Guillaume Rouillé, à l'Escu de Venise, avec privilége du roy. (1 vol. in-8 de 309 pages.)
(1550.)
Quand on a lu les dialogues du tonnelier Justin par Gello, on ne s'étonne pas du mérite de sa Circé. Ce dernier ouvrage eut autrefois un grand cours. La traduction qu'en fit, sous un faux nom, Denys Sauvage, l'éditeur de Froissard et de Monstrelet, fut réimprimée très joliment en 1572, in-16, pour Charles Macé, à la Pyramide, à Paris. La dédicace de la traduction est adressée à la reine-mère (Catherine de Médicis), très noble et vertueuse dame, par le libraire Guillaume Rouillé. Denys Sauvage écrit ensuite aux lecteurs pour s'excuser de l'introduction de nouveaux termes que, vu la pauvreté de la langue française dans les matières philosophiques, il a été obligé d'employer pour se faire comprendre. C'est là un début très sage et fait pour donner une idée favorable du faux seigneur du Parc, Champenois. Un bref argument, qui suit cette épître, nous apprend ce que nous devinions déjà, c'est à dire que le sujet est tiré de l'épisode d'Ulysse et de ses compagnons métamorphosés par Circé, l'une des meilleures fictions de l'Odyssée, dont notre La Fontaine a fait, depuis, une de ses meilleures fables. Après l'argument commencent les dialogues. Il y en a dix. Le premier a, pour interlocuteurs, Circé, Ulysse, une huître et une taupe. On voit qu'Ulysse attaquait cette fois la place de front. Circé lui prédit qu'il échouera. Toutefois, pour le laisser plus libre d'user de son éloquence, elle se retire à l'écart. L'huître est d'abord interrogée et prêchée. C'était jadis un pauvre pêcheur d'Ithaque. Ulysse ne gagne rien, auprès de l'huître pêcheur, à étaler les avantages que l'homme a sur la bête, la prééminence de l'intelligence humaine, la noblesse d'une race animale qui semble l'idole chérie de la nature. L'huître ne convient pas de cette prédilection de la nature pour l'homme qu'elle a condamné à tant de travaux et de souffrances pour assurer sa nourriture et son vêtement; tandis que les autres animaux trouvent sans peine le nécessaire. Intelligence, noblesse, vaines paroles qui n'expriment, après tout, que des qualités relatives! L'animal pourvu de l'intelligence qui lui convient est égal à l'homme en intelligence.—Reste donc homme si cela te plaît ainsi, Ulysse! huître je suis devenue, grâce à Circé, huître je resterai. La taupe, à son tour, écoute froidement les propositions du roi d'Ithaque. Elle fut laboureur en son temps. Ulysse espère un peu mieux d'un laboureur que d'un pêcheur. Il se trompe encore cette fois, et perd son grec à remontrer à la taupe combien il est avantageux d'y voir clair. La taupe philosophe sur l'usage des sens comme a fait l'huître, ne voulant considérer les qualités naturelles que par rapport à la fin de l'être qui en est doué.—Je n'y vois goutte, dit-elle; mais je n'ai que faire d'y voir. J'entends merveilleusement bien parce qu'il m'importe d'entendre; j'ai donc tous mes sens. Adieu, Ulysse! si vous aimez si fort la lumière, que ne demandez-vous à devenir étoile? Ainsi finit le premier dialogue.
Au second, Ulysse entreprend une couleuvre, dont il compte avoir meilleur marché, d'autant que cette bête est le symbole de la prudence, et que d'ailleurs l'individu fut un des grands médecins de la Grèce, sous le nom d'Agésimos de Lesbos. Mais il se trompe encore. Le médecin couleuvre est si satisfait de posséder une santé inaltérable et d'échapper, par la justesse, par la modération et la certitude de son instinct, aux maladies de l'homme et aux remèdes pour le moins chanceux de la médecine, qu'il résiste à tous les argumens d'Ulysse, lesquels, à la vérité, ne s'élèvent pas au dessus de ceux qu'il a déjà fait valoir. Mais si le roi prêcheur manque son but ici, Gello atteint le sien, en faisant, à propos de la médecine et des maladies humaines, une satire très fine de nos passions et de nos préjugés, qui nous rendent, les unes, intempérans et immodérés, les autres craintifs et crédules.
Un lièvre qui, étant Grec, a fait toute sorte de métiers, et paraît avoir acquis de l'expérience, succède à la couleuvre dans un troisième dialogue. Ulysse lui fait son message convenu. Même refus, fondé sur la misérable condition de l'homme, soit qu'il commande, soit qu'il obéisse, prince ou sujet. Tableau des inquiétudes et des ennuis des princes, des maux qui suivent l'opulence chez les simples particuliers par l'envie qu'ils excitent et la satiété qui les dégoûte. Tableau plus triste encore des tourmens de la pauvreté. Ulysse oppose en vain l'exemple des sages. Le lièvre doute de leur sagesse et n'y voit que de l'orgueil. Il se met à raconter sa vie aventureuse. D'abord disciple des écoles, puis possesseur d'une belle fortune, puis dupe des gens d'affaires et des avocats, puis esclave doré des princes, puis voyageur, partout il a plus souffert qu'il ne souffre étant lièvre. Ulysse essaie de répondre, mais il faut convenir qu'il s'avance trop, se laissant emporter jusqu'à louer les plaisirs du jeu, que l'homme seul peut goûter, ce qui donne occasion au lièvre de dire cette sage parole: «Le jeu nourrit l'homme après l'avoir d'abord ruiné, comme le lierre soutient le mur auquel il s'attache, après en avoir miné les fondemens.»
Au quatrième dialogue, un chevreau, jadis homme de sens, et, en cette qualité, habitué à généraliser ses idées, rejette les offres d'Ulysse, parce qu'il a reconnu que les bêtes étaient du moins exemptes de quatre grandes sources de maux qui corrompent la félicité humaine, savoir: 1o le peu d'assurance dans la possession des biens présens, provenant de la connaissance de l'instabilité de la fortune; 2o le souci de l'avenir sans cesse envenimé par la vue de la mort possible de soi ou des siens; 3o la défiance des êtres de son espèce, fruit de la fatale distinction du tien et du mien; 4o la servitude résultant de la tyrannie et de la multiplicité des lois. Ulysse ne paraît pas sortir vainqueur encore de cette lutte; mais Gello, qui fait évidemment le chevreau, déploie ici, comme précédemment, une philosophie critique, très ingénieuse.
Voyons, maintenant, dans le cinquième dialogue, Ulysse aux prises avec la biche. Cette biche fut autrefois une femme; circonstance qui permet d'attendre des sentimens délicats; mais point: la biche aussi veut demeurer telle; et la raison? c'est que les hommes traitent les femmes en esclaves et non en compagnes, contrairement au vœu de la nature et à l'instinct plus équitable des animaux. Exposé du profit que la femme porte à la famille et du peu de récompense qu'elle en retire. Défense de la raison des femmes; excuse de leur fragilité. Ulysse a beau faire le courtois, il ne gagne rien sur la biche.
Le lion repousse également Ulysse, dans le sixième dialogue, et par un motif digne de sa nature majestueuse, par la considération des maladies de l'esprit humain, telles que l'ambition, l'envie, l'avarice, la fraude. Ce mot de fraude choque un peu le trompeur de Philoctète qui veut à toute force nommer la fraude prudence. Le lion s'excuse de la personnalité, puis, continuant son thème, réclame, pour son espèce, les honneurs du courage qu'Ulysse lui dénie, d'autant que le courage des lions n'est pas l'effet de la raison, mais celui d'une bestiale fureur. L'avantage passe ici du côté d'Ulysse; toutefois la conclusion du lion n'est pas moins un refus clair et net de redevenir homme.
Le cheval qui, dans son temps, dut être un honnête garçon, n'est pourtant pas plus accommodant, au septième dialogue, et se détermine par deux motifs tout moraux: le premier, qu'il n'a pas cette crainte qui détourne les hommes de leurs devoirs; le second qu'il est exempt des appétits désordonnés. «Ne sommes-nous pas plus patiens que vous? dit-il, ne sommes-nous pas plus sobres?» Ulysse concède au cheval ces deux mérites; mais il nie la conclusion que la patience et la tempérance des bêtes soient des vertus; car toute vertu provient exclusivement d'une habitude élective, laquelle suppose nécessairement la liberté.—«Eh! qu'importe que nous agissions librement ou par instinct, si l'action, chez nous, est mieux assurée?»—Cela importe beaucoup, puisque c'est la liberté d'agir ou de ne pas agir qui constitue le mérite de l'action.—Tu parles d'or, mais je suis plus heureux et je prétends demeurer cheval.—Sois donc cheval! mais ne fais plus le vertueux, cela sied mal à une bête.
Huitième dialogue.—Le chien (Cléanthos) vient, de lui-même, caresser Ulysse et lui parler. Voilà qui donne au roi philosophe de belles espérances, hélas! trop vaines. Le chien aussi tient à sa métamorphose, et son argumentation est spécieuse. «Tu prétends, Ulysse, dit-il, que nos vertus sont méprisables, n'étant le résultat ni du choix ni de la volonté. Mais que préfères-tu de la stérile et monstrueuse Ithaque où rien ne vient qu'à force de bras, ou de la fertile terre des cyclopes qui prodigue, sans culture, les fruits les plus délicieux?»—Et quels fruits si délicieux produit donc la terre cyclopéenne?—La prudence. Ici, dénombrement des traits merveilleux de la prudence des animaux. Ce dénombrement fini, Ulysse prend sa revanche d'une façon digne de lui. La prudence des animaux, qui agit mécaniquement, et pour un but unique, toujours le même, par des moyens uniformes, jamais perfectionnés, n'est pas proprement prudence, c'est art. La prudence de l'homme seule est vertu, parce qu'elle remonte aux principes universels avec le secours de l'intellect. Elle suppose la mémoire, non pas cette mémoire purement imaginative qu'on voit aux bêtes, mais celle qui ajoute à l'image, la distinction du temps et des circonstances, laquelle est l'apanage de l'homme. Ulysse Gello ajoute à cela un détail des opérations de l'entendement qui a le défaut de tous les systèmes de métaphysique à priori, qu'on peut toujours multiplier et aussi combattre. Tenons-nous à sa métaphysique d'analyse qui est très juste et ferme la bouche du chien sans changer sa résolution.
Neuvième dialogue.—Tant de refus successifs font réfléchir Ulysse sur l'admirable prévoyance de la nature qui donne à tous les êtres animés un sentiment de contentement de soi nécessaire à leur conservation. Ces réflexions sont interrompues par l'arrivée d'un veau. Le veau fait tête à Ulysse sur le chapitre de la justice qu'il définit très bien, en la nommant la réunion de toutes les vertus et la mesure suprême entre les inclinations diverses. Cette définition de la justice autorise le veau à en donner les honneurs aux bêtes plutôt qu'à l'homme, puisqu'on ne voit point chez elles, comme chez nous, de perpétuels et innombrables conflits entre les êtres d'une même espèce. Ulysse réplique très bien qu'il ne faut pas juger de la justice humaine par les injustices de l'homme, mais bien par les devoirs qu'elle lui impose et qu'il ne tient qu'à lui de remplir: n'y eût-il qu'un seul juste sur la terre, par cela seul qu'il reconnaîtrait des devoirs et non pas seulement des besoins, l'homme serait autant au dessus des animaux sans devoirs que l'être est différent du néant. Sur ce, le veau s'éloigne sans rien répondre, et nous le concevons.
Enfin, pour dernier effort, Ulysse s'adresse à l'éléphant, ex-philosophe grec, du nom d'Aglaphémos. «Je me réjouis fort, lui dit-il, de rencontrer un animal qui ait été sage entre les Grecs. Jusqu'ici je n'ai vu que des pêcheurs, des laboureurs, des médecins, des légistes, des courtisans, toutes gens plus attachés au plaisir qu'à la contemplation de la vérité. Je serai sans doute plus heureux avec toi.» L'éléphant se montre, en effet, plus docile; mais il demande qu'on l'attaque par le raisonnement avant de se résoudre. C'est ce que va faire Ulysse. Suivons le dialogue.—N'est-il pas vrai, cher éléphant, que vous autres bêtes n'avez d'idées que par les sens?—Oui, et l'homme non plus.—Tu te trompes. Les sens de l'homme lui donnent ses premières idées; mais ensuite il a des idées sans leur secours.—Lesquelles?—Celles qui rectifient l'erreur de ses sensations; celles qui lui révèlent, par exemple, en dépit du témoignage des yeux, que le soleil est plus grand qu'un fromage, qu'il tourne autour de la terre (ici l'on s'aperçoit que Gello ne savait pas autant d'astronomie que Galilée, mais cela ne nuit pas à sa thèse); celles, en un mot, qui, séparant l'objet de sa forme, le lui font considérer abstractivement comme espèce, comme genre, comme nombre, etc., etc.; et surtout celles qui lui donnent les notions de l'immatérialité de l'essence divine, du vice et de la vertu.—Tu te moques, Ulysse! nous avons aussi des connaissances distinctes des sensations. Quelle sensation immédiate enseigne à l'oiseau qu'un tel brin d'herbe convient mieux à son nid que tel autre?—D'accord; mais ces connaissances sont limitées à un petit nombre de rapports d'utilité, de nuisance, de triste, de délectable, au lieu que, chez l'homme, elles s'élèvent jusqu'à Dieu même, du milieu d'une foule de relations toutes plus complexes les unes que les autres, et que l'expression ne peut rendre. L'œil de la bête voit; tandis que l'œil de l'homme voit qu'il voit. Il fait plus, il remonte à la source de toute lumière.—«O merveille! s'écrie alors l'éléphant redevenu soudainement Aglaphémos; ô dignité de l'homme! tenez-vous quoyes, forêts! et vous, vents, apaisez-vous pendant que je vais chanter du premier moteur de l'univers. Je chante de la première cause de toutes les choses, tant corruptibles qu'incorruptibles; de celle-là qui a balancé la terre au milieu des cieux; de celle-là qui a espanché les doulces eaues par dessus pour la vie des mortels; de celle-là qui a donné à l'homme l'intellect, afin qu'il la cognoisse, et la voulonté, afin qu'il la puisse aimer! ô mes puissances! louez-la comme moi!.... ô dons de mon ame! chantez avec moi! etc., etc.»
Cette hymne d'Aglaphémos couronne l'entreprise d'Ulysse et sert de conclusion à ce beau livre, aujourd'hui oublié de la plupart des Italiens eux-mêmes, livre d'un artisan qui ne quitta jamais sa profession modeste. Gello fut toute sa vie cordonnier, et rien de plus, car nous dédaignons de rappeler qu'il fut élu membre de l'Académie florentine des humides; ce ne sont pas là ses titres; ses titres sont d'avoir porté, dans la métaphysique, la clarté d'un grand sens, le sentiment de la morale et le charme de l'imagination.
L'HISTOIRE MÉMORABLE
DES EXPÉDITIONS FAICTES DEPUIS LE DÉLUGE
Par les Gaulois ou Françoys, depuis la Frāce iusques en Asie, ou Thrace, et en l'orientale partie de l'Europe, et des commodités ou incommodités des divers chemins pour y parvenir et retourner. Le tout en brief ou épitome, pour monstrer avec quelz moyens l'empire des infidèles peult et doibt par eulx estre deffaict. A la fin est l'Apologie de la Gaule contre les malévoles escrivains qui d'icelle ont mal ou négligemment escript, et en après les très anciens Droictz du peuple gallique et de ses princes, par Guillaume Postel. A Paris, chez Sebastien Nivelle, en la rue Saint-Jacques, à l'enseigne des Cicongnes. 1 vol. in-16 de 97 feuillets. (Très rare.)
(1552.)
La vie aventureuse de Guillaume Postel, qui, né dans une pauvre chaumière de Normandie en 1510, vint, aprés mille vicissitudes, à remplir l'Europe de son nom, et s'attira tant d'écoliers dans le collége des Lombards, à Paris, où il professait les langues orientales, qu'il était obligé de rassembler son auditoire dans la cour et de lui parler par la fenêtre; ses voyages en Orient, qui lui avaient rendu familiers les principaux idiomes de l'Asie; la fécondité de son esprit rêveur, source d'une quantité d'écrits dont une trentaine est encore aujourd'hui recherchée à tout prix des curieux; ses amours mystiques avec cette vieille fille vénitienne qu'il crut appelée à régénérer le monde féminin comme Jésus-Christ avait régénéré le monde viril, et dont il fit l'héroïne de son fameux livre de la Mère Jeanne; en un mot, toute cette bizarre destinée d'un homme qui s'intitulait le philosophe de Charles IX justifie le soin que l'on prend d'analyser ses ouvrages. Cependant, comme il serait fastidieux pour le lecteur de ces extraits d'être promené long-temps dans un labyrinthe à peine éclairé de quelques rayons de lumière, nous nous contenterons d'examiner brièvement celui des livres de Postel qui intéresse notre gloire nationale. Postel avait pour la Gaule un respect religieux: il la croyait destinée à partager temporellement l'empire du monde avec le pape, premier chef suprême au spirituel; idée qui, tout en le signalant comme un excellent citoyen, rappelle aussi qu'il avait été jésuite. Il dédia son panégyrique des Gaulois à monseigneur Bertrandi, chancelier de France, ou, pour parler comme lui, chancelier de la Gaule, clef et nerf de la justice gallique dans l'année 1552; non qu'il prétende instruire un si docte personnage des matières de droit qui se peuvent posséder par science humaine, le seigneur cardinal étant, sous ce rapport, au dessus de quiconque fut; mais pour lui révéler ce que Dieu a fait connaître à son inspiré, et que nul autre que l'inspiré ne peut savoir, des droits divins du royaume dont les enfans sont fils de Gomer, fils de Japhet, fils de Noé. Par droit divin donc, la Gaule doit bien mieux que l'ancienne Rome étendre son sceptre sur toute la terre. Il faut que les capitaines françoys et leurs soudars, dont l'esprit, la vivacité, la vaillance sont connus, marchant sur les traces de leurs glorieux ancêtres, se ruent de nouveau, à sa voix, contre les Orientaux, comme il arriva, avant Jésus-Christ, dans les trois expéditions des Cimbres, et depuis, au temps de Pierre l'Ermite, et autres contre les infidèles turcs. Il va leur montrer le chemin, ayant voyagé en tout sens dans ces contrées lointaines. Suit un long récit des trois grandes incursions des Gaulois dans la Cimmérique, voisine de la Scythie, dans la Galatie et en Italie, où l'on voit relevées la valeur, la piété, la sincérité des Gaulois. Vient ensuite la réfutation des auteurs anciens et modernes qui ont mal parlé de nos pères. Postel entreprend d'abord, en dépit de Juste Lipse, notre historiographe Paul Émile de Vérone et ses sequaces, pour n'avoir fait remonter l'origine de l'empire français (et ce malicieusement) qu'à Pharamond; puis il blâme, avec plus de ménagement, et beaucoup trop à notre avis, M. de Langey d'avoir révoqué en doute, dans son Traité de l'art militaire, la vie héroïque et la mission sacrée de la Pucelle d'Orléans. Notre Jeanne d'Arc a du malheur. Mérula et Paradin ont leur tour de reproches, pour avoir, l'un, célébré les insubres de Lombardie sans ajouter qu'ils étaient originaires d'Autun et partant galliques; l'autre, omis de rapporter que le souverain sénat de Gaule fut en la cité des Parisiens, long-temps avant qu'il fût question d'Autun et même de Bourges, plus antique et plus illustre ville qu'Autun.
L'historien Carion qui, pour plaire à Charles-Quint, avança que Charlemagne était Allemand et fonda un empire allemand, n'a pas plus de faveur auprès de Postel, lequel ne veut voir, dans Charlemagne, que le prince des Celtes ou Gaulois; car c'est chez lui un parti pris, l'empire du monde a été donné par Dieu même aux habitans de l'heureuse terre inscrite entre la mer, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin. Aussi porte-t-il aux nues l'historien Bérose qui fait descendre les Gaulois de Gomer, et n'y a, dit-il, que deux sortes de gents (si gents et non plustost cruelles bestes les doibs nommer) capables de se moquer d'un tel auteur, les ungs à qui pue tout ce qui tient de Dieu, les autres à qui leur faveur pour les germaniques Césars fait oublier l'honneur de la gent gallique. Qu'importe à Postel que Nauclerus, historien germanique, ait dit, d'après les Décrétales d'Isidore, que les papes translatèrent la souveraineté gauloise aux Allemands dans la personne de Charlemagne? il répond 1o que les Décrétales sont fausses (en quoi il a raison) et forgées deux cents ans plus tard par les papes pour effacer la trace du droit concédé par Léon III aux empereurs de confirmer les pontifes de Rome dans leur élection; 2o que Charlemagne, tout Allemand qu'il était, ne fut que le chef de la nation celte ou gallique.
Ici nous renvoyons le panégyrique des Gaules à M. Thierry qui est de force, et nous semble décidé à soutenir Nauclerus contre lui.
D'après ce système, Postel est, du reste, conséquent à lui-même, lorsqu'il revendique, au nom des rois de France, le droit de confirmer l'élection des papes que Léon VIII transféra à l'empereur Othon; car si ce droit appartenait au siége de la souveraineté, et non à la personne du souverain, comme le siége de la souveraineté de Charlemagne était la Gaule et non l'Allemagne, encore que cet empereur fût Allemand, Léon VIII devait suivre ce droit en France et non l'aller porter en Allemagne, et l'y planter derechef au détriment de la divine monarchie des Gaules. Pareil reproche doit être fait (toujours selon l'inspiré) au pape Grégoire le Quint, pour avoir transféré à des électeurs allemands le droit de nommer les empereurs, le tout parce qu'il était cousin de l'empereur Othon III et qu'il lui devait la papauté. S'il voulait des électeurs d'empire, n'avait-il pas les douze pairs de France sous sa main? et si le pape Grégoire le Quint, venant à ressusciter, s'avisait de dire que la dignité du monarque Françoys était déchue depuis l'usurpation de Hugues Capet, Postel lui répondrait: «O Domine, Pater sancte! L'autorité de Jésus-Christ ne vous est-elle pas donnée pour secourir aux affligés? Vous n'aviez qu'à excommunier Hugues Capet et ses descendans et vous adresser aux douze pairs de France, pour qu'ils se choisissent un empereur, sans mettre, à cause de la faute d'un seul, la monarchie gallique au dessous de la germanique, d'autant que c'est la France qui a fait les papes ce qu'ils sont, etc., etc.» Au surplus, comme le remarque notre panégyriste, c'est le tort des Français de négliger leurs droits. La Gaule aurait dû se plaindre et demander raison du tort à elle fait; mais tant s'en faut qu'elle se pût plaindre qu'elle ne savait pas même escrire. Il a fallu que, par Providence divine, l'imprimerie parût pour la venger. Armé de l'imprimerie, Postel se charge de la vengeance et finit son Traité par un exposé des droits de la Gaule. Cette seconde partie manque souvent aux exemplaires du livre, il convient de le remarquer avec M. Brunet. En voici l'extrait abrégé.
Les Gaulois sont les premiers peuples du monde connus depuis le déluge. Cela se voit par histoires puniques tirées des Phéniciennes. Le nom même de Galli ou Gal, qui fut donné par Noé aux enfans de Gomer, et signifie échappé des eaux ou Fluctuaire, prouve l'antiquité suprême des Gaulois. Cette marque insigne de la faveur et prédilection céleste pour eux est confirmée par la pureté des notions qu'ils avaient, dès leur origine, touchant la divinité, l'essence et l'immortalité de l'ame. Aussi Ptolémée les place-t-il sagement sous l'influence du signe occidental Aries (le Bélier), le premier des signes en ordre et en nombre, auquel les médecins attribuent le régime de la tête. Donc la monarchie gallique est la monarchie universelle, par institution divine. Donc c'est à elle que le pape Hadrian donna, dans la personne de Charlemagne, l'élection et la confirmation des souverains pontifes, ainsi que la constitution du Saint-Siége apostolique, soit à Rome, soit un jour à Jérusalem, où est la première et absolue intention de Dieu. «Donc avant qu'ung roy et prince du peuple gaulois soit dedens Rome paisible et roy et empereur des Romains, comme habitateur des tentes, tabernacles, ou lieux empruntez de Sem pour restituer ledict Sem, ou Caïm, ou Levi, ou Pierre, dedens le premier siège qui est Jérusalem, jamais le monde ne sera en paix.» L'Italien Vico n'aurait pas mieux dit. Nous adoptons complètement la conclusion dernière de Guillaume Postel.