IL CATECHISMO,

Overo institutione christiana di M. Bernardino Ochino da Siena, in forma di dialogo. Interlocutori, il ministro, el'illuminato, non mai piu per l'adietro stampato, insieme XIX Prediche di M. B. Ochino senese, nomate laberinti del libero, over servo Arbitrio, Prescienza, Predestinatione et liberta divina, et del modo per Uscirne. (2 tom, en 1 vol. pet. in-8 rare, de 317 pages l'un, et de 266 l'autre.) In Basilea. M.DLXI.

(1555-61.)

On ne s'attend guère à trouver, dans un moine apostat du 15e siècle, aujourd'hui absolument oublié, un des plus profonds métaphysiciens qui aient jamais paru. Tel fut pourtant Bernard Ochin, né à Sienne, en 1487, d'abord cordelier, puis capucin, et alors aussi célèbre dans toute l'Italie par ses vertus austères que par ses éloquens sermons; puis tout d'un coup, à 55 ans, esclave de l'amour, qui lui fit épouser, à Genève, une jeune fille de 18 ans, quitter sa religion pour le calvinisme, dépasser les plus hardis novateurs jusqu'à prêcher la polygamie; égarement funeste, qui le força successivement à sortir de Suisse et de Pologne, et enfin à s'en aller mourir, misérable, en Moravie, dans sa 78e année, non sans avoir jeté un grand éclat dans le monde et sans avoir influé sur les affaires de son temps, puisqu'il aida, sur sa demande, le fameux Crammer dans la réforme de l'Église anglicane. Le sort d'avoir joui de toute la célébrité du génie, pour s'ensevelir ensuite tout entier dans l'oubli des hommes, lui est commun avec son compatriote et son ami Pierre Martyr, dont le public ignore ou dédaigne les savantes histoires et les précieuses lettres.

Les écrits de Bernard Ochin sont très nombreux, sans compter les trente dialogues qui le firent bannir de Genève. Nous ne parlerons que des seuls ouvrages que nous connaissions de lui, en témoignant, dès à présent, notre surprise de ce que M. Tabaraud, son biographe, lui refuse toute instruction, même dans sa propre langue; car, dans notre ignorance, nous soupçonnons qu'il écrit l'italien-toscan avec un nerf et une clarté remarquables, dignes de servir de modèles dans toutes les langues.

Son Catéchisme est dédié à l'église de Lucerne: c'est, ou du moins cela veut être un code, complet et raisonné, de tout ce qui est exclusivement nécessaire pour mener une vie chrétienne. L'auteur remonte on ne peut plus haut, et commence ainsi son dialogue avec l'Illuminé: «Penses-tu être?—Il me semble que je suis, mais je n'en suis pas certain, vu que mes sens peuvent me tromper.—S'il te semble que tu es, il est impossible que tu ne sois pas; car à qui n'est pas, rien ne semble.» Ceci est excellent et montre tout d'abord à qui nous avons affaire. De ces prémisses découle, avec la nécessité d'un commencement de toutes choses, celle d'une intelligence créatrice et suprême: les fins de l'ame humaine, en un mot, les premières bases de la morale. L'enchaînement philosophique est interrompu par la foi, qui le conduit au péché originel; et là il se renoue par dix paraphrases des articles du Décalogue. Celle sur le commandement, tu ne déroberas pas, fournit un texte solide à la réfutation du système aujourd'hui ressuscité de la communauté des biens. Plusieurs autres paraphrases ont pour objet de ruiner l'enseignement de l'Église, touchant le culte des saints, celui des reliques et des images, et la multiplicité des fêtes comme des cérémonies sacrées. Ce n'est pas ici le Catéchisme de Trente. L'examen du Symbole des Apôtres succède à celui du Décalogue. «Crois-tu, dit le ministre, que le Symbole soit l'ouvrage des Apôtres?—Oui, répond l'Illuminé (c'est à dire, dans son langage, l'Éclairé).—Crois-tu que ce Symbole contienne tout ce qu'il est nécessaire de croire?—Oui, car des êtres inspirés par l'Esprit saint ne pouvaient laisser leur œuvre incomplète.—Combien contient-il d'articles de foi?—Les uns disent 12, d'autres 14, d'autres 24; mais peu importe, puisqu'il renferme tout le nécessaire.»

Il n'entre pas dans notre plan de suivre Bernard Ochin dans ses sorties contre le purgatoire, contre la cène des papistes, non plus que dans ses longues explications sur le baptême et la justification. Le ministre, sur ces divers points capitaux, a le tort de tous ses confrères les réformateurs, celui de s'appuyer fièrement de la raison quand bon leur semble, et de s'en jouer au nom de la foi quand cela leur plaît, suivant les caprices de leur antipathie pour l'église romaine, infiniment plus conséquente qu'eux: c'est ainsi qu'il assigne des bornes très étroites à la prière, non seulement en ne voulant, pas plus que Calvin, de prières pour les morts, mais encore en ne permettant que six matières d'oraison, savoir: trois relatives à la plus grande gloire de Dieu, et trois afférentes au salut. Quelle folie triste et vaine d'interposer ainsi sa pédanterie réglementaire entre une pauvre ame et son auteur! Qu'a-t-on à redouter de pareils épanchemens, et quel homme peut être assez osé pour les restreindre?

Les XIX Sermons sur le libre arbitre sont dédiés à la reine Élisabeth. C'est là que la forte tête de Bernard Ochin se manifeste. Il en remontrerait à saint Augustin, et Leibnitz n'a rien à lui apprendre. Voici dans quel ordre ces discours sont rangés: 1o quatre sermons sur les embarras dans lesquels s'impliquent les partisans du libre arbitre, et que, pour cette raison, il appelle des labyrinthes; 2o quatre autres labyrinthes, où se perdent les adversaires de la liberté de l'homme; 3o un sermon explicatif de l'opinion qu'il ne convient pas à l'homme de s'engager dans ces doubles labyrinthes: c'est un morceau admirable; 4o un sermon où l'opinion précédente est combattue: ici le métaphysicien rentre dans la théologie; 5o huit sermons, où l'orateur veut montrer les issues naturelles de chacun des huit labyrinthes, ce qu'il ne fait pas mieux qu'un autre, se confiant trop à la révélation pour un argumentateur, et raisonnant trop pour un croyant, sans cesser, pourtant, de temps à autre, de jeter de grands éclairs, surtout vers la fin, qui est sublime. Tel est le plan de l'œuvre. Maintenant, essayons de retracer la marche des idées.

Premier labyrinthe. Mortel, tu te dis libre du premier ordre, et ton orgueil se refuse à la pensée d'agir de nécessité. Prends-y garde, mortel! par là tu dis que tu es Dieu; car, agir de soi-même, sans être déterminé par une cause hors de soi, ne saurait convenir qu'à la cause suprême.—Tu agis à volonté; oui, sans doute, et la bête aussi; mais la volonté qui la fait naître?—Chez la bête, qui n'est pas libre, ce sont les appétits; chez l'homme, c'est la pensée.—Et cette pensée, d'où te vient-elle?—De moi?—De toi? comment! ce ne sont ni les besoins qui, dans ta première enfance, l'ont excitée, ni les objets extérieurs qui, plus tard, l'ont fait éclore, ni les exemples qui, par l'imitation, l'ont développée, ni les leçons et les conseils qui, par l'éducation, ont causé son essor? Ne pourrait-il se faire qu'entre la bête et toi il n'y eût que du plus et du moins? Humilions-nous; prions Dieu de nous donner assez de lumières pour lui rendre hommage! E cosi sia.

Deuxième labyrinthe. Mais, quand il serait vrai que notre volonté ne fût déterminée par aucune force étrangère, matérielle, intellectuelle ou morale, que nous eussions la liberté d'indifférence, que l'homme se donnât les idées qui le déterminent, les partisans du libre arbitre n'en seraient pas plus avancés, puisqu'après tout, l'homme ne pouvant résister à la volonté divine, il faut bien qu'il veuille ce qu'elle veut qu'il veuille, et que la volonté divine étant immuable, il faut que la volonté humaine, toujours conforme à ce que Dieu a déterminé, soit, en ce sens, immuable aussi. Prions Dieu de soutenir notre faiblesse. E cosi sia.

Troisième labyrinthe. Et, quand on aurait établi que la volonté de l'homme se meut d'elle-même, et que Dieu, en déterminant toutes choses, n'a pas enchaîné cette volonté humaine de façon qu'elle soit contrainte à tels ou tels actes, les partisans de la liberté du premier ordre n'en seraient pas moins impliqués dans un terrible labyrinthe; car, pour que ces choses se pussent accorder, il faudrait que les contingens dépendissent à la fois et ne dépendissent pas de Dieu; en sorte que sa prescience deviendrait incertaine et purement conjecturale, ce qu'il est impossible de supposer et qui ferait aussitôt tomber toutes les prophéties, toutes les révélations, toutes les écritures. Quand Jésus-Christ prédit à saint Pierre qu'il le renierait trois fois, au chant du coq, peut-on dire qu'une annonce si précise fût une simple conjecture qui laissât à saint Pierre la possibilité de renier deux fois, ou une seule, ou point, de même qu'au coq de ne pas chanter? Quand Jésus-Christ promit, à ses douze apôtres, douze siéges dans la maison de son père, peut-on dire qu'il laissât incertain si les apôtres mériteraient ou non, c'est à dire obtiendraient ou non ces douze siéges? Force est donc de confesser, ou que Dieu prévoit certainement les actes de notre volonté, ce qui la rend nécessaire et non libre du premier ordre, ou enfin que Dieu se trompe ou qu'il ment. Lui seul nous peut tirer de ce troisième labyrinthe. E cosi sia.

Quatrième labyrinthe. Cependant, j'y consens, ni les objets extérieurs, ni les idées, ni les sentimens communiqués, ni les décrets incommutables de la divine puissance, ni l'infaillible et certaine prescience de Dieu n'entravent l'exercice de notre volonté: nous n'en serons pas moins enfermés dans un labyrinthe quatrième, et voici comme: Si nous sommes libres, assurément Jésus-Christ l'était aussi. Dans ce cas, sa passion, sa mort et sa résurrection pouvaient ne pas arriver. Admettez-vous ceci possible? non. Donc l'Homme-Dieu agissant de nécessité, tous les hommes, à plus forte raison, agissent de même. Dieu puissant, sortez-nous de cet abîme! E cosi sia.

Cinquième labyrinthe. Si les partisans de la liberté de l'homme sont embarrassés, ses adversaires ne le sont pas moins. En effet, dès que l'homme n'est pas libre, ce n'est plus lui qui pèche, c'est Dieu qui pèche pour lui, en ne l'empêchant pas de pécher, et alors quelle injustice à Dieu de punir l'homme! ou le bien et le mal moral sont des chimères; double hypothèse que le bon-sens ne rejette pas moins que l'Ancien et le Nouveau Testament. A notre secours, ô Dieu! E cosi sia.

Sixième labyrinthe. Se réfugiera-t-on dans l'opinion de ceux qui soutiennent que nous ne sommes pas libres à la vérité, mais que nos premiers parens l'étaient, et qu'ainsi nous sommes justement punis de nos péchés forcés, pour les leurs librement commis? Quelle subtile absurdité, qui d'ailleurs dément tout le dogme du christianisme, puisque, selon l'essence de ce dogme, Jésus-Christ est venu nous racheter du crime de nos premiers parens précisément pour ne nous laisser plus que notre propre fardeau à porter! Imaginera-t-on, par expédient, que les damnés n'auront d'autre peine que celle de ne pas être du nombre des élus, chose qui, ne rendant pas leur condition pire que celle d'un paysan qui n'est pas élu empereur, peut se concilier avec la justice de Dieu? Mais cette explication hétérodoxe, fût-elle admise, ne justifie nullement un traitement inégal pour des conditions communes. Enfin ira-t-on, avec quelques uns, soutenir qu'il n'y a point de vie future, point de bien ni de mal? Alors voilà tout l'édifice de la société humaine renversé. Répétons-le, au milieu de cet affreux dédale, il n'y a qu'à prier le Seigneur de nous éclairer. E cosi sia.

Septième labyrinthe. Nouvel embarras pour les adversaires de la liberté; ils ne sauraient expliquer pour quelle fin Dieu a créé l'homme, et ne sauraient pourtant soutenir qu'il ne l'a créé pour aucune fin, ce qui transformerait la souveraine intelligence en insensée suprême; et s'ils se hasardent à dire que Dieu a créé l'homme afin de montrer sa puissance, en écrasant à gauche, en exaltant à droite, on leur répondra que c'est là faire de Dieu même un enfant capricieux, et de l'homme un jouet misérable. Ne vaut-il pas mieux le supplier de prendre notre ignorance en pitié? E cosi sia.

Huitième labyrinthe. Dernier labyrinthe inextricable: en supposant que l'homme ne soit pas libre, on ne conçoit plus les idées du bien et du mal partout répandues de tout temps, les tentations, les efforts de la conscience, les leçons des sages, en un mot tous ces fantômes qui, dans ce cas, assiègent vainement l'esprit humain. Car, que faut-il enseigner à qui n'est pas libre? rien sans doute. Des volontés forcées sont ce qu'elles sont et ne peuvent se modifier. Résumons-nous donc à solliciter la science qu'il nous faut, près de la source éternelle de toute science! E cosi sia.

Neuvième sermon. Tourmentés dans ces sens divers, bien des gens finissent par dire que nous ne devons point traiter de telles questions jusqu'ici insolubles, ni pénétrer dans ces détours obscurs, dont personne, jusqu'ici, ne s'est tiré; que saint Paul, tout ravi qu'il fût au troisième ciel, n'ayant pu comprendre la merveille de la prédestination, il ne nous reste plus qu'à nous confondre avec lui devant les incompréhensibles jugemens de Dieu. Saint Jérôme, ajoutent-ils, rapporte, à ce propos, qu'Origène comparait saint Paul, essayant de parcourir le labyrinthe de la prédestination et d'y guider les autres, à un aveugle qui, promenant des étrangers dans les innombrables détours d'un palais, viendrait à les égarer dans des recoins sans issue. Ces gens disent encore que Dieu est trop juste pour s'être enveloppé de pareilles ténèbres s'il importait à notre salut de les éclaircir, et que, si cela nous importe peu, nous ne devons point, à cet égard, nous intriguer.—Ils disent que ceux qui ont cru pouvoir parler, écrire, dogmatiser sur ces matières, ont produit de grands maux et brouillé bien des cervelles.—Ils citent saint Prosper et saint Hilaire, l'évêque d'Arles, qui en voulaient beaucoup à saint Augustin de s'être engagé dans ces labyrinthes à la poursuite de Pélage, lequel, en magnifiant le libre arbitre, avait déprimé la divine grâce, attendu que, sans avoir été plus lumineux que Pélage sur ce sujet, il avait donné un funeste exemple.—En un mot, soit qu'on fasse l'homme libre ou non, il en résulte de tels inconvéniens, que le seul parti sage à prendre est de prier Dieu d'accorder, en nous, le triple sentiment de sa puissance, de sa justice et de sa bonté par celui de l'ordre évident qui règne dans l'univers. Ainsi disent ces gens timides.

Dixième sermon. Cependant, peut-on leur répondre, notre salut dépend de la connaissance de plusieurs choses surnaturelles, la révélation nous l'enseigne. Des choses divines, nous ne devons, sans doute, rechercher que ce que Dieu nous en montre, et procéder à cette recherche, sans curiosité superbe, appuyés sur les saintes Écritures; mais aussi, ces Écritures à la main, nous ne devons pas craindre de nous engager dans ces labyrinthes de peur de causer du scandale; car, où les méchans se scandalisent, les bons sont édifiés. Autrement les apôtres n'auraient pas dû prêcher Jésus-Christ, car les Juifs s'en scandalisaient.—Origène eut tort de blâmer saint Paul qui fit sortir de ces obscurités mêmes de vives lumières pour honorer Dieu. Hilaire eut tort de blâmer Augustin. Dès que Pélage attaquait la grâce, il fallait bien, si subtile que fût cette hérésie, il fallait bien la suivre pour l'atteindre et la détruire.—D'ailleurs ces obscurités ne sont pas si épaisses, que la clarté n'y puisse luire.—Par exemple, à ceux qui rejettent la nécessité de la grâce au nom de la justice divine, nous répondrons qu'ils transforment l'héritage des enfans de Dieu en un salaire d'esclaves.—A ceux qui reprochent à la divinité de n'avoir pas sauvé tous les hommes, nous répondrons qu'eût-elle sauvé tous les hommes créés, on pourrait, par le même raisonnement, lui reprocher toujours de n'en avoir pas créé davantage dès lors qu'ils devaient tous être heureux; reproche qui, supposant que Dieu peut créer l'infini, frappe de mort le raisonnement même.—L'homme est libre et non libre selon certaine mesure, dans certains cas, et cela de par la volonté d'un Dieu tout-puissant, tout juste et tout bon: c'est ce que nous essaierons de prouver dans les huit sermons qui vont suivre.

Onzième sermon. Bien que toutes les choses créées soient dans la main de Dieu, étant toutes venues de lui, néanmoins il est évident que chacune, dans son ordre d'existence, a son mode et sa faculté d'action; que, par exemple, les eaux, la terre, les plantes ont une certaine force propre à la production et à la reproduction; que cette force, aveugle et dépendante dans les choses inanimées, est plus spontanée, autrement plus libre chez les animaux, plus dans de certaines espèces d'animaux que dans d'autres, et de plus en plus, ainsi jusqu'à l'homme chez qui la liberté se manifeste à un degré remarquable, lorsqu'il est dans l'état parfait de discernement. Mais ce degré, quel est-il? Disons avec saint Augustin que la liberté consiste, pour l'homme, à pouvoir, par un effet de son choix, agir dans les choses extrinsèques, humaines, civiles et morales, c'est à dire dans toutes celles que Dieu a mises à la portée de ses organes et de sa volonté, comme de marcher, de s'arrêter, de s'asseoir, de se tenir debout, de distinguer le noir et le blanc, le juste et l'injuste, de faire le bien et le mal jusqu'à un certain point naturel; mais que cette liberté ne va point jusqu'à produire des actes surnaturels, tels que de voler dans les airs, de vivre sans respirer, d'altérer l'ordre de l'univers, ou d'engendrer d'elle-même cette foi ardente qui transporte, cette parfaite charité qui sanctifie.

Douzième sermon. Dieu est souverainement libre, et Dieu ne peut pas pécher. Donc il y a des impossibilités qui n'enchaînent pas la liberté. Dieu est infiniment puissant, et pourtant Dieu ne peut s'anéantir lui-même, ni faire qu'une chose soit à la fois et ne soit pas. Or, il a donné à l'homme la liberté de certains actes; donc il n'a pu lui ôter en même temps cette liberté par sa prescience: autrement il aurait produit à la fois les contraires, ce qui ne se peut concevoir. En veux-tu savoir davantage, mortel insensé? tu me représentes un affamé qui, devant une nourriture exquise, se consumerait à chercher comment elle a été préparée.

Treizième sermon. En attribuant à Dieu toutes ses actions, en vertu de la prescience divine, on raisonne ainsi: je pécherai ou je ne pécherai pas. Si je pèche, il était nécessaire que cela fût; sinon, il est impossible que cela soit; dans les deux cas, peu m'importe; au lieu qu'il faudrait dire: je ne pèche pas parce que Dieu a prévu que je pécherais; mais Dieu a prévu que je pécherais parce que je pèche.

Quatorzième sermon. Rien de nouveau. Toujours le même argument appliqué à la négation de saint Pierre. Ici Bernard Ochin se rue dans le vide, et l'on s'en aperçoit à l'épuisement de ses forces.

Quinzième sermon. Dieu ne saurait vouloir le mal, 1o parce qu'il est parfait; 2o parce que le mal n'est rien que l'absence du bien. Or Dieu ne saurait créer la privation, comme il ne fait pas les ténèbres, se bornant à faire la lumière dont les ténèbres sont l'absence, etc., etc. O vanas hominum mentes!

Seizième sermon. La grace ne manque pas à ceux qui la demandent; surtout, ajouterai-je, à ceux qui n'examinent point s'ils en ont besoin pour la demander; si, étant nécessaire à tous les hommes, elle est ou non donnée à tous les hommes; si l'homme est un être libre du premier ou du deuxième ordre et autres curiosités pareilles.

Dix-septième sermon. Ascétisme, mysticisme d'une tête perdue.

Dix-huitième sermon. De pire en pire.

Dix-neuvième et dernier sermon. Bernard Ochin se relève dignement, par ce dernier effort, en indiquant la docte ignorance comme le seul chemin qui puisse conduire l'homme hors de tous ces labyrinthes. Socrate, dit-il, si laborieux, si désireux de connaître les secrets naturels, ne se vantait que d'une chose, de savoir qu'il ne savait rien; et nous, hommes vulgaires, nous prétendons découvrir les secrets de Dieu! Jamais nous ne saurons de ces mystères que ce qu'il nous en aura révélé, et jamais il ne nous en révélera que ce qui peut nous être utile. Or, comme il ne nous a point révélé si nous étions libres ou non, du premier ordre, de quelle manière notre volonté se formait pour choisir et pour agir, il en faut conclure que ce savoir nous est inutile. Ceux qui ne se croient pas libres tombent dans le vice de l'oisive indifférence, et ceux qui se croient libres dans le vice de la confiance orgueilleuse. Le mieux est de combattre ses mauvais penchans selon les lumières de sa conscience, en sachant, du reste, ignorer. N'entrons pas, pour étancher notre soif, dans les abîmes de la prédestination, de la prescience et du libre arbitre; mais désaltérons-nous, comme les saints de l'Eglise primitive, dans les eaux pures de l'amour divin; car ce n'est pas l'office d'un vrai chrétien de sonder les profondeurs de la science divine.

«La vita nostra e si fugace, e breve, e la morte si certa e l'ora incerta, che l'occuparsi negli studii di quelle cose che non servano a edificarci, ma intrigando, generando questioni, contentioni, odii, discordie, e detrattioni, non può farsi senza disprezzo della nostra salute, di Dio, e del gran beneficio del Christo. Lo Evangelio e un cibo spirituale dell' anima si delicato, che facilmente si corrompe con le dottrine vane, nelle quali, quelli che vi si dilettano, mostrano si non l'haver perfettamente gustato.»

«Notre vie est si courte et si fugitive, notre mort si certaine, notre instant fatal si incertain, que consumer le temps dans la recherche de ces choses qui, sans profit pour l'édification, n'engendrent que difficultés, haines, disputes et discordes, montre un grand mépris de Dieu, du salut et des mérites du Christ. L'Evangile est un aliment de l'ame, d'une telle délicatesse, qu'il se corrompt soudain au souffle de ces doctrines vaines qu'on ne saurait aimer sans faire voir qu'on n'a jamais goûté la nourriture céleste.»


LES DIALOGUES
DE JEAN TAHUREAU,

Gentilhomme du Mans, non moins profitables que facétieux, où les vices d'un chacun sont repris fort aprement, pour nous animer d'advantage à les fuir et suivre la vertu. A Monsieur François Piéron, à Paris, chez Gabriel Buon, au clos Bruneau, à l'enseigne Saint-Claude, avec privilége (1 vol. in-16 de 210 feuillets, plus 11 feuillets préliminaires, titre compris, et, à la fin, 3 feuillets d'une table des matières, très bien faite). Jolie édition d'une œuvre posthume, donnée pour la première fois, et dédiée par M. de la Porte, le 24 mars 1565, à l'abbé François Piéron, grand-vicaire de monseigneur l'abbé de Molesmes.

(1555-65-70.)

Jean Tahureau, gentilhomme du Mans, né avec de brillantes dispositions pour la poésie et les lettres, eut une carrière courte, mais bien remplie, puisque, étant mort à 23 ans, il eut le temps de servir avec honneur dans les armées de François Ier, et de se faire un nom mérité parmi les meilleurs poètes et les meilleurs prosateurs de son époque. Ses deux dialogues du Démocritic remonstrant au cosmophile sont le seul témoignage qui nous reste de l'élégante pureté de sa prose et de sa verve satirique et plaisante; mais il est décisif. On trouverait difficilement, même dans des écrits de cent ans postérieurs, des périodes mieux construites que celle-ci contre la folie des amans qui se laissent fasciner par leurs maîtresses. «...... Encores ne suffiroit-il pas à ces messieurs, s'ils n'en faisoient des divinitez, tant, qu'il s'en est levé une infinité de cette secte, qui ne se sont jamais trouvez contens jusques à ce qu'ils nous ayent donné à entendre par leurs gentils barbouillemens et sottes fictions leur belle vie et folle superstition: les uns appellant leurs amies déesses et non femmes: les autres les faisans vaguer et faire des gambades en l'air avecques les esprits: les autres les situans avecques les étoilles aux cieux: aucuns les élevans avecques les anges pour leur vouer de belles offrandes; tellement que je croy, si on leur veut d'advantage prester l'oreille, ils s'efforceront de les mettre au dessus des dieux, et tant est creüe cette folie entre les hommes, que le courtisan du jour d'hui, ou autre tel faisant estat de servir les dames, ne sera estimé bien appris, s'il ne sçait, en déchifrant par le menu ses fadèzes, songes et folles passions, se passionner à l'italienne, soupirer à l'espagnole, fraper à la napolitaine, et prier à la mode de cour; et qui pis est, pensant bien voir et louer je ne sçay quoi de beauté qu'il estime estre en s'amie, il ne la voit, le plus souvent, qu'en peinture, j'entens peinture de fard ou d'autre telle masque, de quoy ne se sçavent que trop réparer ces vieilles idoles revernies à neuf, etc., etc., etc.»

La mauvaise humeur, vraie ou feinte, de Tahureau contre les femmes aurait pu lui attirer, de leur part, un châtiment sévère à meilleur titre encore que le roman de la Rose ne fit, dit-on, à Jehan de Meung, si la politesse du temps où il vivait ne l'eût préservé. Réellement il ne les épargne guère. Leur avarice à l'égard d'autrui, leur prodigalité pour elles, leurs tromperies, leurs caprices, leurs attachemens saugrenus, leurs penchans désordonnés, tous ces torts que la satire leur impute depuis le commencement du monde revivent sous sa plume pour lui fournir quantité de traits épigrammatiques, d'invectives véhémentes, de peintures vives et hardies, à la vérité très amusantes. Nous signalerons notamment, aux amateurs de tableaux malins, ceux de l'amour de l'homme d'armes, de l'amour du courtisan, et de l'amour de l'écolier. La galanterie ne fait pas le sujet unique de cette double satire, dans laquelle le cosmophile tâche vainement d'adoucir, par d'assez froides agologies, les censures du Démocritic. La vie des gens de guerre, celle des praticiens, des avocats, des médecins, des courtisanes sont aussi rudement traitées. La folie des astrologues, des magiciens, des alchimistes est également le but de ses traits. Tahureau se mêle enfin de philosophie, et toujours glosant contre les anciens, les modernes, les étrangers, les Français, contre tout le monde en un mot, se moquant de Cardan, d'Agrippa, de Frégose et d'Erasme aussi bien que de Platon, qu'il appelle le philosophe imaginaire, et d'Aristote qu'il qualifie de mignard, on ne sait pourquoi (car personne ne fut jamais moins mignard qu'Aristote); il s'enveloppe dans le christianisme, après quoi il congédie son cosmophile avec cette pieuse conclusion que tout ici bas est vanité, hormis d'aimer Dieu et de le servir. Une si sage maxime lui donne occasion de joindre, à ses deux dialogues, cinq petites pièces de vers sur la vanité des hommes, la constance de l'esprit, le parler peu, l'inconstance des choses et le contre-amour, qui se font remarquer par un sentiment peu vulgaire de l'harmonie lyrique.

Tout ce que l'homme fait, tout ce que l'homme pense,

En ce bas monde icy,

N'est rien qu'un vent legier, qu'une vaine espérance

Pleine d'un vain souci.

Fuïons doncques, fuïons ces trop vaines erreurs,

Dressons nostre courage

Vers ce grand Dieu qui seul nous peut rendre vainqueurs

De ce mondain orage,

Recherchons saintement sa parolle fidelle,

Invoquons sa bonté!

Car, certes, sans cela, nostre race mortelle

N'est rien que vanité.

Quelle fureur tenaillant les esprits

Fait tristement sangloter tant de cris

A ces sots que l'amour transporte?

Quel vain souci dont ils vont soupirant

Les fait brûler, glacer, vivre en mourant,

Enrager de douleur si forte?

Pauvre aveugle! pauvre sot amoureux!

Pauvre transi! pauvre fol langoureux! etc., etc., etc.


Laissons ces regrets et ces pleurs,

Laissons ces trop lâches douleurs,

Laissons tous ces cris lamentables

A ces personnes misérables

Qui se tourmentent pour un rien,

Qui pour un tant soit peu de bien,

Qu'ils perdent par quelque fortune,

Se chagrinent d'une rancune

Qui, les rongeant jusques aux os,

Les prive du bien du repos.

C'est affaire au gros peuple ainsi

De prendre tant de vain souci, etc., etc.

Nous appelons particulièrement l'attention sur le début de la troisième pièce intitulée: De l'inconstance des choses, et adressée, par Tahureau, à son frère:

On ne voit rien en ces bas lieux

Qui ne soit rempli d'inconstance,

Et rien ne couvre ces hauts cieux

Où l'on puisse prendre assurance.

Comme l'un va, l'autre revient;

L'un mourant, l'autre prend naissance;

L'un que la richesse soutient

Soudain la pauvreté le chasse;

Et l'autre en faveur se maintient

Qu'on voit bientôt mis hors de grâce;

Tantost en la froide saison,

La terre se gèle endurcie,

La glace resserre en prison

L'eau des rivières espessie;

Et les gorgettes des oiseaux

Qui chantoient en douce harmonie,

Au printemps, dessus les rameaux

De quelque verdissant bocage,

Cessent adonc les chants nouveaux

De leur mélodieux ramage.

Le petit enfantin de lait

Incontinent commence à croître,

Et soudain d'enfant tendrelet

On le voit tout homme apparoistre;

Puis la vieillesse faiblement

Le fait de ses forces décroître;

Et le battant incessamment

De langueur et de maladie,

Lui fait quitter en un moment

Le plaisir trompeur de la vie, etc., etc.