LA LOY SALICQUE,

Première Loy des Françoys faicte par le roy Pharamond, premier roy de France, faisant mention de plusieurs droicts appartenant aux roys de France.

(1540.)

On sait qu'en 1478, Louis XI, suivant sa coutume de faire agir la ruse plutôt que les armes, avait conclu avec Edouard IV (Yorck) une trève de 100 ans, qui suspendit habilement les prétentions du roi d'Angleterre sur la couronne de France et sur l'héritage de certaines provinces, telles que la Normandie, l'Anjou, etc. Cette convention trancha, par le fait, au profit de nos rois, une question que la guerre eût bien pu laisser indécise encore pendant longues années; mais restait l'évidence des droits français à démontrer. C'est là ce qu'entreprit Claude de Seyssel, dans sa Loi salique, peu de temps après la signature de la trève adroite dont nous venons de parler. Il divisa son ouvrage en trois sections; la première traite de la grande querelle d'Edouard III et de Philippe de Valois, résolue en faveur de ce dernier par les états-généraux, sur ce passage fameux de la loi civile des Saliens, relatif à la transmission des Alleuds: Nulla portio hæreditatis de terra salicqua mulieri veniat; passages que nos vieux Français appliquaient au domaine de la couronne et à la couronne elle-même; confondant ici deux choses distinctes, la couronne et le domaine royal; car le gouvernement des hommes, entendons de ceux qui ne sont pas réduits à l'état de servitude, ne saurait jamais, en dépit de toutes les lois saliques du monde, être considéré comme une propriété. Mieux vaut s'en tenir, sur ce point, à la déclaration d'Estienne Pasquier, que la loi qui interdit la couronne de France aux femmes n'est écrite nulle part, hormis ez cœurs des Françoys. Dans la deuxième section, l'auteur, après une longue et savante dissertation historique, déboute les princes anglais de tout droit sur la Normandie, la Guienne, l'Anjou, le Maine, à titre héréditaire; et cela, tant en vertu de la succession régulière qu'à cause des confiscations légalement exercées pour le fait de félonie. Enfin la troisième section est consacrée à prouver, contre le roi Edouard IV, qu'il est mal fondé à tirer vindicte de la rupture opérée en 1449 de la trève conclue en 1444, entre Charles VII et Henri VI, puisque les torts vinrent alors de l'Angleterre, qui se saisit violemment, en pleine paix, de la ville de Fougères sur le duc de Bretagne, vassal du roi de France. Seyssel met à établir que la France a pour elle la bonne foi, une importance qui lui fait beaucoup d'honneur, ainsi qu'à l'esprit français de cette époque; mais il est fort amer, à ce sujet, contre les Anglais, et cite un cruel quatrain:

Anglicus est cui

Numquam credere fas est

Dum tibi dicit: Ave.

Tanquam ab hoste cave.

En résumé, cet ouvrage, rempli de notions historiques précises et de raisonnemens bien déduits, sur notre ancien droit public, sera toujours excellent à lire pour s'instruire à fond des causes de nos vieilles dissensions avec les Anglais. On trouve à la suite un petit aperçu géographique sur la Gaule et la Grande-Bretagne qui dénote un savoir tant soit peu gothique. Il y est écrit que saint Patrice, fils de la sœur saint Martin, fut envoyé par le pape Célestin, en Hybernie, qui est une région en mer, nommée Escosse la Saulvaige, où les gens mangent les hommes et les femmes, comme dict sainct Hierosme. Si cette assertion est vraie, il faut convenir qu'on ne doit désespérer de rien en fait de civilisation, puisque l'Écosse est aujourd'hui considérée, par bien des gens éclairés, comme un des pays de la terre où il faut chercher le type de l'espèce humaine, sous le double rapport des lumières et des mœurs.


LA GRANDE DANSE MACABRE
DES HOMMES ET DES FEMMES,

Historiée et renouvelée de vieux gaulois en langage le plus poli de notre temps, avec le Débat du Corps et de l'Ame, la Complaincte de l'Ame damnée; l'Exhortation de bien vivre et de bien mourir; la Vie du mauvais Antechrist; les Quinze signes du jugement. A Troyes, chez Jean-Antoine Garnier, 1728; 1 vol. in-4, fig. en bois, de 76 pages.

(1485-90—1728.)

L'auteur, ou plutôt le traducteur français de ce livre bizarre, est un sieur Guyot Marchant, qui demeurait à Paris, en 1485. L'édition originale parut, cette même année, le 28 septembre. Elle est fort rare, mais bien moins complète que les éditions postérieures, ne contenant que 10 feuillets de texte et 17 gravures en bois. L'édition in-fol., gothique, de 1490, indique que cette composition singulière, qui se trouve figurée dans un tableau fameux du peintre Holbein, et, dernièrement, dans un ouvrage anglais à vignettes coloriées, intitulé: The Dance of Death, a été traduite autrefois en vers français d'un poème allemand.

L'idée du livre est le développement de ce lieu commun, si souvent traité dans toutes les langues, que tous les hommes, grands et petits, riches et pauvres, paieront le tribut à la mort.

O créature raisonnable

Qui désire le firmament,

Voici ton portrait véritable,

Afin de mourir saintement;

C'est la danse des Macabées,

Où chacun à danser apprend,

Car la Parque, ceste obstinée,

N'épargne ni petit ni grand, etc., etc., etc.

La suite des figures représente la mort entraînant les gens de toute condition, bon gré mal gré, à commencer, pour les hommes, par le pape, l'empereur, le patriarche, le connétable, l'archevêque, le roi, le chevalier, le cardinal, et jusqu'au simple abbé, au bailli, à l'astrologue, au bourgeois, au moine, au maître d'école, à l'usurier, à l'amoureux, au petit enfant et au médecin; et, pour les femmes, depuis la reine, la duchesse, la régente, l'abbesse, etc., etc., jusqu'à la bergère, à la bourgeoise, à la mignonne, à l'impotente, à la pucelle, à la femme grosse, à la religieuse, à la sorcière, à la bigote et à la sotte. Le texte en vers qui se lit en bas de chaque figure en est l'explication paraphrasée. La mort dialogue avec le patient en octaves de huit pieds, quelquefois assez comiques, le plus souvent insignifiantes. Nous remarquons dans l'auteur une certaine pente satirique contre le clergé; car c'est toujours lui que la mort goguenarde le plus, et qui fait le plus de façons pour la suivre.

LA MORT.

Vous faites l'étonné, me semble,

Cardinal! Allons, vitement!

Suivez les autres tous ensemble,

Rien ne sert votre étonnement!

Vous avez vécu richement,

Et non pas comme les apôtres;

Laissez ce riche habillement,

Vous danserez comme les autres.

LE CARDINAL.

J'ai bien sujet de m'ébahir,

Puisqu'il faut enfin que je parte;

Je ne pourrai plus me vêtir

De violet ni d'écarlate;

Chapeau rouge, chape de prix

Me faut laisser en grand'détresse;

Hélas! je n'avais pas appris

Qu'après la joie vient la tristesse.

Nous observerons encore que les femmes, en général, dans cet ouvrage, suivent la camarde de meilleure grace que les hommes; et peut-être l'auteur a-t-il raison, en dépit de l'appareil de courage dont notre noble sexe s'enorgueillit: il est vrai qu'il ne s'agit ici que de la mort naturelle. Nous ne dirons rien des pièces qui suivent la grand'danse, et où les mêmes pensées se retrouvent sous une forme moins piquante. A l'égard des signes précurseurs de la fin du monde qui terminent l'ouvrage, ils donneraient à penser que le monde va finir tous les jours; car ces signes ne sont autres que les vices de l'humanité. «Quand vous verrez des ambitieux cruels, des impudiques effrontés, des avares sans pitié, etc., etc., etc., ce sont des signes prochains de la fin du monde.» Ne voilà-t-il pas des signes bien précis? J'aime mieux cette tradition sacrée: «Quand vous verrez le monde se convertir, ce sera le signe qu'il touche à sa fin.»


LE GRAND KALENDRIER
ET COMPOST DES BERGIERS,

Composé par le Bergier de la Grand'Montaigne, auquel sont adioustez plusieurs nouuelles figures et tables, lesquelles sont fort utiles à toutes gens, ainsi que pourrez voir cy-apres en ce présent liure. A Paris (sans date, mais de l'an 1500, comme on peut le voir au feuillet de la Physionomie des Étoiles, vers la fin du livre), pour Jehan Bonfons, libraire, demourant en la rue Neufue-Nostre-Dame, à l'enseigne Sainct-Nicolas. Figures en bois gothiques. 1 vol. in-4 de 84 feuillets. (Très rare.)

(1488—1500.)

M. Brunet dit que le Compost des Bergiers fut imprimé en français, pour la première fois, à Paris, par Guyot Marchant, l'an 1488, le 18e jour d'avril, in-fol., gothique, de 90 feuillets, fig. en bois. Il remarque que le P. Laire assure, dans son Index librorum, que cet ouvrage est traduit du latin de Sextus Rufus Avienus; mais il n'en croit rien, d'autant que Panzer ne le donne pas à cet auteur. Je me permettrai d'être de son avis contre celui du P. Laire, tout en pensant que la composition du premier Compost des Bergiers (car il y en a plusieurs) remonte fort au delà de 1400, et probablement au temps où le latin corrompu faisait une partie de la langue vulgaire des Français et des Gaulois romanisés. Le Compost est une production beaucoup trop rustique pour être attribuée au poète du IVe siècle Avienus, bien que ce poète ait été assez barbare pour mettre Phèdre en vers élégiaques, et Tite-Live en vers iambes. Je lis sur mon exemplaire, qui vient de la bibliothèque des capucins de Rouen, une note manuscrite ancienne, où il est dit que ce livre fut défendu pour ôter les exemples de fortifier les superstitions. Il y avait matière, car le Bergier de la Grand'Montaigne se mêle d'expliquer tous les secrets des mondes à propos du cours des années et des saisons. Je vois, dans ses prologues, que l'homme met autant de temps à décliner et se détruire qu'à croître et se fortifier de corps et d'esprit, c'est à dire 36 ans; d'où il résulte que la durée naturelle de la vie humaine est de 72 ans, et que les différences en plus et en moins tiennent au bon ou mauvais régime, aux accidens ou à la bonne fortune. J'y vois aussi que les 72 ans se rapportent à une seule année solaire de douze mois, répartis en quatre saisons de trois mois chacune, en comptant 6 ans de la vie pour un mois; d'où nos quatre saisons de Jeunesse plaisante, Force vigoureuse, Sagesse profitable et Vieillesse débile, durant chacune 18 ans. Mais ce n'est rien encore; voici qui passe les bornes du Calendrier: «L'homme se change par les inclinations des corps célestes.»

«En janvier que les rois venus sont,

»Blau médit, Frémin se morfont,

»Anthoine s'esbat, Vincent boit,

»Pol doit plus qu'on ne lui doibt.»

L'arbre des péchés a 7 branches figurant les sept péchés capitaux. Chacune de ces branches a plusieurs rameaux: ainsi l'orgueil en a 17, l'envie 13, l'ire 10, la paresse 17, l'avarice 20, la gloutonnerie 5, et la luxure 5; c'est bien peu. Selon ce que raconte Lazare, des choses de l'enfer, après sa résurrection, les orgueilleux sont attachés à des roues de moulin à crampons de fer, qui tournent perpétuellement; image de la roue de la fortune. Les envieux sont transpercés de glaives et de couteaux aigus. Les paresseux, dans une ténébreuse salle, sont mordus de serpens menus et gros. Des chaudrons pleins de métaux fondus coulent sur les avaricieux pour les soûler d'or et d'argent. Sur les bords d'un fleuve infect, des tables servies de crapauds rassasient à bon marché les gloutons et gloutes. Les luxurieux sont baignés dans des puits de feu et de soufre.

Vient ensuite le Jardin aux champs de vertus, contenant l'Oraison dominicale, l'Ave Maria, le Credo, les dix Commandemens de la loi, et les cinq de l'Église, en vers français barbares, tels qu'on les connaît; le tout avec des commentaires et nombre de mauvais vers français et latins.

S'ensuivent encore l'Histoire du navire sur mer, comparé à l'homme vivant au monde en perpétuel péril de damnation, des chansons de bergers et de bergères plus morales que poétiques, une explication des vertus théologales, un traité d'anatomie où l'on apprend que le corps humain comprend 248 os, un traité d'hygiène pour les quatre saisons, un traité d'astrologie qui dénote des observations astronomiques assez étendues et plus subtiles qu'on ne s'y attend.

Le livre finit par une suite de distiques et de quatrains, intitulée: les Dits des Oiseaux, dans lesquels dits chaque oiseau nous enseigne à bien vivre. Certainement, le Bergier de la Grand'Montaigne, type de Mathieu Lansberg, n'en sait pas autant que notre bureau des longitudes; mais quoi! le savoir des Newton et des Laplace commence ainsi, et puis il y a des gens qui paient le Compost 50 fr. en 1833. Ce n'est donc pas un almanach méprisable. D'ailleurs l'abbé Goujet en estime l'auteur et le met au rang de nos vieux poètes, dans sa Bibliothèque française.

Voici un échantillon de ses poésies; c'est une chanson de bergère qui bien se cognoissoit, et à laquelle sa cognoissance profitoit, et disoit:

Je considere ma pauure humanité

Et comme en pleur nasquis sur terre:

Je considere moult ma fragilité

Et mon peché qui trop le cueur me serre:

Je considere que mort me viendra querre

Je ne scay l'heur, pour me tollir la vie:

Je considere que l'ennemi m'espie,

La chair, le monde si me guerroyent fort

Je considere que c'est tout par envie

Pour me livrer sans fin de mort à mort:

Je considere les tribulations

De ce siècle; dont la vie n'est pas nette:

Je considere cent mille passions

Ou pauuvre humaine creature est subjecte:

Je considere la sentence parfaicte

Du vray juge faicte sur bons et maux:

Je considere que tant plus vis, pis vaux,

Dont conscience bien souuent me remort:

Je considere des damnez les defaux,

Qui sont livrés sans fin de mort à mort.


Quand ce viendra le jugement doutable,

O doulce vierge sur toutes delectable,

Ayez mercy de moy celle journée, etc., etc., etc.


L'AMANT RENDU CORDELIER
A L'OBSERVANCE D'AMOURS;

SUIVI DE
L'AMANT RENDU PAR FORCE
AU COUVENT DE TRISTESSE;

DE
LA COMPLAINCTE QUE FAIT L'AMANT A SA DAME
PAR AMOURS;

ET DES
DICTS D'AMOURS ET VENTES.

Sans date, 1 vol. in-12 gothique, avec figures en bois et le chiffre de Guillaume Nyver, imprimeur de Paris, en 1520.

Cette édition n'est guère moins rare que l'édition imprimée à Paris, du 4 octobre 1490, in-4 gothique, au Saulmon, par Germain Vineaut ou Bineaut. Elle contient 52 feuillets, sans date ni signature, et se trouvait chez le duc de la Vallière. Bernard de la Monnoye, dans une de ses notes sur Du Verdier, continuateur de la Bibliothèque française de La Croix du Maine, attribue l'Amant rendu Cordelier à Martial Dauvergne, dit de Paris, parce qu'il naquit dans cette ville. On a réimprimé ce joli poème à la suite des Arrests d'Amours, du même auteur. Notre exemplaire a l'avantage de renfermer deux pièces qui ne se rencontrent ni dans l'édition de 1490, ni dans celle de 1520, savoir: la Complaincte de l'Amant et les Dits d'Amours et Ventes. Ces deux pièces portent la rubrique suivante: A Paris, pour Jehan Bonfons, libraire, demourant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Sainct-Nicolas.

(1490—1520.)

Martial Dauvergne, procureur au parlement de Paris et notaire au Châtelet, mort en 1508, auteur des poèmes ci-dessus énoncés, est surtout connu, premièrement par ses Vigiles de la Mort de Charles VII, poème, où les exploits de ce grand règne sont racontés avec intérêt, réimprimé, en 1721, par Coustellier, en 2 vol. in-12; secondement, par les Arrests d'Amours, que le jurisconsulte Benoît le Court a commentés trop savamment. Nous parlerons, dans l'article suivant, de ce dernier ouvrage, d'un auteur plein de sentiment et d'esprit, qui, avec bien moins de réputation que Villon, nous paraît lui être fort supérieur. Son Amant rendu cordelier à l'observance d'amours, dont il est question présentement, est vivant de grace et d'imagination. Il eût mérité d'être rajeuni par La Fontaine, et, tel qu'il est, on le lit avec charme, sans se rebuter de la prolixité gothique dont il n'est pas plus exempt que toutes les poésies de cette époque. L'auteur expose qu'il a vu en songe ce qu'il raconte. C'était la marche alors usitée; tous nos vieux poètes songeaient; Jehan de Meung songeait; Martin Franc songeait; Octavien de Saint-Gelais et André de la Vigne songeaient. Martial de Paris a donc vu, en songe, ung poure amant, portant le deuil et sans devise, pleurer amèrement à la porte d'un couvent de cordeliers, et demander à parler à Damp prieur. Le malheureux vient pour entrer en religion, chassé du monde par les tourmens que l'amour lui cause. Damp prieur est l'homme de sens: il ne se presse pas d'accueillir le poure amant; et, dans l'idée d'éprouver sa vocation, il lui présente tous les agrémens de la vie mondaine en opposition avec les rudes épreuves du cloître.

«Il n'y a céans que poureté; dit-il.—Hélas! répond l'amant, il ne m'en chault.—Mais d'où vous vient ceste affection?—Les biens d'amours je vous les quitte; mes ris sont tournés à plourer; en lieux où tout plaisir habite je ne quiers jamais demourer.—Comme vous qui estes si jeune, avez-vous le cueur tant failli? etc.—A poursuivre grace de dame, trop y fault de pas et de tours; et si n'en peut-on avoir dragme, qui ne couste mille doulours.—De tels maulx nul n'est tant malade qu'on ne face bientost guérir, d'ung baiser ou d'une balade, quant amour le veult secourir.—Ha! monseigneur, vous avez tort! vous sçavez mieulx que vous ne dictes! etc., etc.—Mais quelle dame serviez-vous donc? étoit-ce un monstre de nature?—Non, non; le bien et le mal cognoissoit; jamais n'en sera de pareille; Dieu lui doint bon jour où quelle soit, et à tous ceulx de sa sequelle! quant j'oys encor parler d'elle, les larmes m'en viennent ez yeux, et ma douleur s'en renouvelle; dont il ne m'en est pas de mieulx.» Damp prieur, en homme expérimenté, veut savoir les détails de la passion de l'amant, ce qui lui suggère une série d'interrogations, dont quelques unes sont délicates. «Or, sire, par ce seur dormir, que tenez de si grant valeur, sentiez-vous pas le cueur frémir...? Estiez-vous point transi ou pasme?—Baisoie trois fois mon oreiller en riant à part moy aulx anges.—Durant que ceste nuict duroit, la songiez-vous point nullement? ou se vostre œil la desiroit pour veoir illec visiblement? car de tel mondain pensement adviennent mainctes frénasies, etc.—Bien souventte fois advenoit que voirement je la songeoye, toute telle joye si me prenoit qu'au lit chantoye et pleureoye, puis, moi resveillé, j'enrageoye que ne la veoye illec et maintes fois place changeoye en faizant des piedz le chevet.» Damp prieur continue: il demande à l'amant s'il suivait sa dame en tout lieu, s'il passait les nuits sous sa fenêtre, s'il en perdait le boire et le manger, etc., etc.; à quoi l'amant répond toujours que oui, et en des termes fort passionnés. Damp prieur ne se rebute pas; il a l'air de croire que tous ces tourmens de l'amour ne sont que roses au prix des rigueurs de la vie monastique. «Tout cuisans que sont les maux de l'amant, dit-il, un petit brin de romarin donné par celle qu'on aime, et assaisonné d'un doulx regard, vous paye de tout martyre.—Il est vrai, reprend l'amant, mais si le lendemain un aultre compaignon survient, à qui l'on fasse bienvenue, la fièvre en double continue, etc., etc.—Vous ne me ferez pas croire, répliqua Damp prieur, que si vous eussiez bien fait connaître vos peines à votre dame, elle n'en eût pas eu pitié!—Ah! monseigneur, d'elle ne me plains mie! la faulte en est à Malebouche et Danger, qui m'ont desservi près d'elle, et ont mon bien et mon honneur tollu.» Damp prieur fait une dernière tentative pour éprouver la résolution du poure amant: il lui laisse entrevoir que Vénus finit toujours par entendre les clamours de qui l'en veult prier; mais l'amant résiste, et, bien déterminé d'entrer en religion, dit à l'abbé: «Je suis prest quant à Dieu plaira.—Hélas! poure malheureux! tu perdras ici ta jeunesse, etc.—Mon cueur ne s'en esbahira.» Sur ce, Damp prieur s'en va le timbre à ses frères sonner, rassemble le chapitre, et lui propose de recevoir le novice; lequel, étant accepté, est reçu, logé dans le couvent, instruit de ce qu'il y doit faire, et se soumet liberallement à tout, sans murmure ni négligence. Toutefois, en une journée du printemps, qu'on dit, sur l'herbette, Damp prieur le surprit ayant à sa ceinture trois brins de violette, crime dont il fut sévèrement puni, et dans lequel il ne retomba plus. Le temps du noviciat passé, vient le grand et fatal jour de la prise d'habit. Amis, parens, voisins sont conviés, selon l'usage, beaux gens d'armes, belles dames, etc., etc. Entre icelles paraît la beauté qui causait le martyre du novice: on la connaît à ses pleurs et à ses vêtemens de deuil. Les dames, en la voyant, se prennent à la mauldire et à caqueter. L'office commence: Damp prieur prêche sur les vanités du monde, sur la pénitence et sur la mort. Durant le sermon, le poure amant ne peut s'empêcher d'étendre ses regards sur celle qu'il va quitter pour toujours, puis il fait semblant de dormir. La triste toilette suit le sermon. Le novice est mis quasi tout nu avant de recevoir l'habit de cordelier. A le voir ainsi dépouillé, les sanglots éclatent dans l'assemblée; la dame par amours s'efforce de paraître tranquille, mais la fièvre la dévore. Elle se lève, chancelle, et tombe évanouie. On la délace: le novice accourt épouvanté, lui fait respirer du vinaigre; mais voilà qu'en revenant à elle, la dame par amours laisse tomber d'une de ses manches un cœur d'or émaillé de plours, que le novice n'avait pas donné...: c'est le dernier trait des malheurs du poure amant. Dès lors il ne songe plus qu'à précipiter la cérémonie, qui est un peu longuement décrite: il revêt l'habit de cordelier, jure d'observer la règle, et surtout de renoncer à toutes les espèces de doulx yeux. Ce n'est pas une petite affaire, car le lecteur saura qu'il y a quarante et une sortes de doulx yeux; doulx yeux qui toujours vont et viennent; doulx yeux avançant l'accolée; doulx yeux reluisans comme azur, doulx yeux farouches et paoureux; doulx yeux à vingt et cinq caras; doulx yeux renversés à grand haste; doulx yeux pétillans et gingans; doulx yeux rians par bas et hault; ruans à dextre et à senestre, etc., etc., etc. La cérémonie achevée, et les présens faits au nouveau cordelier, les gens s'en vont, et l'auteur finit par ces vers:

Il n'est loyer que de poure homme,

De charité que de pur don.

Ayez, mesdames, pitié don

Des amoureux de l'observance,

Car ils ont trop piteux guerdon.

Dieu leur doinct bonne pacience!


L'Amant rendu par force au Couvent de tristesse peut être considéré comme la suite du poème précédent; mais, ainsi que toutes les suites, il est inférieur à l'ouvrage principal. On y voit le cordelier en proie à la fois aux dégoûts du monde et à ceux du cloître.

Rendu je suis au couvent de tristesse

Auquel sans cesse je pleure et gémis.

Dueil en est prieur qui me tient grant rudesse, etc.


En paix ne laisse ceulx qui l'ordre ont promis.


De ce couvent désespoir est portier,

Et le chambrier se dit fol appétit.

Soulci se tient auprès du bénitier, etc.


Advisez y mes gorgias de court, etc., etc.


Qui n'y pense, je dis qu'il n'est pas sage.


Quant à la ballade de la Complaincte que faict l'Amant à sa Dame par amours, quelque goût que nous ayons pour les poésies érotiques de Martial de Paris, nous respectons trop la chasteté des lecteurs modernes pour en parler avec détail. Il nous suffira de dire qu'elle est écrite sur le rhythme alexandrin, et que tous les vers de cette pièce, par un vrai tour de force, se terminent, pour cause, par de ces mots que les femmes savantes voulaient étêter sans pitié, tels que: Comporte, convient, conjoindre, compromis, compère, conseils, condescendre, confesse, etc. Honni soit qui mal pense du dictionnaire!


Les Dicts d'Amours et Ventes sont un dialogue entre l'amant et l'amye, où chacun se vend tour à tour des fleurs d'amour, en accompagnant le marché de petits mots de tendresse, de malice, ou de passion. «Cie je vous vends la violette; cie je vous vends la marjolaine; cie je vous vends la fleur du Pré-Blanc; cie je vous vends la verge d'argent, etc., etc. Ces milliers de puérilités amoureuses divertissaient nos pères: aussi toutes les idées de nos vieux auteurs sont-elles tournées vers l'amour. Chez eux l'amour se mêle à tout, et tout s'y rapporte. Les mœurs françaises, si généreuses, si polies, en sont découlées comme d'une source vivifiante et inépuisable. Nous devons nous estimer heureux de devoir à cette faiblesse pour nos compagnes de si nobles et de si brillantes destinées; et les femmes de tous les pays, devant tirer un juste honneur de ce fait incontestable, sont obligées de pardonner, en faveur de ce grand résultat, les libertés de nos poètes, dans les choses ainsi que dans les mots.