LES LUNETTES DES PRINCES,
Avec aulcunes Balades et Additions nouuellement composées par noble hōme Jehan Meschinot, en son vivant grant maître de l'Hostel de la royne de France.—Icy finissent les Lunettes des Princes, imprimées à Paris par Philippe Pigouchet. lan M.CCCC. quatre vingt et dix-neuf, pour Simon Vostre, libraire, demourant en la rue Neufve Nostre Dame, à l'enseigne Saint Jehan levangeliste. 1 vol in-8 gothique, de 108 feuillets, très rare.
M. Brunet, qui parle de cette édition sous le No 8728, dit que ce précieux livre (précieux par sa rareté) fut imprimé, pour la première fois, à Nantes, chez Estienne Larcher, en 1493, 1 vol. pet. in-4 gothique. Jehan Meschinot, qui fut maître d'hôtel du duc François II de Bretagne, puis de la reine Anne, y est qualifié de seigneur de Mortières. Ce poète, homme de cour, mourut en 1509. Il ne paraît pas qu'il se soit fort engraissé à la table des ducs de Bretagne; aussi était-il fort triste, comme l'indique le surnom qu'il prit de Banni de Liesse. Notre édition de 1499 porte en tête du premier feuillet, sur lequel est gravé sur un frontispice en bois le chiffre P. P., le nom entier de Philippe Pigouchet. Nous remarquerons que le livre est imprimé sans points ni virgules.
(1493-1499.)
Cet ouvrage de morale, dont l'abbé Goujet ne nous dispense pas de parler, est une macédoine de vers et de prose, mais plus souvent de vers, composée dans le but de retracer aux grands de la terre leurs méfaits et leur néant.
«Les grants pillent leurs moyens et plus bas
Les moyens font aux moindres maitz cabas
Et les petits s'entre-veulent destruire, etc., etc., etc.»
Le lieu commun n'est pas traité ici selon la manière d'Horace, pas plus que dans le passage qui suit, sur le malheur et la nécessité de la mort:
«O mort, combien ta mémoire est amère!
Tu n'as en mal seconde ne première!
On ne te peut descripre bonnement;
Plus a en toi de douleur et tourment
Que comprendre ne peut entendement
Soit de Platon, de Virgile ou Homère, etc., etc.»
Suivent de tristes complaintes sur la mort du duc Jean de Bretagne: Mais quoi! le roi David, prophète pacifique.—Et Salomon saige dict en publicque.—Eux-mêmes ont dû trespasser—Or donc chascun doibt y passer. Voilà qui conduit le poète au dégoût de toute chose et de toute personne:
«Il ne me chault de Gaultier ne Guillaume
Et aussi peu du roy et son royaume;
Je donne autant des rez que des tonduz, etc., etc.»
Il entre bien quelques regrets des plaisirs évanouis, dans cette philosophie chagrine:
J'ay eu robes de martres et de Bievre,
D'oyseaulx et chiens à perdrix et à lièvre;
Mais de mon cas c'est piteuse besogne,
S'en cellui temps je fus jeune et enrieure
Servant dames à tours, à meung sur yeure,
Tout ce qu'en ay rapporté, c'est vergogne, etc., etc., etc.
Ce retour mélancolique sur le passé mène bientôt le Banni de Liesse à des pensées religieuses et à de pieux conseils adressés à son lecteur:
Quant tu liras le Romant de la Rose,
Les faicts romains, Jules, Virgile, Orose[47],
Et moult d'autres anciennes histoires,
Tu trouveras que mort, en son enclose,
A prins les grants et a leur bouche close
Desquels encor florissent les mémoires
Par leurs bienfaits et œuvres méritoires.
Rends-toi à Dieu et ton courage change!
Rends-lui honneur, rends-lui gloire et louange!
Recognois-le pour ton Seigneur et maistre,
Car envers toy n'a pas esté estrange,
Mais t'a baillé ame qui, sans estre ange,
N'a pareille créature en son estre, etc., etc., etc.
Vient ensuite une excellente recette:
Pour parvenir doncques à grant science
Un livre auras qui a nom conscience
Où tu liras choses villes et nettes:
Fuy les ordes, et destruy com si en ce
La mort estoit: pren tout en pacience
Et te repens de tes façons jeunettes;
Mais pour plus cler veoir, te fault lunettes
Qui discernent les blanches des brunettes, etc., etc., etc.
Ces lunettes sont merveilleuses: le verre de droite est la prudence, le verre de gauche est la justice, et ces deux verres sont joints entre eux, sur le milieu du nez philosophe, par un clou qui est la tempérance. J'ai grande foi au clou, pour ma part, ayant lu, dans l'Imitation de Jésus-Christ, ces belles paroles: Frena gulam et omnia vitia frenabuntur. Peu après la description des Lunettes morales et l'indication de leur usage, finit la première partie des Ballades. Une Oraison en prose, intitulée Oraison de l'Acteur (c'est à dire de l'auteur), succède à ces Ballades, et précède un songe également en prose, où les Lunettes jouent leur rôle, mais qui, du reste, est si confus, que l'analyse en serait difficile. Après le songe, le poète nous donne un long et ennuyeux poème octosyllabique, lequel commence ainsi:
Homme misérable et labile
Qui va contrefaisant l'habile
Menant estat désordonné,
Croy qu'enfer est de lor donné
A qui ne vivra sainctement, etc., etc., etc.
Quinze feuillets de distiques arrivent à la suite du poème. En voici un échantillon:
En force est prudence mise
Et assise.
Justice y est bien comprise
Et submise,
Dont les lunettes se font
Qui sont de bele devise;
Or les vise, etc., etc., etc.
S'ensuivent XXV Ballades composées par le dict Jehan Meschinot sur XXV Princes de Ballades, ou Ballades adressées aux Princes et à lui envoyez et composez par messire Georges ladventurier, serviteur du duc de Bourgogne. Ce fleuve de Ballades, pour me servir du langage de Meschinot, n'est pas trop navigable pour nos intelligences modernes. Messire Georges ladventurier y donne, au surplus, des avis très sages aux princes menteurs, avares, inconstans, amis de la guerre, égoïstes, envieux, prodigues, etc., etc., etc. Ces Ballades sont souvent précédées d'un verset de l'Écriture sainte. Après elles, on voit une commémoration, en vers, de la Passion de Jésus-Christ, et premièrement de l'oraison qu'il fit au Jardin des Olives.
S'ensuivent les nouvelles additions. S'ensuit une supplication que fist le dict Meschinot au duc de Bretaigne, son souverain seigneur. L'homme ne vit pas seulement de lunettes morales, il lui faut encore du pain. C'est ce dont le Banni de Liesse, s'étant aperçu dans sa misère, s'autorise pour demander à son patron de le secourir. La requête est faite en termes assez curieux pour que nous devions l'extraire: «Supplie très humblement vostre poure vassal, loyal subject et serviteur, nommé le Banni de Liesse, à présent demeurant au diocèze d'infortune, paroissien d'affliction, et voisin de désespoir... Exposant, comme dès son jeune âge, il a continuellement servi messeigneurs vos prédécesseurs, les ducs Jehan, François, Pierre et Artus... Un larron, publiquement ennemi de humanité, appelé malheur, demourant de tout temps avec Fortune, accompaigné d'une vieille maigre déchirée, laquelle est nommée Pauvreté, ont incessamment guerroyé et poursuivi le dict suppliant...; ont, en conduisant leur cruelle inimitié, expolié le dict suppliant, de cinquante ans et plus (ceci nous apprend que Meschinot était né avant 1437), et qui pis est, ont faict commandement exprès à fureur, souci, ennui et douleur, leurs armuriers de mille ans, de forger, audit Banni de Liesse, ung pesant harnois à double soulde, dont les étoffes sont d'acier de mélancolie mistionné d'aigreur, etc., etc., etc. Qu'il vous plaise, mon souverain seigneur, commander à Honneur, procureur général de vos entreprises, soy adhérer avec le dict suppliant... Ce faisant, vous le réformerez, en changeant son nom et lieu de sa demeure, etc., etc., etc., priant Dieu à jamais qu'il lui plaise vous donner paix et repos d'esprit, aise, santé d'ame et de corps, honneur, bonne vie et longue durée, avecques tout ce que vostre noble cœur desire. Amen.»
Ce n'était pas, du moins, sur ce ton bassement et ridiculement piteux que Marot demandait l'aumône à François Ier; mais pourquoi nous attacher à la guenille de ce pauvre homme? C'est à la pourpre ducale et royale qu'il faut nous prendre ici, car si la misère, à genoux, soulève les cœurs nobles, l'ingrat égoïsme de la puissance opulente, envers ses serviteurs, n'offre pas un spectacle moins digne de mépris; et il y faut joindre l'horreur. Au surplus, un grand enseignement ressort de la vie du Banni de Liesse; c'est le cruel degré d'infortune auquel peuvent conduire les Ballades. Il vaut presque toujours mieux faire des souliers que des Ballades.
Jehan Meschinot ne supplie pas seulement le duc de Bretagne; il supplie aussi Dieu, (bon pour celui-là!)
Dieu père par création,
Et père de recréation, etc., etc., etc.,
de venir à son aide. A cette nouvelle requête succèdent divers Rondeaux; une briève lamentation et complainte sur la mort de madame de Bourgogne, faicte à la demande de monseigneur de Crouy quand il vint en Bretaigne devers le duc, lequel piteusement se douloit du cas advenu; plus une Oraison de Nostre-Dame, et commence chacune ligne par l'une des lettres de l'Ave Maria; plus d'autres poésies mêlées; plus une Ballade faite pour la duchesse Marguarite de Foix, quant elle vint en Bretaigne; plus des Litanies sur l'Amour sodale, l'Amour vicieuse et l'Amour folle, où l'on voit ce que prescrivent et savent faire ces trois amours. L'Ouvrage, ou plutôt le Recueil, se termine par deux ou trois dernières Ballades et autant de Rondeaux; plus un dialogue entre la Mort et l'Honneur humain, qui pouvait être fort intéressant, et qui ne l'est guère. Jean Meschinot ne manque pas de sens, tant s'en faut; mais il n'a ni goût ni génie. Son livre n'en est pas moins recherché des amateurs, qui le paient volontiers 100 francs en 1832, tandis qu'ils ont un Boileau pour 20 sous et moins. C'est que les Lunettes des Princes sont, ainsi que nous l'avons dit, d'une extrême rareté, probablement par un effet de leur peu de mérite même qui en aura fait négliger la conservation.
[47] Orose est bien choisi pour la rime.