MICHEL MENOT.

Les chefs-d'œuvre de ce prédicateur sont le sermon de la Madeleine et celui de l'Enfant prodigue, au rapport de M. de Labouderie, qui en a donné deux belles réimpressions, avec de savantes notes. Michel Menot, cordelier, vécut sous Louis XI et François Ier, et mourut en 1518. Il prêcha ses plus fameux discours à Tours, dans l'année 1508: il était infiniment plus grossier et plus burlesque dans ses expressions que frère Olivier Maillard, ce qui n'a pas empêché qu'on ne l'ait, de son temps, surnommé Langue d'or (Chrysostôme), et que Chevallon, l'imprimeur de ce recueil, n'ait vanté son élégance peu commune (elegantiam impromiscuam), et sa science variée (doctrinam multivariam). On a de lui, comme de son confrère, un grand nombre de poésies chrétiennes; mais il n'est pas meilleur poète, et c'est, dans l'une comme dans l'autre, l'orateur sacré qu'il faut chercher. Sa Passion contient d'excellens traits: la marche en est dramatique, et si l'on en élaguait tout ce qui tient à une époque grossière, pour ne conserver que le fond des choses et leur enchaînement, il se trouverait que beaucoup de prédicateurs modernes prendraient leur rang après cet homme si souvent travesti. Voici, par exemple, une pensée sublime: l'orateur, après avoir exposé dans toute son horreur le crime de Judas, raconte sa mort; et, tout d'un coup, déposant son indignation, il s'écrie: «O Judas! si vous eussiez eu conseil, jamais ne vous fussiez pendu ni désespéré.» Jetons un coup d'œil sur les sermons de la Madeleine et de l'Enfant prodigue, en commençant par le premier, pour le jeudi de la Passion. Celui-ci est divisé en trois points généraux, qui se subdivisent en plusieurs autres. Ces trois points sont l'offense, la conversion, la satisfaction. On doit d'abord avouer que l'orateur a recueilli, dans la Légende dorée, de trop bons mémoires sur la pécheresse, quand il affirme qu'elle était seigneur des château et mandement de Magdelon, en Palestine; qu'elle avait de belles filles de chambre, bien équipées; qu'elle était vermeille comme une rose, mignonne et fringante; mais il s'aventure moins quand il assigne trois causes à sa perte; 1o sa beauté; 2o sa richesse; 3o la liberté de son genre de vie; car ce seront là d'éternels dangers pour les jeunes femmes. Sa sœur Marthe lui fait un si beau portrait de Jésus, qu'elle conçoit un vif désir de le voir, et qu'elle court l'entendre prêcher un certain jour où il attaquait justement le luxe des femmes. Madeleine est aussitôt frappée d'horreur de sa vie passée; elle rentre chez elle, le cœur troublé: ses femmes ne la reconnaissent plus; Madeleine est pénitente. Ses galans viennent l'appeler bigote; elle les renvoie avec douceur. «Laissez-moi, leur dit-elle, vous ne l'avez pas entendu! je suis une misérable! fuyez mon exemple!» Elle dépouille alors ses ornemens, s'en vient en Béthanie, pénètre dans le logis de Simon le Pharisien, se jette aux pieds du maître, et verse d'abondantes larmes. On veut la chasser: «Non, dit Jésus, ne la chassez point, car elle a obtenu son pardon.» Marthe, sa sœur, lui dit: «Ne t'avais-je pas promis un amant digne de toi?» De ce jour, ces deux femmes se vouèrent au service de la Vierge Marie.... Pécheurs! considérons notre état, et apprenons, par ce modèle, à revenir au Seigneur! Ainsi finit le sermon. Le père de Saint-Louis l'a suivi pas à pas dans son poème de la Madeleine, qui renferme beaucoup de très beaux vers, aujourd'hui très oubliés.

Le sermon de l'Enfant prodigue, pour le samedi après le deuxième dimanche de carême, est aussi le récit paraphrasé de la parabole évangélique. On ne peut rien faire de mieux que de raconter quand il est question d'appuyer la morale sur l'Évangile. L'usage ne s'en est conservé dans nos chaires que pour la Passion. Chaque année, encore à présent, ces sortes de discours sont purement narratifs. Jadis, tous ou presque tous les sermons l'étaient et n'en valaient que mieux. Il règne dans celui-ci un naturel frappant et une chaleur singulière. Dès l'entrée, l'intérêt dramatique commence. On frémit de l'air effronté avec lequel l'Enfant prodigue demande à son père la part de l'héritage maternel. Ce morceau est déparé, sans doute, par le quolibet suivant adressé aux jeunes auditeurs: «Vous voilà bien, jeunes gens! à peine venez-vous à vous connaître, que vous cherchez le bon temps, et que sans monsieur d'Argenton (sine domino argento), on ne fait rien de vous.» Mais de telles saillies, on doit s'en souvenir, n'étaient pas déplacées alors.—Que fera-t-il, cet enfant insensé, sitôt qu'il aura touché sa part héréditaire et quitté le toit paternel pour aller voyager au loin? 1o il s'enfoncera dans la fange des voluptés; 2o il tombera dans la détresse; 3o il enchaînera sa liberté; 4o la dureté des riches lui imposera la plus ignoble servitude. Observons-le d'abord avec ses femmes, nageant dans les délices, et dissipant tous ses biens, puis renonçant à sa dignité d'homme et aux grâces divines. Bientôt le voilà dépouillé par ses folles maîtresses et ses faux amis. Alors les uns et les autres l'abandonnent en riant, et disent: «Celui-là est plumé et espluché; à d'autres!» Il court, sur ce, implorer la commisération d'un homme opulent, et lui demande de l'occupation. Cet homme considère son visage et ses mains, qui n'annoncent pas un artisan. «Vous avez été riche, lui dit-il; mais quoi! que savez-vous faire? les temps sont durs: je n'ai pas besoin d'ouvriers cette année...; cependant, voyons...; il me manque un gardeur de porcs dans une de mes fermes. Allez-y!»—«Ah! misérable et infortuné que je suis! (Ha! miser ego et infortunatus!)» Retour de l'Enfant prodigue sur lui-même; souvenir de son père; projet de retour; espoir de pardon. C'est la parabole même étendue et commentée avec une naïveté parfaite et souvent des plus touchantes. L'orateur, fidèle interprète de l'Évangile, se surpasse dans la scène de retour à la maison paternelle. «Le père, dit-il, n'attend pas les soumissions de son fils; le voyant en si piteux état, il l'embrasse et s'écrie: Tu es mon ami, mon ami très cher! (Tu es amicus meus et carissimus!)» Et la joie de ce père miséricordieux, et le repentir du fils coupable, et la jalousie du frère aîné et les belles paroles qui répriment si doucement cette jalousie en rétablissant la paix dans la famille, tout se trouve dans ce sermon. Aucun trait de ce sentiment n'y est omis; et, pour résumer en un seul mot l'éloge qu'on en doit faire, on peut s'y attendrir encore après avoir lu le livre des livres.

M. de Labouderie a publié en patois auvergnat les traductions qu'il a faites de cette parabole et de l'histoire de Ruth. Ces deux ouvrages, par leur admirable simplicité, peuvent passer pour de vrais chefs-d'œuvre, et sont bien faits pour nous guérir de notre inconcevable incurie pour nos dialectes provinciaux.